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Posts from March 2009

Concert EIC / Boulez / Pollini à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 31.3.09 à 20h
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Maurizio Pollini, piano
Petra Lang, soprano

Schönberg : Six Petites Pièces pour piano op. 19
Berg : Quatre Pièces pour piano et clarinette op. 5
Webern :
– Trois Petites Pièces pour violoncelle et piano op. 11
– Concerto pour neuf instruments op. 24
– Lieder pour voix et piano op. 3, op. 4 et op. 12
– Variations pour piano op. 27
– Symphonie pour ensemble de chambre op. 21
– Cinq Pièces pour orchestre op. 10
Schönberg :
– “Lied der Waldtaube”, extrait des Gurrelieder
– Symphonie de chambre op. 9

La première partie du concert, consacrée à des pièces dans lesquelles le silence occupe une place prépondérante, a surtout permis de confirmer que l’acoustique de la Salle Pleyel n’est guère adaptée à ce type de musique. L’espace sonore est kidnappé par les emphysémateux et asthmatiques de tout poil, bien plus audibles que les quelques notes jouées occasionnellement sur scène.

On commence à remonter la pente avec les petit lieder de Webern, interprétés avec autorité par une Petra Lang un peu raide, mais parfaitement aux commandes de sa voix. Pollini s’efface presque à l’arrière-plan, comme dans les duos instrumentaux qui ont précédé. Il termine la première partie par une interprétation assez captivante des Variations pour piano op. 27 de Webern.

Pour la deuxième partie, Pollini disparaît et Boulez prend place sur le podium. On atteint un point haut avec le sublime “Lied der Waldtaube”, envôutant de part en part. Joli final avec la Symphonie de chambre op. 9, qui démontre de superbes qualités chez les musiciens de l’Ensemble intercontemporain.


Concert Deutsche Kammerphilharmonie Bremen / Järvi au TCE (2)

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 29.3.09 à 20h
Die Deutsche Kammerphilharmonie Bremen, Paavo Järvi

Beethoven :
– symphonie n°6
– symphonie n°7

Ce ne sont pas deux, mais bien quatre symphonies de Beethoven que j’avais programmées pour une seule et même journée !

L’enchantement du premier concert se poursuit, en particulier dans la somptueuse sixième symphonie. L’effectif des cordes (8/7/7/5/3, si je compte bien) permet de donner juste ce qu’il faut de texture dans les tutti, tout en préservant une étonnante clarté d’intention et une très belle capacité à faire chanter les phrases les plus poétiques.

Curieusement, la septième symphonie, qui me plaît tant d’habitude, semble ici un peu moins attachante. Son dernier mouvement, en particulier, semble répétitif et un peu laborieux.

En bis, une envoûtante Valse triste (Sibelius), avec des pianissimi à pleurer.

J’observe avec fascination l’altiste solo, Friederike Latzko, qui vit la musique avec une intensité étonnante : quand il ne donne pas carrément l’impression de danser sur sa chaise, son plaisir semble tel qu’il ne peut réfréner un grand sourire qui illumine régulièrement son visage.


Concert Deutsche Kammerphilharmonie Bremen / Järvi au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 29.3.09 à 15h
Die Deutsche Kammerphilharmonie Bremen, Paavo Järvi

Beethoven :
– symphonie n°4
– symphonie n°5

Je me suis fait doublement violence, d’une part en allant assister à un concert entièrement consacré à Beethoven, ensuite en choisissant une interprétation certes dirigée par le génial Paavo Järvi, mais confiée à un ensemble d’effectif réduit apparemment à la recherche d’une forme d’authenticité qui, si elle passe par un contingentement très net de l’utilisation du vibrato, par exemple, ne va pas jusqu’à promouvoir l’utilisation d’instruments brinquebalants à la technique improbable — bien que les cuivres produisent par moments de drôles de sons.

L’effort a été largement récompensé car le résultat est splendide. Järvi est un très grand musicien : s’il utilise avec brio la clarté phénoménale que permet l’effectif orchestral allié à une magnifique virtuosité collective, il n’oublie pas non plus que les symphonies de Beethoven étaient, avant le passage des Harnoncourt et consorts, des pièces brillantes et spectaculaires. La dynamique est époustouflante, les variations de tempo laissent à bout de souffle… sans que ces basculements extrêmes ne passent jamais pour de l’affectation ou de la grandiloquence.

