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Posts from May 2009

“Götterdämmerung”

Palau de les Arts Reina Sofía, Valence • 30.5.09 à 19h
Le Crépuscule des dieux, Richard Wagner (1876)

Orquestra de la Comunitat Valenciana, Zubin Mehta. Mise en scène : Carlus Padrissa pour La Fura dels Baus. Créations vidéo : Franc Aleu. Avec Lance Ryan (Siegfried), Jennifer Wilson (Brünnhilde), Ralf Lukas (Gunther), Elisabete Matos (Gutrune), Matti Salminen (Hagen), Franz-Josef Kapellmann (Alberich), Catherine Wyn-Rogers (Waltraute), Daniela Denschlag, Pilar Vázquez, Eugenia Bethencourt (les Nornes), Silvia Vázquez, Ann-Katrin Naidu, Marina Prudenskaya (les Filles du Rhin).

Et voici donc la conclusion de ce Ring dont j’avais vu Das Rheingold à Florence il y a deux ans et Siegfried dans ce même Palau de les Arts l’année dernière (impossible, malheureusement, de caser Die Walküre).

L’univers visuel original et décalé créé par les artistes de La Fura dels Baus continue à servir de cadre à ce dénouement. C’est, globalement, l’émerveillement qui domine, même si certains choix de mise en scène peuvent sembler assez cryptiques. On imagine que la longueur de l’œuvre a dû venir quelque peu à bout de la créativité des artistes catalans, qui en viennent parfois à des expédients qui sentent plus la lassitude que l’originalité créatrice (des visuels recyclés, plusieurs “retournements de décor” peu compréhensibles).

Musicalement, la représentation est de très bon niveau. Dans la fosse, d’abord, on n’est pas loin du sans faute. Les musiciens valenciens, tous pupitres confondus, restent remarquables jusqu’à la dernière minute. Zubin Mehta se rachète d’un mauvais souvenir récent en conduisant tout ce petit monde de manière dynamique, sans tomber dans le flegmatisme qu’on lui connaît parfois. Il néglige cependant un peu trop de s’assurer la bonne synchronisation entre scène et fosse, ce qui enlève un peu de force à certains passages.

Sur la scène, on atteint des sommets, surtout par comparaison à mon dernier Crépuscule. Quel bonheur d’entendre un Siegfried qui chante toutes ses notes, de la première à la dernière mesure ! Le style n’est peut-être pas totalement irréprochable, mais Lance Ryan confirme la très bonne impression qu’il m’avait faite à Gand. La Brünnhilde de Jennifer Wilson s’en tire également fort bien, même si les aigus sortent moins naturellement que l’année dernière sur cette même scène. Et puis il y a quelque chose de réjouissant à voir une Brünnhilde obèse dans la plus pure tradition, engoncée dans un costume mauve pas très subtil dont la poitrine lorgne du côté de Jean-Paul Gaultier. Matti Salminen, vu récemment en Hunding à Zurich, confirme le pouvoir enchanteur de sa riche voix grave.

Malgré l’immense faux pas du metteur en scène consistant à restreindre la visibilité de son dénouement visuel à une petite moitié du public (dont je faisais heureusement partie), ce Götterdämmerung marque une conclusion tout à fait honnête à un cycle de bonne qualité. Entre le récent Ring du Met et celui-ci, on n’hésite pas longtemps…


Quelques photos de Valence en cliquant ci-dessous…
 

Concert Wiener Philharmoniker / Gergiev au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 25.5.09 à 20h
Wiener Philharmoniker, Valery Gergiev

Sibelius : symphonie n°1
Stravinsky : L’Oiseau de feu, version intégrale

Quelques jours après avoir vu les Wiener Philharmoniker sur leurs terres, les voici donc de passage à Paris pour leur apparition semestrielle au Théâtre des Champs-Élysées. Cette fois, c’est Valery Gergiev, débarqué deux heures plus tôt de son jet privé au Bourget, apprend-on en coulisse, qui dirige la phalange viennoise.

On est malheureusement assez loin de l’étonnante communion dans laquelle Gergiev et le LSO avaient abordé les deux concerts Prokofiev donnés une semaine plus tôt à la Salle Pleyel.

Il y a cependant de belles choses dans la symphonie de Sibelius, que l’interprétation des Viennois rend pourtant très académique. Gergiev conserve cette capacité à susciter de remarquables envolées passionnées qui prennent aux tripes. L’implication de l’orchestre est sans faille et la qualité d’exécution, irréprochable. Il manque cependant ce petit grain d’abandon qui rend aussi poignant l’enregistrement de Berglund paru chez Finlandia, par exemple.

On s’ennuie un peu à l’écoute de la version intégrale de L’Oiseau de feu, peut-être par habitude d’entendre les versions courtes qui juxtaposent les thèmes les plus spectaculaires. Mais il manque au minimum un peu de liant dans la vision. Le final, bien entendu, est somptueux.

Deux bis : quelque chose qui ressemble à du Tchaïkovski et une valse viennoise dans laquelle on s’amuse à voir le chef “suivre” l’orchestre, clairement en pilote automatique.


“A Complete History of My Sexual Failures”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 21.5.09 à 20h35
Toute l’Histoire de mes échecs sexuels. Chris Waitt (2008).

History Curieuse idée du réalisateur Chris Waitt, qui s’est mis en tête d’analyser les causes de ses déboires amoureux successifs en allant interviewer ses anciennes petites amies dans l’espoir de mieux comprendre ce qui clochait chez lui. L’entreprise n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît de prime abord et l’aventure prend vite des tours inattendus.

Le résultat, à la croisée du cinéma-réalité et du docu-fiction, est un étrange mélange de candeur, d’exhibitionnisme, d’humour… en grande partie porté par la personnalité très particulière du protagoniste principal, qui semble prendre un malin plaisir à se mettre en scène comme un doux rêveur un peu déjanté, un personnage auquel on n’arrive pas à croire totalement.

Reste que l’on s’amuse beaucoup à suivre les aventures de ce doux dingue incorrigible, qui signe un objet cinématographique inhabituel et attachant.