La cinquième symphonie est particulièrement entraînante. Les pupitres de vents sont magnifiques, en particulier le merveilleux et envoûtant clarinette solo (qui doit être Matthew Hunt, sauf erreur).


“Yes We Can’t”

Théâtre National de Chaillot (Salle Jean Vilar), Paris • 28.3.09 à 20h30
Une pièce de William Forsythe et des danseurs de The Forsythe Company

Il vaut mieux arriver à ce spectacle avec une petite réserve d’optimisme tant l’image qu’il brosse des rapports humains est sombre. Des corps convulsés, en proie à des pulsions incontrôlables, une angoisse omniprésente, une incapacité chronique à établir des rapports épanouis : une vision pas très optimiste des interactions humaines. Les danseurs ne se touchent presque jamais ; lorsqu’ils le font, le malaise est palpable et ils ne se regardent jamais ; certains se replient sur des gratifications solitaires.

Il y a quelques longueurs, mais il est difficile de ne pas être fasciné par la technique de ces danseurs hyper-doués. Leurs mouvements semblent tellement naturels qu’on en oublie presque à quel point leurs corps sont disloqués. Tout cela dans une fluidité étonnante.

Quelques huées pendant les saluts, pas très fair play compte tenu du talent évident des danseurs. On peut ne pas aimer, mais ce n’est pas très sympa de s’en prendre aux interprètes.


“Hair”

Al Hirschfeld Theatre, New York • 22.3.09 à 14h
Musique : Galt McDermot. Livret et lyrics : Gerome Ragni et James Rado.

Hair Mise en scène : Diane Paulus. Direction musicale : Nadia Digiallonardo. Avec Will Swenson (Berger), Gavin Creel (Claude), Sasha Allen (Dionne), Allison Case (Crissy), Caissie Levy (Sheila), Darius Nichols (Hud), Bryce Ryness (Woof), Kacie Sheik (Jeanie)…

Hair marque l’un des jalons importants de l’histoire de la comédie musicale. Innovante sur la forme comme sur le fond, cette comédie musicale rock, originellement créée “Off-Broadway” en 1967 avant d’occuper le Biltmore Theatre de Broadway pendant plus de quatre ans, est intrinsèquement liée à l’émergence du mouvement hippie pendant le “Summer of Love” de San Francisco en 1967 et au mouvement de contestation contre la guerre du Vietnam.

Le Public Theater de New York avait proposé une reprise de Hair à l’occasion de sa série annuelle de représentations gratuites à Central Park pendant l’été 2008. La réception critique et publique avait été si positive qu’un transfert à Broadway a rapidement été évoqué. C’est maintenant chose faite, avec cette nouvelle production qui vient d’ouvrir ses portes au Al Hirschfeld Theatre.

Hair est doté d’une partition entraînante dont de nombreuses chansons sont devenues des classiques : “Aquarius”, “Manchester, England”, “Frank Mills”, “Let the Sun Shine In”… et la jeune distribution pleine d’énergie rassemblée pour cette reprise leur donne vie avec un enthousiasme communicatif. On reste légèrement réservé, cependant, par le choix de Gavin Creel pour interpréter le rôle de Claude : je ne lui trouve pas le charisme insolent qu’exhibent la plupart de ses camarades, au premier rang desquels un Will Swenson assez incandescent.

Cette production met tellement la musique au premier plan qu’on en oublierait presque que Hair raconte aussi une histoire, celle d’un garçon appelé à aller combattre au Vietnam et sa rencontre avec un groupe de hippies. Seules les scènes musicales sont vraiment soignées — il faut dire que le niveau de l’amplification est tel que l’on peut difficilement ne pas s’intéresser à ce qui se passe sur scène à ce moment-là — et la narration en souffre pas mal.

Il y aura sans doute ici et là des commentateurs qui se demanderont si Hair est encore “pertinent” à notre époque et qui tenteront de faire toutes sortes de parallèles avec la situation en Irak. Comme chaque fois que l’on fait revivre une œuvre très marquée par son époque, c’est une question vaine, qui ne conditionne nullement le plaisir que l’on prend à la voir sur scène.


“Blithe Spirit”

Shubert Theatre, New York • 21.3.09 à 20h
Noël Coward (1941).

Bithespirit Mise en scène : Michael Blakemore. Avec Angela Lansbury (Madame Arcati), Rupert Everett (Charles), Christine Ebersole (Elvira), Jayne Atkinson (Ruth), Simon Jones (Dr. Bradman), Deborah Rush (Mrs. Bradman), Susan Louise O’Connor (Edith).

Quel bonheur de voir cette délicieuse comédie de Noël Coward entre des mains aussi expertes ! Certes, la mise en scène de Michael Blakemore ne donne pas toujours dans la plus grande subtilité, mais la pièce est tellement bien écrite — et tellement bien jouée — qu’on se laisse porter avec un bonheur évident d’épigramme en mot d’esprit.

Quand elle est sur scène, c’est bien sûr la merveilleuse Angela Lansbury qui vole la vedette. Le rôle du médium excentrique Madame Arcati lui va comme un gant. À 83 ans, elle a l’abattage d’une grande professionnelle. Il faut dire qu’avec quatre Tony Awards à son actif (tous pour des comédies musicales : Sweeney Todd, Gypsy, Mame, Dear World), elle connaît les ficelles du théâtre mieux que quiconque. Et elle conserve un rythme parfait, une élocution irréprochable… et un sens aigu du timing. Malgré tout cela, elle a la suprême élégance de jouer avec les autres comédiens et non — tendance malheureusement marquée chez les vedettes — avec le public. La grande classe. Un cinquième Tony Award ne serait pas une grosse surprise.

Le reste de la distribution est largement à la hauteur, avec notamment un Rupert Everett toujours aussi beau et charismatique et une Christine Ebersole qui se régale (et qui régale) dans le rôle déjanté du fantôme de la première femme qui prend un plaisir délicieusement pervers à venir perturber le couple que son ancien mari forme avec sa seconde femme.

Le tout saupoudré de quelques chansons de Coward pendant les précipités entre les scènes. On ne demande rien de plus…


“Guys and Dolls”

Nederlander Theatre, New York • 21.3.09 à 14h
Musique et lyrics : Frank Loesser. Livret : Jo Swerling et Abe Burrows, d’après les nouvelles de Damyon Runyon.

Guysanddolls Mise en scène : Des McAnuff. Chorégraphie : Sergio Trujillo. Direction musicale : Ted Sperling. Avec Oliver Platt (Nathan Detroit), Lauren Graham (Adelaide), Craig Bierko (Sky Masterson), Kate Jennings Grant (Sarah Brown), Tituss Burgess (Nicely-Nicely Johnson), Glenn Fleshler (Big Jule), Adam LeFevre (Brannigan), Jim Ortlieb (Arvide Abernathy), Steve Rosen (Benny Southstreet), Mary Testa (General Cartwright)…

Une semaine tout juste après la très jolie production du Volksoper de Vienne, me voici donc à Broadway pour y voir la reprise de Guys and Dolls, qui vient d’ouvrir ses portes — la première a eu lieu le 1er mars. L’occasion aussi de pénétrer pour la première fois dans le Nederlander Theatre, l’un des rares théâtres de Broadway où je n’étais encore jamais allé puisqu’il a été occupé pendant plus de douze ans par la comédie musicale Rent, que je n’avais nullement envie de voir (une fois à Londres m’a suffi) et qui a fini par fermer boutique en septembre dernier.

Je suis arrivé avec un mauvais pressentiment : la critique n’a pas été tendre — au point que j’ai craint que la pièce ne ferme ses portes avant ma visite — et l’orchestre ne compte que 17 musiciens, un effectif à des années-lumières de celui du Volksoper. Puis j’ai passé la représentation à me demander ce qui avait pu autant déplaire aux critiques.

Car on retrouve bien le monde interlope et coloré de Damyon Runyon dans cette mise en scène dynamique et inventive. Peut-être les chorégraphies mériteraient-elles d’être un peu plus exubérantes, mais l’humour et l’énergie de l’œuvre sont bien là. Comme à Vienne, la mise en scène s’appuie beaucoup sur des projections fort bien conçues et assez spectaculaires.

Il semble que les critiques aient été peu convaincus par la distribution des quatre rôles principaux, alors que je les ai trouvés tout à fait convenables : Lauren Graham est une Adelaide beaucoup moins nunuche et beaucoup plus sexy que ce que l’on voit d’habitude ; Craig Bierko dégage toujours ce charme mystérieux qui le rendait déjà irrésistible dans The Music Man ; Kate Jennings Grant (qui, avec ses longues jambes, fait un peu penser à Cyd Charisse) est extrêmement séduisante sous son uniforme de l’Armée du salut. Je n’ai rien non plus à dire contre Oliver Platt, qui a été le plus éreinté par la critique, sans doute trop conditionnée par les personnages récurrents qu’il interprète dans diverses séries télévisées et qui sont évidemment sans rapport avec le Nathan Detroit de Guys and Dolls.