“$9.99”

UGC Orient-Express, Paris • 21.5.09 à 18h20
Le Sens de la vie pour 9.99$. Tatia Rosenthal (2008)

999 Avec notamment les voix de Geoffrey Rush et Anthony LaPaglia.

Ce film d’animation est inspiré de nouvelles de l’auteur israélien Etgar Keret. Il s’intéresse à une singulière galerie de personnages vivant dans le même immeuble et qui, chacun à sa façon, s’interrogent sur le sens de la vie. Malheureusement, à part deux ou trois idées vaguement poétiques, l’une au sujet d’un ange, une autre au sujet d’un cochon, le traitement des personnages reste superficiel et frustrant (“bizarre” n’est pas synonyme d’intéressant ou d’attachant). Je suis resté à peu près aussi perplexe qu’à la fin des Triplettes de Belleville. Il doit me manquer un câble…


“Män som hatar kvinnor”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 21.5.09 à 14h45
Millénium, le film. Niels Arden Oplev (2009)

Män-som Avec Michael Nyqvist (Mikael Blomkvist), Noomi Rapace (Lisbeth Salander), Sven-Bertil Taube (Henrik Vanger), Peter Andersson (Nils Bjurman), Peter Haber (Martin Vanger), Marika Lagercrantz (Cecilia Vanger), Lena Endre (Erika Berger), Ingvar Hirdwall (Dirch Frode), Gösta Bredefelt (Harald Vanger), Björn Granath (Morell), Ewa Fröling (Harriet Vanger), Stefan Sauk (Wennerström), Gunnel Lindblom (Isabella Vanger), Willie Andréason (Birger Vanger), Tomas Köhler (“Plague”)…

Cette adaptation d’un thriller de l’auteur suédois Stieg Larsson est le premier volet d’une trilogie dont les deux épisodes suivants sont annoncés pour la fin de l’année.

Ce n’est pas l’écriture, mais la réalisation, qui fait la valeur du film. Le scénario est en effet assez peu original, les personnages sont peu fouillés, voire carrément stéréotypés, l’écriture est linéaire… de sorte que les rebondissements successifs sont éminemment prévisibles puisque l’univers des possibles est chaque fois très restreint. N’est pas Agatha Christie qui veut.

La réalisation, en revanche, est un vrai plaisir. D’abord et avant tout, voici enfin un film qui prend son temps. Pas de mouvements ultra-rapides, pas de caméra tremblante portée à l’épaule, pas d’effets sonores envahissants. Au contraire, les plans sont amoureusement composés et la belle campagne suédoise offre un cadre magnifique à une histoire qui se déroule au rythme de la vie des habitants d’une île aux saveurs de bout-du-monde.

La photographie d’Eric Kress est somptueuse : le grain des images est délicieux, le jeu des ombres et de la lumière pour les scènes d’intérieur fait penser au Caravage ou à Rembrandt, les scènes d’extérieur sont baignées d’une délicieuse lumière bleutée… C’est, d’un bout à l’autre, un plaisir pour les yeux.

Et l’auteur des sous-titres est un petit plaisantin : il a transformé le A de son nom en Å.


Concert LSO / Repin / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 19.5.09 à 20h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Prokofiev :
– symphonie n°4 (version originale de 1930)
– concerto pour violon et orchestre n°2 (Vadim Repin, violon)
– symphonie n°5

Encore un très joli concert pour clôturer ce somptueux cycle Prokofiev.

La version originale de la quatrième symphonie, curieusement, prend un peu moins aux tripes que la version révisée entendue au concert précédent. La fatigue m’a malheureusement empêché d’apprécier à sa juste valeur le concerto, interprété par un Vadim Repin dont la maîtrise technique est impressionnante. En guise de bis, Repin et le premier violon du LSO, Andrew Haveron, interprètent magistralement le deuxième mouvement de la deuxième sonate pour deux violons de Prokofiev.

On termine sur une splendide cinquième symphonie, qui trouve assez logiquement sa place en fin de cycle car elle est à la fois accessible, spectaculaire… et elle est idéale pour mettre en valeur les qualités de l’orchestre, son homogénéité, son énergie soutenue, son lyrisme. Gergiev impressionne vraiment par sa vision et par sa capacité à entraîner tout ce petit monde. Il est aussi doté d’un solide sens du spectaculaire qui ne gâte rien.

En bis, la “Marche” de L’Amour des trois oranges, prise tambour battant, est le clou idéal pour conclure cette superbe série de concerts.


Concert LSO / Lang / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 18.5.09 à 20h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Prokofiev :
– symphonie n°3
– concerto pour piano n°3 (Lang Lang, piano)
– symphonie n°4 (version révisée de 1947)

C’est un bonheur d’observer à quel point le LSO et Gergiev semblent s’être trouvés. Leur complicité évidente, combinée à une technique qui laisse sans voix, les conduit à de véritables sommets, sans cesse parcourus pendant ce concert consacré avec Prokofiev, le troisième d’une série qui avait débuté en début de saison. L’orchestre étonne autant par sa capacité à rendre justice aux propos haletants et percussifs de Prokofiev que par la rapidité avec laquelle il sait changer d’atmosphère en une fraction de seconde pour évoquer les thèmes languissants et oniriques des mouvements lents avec de belles et longues phrases pleines de couleurs et d’intensité contenue.

On commence par une très belle troisième symphonie, écrite, on le sait, en recyclant airs et thèmes composés pour un opéra jamais créé, L’Ange de feu. Gergiev conduit l’orchestre avec une vision d’une étonnante clarté, en façonnant un discours musical palpitant, à l’intérêt constamment renouvelé. Dès les premières mesures, on est sidéré par l’unité de l’orchestre : l’accord final du premier mouvement sonne comme s’il n’y avait qu’un seul musicien. Le sublime Andante remplit de bonheur. Quant au troisième mouvement, avec ses glissandis grinçants désynchronisés entre les musiciens, c’est une merveille.

Le programme se poursuit avec ce sommet du répertoire qu’est le troisième concerto pour piano. Je suis loin d’être un inconditionnel de Lang Lang, mais sa technique est idéalement adaptée à ce concerto… et la vitesse d’exécution l’empêche de partir dans ses fameuses transes à l’inspiration un peu artificielle. Son approche du concerto est un peu moins percussive que ce que l’on entend d’habitude, en partie parce que sa technique est si fluide qu’il maîtrise parfaitement le moindre de ses mouvements. L’entente entre l’orchestre et le soliste est parfaite : l’expérience remplit de plaisir. Le public ne parvient pas à retenir ses applaudissements à la fin du premier mouvement… et il faut dire qu’il est quasiment inhumain de résister. En bis, on a droit à un arrangement autour d’une mélodie chinoise qui fait partie, je crois, des bis habituels de Lang Lang.

On termine sur la version de la quatrième symphonie révisée en 1947 pour se conformer aux “standards soviétiques”. À part un petit déraillement à la trompette, l’orchestre est encore une fois d’une qualité superlative. On est particulièrement enchanté par la mélodie simple mais inspirée du deuxième mouvement, un Andante Tranquillo dans lequel l’orchestre se distingue encore une fois par ses phrasés enchanteurs, ses inflexions inspirées et une entente remarquable entre les pupitres. Malheureusement, l’influence de la mise aux normes soviétiques se fait plus sentir dans l’écriture des dernières pages de l’œuvre, et le quatrième mouvement, du coup, a un peu de mal à prendre son envol.

En bis, l’orchestre nous offre un sublime extrait de Roméo et Juliette. C’est tellement parfait qu’on en oublierait presque de respirer.