Les rôles secondaires sont tenus avec brio par d’excellents comédiens, du délicieux Benny Southstreet de Steve Rosen à l’impayable Général Cartwright de Mary Testa.

Ce n’est sans doute pas une production immortelle, mais elle ne méritait pas l’accueil critique qui lui a été réservé. Certains passages, comme la chanson “Sit Down, You’re Rockin’ the Boat,” interprétée magnifiquement par Tituss Burgess (avec l’aide de Mary Testa), sont même particulièrement réjouissants.

Le public applaudit de manière particulièrement enthousiaste lorsqu’un écran sa lève au fond de la scène pour révéler l’orchestre, placé sur trois niveaux. Décidément, il y a de moins en moins de musiciens à Broadway, mais ils sont de plus en plus applaudis…


Concert Orchestre National du Capitole de Toulouse / Sokhiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 20.3.09 à 20h
Orchestre National du Capitole de Toulouse, Tugan Sokhiev

Prokofiev :
Alexandre Nevski (Larissa Diadkova, mezzo-soprano ; Chœur Orfeón Donostiarra)
Roméo et Juliette, extraits des suites n°1 et n°2

Époustouflant ! C’est devenu constant : chaque rencontre avec Tugan Sokhiev me conduit à des sommets d’extase. Ça avait été le cas avec la sublime Katerina Ismailova au Châtelet puis, une semaine plus tard, dans un inoubliable concert londonien. Il y avait eu aussi ce concert au Théâtre des Champs-Élysées, avant plusieurs rencontres manquées, dues en partie à l’absence de location par Internet au Capitole de Toulouse.

Ce nouveau concert laisse sans voix (à la fois parce qu’on est étranglé par l’émotion et parce que le fait de crier “bravo” finit par fatiguer les cordes vocales). Sokhiev est un véritable magicien : on voit exactement à sa posture ce qu’il cherche à obtenir… et, ce qu’il veut, il l’obtient, en allant le chercher presque physiquement. Évidemment, il doit falloir des heures de travail pour en arriver là, mais il y a quelque chose de profondément émouvant à voir un orchestre adhérer aussi unanimement à une vision si évidente, si forte… et, pour entrer dans le territoire des superlatifs généralement interdits, si parfaite.

Car c’est une expérience musicale d’une force inouïe à laquelle nous convie Sokhiev, dans ce répertoire russe qui met aussi clairement ses gènes en résonance. Il est fabuleusement accompagné par un Orchestre du Capitole qui se hisse largement à la hauteur des meilleures phalanges mondiales, par le merveilleux chœur espagnol Orfeón Donostiarra, étonnamment à l’aise dans ce répertoire russe… et par la superbe Larissa Diadkova, déjà remarquée à New York dans la Walküre du Mariinsky.

On ressort presque lessivé devant tant de beauté. C’est peut-être bien le concert de la saison.


“Werther”

Opéra Bastille, Paris • 18.3.09 à 19h30
Jules Massenet (1892). Livret d’Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, d’après Goethe.

Direction musicale : Kent Nagano. Mise en scène : Jürgen Rose. Avec Rolando Villazón (Werther), Susan Graham (Charlotte), Ludovic Tézier (Albert), Adriana Kucerova (Sophie), Alain Vernhes (Le Bailli), Christian Jean (Schmidt), Christian Tréguier (Johann).

La dernière fois que j’avais vu Werther, c’était déjà avec Villazón, mais c’était à Vienne. Le ténor mexicain faisait alors son retour sur scène après plusieurs mois d’absence généralement attribués à l’état de sa voix, qu’on lui reproche de trop pousser. Et il est vrai que, dans le Don Carlo de Covent Garden, il semblait souvent à la limite de ses possibilités. Ce n’est absolument pas le cas dans ce Werther (dont il n’a pourtant pas pu assurer la première pour cause de voix fatiguée) : le ténor est remarquable de bout en bout ; la voix, généreuse et envoûtante, séduit instantanément, même si les intonations peuvent surprendre (Villazón semble aller d’accent en accent, sans vraiment se préoccuper de ce qui se passe entre les deux).

Villazón a la chance de donner la réplique à la Charlotte lumineuse de Susan Graham, pas toujours totalement compréhensible, mais d’une musicalité sans faille. Le reste de la distribution est solide, avec une prestation particulièrement remarquable de la jeune Adriana Kucerova dans le rôle de Sophie… et le toujours fiable Ludovic Tézier (qui chante Werther dans la version pour baryton en alternance avec Villazón).

On apprécie la mise en scène dépouillée et Jürgen Rose, qui s’appuie sur un visuel sobre et classe qu’il a conçu lui-même en collaboration avec Michael Bauer pour les lumières.

Mais c’est ce qui se passe dans la fosse qui est le plus bouleversant. Kent Nagano, que je trouve irrégulier, propose ici un feu d’artifice de couleurs et de textures musicales parfaitement irrésistibles. La belle partition de Massenet en sort particulièrement à son avantage.


“Guys and Dolls”

Volksoper, Vienne • 14.3.09 à 19h
Musique et lyrics : Frank Loesser. Livret : Jo Swerling et Abe Burrows, d’après les nouvelles de Damyon Runyon. Adaptation en allemand : Alexander Kuchinka (lyrics) et Christoph Wagenr-Trenkwitz (livret).

Mise en scène : Heinz Marecek. Direction musicale : Joseph R. Olefirowicz. Avec Axel Herrig (Sky Masterson), Johanna Arrouas (Sarah Brown), Robert Meyer (Nathan Detroit), Sigrid Hauser (Adelaide), Sándor Németh (Arvide), Marko Kathol (Super-Super Johnson), Peter Pikl (Brannigan), Gerhard Ernst (Big Jule), Regula Rosin (General Cartwright)…

Ma dernière rencontre avec Guys and Dolls dans un petit théâtre de Pennsylvanie avait été marquée par l’obligation d’écouter deux synthétiseurs brailler l’entraînante partition de Frank Loesser pendant plus de deux heures. À l’autre bout du spectre, le Volksoper de Vienne vient d’inscrire à son répertoire une version d’une étonnante richesse, avec plus de 40 musiciens dans la fosse (je me suis arrêté de compter à 43, mais il me semble qu’il y en avait encore un ou deux). Il n’y avait peut-être pas autant de musiciens lors de la création à New York en 1950.

L’occasion d’apprécier dans d’excellentes conditions cette œuvre charmante et entraînante, inspirée par les nouvelles de Damyon Runyon mettant en scène des personnages hauts en couleur qui évoluent dans le New York de la Prohibition.

On apprécie particulièrement l’effort stylistique réalisé par une troupe germanique pour trouver le bon ton dans une partition qui swingue. On se régale particulièrement de la prestation de Sigrid Hauser, qui campe une Adelaide succulente. C’est le directeur du Volksoper, Robert Meyer (déjà vu dans My Fair Lady), qui se colle au rôle de Nathan Detroit, tandis que l’on retrouve avec plaisir la jeune Johanna Arrouas, déjà croisée dans des rôles secondaires (Liesl dans The Sound of Music, Anne dans La Cage aux Folles), ici propulsée au premier plan avec le rôle vocalement exigeant de Sarah, dans lequel elle fait un relatif sans-faute.

La belle mise en scène de Heinz Marecek s’appuie sur des décors particulièrement réussis, qu’accompagnent — c’est de plus en plus fréquent — des projections souvent saisissantes. La séquence cubaine, du coup, est d’une richesse visuelle qui serait impossible à égaler avec des moyens conventionnels.

Lorsque l’orchestre entame la musique d’entracte qui précède le lever du rideau du deuxième acte, le sol de la fosse s’élève doucement jusqu’à mettre les musiciens à la hauteur du plancher du théâtre. Effet garanti, qui témoigne d’une souci croissant de mettre en valeur les musiciens dans les productions musicales (on repense notamment au plaisir que provoque l’ouverture de la scène pour révéler l’orchestre dans la reprise de South Pacific à Broadway).


Concert ONF / Gatti au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 12.3.09 à 20h
Orchestre National de France, Daniele Gatti

Brahms : symphonie n°3
Bartók : concerto pour violon et orchestre n°1 (Kirill Troussov, violon)
Stephan : Musique pour violon et orchestre en un mouvement (Kiril Troussov)
Bartók : Le Mandarin merveilleux, suite d’orchestre

Il est assez fascinant de voir naître progressivement la relation entre l’ONF et son nouveau Directeur musical. L’espèce de fascination que Gatti semble exercer sur l’orchestre est pourtant encore loin de se transformer en une véritable communion. La symphonie de Brahms en est un exemple frappant, avec un Gatti qui essaie d’emporter le mouvement à des allures folles (et déraisonnables), tandis que l’orchestre, tout en ayant manifestement envie de suivre, est comme paralysé. Le résultat, tout en tensions (et en grognements de la part du chef), est trop chahuté pour être vraiment convaincant.