“Star Trek”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 17.5.09 à 22h15
J. J. Abrams (2009)

Avec Chris Pine (James T. Kirk), Zachary Quinto (Spock), Leonard Nimoy (Spock Prime), Eric Bana (Nero), Bruce Greenwood (Captain Christopher Pike), Karl Urban (Leonard McCoy), Zoe Saldena (Uhura), Simon Pegg (Scotty), John Cho (Sulu), Anton Yelchin (Chekov), Ben Cross (Sarek), Winona Ryder (Amanda Grayson)…

J’ai passé une bonne partie de mes étés pendant les années 1980 à regarder des épisodes de Star Trek (et à y apprendre mon anglais) car les enfants de la famille anglaise avec laquelle je séjournais chaque année étaient fans au dernier degré. Il y eut d’abord les rediffusions de la mythique série originale créée par Gene Roddenberry en 1966, puis la nouvelle série Star Trek: The Next Generation qui vit le jour en 1987 et dont le capitaine, Jean-Luc Picard, était joué par un certain Patrick Stewart, dont nous parlions très récemment.

Star Trek est plus qu’une série de science fiction. Gene Roddenberry et les scénaristes de la série originale y ouvrent en effet subtilement toutes sortes de débat sur la guerre froide, la place des femmes, la drogue, le respect de l’autre… tout en composant en équipage où l’on trouve une noire, un asiatique, un Russe, ainsi que quelques non-Terriens.

Le concept de ce film est tentant : décrire les circonstances qui ont amené James T. Kirk à prendre la tête du célèbre équipage et à devenir le capitaine de l’Enterprise. Et le résultat est plutôt convaincant, même si les scénaristes ont eu besoin d’utiliser le stratagème d’un voyage dans le temps assez complexe pour justifier la présence de Leonard Nimoy, le Spock original.

Le film ne peut pas s’empêcher complètement de céder à la mode des images rapides et des bruitages bien dosés (notamment la manie des coups de poing qui font à peu près autant de bruit que l’explosion d’une bombe)… mais, dans l’ensemble, on s’y retrouve. Il faut notamment reconnaître un certain talent pour relier le film à toute la mythologie accumulée autour de Star Trek : les costumes, les décors, les gadgets, le jargon, les différentes espèces et leurs caractéristiques, les lois qui régissent la Fédération, les épisodes de la jeunesse de Kirk auxquels il est fait allusion dans la série télévisée, la personnalité des principaux protagonistes, etc., tout en rajoutant quelques pierres à l’édifice, comme le prénom d’Uhura.

On apprécie également une certaine retenue dans l’utilisation des effets spéciaux, notamment dans la séquence de pré-générique, qui semble faite pour rappeler les moyens techniques de 1966, où un vaisseau spatial ne pouvait être qu’une maquette filmée dans le décor idoine.

La distribution est particulièrement bien choisie… et chacun des “jeunes” acteurs rappelle furieusement son alter ego de 1966. À la fin du film, on comprend que l’équipe ainsi réunie soit aussi soudée autour du capitaine Kirk alors qu’elle s’apprête à partir à la découverte de l’univers, “to boldly go where no man has gone before”, comme le dit la voix off de Leonard Nimoy à la fin du film, tandis que se lance une réplique du générique de la série originale, avec la célèbre musique d’Alexander Courage à peine retouchée par le compositeur du film, Michael Giacchino.

L’aventure peut commencer.


Concert Wiener Philharmoniker / de Maistre / Gatti au Konzerthaus

Konzerthaus, Vienne • 17.5.09 à 11h
Wiener Philharmoniker, Daniele Gatti

Rossini : ouverture de Il barbiere di Siviglia (1815)
Stravinski : Jeu de cartes, ballet en trois donnes (1936)
Previn : concerto pour harpe et orchestre (Xavier de Maistre, harpe) (2008)
Mendelssohn : symphonie n°4 (1833)

Un de ces concerts absolument somptueux, où tout semble s’agencer de manière idéale. On sent entre l’Orchestre Philharmonique de Vienne et Daniele Gatti une complicité très supérieure à celle qui a eu le temps de s’installer entre le chef italien et l’ONF. Toutes les intentions de Gatti, pourtant exprimées avec une certaine économie, trouvent un écho immédiat dans le jeu de l’orchestre : c’est d’autant plus fascinant que l’orchestre, manifestement, est particulièrement à l’aise avec l’acoustique du Konzerthaus, qui lui permet de produire un son incroyablement luxueux.

L’ouverture du Barbier — jouée d’emblée avec une précision et un raffinement frappants — n’est pas qu’un bouche-trou. Le thème principal est en effet cité par Stravinski dans cet étonnant Jeu de cartes que, sauf erreur, je n’avais jamais entendu et auquel l’orchestre donne un caractère fou, sous la conduite vraiment inspirée d’un Gatti en pleine forme.

Xavier de Maistre, qui tient d’habitude le premier (sauf erreur) pupitre de harpe de l’orchestre — et qui mène par ailleurs une carrière internationale de soliste —, est sorti du rang le temps de ce concert pour interpréter le concerto pour harpe d’André Previn. C’est une œuvre hétéroclite, tantôt d’un romantisme débridé, tantôt lorgnant vers Stravinski (ce qui contribue encore à l’homogénéité du programme), tantôt évoquant carrément la musique de film. De Maistre propose une interprétation incisive et maîtrisée, à mille lieux de la vision éthérée que l’on a parfois de son instrument. Je suis également conquis par l’interprétation totalement engagée de l’orchestre qui, contrairement à d’autres formations que j’ai pu entendre, ne semble pas porter de jugement sur l’œuvre en lui donnant toutes les couleurs et tout le relief dont il se sent capable.

On finit en beauté avec une symphonie “italienne” que Gatti transforme aussi en une très belle expérience musicale, pleine de contrastes et de lumière.

Et il y a une femme à côté du Konzertmeister ! Les Philharmoniker seraient-ils enfin en train d’évoluer ?


Concert Wiener Symphoniker / Montero / Marin au Konzerthaus

Konzerthaus, Vienne • 16.5.09 à 19h30
Wiener Symphoniker, Ion Marin

Brahms :
– concerto pour piano n°1 (Gabriela Montero, piano)
– symphonie n°2

L’occasion s’est enfin présentée de découvrir l’une des dernières grandes salles de Vienne que je ne connaissais pas encore : le Konzerthaus, petit frère décontracté du Musikverein, dont la grande salle, somptueusement décorée, est très similaire à la salle dorée du Musikverein, avec sa forme de boîte à chaussures et ses 1800 places.