Suivent deux très jolies prestations du jeune violoniste Kirill Troussov, qui remplace un Gidon Kremer dont le programme nous dit qu’il a “suspendu” ses activités musicales jusqu’à l’automne. Ah bon. Troussov joue un très joli Stradivarius utilisé pour créer le concerto pour violon de Tchaïkovski. Il sait tisser de longues et belles phrases très expressives. On est sous le charme… sans compter le plaisir d’entendre la pièce de Rudi Stephan, peu présente au concert.

Fin de concert très réussie, avec un Mandarin merveilleux plein de relief et de caractère, qui laisse entrevoir le potentiel de la collaboration entre l’ONF et Gatti.


“Sweeney Todd”

Staatstheater am Gärtnerplatz, Munich • 8.3.09 à 15h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler. Adaptation en allemand de Marcus Weber.

Sweeney Mise en scène : Christian von Götz. Direction musicale : Andreas Kowalewitz. Avec Gary Martin (Sweeney Todd), Marianne Larsen (Mrs. Lovett), Julian Kumpusch (Anthony), Martin Hausberg (Judge Turpin), Thérèse Wincent (Johanna), Dirk Lohr (Beadle Bamford), Frances Lucey (Beggar Woman), Mario Podrečnik (Pirelli), Florian Simson (Tobias)…

Première visite pour moi au très joli Theater am Gärtnerplatz, un petit bijou où alternent opéras, opérettes et comédies musicales… généralement représentés en allemand.

J’ai déjà parlé plusieurs fois de Sweeney Todd, cette comédie musicale de Stephen Sondheim et Hugh Wheeler, adaptée d’un mélodrame anglais dont le héros est un barbier qui, échappé du bagne où l’avait envoyé un juge véreux qui convoitait sa femme, revient chercher sa vengeance ; comme il ne parvient pas à ses fins assez vite à son goût, il sombre dans un délire criminel et se met à égorger tout ce qui lui passe à portée de rasoir, formant au passage un partenariat stratégique (on dirait de nos jours une joint venture) avec la tenancière d’une échoppe de tourtes à la viande, bien heureuse de trouver de la sorte une source d’approvisionnement en viande fraîche et bon marché. Du Grand-Guignol à l’état pur. L’œuvre, bien que créée en 1979, est plus connue du grand public depuis que Tim Burton en a tourné une version cinématographique avec l’inévitable Johnny Depp dans le rôle-titre.

Munich est la patrie du Regietheater, ce qui, appliqué à Sweeney Todd, est une perspective à peu près aussi prometteuse qu’elle est terrifiante. En pratique, si le premier acte impressionne beaucoup par la qualité globale de la mise en scène, qui utilise avec virtuosité la machinerie du théâtre, on sombre malheureusement au cours du second acte dans une espèce de n’importe quoi informe, le metteur en scène semblant tout à coup incapable de gérer les nombreux changements de lieux imposés par le livret, si bien que les scènes finales sont illisibles sur le plan visuel. Et cela ne serait rien si le metteur en scène ne se permettait en outre de modifier significativement certains passages (dans la scène finale, Mrs. Lovett, bien qu’attaquée par Sweeney Todd, lui survit alors qu’il se suicide… rien à voir avec la fin voulue par Wheeler et Sondheim).

Du fait des standards de la maison, l’interprétation est de très très bon niveau, que ce soit sur scène ou dans la fosse. Sondheim dit souvent qu’il préfère un bon comédien qui ne chante que médiocrement à l’inverse, mais il faut pourtant reconnaître que rien n’est plus enchanteur que d’assister à une représentation d’un tel niveau vocal. Exception faite de Thérèse Wincent, qui ne parvient pas à se dépêtrer des airs quasi-opératiques de Johanna, on se régale devant tant de talent. La belle voix de baryton de Gary Martin, en particulier, donne une consistance savoureuse et sombre au personnage principal. On lui pardonne, du coup, les quelques trous de mémoire qui émaillent sa performance.