Le concert devait être dirigé par Fabio Luisi, malheureusement annoncé souffrant il y a quelques jours. Le chef autrichien d’origine roumaine Ion Marin ayant accepté de le remplacer au pied levé, la sixième symphonie de Hartmann, qui devait occuper la deuxième partie du concert, a été remplacée à mon grand chagrin par la deuxième symphonie de Brahms. Non que je n’aime pas la symphonie de Brahms, bien au contraire, mais je me réjouissais d’entendre la symphonie de Hartmann, rarement présente au programme des concerts.

La direction de Marin n’est pas très passionnante. Il a tendance à prendre son temps et à privilégier une rondeur souvent excessive, effaçant peut-être un peu trop les points saillants des partitions. Il faut dire que l’acoustique très onctueuse de la salle a sûrement tendance à gommer un peu les aspérités. Et puis Marin fait partie de ces chefs chichiteux qui sont franchement pénibles à regarder, en particulier lorsque ses cheveux virevoltent grâce à un brushing très étudié.

Reste que ce concert a marqué ma première rencontre avec l’étonnante pianiste vénézuélienne Gabriela Montero, issue elle aussi du fameux “Sistema” et dont j’avais déjà dit un mot ici. Dotée d’une technique assez étonnante, Montero se glisse sans problème dans la “vision” du chef, avec un résultat finalement assez peu marquant.

Mais c’est après le concerto que le concert devient captivant : en guise de bis, Montero propose deux des fameuses improvisations qui l’ont rendue célèbre. Et là, mes aïeux, on reste scotché. Pour la première improvisation, Montero propose à un violoniste de l’orchestre d’improviser avec elle — c’est la première fois, dit-elle, qu’elle expérimente cette configuration. Elle demande que l’orchestre lui fournisse un thème comme point de départ, et un violoncelliste facétieux lui donne l’ignoble sonnerie par défaut des téléphones portables Nokia. Montero joue le thème plusieurs fois avant de se lancer dans une improvisation brillante ; le violoniste se lance à son tour et les deux nous proposent une sorte de sonate apocryphe de Vivaldi rendue particulièrement savoureuse par sa totale spontanéité [on trouve d’autres exemples d’utilisation du même thème sur YouTube]. Après quelques rappels, Montero s’installe pour une deuxième improvisation et le Konzertmeister lui propose le fameux thème du 24ème Caprice de Paganini, déjà utilisé à l’envi par Brahms, Liszt, Rachmaninov et sans doute bien d’autres. Ce qu’en fait Montero est époustouflant : parcourant plusieurs styles musicaux, elle joue de manière incroyablement virtuose, avec une parfaite assurance, sans jamais perdre le thème de vue. Elle finit sur une sorte de milonga endiablée qui laisse sans voix. Standing ovation du public viennois pourtant généralement plutôt réservé.

Montero sera au Théâtre des Champs-Élysées en compagnie de Gautier Capuçon le 28 mai prochain. Je ne sais pas si des improvisations seront au programme…


À l’horizon : “Nine”

14.5.09

Nine L’événement cinématographique de l’année en matière de comédie musicale se produira en novembre prochain avec la sortie de Nine, l’adaptation de la sublime comédie musicale inspirée du de Fellini, réalisée par Rob Marshall, à qui l’on doit déjà la belle adaptation de Chicago.

L’excitation monte d’un cran avec la mise en ligne de cette bande-annonce [via Upstaged], qui semble bien prometteuse. On y voit la belle distribution réunie pour le film : Daniel Day-Lewis (qui interprète le rôle central du réalisateur Guido Contini, l’alter ego de Fellini) et l’impressionnante brochette de femmes qui peuplent sa vie, notamment Sophia Loren (sa mère), Marion Cotillard (sa femme Luisa), Penelope Cruz (sa maîtresse Carla), Nicole Kidman (sa muse et actrice fétiche Claudia) et Judi Dench (sa productrice, pour qui on a a manifestement allongé le rôle).

Difficile de juger en quelques images, mais il semble que Marshall ait réussi à créer un univers visuel captivant, à la mesure du défi posé par cette œuvre si particulière…


“La grande fête du théâtre musical”

Théâtre Comédia, Paris • 11.5.09 à 20h30

Gfdtm Cette manifestation était co-organisée par Regard en Coulisse (qui fête ses dix ans avec une nouvelle maquette très réussie) et par les sympathiques animateurs du “réseau” Diva, consacré à la promotion du théâtre musical.

La soirée est consacrée à une évocation du théâtre musical, essentiellement dans ses incarnations parisiennes, qu’elles soient passées (le rideau se lève sur une évocation de l’inoubliable production de Kiss Me, Kate mise en scène par Alain Marcel), présentes ou futures (grâce à des fenêtres ouvertes sur des œuvres en cours de conception, notamment celles qui seront prochainement présentées dans le cadre des “Rencontres Création” organisées par Diva).

Malgré une longueur totale un peu élevée, le format est bien pensé et les tableaux s’enchaînent sans laisser de place — à une exception près — à des épanchements d’autocongratulation déplacés. Au contraire, c’est le plaisir de se retrouver “tous ensemble” autour d’une passion commune pour le théâtre musical qui domine la soirée.

Les extraits présentés témoignent de la variété et de la vitalité du genre… et, même si la qualité des prestations est variable, un tel enthousiasme collectif ne peut que séduire.


“Waiting for Godot”

Theatre Royal Haymarket, Londres • 10.5.09 à 15h
Samuel Beckett (1953)

Godot En attendant Godot. Mise en scène : Sean Mathias. Avec Ian McKellen (Estragon), Patrick Stewart (Vladimir), Simon Callow (Pozzo), Ronald Pickup (Lucky), Richard Linnell (Boy).

C’est un plaisir peu commun que de voir deux des monstres sacrés de la scène britannique (tous deux, accessoirement, habitués de la série des X-Men) s’attaquer, sous l’égide de l’un des meilleurs metteurs en scène du moment, à ce qui est l’un des textes les plus remarquables et les plus riches du 20ème siècle.

Godot est un texte protéiforme, qui permet aux interprètes talentueux de s’épanouir dans un foisonnement de mots, de clins d’œil, de rebonds, de détours, de références… dont la richesse fournit le carburant à des performances qui peuvent être immenses. C’est bien sûr le cas de McKellen et de Stewart, qui ont un sens merveilleux du timing, de l’enchaînement, du rythme, du silence aussi… sans oublier une complicité étonnante et réjouissante. Leur interprétation, qui penche résolument du côté de la comédie, fait mouche sans que l’on ait l’impression d’y perdre les autres dimensions du texte.

Malheureusement, l’état de grâce ne s’étend pas aux deux autres personnages, Pozzo et Lucky, malgré une belle prestation de Simon Callow. C’est que l’écriture de ces deux autres personnages laisse aux comédiens moins de marge pour exprimer leur instinct.

Une fois de plus, je suis agréablement surpris de voir un public plutôt jeune réserver une ovation particulièrement marquée aux comédiens. Une partie du public est plus jeune que moi lorsque j’ai découvert la pièce : voilà qui est réjouissant.