“Mary Poppins”

Opéra de Göteborg • 7.3.09 à 19h30
D’après l’œuvre de P. L. Travers et le film des Studios Walt Disney. Musique et lyrics originaux : Richard M. Sherman et Robert B. Sherman. Livret : Julian Fellowes. Nouvelles chansons, musique et lyrics additionnels : George Stiles et Anthony Drewe. Co-conçu par Cameron Mackintosh. Adaptation en suédois : Magnus Lindman.

Mise en scène : Stina Ancker. Direction musicale : Finn Rosengren. Avec Linda Olsson (Mary Poppins), Magnus Borén (Bert), Sven Angleflod (George Banks), Nina Norblad (Winifred Banks)…

Marypoppins L’Opéra de Göteborg est installé dans un très joli bâtiment de 1300 places construit au bord du Göta älv, à l’endroit où le fleuve se jette dans le Cattégat. La programmation ne se limite pas à l’opéra et au ballet, puisque plusieurs comédies musicales produites sur place ont figuré à l’affiche ces dernières saisons. Cette année, c’est la comédie musicale Mary Poppins, que j’avais vue à sa création à Londres en 2004 puis à New York en 2007. S’agissant d’une œuvre encore à l’affiche à New York, il est étonnant que les producteurs originaux (Disney et Cameron Mackintosh) aient autorisé une version qui ne réplique pas la mise en scène originale.

Je suis sorti bien plus enchanté que lors de mes expériences précédentes.

D’abord parce que l’Opéra de Göteborg n’a pas lésiné sur les moyens… et c’est une très jolie mise en scène, intelligente sur le plan dramatique et très attrayante sur le plan visuel, qui est proposée. Certains passages rappellent la production originale, mais d’autres s’en écartent avec, par moments, un réel bonheur. Depuis l’ouverture, qui montre Bert juché sur le toit de la maison des Banks tandis que celle-ci sort progressivement des entrailles de la scène jusqu’à l’image finale de Mary Poppins s’envolant à travers la salle en direction de la coupole centrale au milieu d’une nuée d’étoiles en passant par des grands numéros musicaux extrêmement bien réglés, les moments d’émotion sont nombreux.

Ensuite parce que le niveau de la distribution est très bon. J’imagine que certains comédiens doivent appartenir à la troupe de l’opéra, ce qui pourrait expliquer que la performance vocale soit si brillante. Les chansons à plusieurs voix sont particulièrement bien traitées. Même à Broadway, ce n’est pas toujours aussi réussi. Les deux rôles principaux sont particulièrement excellents, même si je me demande pourquoi Mary Poppins est grimée à peu près exactement comme Angela Lansbury dans Dear World (l’adaptation en comédie musicale de La Folle de Chaillot).

Et puis et surtout parce que rien n’égalera jamais le plaisir d’entendre un orchestre au grand complet, surtout lorsque les musiciens sont aussi bons. Dans mon billet sur la production de New York, j’avais dit ma frustration de voir les cordes remplacées par des synthétiseurs. À Göteborg, il y a de vrais violons (sonorisés, certes, mais de vrais violons quand même) et de vrais altos. Dire que ça change tout serait encore très loin de ce que j’ai ressenti. J’en viens, du coup, à réévaluer très sérieusement les chansons nouvelles de Stiles et Drewe auxquelles j’attribuais jusqu’à présent une part de responsabilité dans ma difficulté à apprécier pleinement l’œuvre. Dans ces conditions, la chanson “Anything Can Happen (If You Let It)” est un véritable régal.

C’est tellement bien qu’on en oublierait presque que c’est en suédois. Du suédois dans lequel on adapte “Supercalifragilisticexpialidocious” en “Superkaffiryteflanisötomaxigrafisk”. Croyez-moi, ça ne sonne pas du tout de la même façon…


Concert Orchestre de Paris / Eschenbach à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 5.3.09 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach

Mahler :
Lieder eines fahrenden Gesellen (Dietrich Henschel, baryton)
– symphonie n°5

C’était Thomas Hampson qui devait interpréter les Lieder et je pense que nous avons largement perdu au change avec ce remplacement de dernière minute. Impossible de se laisser émouvoir par Henschel : sa voix est terne, son émission est hachée (les tenues sont très courtes, on a l’impression qu’il chante en pizzicati)… et la poésie est perdue.