The Bottom Line: Theatrical giants Ian McKellen and Patrick Stewart demonstrate immense skills, admirable instincts and perfect timing in this hugely enjoyable production, which leans firmly on the comedic side in the hands of Sean Mathias. I was somewhat less enthusiastic about Callow and Pickup, who don't procure the same level of enjoyment as Pozzo and Lucky. The superbly atmospheric set by Stephen Brimson Lewis, magnificently lit by Paul Pyant, greatly contributes to the experience.


“A Little Night Music”

Garrick Theatre, Londres • 9.5.09 à 19h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler.

Alnm Mise en scène : Trevor Nunn. Direction musicale : Caroline Humphris. Avec Hannah Waddingham (Désirée Armfeldt), Alexander Hanson (Fredrik Egerman), Maureen Lipman (Mme Armfeldt), Jessie Buckley (Anne Egerman), Kelly Price (Charlotte Malcolm), Alistair Robins (Carl-Magnus Malcolm), Gabriel Vick (Henrik Egerman), Grace Link (Fredrika Armfeldt), Kaisa Hammarlund (Petra), Phil Pritchard (Frid), Lynden Edwards (Mr. Lindquist), Fiona Dunn (Mrs. Nordstrom), Laura Armstrong (Mrs. Anderssen), John Addison (Mr. Erlanson), Nicola Sloane (Mrs. Segstrom)…

Je m’étais déjà fait l’écho (ici) de cette production de l’un des chefs d’œuvre de Stephen Sondheim, qui a vu le jour il y a quelques mois dans le tout petit théâtre de la Menier Chocolate Factory. Comme d’autres avant lui (Sunday in the Park with George, puis La Cage aux Folles), le spectacle s’est installé dans un plus grand théâtre du West End compte tenu du succès critique et public. On vient même d’apprendre qu’une version new-yorkaise est annoncée.

La transition d’un tout petit théâtre vers un espace plus grand est toujours un peu risquée. En l’occurrence, elle met encore plus en évidence l’aspect qui m’avait le plus gêné dans la version originale : la réduction de la partition pour six ou sept musiciens qui, même si elle est faite avec art (pas de synthétiseur trop présent), prive la musique de Sondheim d’une partie de son charme.

Pour le reste, force est de constater que la qualité est restée très élevée, tant du côté de la distribution — quasiment inchangée — que, surtout, de la mise en scène. Trevor Nunn possède en effet un talent très particulier pour aller au cœur de chaque mot, de chaque réplique, de chaque lyric. L’effet démultiplicateur sur le pouvoir dramatique de l’œuvre est remarquable… même s’il me semble avoir remarqué de très légères errances par rapport au livret d’origine.

The Bottom Line: Transfers are tricky and, as with previous Menier productions Sunday in the Park With George and La Cage aux Folles, the larger theatre makes the absence of a full orchestra even more noticeable and regrettable. Trevor Nunn’s production, however, retains its appeal thanks to its minute attention to every word and lyric.


“Sister Act”

London Palladium, Londres • 9.5.09 à 15h
Musique : Alan Menken. Lyrics : Glenn Slater. Livret : Cheri Steinkellner & Bill Steinkellner, d’après le scénario du film Sister Act.

Sisteract Mise en scène : Peter Schneider. Direction musicale : Nicholas Skilbeck. Avec Patina Miller (Deloris Van Cartier), Sheila Hancock (Mother Superior), Ian Lavender (Monsignor Howard), Chris Jarman (Shank), Ako Mitchell (Eddie), Katie Rowley Jones (Sister Mary Robert), Claire Greenway (Sister Mary Patrick), Julia Sutton (Sister Mary Lazarus), Nicolas Colicos (Bones), Ivan de Freitas (Denero), Thomas Goodridge (TJ), Vanessa Barmby, Amy Booth Steel, Julian Cannonier, Helen Colby, Jennie Dale, Jaymz Denning, Kerry Enright, Nia Fisher, Allison Harding, Paul Kemble, Debbie Kurup, George Daniel Long, Hugh Maynard, Jo Napthine, Aysa O’Flaherty, Landi Oshinowo, Verity Quade, Philippa Stefani, Helen Walsh…

Tout le monde, ou presque, connaît le film Sister Act de 1992 avec Whoopi Goldberg. Compte tenu de son sujet, le film contenait déjà pas mal de musique, aussi était-il prévisible que quelqu’un songe un jour à en faire une comédie musicale. C’est d’ailleurs Whoopi Goldberg elle-même qui, en association avec la société Stage Entertainment (le leader européen de la comédie musicale, propriétaire du Théâtre Mogador à Paris), a produit le spectacle.

On pouvait s’attendre à ce que les chansons présentes dans le film (comme, par exemple, “I Will Follow Him”, du compositeur français Jacques Plante) soient reprises dans la version scénique. Eh bien non, une partition totalement originale a été commandée au célèbre Alan Menken, l’homme aux huit Oscars, connu notamment pour être l’un des artisans de la renaissance de Disney dans les années 1990 grâce à ses partitions pour The Little Mermaid, Beauty and the Beast, Aladdin, Pocahontas, The Hunchback of Notre Dame et Hercules.

Cette adaptation en comédie musicale de Sister Act avait connu une première vie aux États-Unis, à Pasadena fin 2006, puis à Atlanta en 2007. Les critiques n’avaient pas été suffisamment bonnes pour envisager d’installer le spectacle à Broadway. La stratégie de repli a donc consisté à venir à Londres, en collaboration avec Stage Entertainment, en renouvelant largement le spectacle ainsi que l’équipe créative : nouveau chorégraphe, nouveaux décors, nouveaux costumes, nouvelles lumières, etc. La mise en scène reste, elle, entre les mains de Peter Schneider, un ancien de chez Disney qui est depuis l’origine l’un des artisans du projet.

La représentation à laquelle j’ai assisté était la troisième avant-première, aussi avons-nous eu droit à une annonce préalable de la part d’un représentant de la production demandant l’indulgence du public au cas où un incident viendrait perturber le déroulement du spectacle. Une précaution facilement compréhensible par la suite car, si aucune difficulté visible ne s’est produite, cette production est d’une complexité technique assez étourdissante.

L’une des raisons pour lesquelles j’aime tant le théâtre est liée, bien sûr, au côté presque magique de certaines transitions visuelles. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai tant aimé des spectacles comme Shrek the Musical ou, plus récemment, 9 to 5. Dans le cas de Sister Act, c’est un véritable feu d’artifices que propose le superbe décor de Klara Zieglerova, capable d’une variété insensée de transformations à vue grâce à sa tournette dotée de multiples ascenseurs ainsi que d’éléments mouvants très ingénieusement conçus dans les cintres.