Je n’ai pas non plus réussi à rentrer dans la cinquième, que j’ai trouvée trop cérébrale à mon goût. L’orchestre est pourtant en grande forme, mais les choix d’Eschenbach me laissent rêveur : dans le premier mouvement, au lieu de laisser s’épanouir le lyrisme du thème secondaire, il l’enferme dans une pulsation métronomique en donnant beaucoup d’importance aux rythmes martelés tantôt par les cuivres, tantôt par la caisse claire, tantôt par les contrebasses ; dans le deuxième mouvement, qui n’a rien d’orageux (stürmisch), la battue reste rigide, comme s’il avait peur de se lâcher ; de manière générale, les équilibres sonores sont curieux. Je perds progressivement intérêt. Jusqu’au final, parfaitement en place, monumental, spectaculaire… qui déchaîne les ovations enthousiastes du public.


Exposition “Les Portes du ciel” au Louvre

Louvre (Hall Napoléon), Paris • 5.3.09 à 12h30

Cette nouvelle exposition du Louvre est passionnante pour deux raisons.

D’abord parce qu’elle tente d’expliquer, en quelques salles, la vision du Monde des Égyptiens anciens : coexistence du monde visible et d’un au-delà parallèle, divinités et création du monde, mythe du cycle solaire, devenir des morts (en expliquant au passage la momification des corps), symbolique des tombes, interactions avec les dieux avant et après la mort, conception des temples, etc. Entreprise sans doute très simplificatrice compte tenu de l'étendue chronologique (pas loin de trente siècles) et géographique du sujet, mais la pédagogie est remarquable.

Ensuite parce que c’est l’occasion d’exposer un grand nombre de pièces somptueuses dont une bonne partie ne doivent pas sortir souvent des réserves du musée. D’une certaine façon, les objets exposés pourraient s’apprécier indépendamment du propos de l’exposition tant certains d’entre eux suscitent l’émerveillement : papyrus couverts de fascinants hiéroglyphes, cartons “stuqués” couverts de scènes polychromes éclatantes, bustes, statuettes, amulettes, stèles, sarcophages à la décoration éclatante, etc.

Tout cela dans le cadre spacieux du Hall Napoléon, qui permet de prendre du recul pour admirer toutes ces merveilles à leur juste valeur.


Concert Orchestre Symphonique Tchaïkovski de Moscou / Fedoseyev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 3.3.09 à 20h
Orchestre Symphonique Tchaïkovski de Moscou, Vladimir Fedoseyev

Dvorak : concerto pour violoncelle (Alexandre Kniazev, violoncelle)
Tchaïkovski : symphonie Manfred

Je n’ai pas accroché au style très langoureux (ou plutôt lent-goureux) de Vladimir Fedoseyev, qui étire les phrases du joli concerto de Dvorak au point de rendre certains passages méconnaissables. Il est vrai que son instrument a un joli son, mais je ne suis pas sûr que cela justifie cette posture d’extase permanente.

Expérience beaucoup plus concluante avec la touchante symphonie Manfred, un petit concentré de romantisme intensément lyrique que l’orchestre teinte de jolies couleurs dans un bel ensemble homogène.

Fedoseyev est généreux : deux bis.


“Rigoletto”

Royal Opera House, Londres • 1.3.09 à 12h30
Giuseppe Verdi (1851). Livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce Le Roi s’amuse de Victor Hugo.

Direction musicale : Daniel Oren. Mise en scène : David McVicar. Avec Leo Nucci (Rigoletto), Ekaterina Siurina (Gilda), Francesco Meli (le Duc de Mantoue), Kurt Rydl (Sparafucile), Sara Fulgoni (Maddalena)…

Belle occasion d’entendre le quelque peu mythique Leo Nucci qui, à 66 ans, conserve une maîtrise vocale époustouflante. Son Rigoletto est profond, presque introverti… et éminemment touchant. Il faut dire qu’il est entouré d’une distribution de haut vol, avec la Gilda très chaste et pure d’Ekaterina Siurina (il est rare d’entendre une chanteuse aussi juste quand elle est à l’unisson de la flûte dans ses vocalises) et avec le Sparafucile absolument renversant de l’incomparable Kurt Rydl, dont les notes basses feraient vibrer un bloc de béton.

Daniel Oren fournit l’environnement musical idéal à l’épanouissement de cette partition si peu verdienne. Son sens des nuances fait des merveilles et lui permet de façonner une belle matière dramatique dépouillée de toute vulgarité, qui accompagne si bien la mise en scène sobre et intense d’un David McVicar au sommet de son art. Superbe.