Nul doute que cette débauche d’effets visuels jouera en défaveur du spectacle lorsque les critiques viendront évaluer le spectacle. C’est pourtant, compte tenu du matériau de départ (le scénario du film n’est pas très épais), une adaptation assez réussie qui est proposée sur la scène du London Palladium : le livret est distrayant et la partition remplit son rôle de manière relativement efficace.

Évidemment, on peut ne pas apprécier les lyrics un peu ras des pâquerettes d’un Glenn Slater pas toujours très inspiré… mais la musique d’Alan Menken, dans l’ensemble, est très entraînante. S’il y a une ou deux chansons dans lesquelles on retrouve le Menken des productions Disney (la chanson “Bless Our Show” fait vraiment penser à “Be Our Guest” de Beauty and the Beast), on est aussi agréablement surpris de le voir explorer avec succès des terrains plus “funky” avec des chansons qui tirent sur le gospel, la soul ou le rhythm and blues.

La distribution est particulièrement à la hauteur de la tâche. La jeune Patina Miller, qui joue le rôle que tenait Whoopi Goldberg dans le film, est extrêmement attachante, et — heureuse surprise — elle est presque aussi bonne comédienne qu’elle est bonne chanteuse. Elle est globalement bien entourée, notamment par une brochette de sœurs particulièrement dynamiques, au sein desquelles se distingue particulièrement l’irrésistible vieille sœur déjantée interprétée avec un bonheur total par la délicieuse Julia Sutton (qui a joué le personnage de Nancy dans Oliver! en 1962 et qui doit donc selon toute vraisemblance avoir autour de 70 ans).

The Bottom Line: Klara Zieglerova’s ever-morphing set is a wonder to behold and it contributes greatly to a spectacularly cinematic performance. The script of the 1992 movie doesn’t offer much for the writers to elaborate on, but Alan Menken’s music — although it occasionnally sounds Disney-esque — does manage to be funky and groovy when needed. Too bad Glenn Slater’s lyrics are such a bunch of tired clichés. Great cast. [Please note this comment is about a preview performance.]


“The Light in the Piazza”

Curve, Leicester (UK) • 8.5.09 à 19h30
Musique et lyrics : Adam Guettel. Livret : Craig Lucas, d’après le roman d’Elizabeth Spencer.

Piazza Mise en scène : Paul Kerryson. Direction musicale : Julian Kelly. Avec Lucy Schaufer (Margaret Johnson), Caroline Sheen (Clara Johnson), Matt Rawle (Fabrizio Naccarelli), Graham Bickley (Signo Naccarelli), Jasna Ivir (Signora Naccarelli), George Couyas (Giuseppe Naccarelli), Eliza Lumley (Franca Naccarelli)…

J’avais vu cette comédie musicale à sa création à New York il y a quatre ans et j’étais reparti impressionné par le talent d’Adam Guettel, le petit-fils du génial Richard Rodgers, bien qu’ayant à l’époque formulé des doutes sur ce que je ressentais comme une approche un peu élitiste de la composition. Il se trouve que le CD du spectacle est devenu depuis l’un de mes enregistrements préférés et que c’est de loin celui que j’écoute le plus souvent sur mon iPhone. C’était donc avec une certaine trépidation que je venais assister à la création européenne de l’œuvre, sous la houlette du toujours excellent Paul Kerryson, au théâtre flambant neuf de Leicester, le Curve (dont j’avais déjà parlé ici).

The Light in the Piazza est l’adaptation d’un court roman d’Elizabeth Spencer initialement publié dans le New Yorker : en 1953, Margaret, l’héroïne, fait visiter Florence à sa fille Clara, dont on apprend progressivement qu’elle est mentalement handicapée à la suite d’un accident survenu pendant son enfance. Un jeune Florentin, Fabrizio, tombe éperdument amoureux de Clara. Margaret, dont l’instinct premier est de s’opposer par tous les moyens à l’idylle des deux jeunes gens — au point de fuir à Rome avec sa fille — se rend compte progressivement que l’idée de l’union des deux jeunes gens n’est peut-être pas si aberrante. En voyant sa fille s’épanouir grâce à l’amour qu’elle reçoit de Fabrizio et de sa famille, elle décide d’abaisser les remparts qu’elle avait construits pour protéger Clara et est amenée au passage à réévaluer sa vie, notamment la valeur de son propre mariage.

Monter The Light in the Piazza soulève plusieurs difficultés : il faut d’abord être capable de reproduire cette atmosphère si particulière des fins d’après-midi florentines, propices aux “passeggiatas” ; et puis il faut une distribution et un orchestre capables de relever les défis — nombreux — que pose la partition de Guettel. Sur les deux points, cette production se débrouille remarquablement.

Le décor de George Souglides, sans atteindre les sommets de celui de la production originale new-yorkaise, parvient habilement à évoquer les lieux et les atmosphères du livret. Une contribution déterminante est fournie par les sublimes éclairages de l’Italien Giuseppe di Iorio.

L’orchestre joue, sauf erreur de ma part, dans la configuration voulue par le compositeur : six violons, deux violoncelles, une contrebasse, une clarinette, un basson, une harpe, un piano doublant célesta, une guitare doublant mandoline, des percussions. La partition reçoit, du coup, un traitement de première classe, sous la baguette de Julian Kelly, un fidèle de Paul Kerryson.

La distribution, quant à elle, a été sagement choisie en fonction de ses capacités vocales. Dans le rôle principal de Margaret, on retrouve l’excellente Lucy Schaufer, vue à Paris dans On the Town, autant habituée aux scènes d’opéra qu’aux scènes de comédie musicale. Elle rappelle étonnamment la créatrice du rôle à New York, l’irrésistible Victoria Clark. Le rôle de Clara est tenu par Caroline Sheen, dont la voix est un peu moins lyrique, mais qui se débrouille bien des exigeantes montées dans l’aigu de son personnage. Sans doute grâce à Paul Kerryson, elle réalise l’exploit d’être plus crédible dans son rôle de jeune-fille retardée que la créatrice du rôle, la pourtant excellente Kelli O’Hara. Quant à Fabrizio, il est interprété de manière fort convaincante — accent italien compris — par le bouillonnant Matt Rawle, vu pour la dernière fois dans la comédie musicale Zorro (en regardant sa bio, je me rends compte que j’ai bien dû le voir dans une dizaine de spectacles différents). Le reste de la distribution est à l’avenant (on y retrouve avec plaisir Graham Bickley dans le rôle du père), ce qui permet aux numéros d’ensemble, comme le redoutable quintette qui ouvre le second acte, d’être présentés à leur avantage.

Très belle production, donc, pour ce spectacle aux six Tony Awards. Il ne reste qu’une question : à quand une production londonienne ?

The Bottom Line: Although I wasn't immediately convinced when I first saw the show in New York, The Light in the Piazza has become a favourite of mine and I now rate the score as one of the very best of the last decade. Paul Kerryson demonstrates his usual high standards in a production that manages to conjure the peculiar atmostphere of the novel. Kudos to Lucy Schaufer for her wonderful Margaret, somehow very reminiscent of Victoria Clark’s, and to Caroline Sheen for making Clara even more credible than in the original New York production.


Concert CSO / Haitink à Carnegie Hall

Carnegie Hall, New York • 3.5.09 à 20h
Chicago Symphony Orchestra, Bernard Haitink

Webern : Im Sommerwind
Mahler : Rückert Lieder (Christianne Stotijn, mezzo-soprano)
Schubert : symphonie n°9

Un très joli concert dans l’acoustique riche et voluptueuse de Carnegie Hall. C’est un peu triste de voir Haitink, victime de douleurs lombaires, se déplacer lentement avec l’aide d’une canne et s’installer un peu péniblement sur un tabouret pour diriger.

Le Webern, une œuvre de jeunesse antérieure à l’opus 1, est un petit bijou foisonnant qui témoigne autant de l’admiration portée par le compositeur à la musique de Wagner que de son intérêt naissant pour la musique de son futur mentor, Arnold Schönberg.

Les Rückert Lieder sont interprétés avec une belle profondeur expressive par Christianne Stotijn, qui est vraisemblablement la même chanteuse que la “Charlotte” Stotijn entendue dans la même œuvre avec le même chef il y a quatre ans au TCE au cours d’un concert d’anthologie. (La critique du Monde de l’époque parle aussi de Charlotte et non de Christianne, donc ce n’est pas moi qui aurais modifié accidentellement le prénom. D’un autre côté, Google ne retourne aucun résultat pour “Charlotte Stotijn”.)

La “Grande” Symphonie de Schubert illustre magnifiquement les atouts que le CSO met au service du grand répertoire romantique : des cordes d’une homogénéité et d’une densité phénoménales, capables de peindre des lignes mélodiques d’une merveilleuse sensualité et marquées de belles inflexions ; des cuivres capables d’une remarquable expressivité malgré leur technique irréprochable ; des bois enjôleurs et chaleureux. Le tout guidé et contrôlé avec une précision jamais prise en défaut par le maestro néerlandais, qui continue d’atteindre des sommets.


“1776”

Paper Mill Playhouse, Millburn (New Jersey) • 3.5.09 à 14h
Musique et lyrics: Sherman Edwards. Livret : Peter Stone.

1776 Mise en scène : Gordon Greenberg. Direction musicale : Tom Helm. Avec Don Stephenson (John Adams), Conrad John Schuck (Benjamin Franklin), Kerry O’Malley (Abigail Adams), Lauren Kennedy (Martha Jefferson), James Barbour (Edward Rutledge), Kevin Earley (Thomas Jefferson), Robert Cuccioli (John Dickinson), Aaron Ramey (Richard Henry Lee), Nick Wyman (John Hancock), Kevin Pariseau (Charles Thomson), Griffin Matthews (Courier), MacIntyre Dixon (Stephen Hopkins), Jeff Brooks (John Witherspoon), James Coyle (Caesar Rodney), Tom Treadwell (Lyman Hall)…

1776 est une sorte d’ovni dans le répertoire de la comédie musicale. L’œuvre, créée en 1969, se déroule en effet pendant les jours qui précèdent la signature de la déclaration d’indépendance des États-Unis par le congrès continental, le 2 juillet 1776 à Philadephie, marquant la décision unilatérale des treize colonies en guerre avec l’Empire britannique de créer une nouvelle nation. Les personnages de la pièce sont essentiellement les hommes dont les signatures apparaissent en bas de la déclaration : John Adams (qui deviendra le deuxième président des États-Unis après George Washington), Benjamin Franklin, Thomas Jefferson (le rédacteur de la déclaration, qui deviendra le troisième président), John Hancock, Richard Henry Lee… autant de noms que l’Histoire a rendus célèbres.

C’est une pièce à suspense, qui retrace les débats qui conduisirent progressivement chacune des colonies à se rallier à la proposition promue au premier chef par John Adams et Benjamin Franklin. Le congrès ayant décidé qu’une décision d’une telle importance ne pouvait être prise qu’à l’unanimité, toute résistance aurait été fatale à la réalisation du geste historique, et les choses étaient loin d’être gagnées au commencement des débats. Il faudra ainsi par exemple que John Adams et Thomas Jefferson acceptent de supprimer le passage concernant l’abolition de l’esclavage pour obtenir les suffrages de la Caroline du Sud et de la Caroline du Nord. J’avais beau voir 1776 pour la troisième fois, le suspense est tellement bien géré que l’on retient son souffle jusqu’à la fin, qui constitue une magnifique apothéose dramatique.

En outre, la partition de 1776 est l’œuvre d’un homme, Sherman Edwards qui, bien que de formation musicale (et historique), n’avait jamais écrit de comédie musicale… et n’en écrira aucune autre jusqu’à sa mort. Or c’est une partition splendide, extrêmement savoureuse, qui utilise pas mal le clavecin, et qui sert superbement le propos historique ainsi que le format dramatique. Les lyrics sont également d’une grande qualité, à la fois économes, élégants et efficaces.

Edwards n’est cependant pas le seul artisan de 1776, dont le livret est d’un auteur, Peter Stone, qui, s’il n’avait encore qu’une expérience limitée en 1969, est devenu par la suite l’un des librettistes les plus prolixes de sa génération. C’est sans doute à Peter Stone que l’on doit la dose d’humour introduite dans l’histoire ainsi que certaines idées formelles assez originales, comme les échanges épistolaires de John Adams et de son épouse Abigail présentés sous formes de plusieurs chansons qui se terminent toutes par un motif — une formule de politesse chantée simultanément à deux voix par les deux personnages — qui est l’un des thèmes musicaux les plus beaux et les plus émouvants du répertoire de la comédie musicale.

La production originale de 1776 fut représentée trois ans à Broadway, avant de donner lieu à une adaptation cinématographique particulièrement réussie.

Ce fut donc un grand bonheur pour moi de pouvoir assister à nouvelle production de cette œuvre originale et que j’aime tant… et cela même si le metteur en scène de cette version a eu à mon sens la main beaucoup trop lourde sur la dimension comique. En particulier, le comédien qui interprète le rôle central de John Adams, Don Stephenson, joue sans retenue aucune, toutes voiles dehors, la voix insupportablement nasillarde, à la recherche d’un rire toutes les dix secondes. La pièce, heureusement, y résiste plutôt bien, mais l’intensité du suspense de la dernière demi-heure en souffre quand même.

Il y a heureusement beaucoup de belles performances dans le reste de la distribution, dans laquelle on remarque particulièrement la charmane Abigail Adams de Kerry O’Malley et l’impression Rutledge de James Barbour, qui interprète la chanson la plus remarquable du spectacle, “Molasses to Rum”, qui est une magistrale leçon sur le fameux “triangle” du commerce des esclaves et son intégration dans un mécanisme économique bien rodé.

The Bottom Line: An enjoyable production of a show I love in spite of Don Stephenson’s seriously misguided performance as John Adams. The emphasis on broad comedy does prevent the dramatic tension from building up the way it should in the second act, though. James Barbour and Kerry O’Malley give memorable performances as Rutledge and Abigail Adams.


“Götterdämmerung”

Metropolitan Opera, New York • 2.5.09 à 18h
Richard Wagner (1876)

Direction musicale : James Levine. Mise en scène : Otto Schenk. Avec Christian Franz (Siegfried), Katarina Dalayman (Brünnhilde), John Tomlinson (Hagen), Iain Paterson (Gunther), Margaret Jane Wray (Gutrune), Tom Fox (Alberich), Yvonne Naef (Waltraute), Wendy White, Elizabeth Bishop, Wendy Bryn Harmer (les Nornes), Lisette Oropesa, Kate Lindsey, Tamara Mumford (les Filles du Rhin).

Un dernier épisode qui résume finalement assez bien les forces et les faiblesses de ce Ring.

James Levine attaque à nouveau très lent et sans relief, comme pour éviter de démarrer le marathon trop vite, ce qui rend le chant des Nornes particulièrement léthargique, alors que c’est une très belle page de musique, pleine de profondeur et de gravité. Son interprétation rend le premier acte vraiment plat. Je n’ai jamais aussi peu accroché au “Voyage de Siegfried sur le Rhin”. Le lever de rideau du deuxième acte — le sublime “Schläfst du, Hagen, mein Sohn” d’Alberich — passe totalement inaperçu par manque de couleur et d’accentuation. Heureusement, Levine se réveille progressivement et il est complètement sorti de sa torpeur quand vient le moment d’attaquer la Marche funèbre.

La distribution est décidément décevante. Parmi les rôles principaux, seule la Brünnhilde de Katarina Dalayman et les Gunther et Gutrune de Iain Paterson et Margaret Jane Wray tirent à peu près leur épingle du jeu. Pour le reste, on est consterné de voir Christian Franz s’attirer les acclamations du public avec une interprétation dans laquelle ne doit subsister à tout casser que 30% de la musique écrite pour son personnage. Les refus d’obstacle dans l’aigu sont presque systématiques — les trois reprises de la chanson de l’oiseau que Siegfried entonne avant de mourir, par exemple, sont dignes de figurer dans une anthologie tellement la mélodie est absente.

Malheureusement, John Tomlinson a l’air lui aussi bien fatigué et le magnifique rôle de Hagen en souffre beaucoup. Il y a encore de la réserve dans le médium et dans le grave, mais les aigus sont plus que poussifs. Paradoxalement, c’est le chœur qui, de loin, donne la meilleure performance : c’est presque un soulagement, au milieu de toutes ses approximations, d’entendre des voix aussi pleines, aussi assurées, aussi vaillantes.

La mise en scène d’Otto Schenk ne déçoit pas. La scène finale est très réussie sur le plan visuel et elle réalise l’exploit de suivre presque parfaitement les didascalies du livret : Brünnhilde enflamme le bûcher sur lequel repose la dépouille mortelle de Siegfried et se jette elle-même dans les flammes ; le palais des Gibichung s’effondre ; les filles du Rhin récupèrent l’Anneau et entraînent Hagen dans les flots où il se noie ; au loin, on voit Valhalla en flammes. Rideau.


“Happiness”

Mitzi E. Newhouse Theater, New York • 2.5.09 à 14h
Musique : Scott Frankel. Lyrics : Michael Korie. Livret : John Weidman.

Happiness Mise en scène : Susan Stroman. Direction musicale : Eric Stern. Avec Hunter Foster (Stanley), Sebastian Arcelus (Zack), Joanna Gleason (Arlene), Miguel Cervantes (Miguel), Phyllis Somerville (Helen), Jenny Powers (Gina), Robert Petkoff (Neil), Pearl Sun (Cindy), Fred Applegate (Kevin), Ken Page (Maurice), Idara Victor, Robb Sapp, Alessa Neeck, Alan H. Green, Patrick Cummings, Alexander Scheitinger, James Moye, Lina Silver, Ana Maria Andricain.

Attention : le paragraphe qui suit révèle des détails de l’intrigue que vous n’avez peut-être pas envie de lire si vous avez l’intention de voir le spectacle.
Un groupe de New-Yorkais bloqués dans un métro en panne. La situation prend un tour inattendu lorsque le contrôleur leur fait remarquer qu’ils n’ont pas — sauf un — souvenir d’avoir pris le métro. En réalité, ils sont morts et le wagon dans lequel ils sont bloqués est comme une sorte de purgatoire. La seule condition pour en sortir : réussir à faire revivre le souvenir d’un “moment parfait” de leur passé : alors seulement les portes s’ouvriront et ils auront gagné le droit de vivre éternellement dans la douceur de ce moment retrouvé.

Ce concept original a été développé par Susan Stroman et John Weidman, à qui l’on doit déjà la “comédie musicale dansée” Contact, en collaboration avec Scott Frankel et Michael Korie, les auteurs du succès d’estime Grey Gardens, qui m’avait un peu laissé sur ma faim.

Le résultat est très inégal. L’idée de base s’avère un peu trop fragile pour porter un spectacle entier. L’écriture souffre d’une accumulation de clichés et d’une forme de naïveté presque agaçante sur ce qui fait vraiment la valeur de la vie. La partition est, dans l’ensemble, plutôt entraînante, en particulier lorsqu’elle se laisse aller sans complexe à être mélodique ; il y a des moments, en revanche, où elle est assez terne.

Il n’en reste pas moins qu’il y a quelques très bons moments, comme le numéro d’ouverture, conçu comme une sorte d’ode à New York… ou la touchante chanson de la vieille dame, Helen, qui se souvient de sa rencontre éphémère avec un soldat à un bal de l’USO pendant la guerre.

La distribution est de très bonne qualité. On est particulièrement ravi d’y retrouver la géniale Joanna Gleason, surtout connue pour sa prestation dans Into the Woods, et vue pour la dernière fois ici. Hunter Foster (vu pour la dernière fois ici) est également assez savoureux : son rôle du contrôleur qui prend plaisir à diffuser des messages incompréhensibles par l’interphone du métro a forcément provoqué des fous-rires car c’est une situation qui se produit quotidiennement à New York.

The Bottom Line: Unfortunately, the interesting and clever concept is far from carrying the two-hour story, and the quality of the writing only rarely rises up to the ambitions of the show. There are, however, some strong individual performances, like Hunter Foster’s. And nothing Joanna Gleason does could ever be wrong in my book.