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Posts from February 2009

“La Cage aux Folles”

Playhouse Theatre, Londres • 28.2.09 à 14h30
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret.

Lacage Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Michael Haslam. Avec Steven Pacey (Georges), Graham Norton (Albin), Stuart Neal (Jean-Michel), Leanne Harwood (Anne [understudy/remplaçante]), Jason Pennycooke (Jacob), Iain Mitchell (Édouard Dindon), Zoë Ann Bown (Mme Dindon [understudy/remplaçante]), Tracie Bennett (Jacqueline), Adrian Der Gregorian (Francis), Matt Krzan (Chantal [understudy/remplaçant]), Nicholas Cunningham (Hanna), Scott Spreadbury (Mercedes [understudy/remplaçant]), Gary Murphy (Bitelle), Dane Quixall (Angélique), Ben Bunce (Phaedra)…

L’occasion s’est présentée de revoir l’excellente production de La Cage aux Folles actuellement à l’affiche à Londres. L’expérience est toujours aussi réjouissante… et même davantage, car la distribution principale a été renouvelée : le rôle de Georges est désormais tenu par l’excellent Steven Pacey, que je trouve bien meilleur que son prédécesseur. En outre — et surtout —, le rôle d’Albin/Zaza a été confié à un dénommé Graham Norton, grosse vedette de la télé anglaise, où il présente plusieurs émissions à succès. Norton n’est pas un immense chanteur, bien qu’il ne se tourne jamais en ridicule… mais c’est surtout un comédien magnifique, qui donne une jolie dignité à son personnage, qu’il interprète avec retenue, sans effet de manche… et, surtout, avec un respect absolu et admirable pour le texte. On est loin, du coup, du personnage rendu célèbre par Michel Serrault, mais c'est très réussi et très émouvant.


“Michel Legrand back in Paris : Le Cinéma”

Salle Pleyel, Paris • 27.2.09 à 20h

Orchestre National d’Île-de-France.
Mario Pelchat, Maurane, Liane Foly, Patrick Fiori, Hélène Segara, chant.
Corinne Marchand, Serge Korber, comédiens.
Et toute une série de musiciens plus talentueux les uns que les autres.

Michel Legrand célèbre ses cinquante ans de carrière en proposant deux concerts exceptionnels à Pleyel : l’un avec orchestre symphonique consacré à sa musique de film et l’autre — auquel je ne pourrai malheureusement pas assister — plus orienté vers le jazz.

Pour moi, il n’y a pas de doute : la musique de Michel Legrand rend heureux. On ne sait d’ailleurs pas ce qui est le plus touchant, de la musique elle-même ou du plaisir communicatif que prend Legrand à la jouer. À la tête d’une phalange remarquable (l’ONIF, en grande forme, augmenté de musiciens magnifiques et de quelques chanteurs), Legrand organise un parcours particulièrement intéressant qui traverse une carrière d’un grand éclectisme.

L’une des étapes du parcours me touche infiniment : Legrand recrée — 48 ans plus tard !! —, une scène mythique pour moi du sublime film Cléo de cinq à sept d’Agnès Varda. Et il le fait en compagnie des comédiens de l’époque, Serge Korber et la magnifique Corinne Marchand, que je trouve toujours aussi fascinante malgré l’âge. La scène s’achève sur la chanson “Sans toi”, qui me bouleverse toujours au-delà de toute description.

Une rétrospective vraiment fascinante, dans une salle Pleyel dont la scène, méconnaissable, est entièrement habillée de taps et de pendrillons. Il y a de nombreuses caméras, dont une fixée à un bras mobile manipulé depuis le balcon latéral du côté cour. La sonorisation est particulièrement forte et manque un peu de subtilité, notamment dans la façon dont elle déforme le timbre des cordes au point de le rendre presque méconnaissable.


“Saturday Night”

Jermyn Street Theatre, Londres • 22.2.09 à 16h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1954). Livret : Julius J. Epstein, d’après une pièce de Julius J. Epstein et Philip G. Epstein

Satnight Mise en scène : Tom Littler. Direction Musicale : Tom Atwood. Avec David Ricardo-Pearce (Gene Gorman), Helena Blackman (Helen Fogel / Helene Forrester), Joanna Hickman (Celeste), Nick Trumble (Hank / Mr. Fletcher), David Osmond (Dino), Lloyd Gorman (Artie), Harry Waller (Ray), David Botham (Ted), Lee Drage (Bobby / Inspector Clune), Joanna Hollister (Mildred), Kevin Millington (Eugene “Pinhead” Gorman / Mr. Fisher), Charlie Cameron (Florence).

Toute première œuvre écrite par Stephen Sondheim à l’aube de sa carrière professionnelle, Saturday Night ne sera pourtant présentée pour la première fois au public qu’en 1997, soit 43 ans après la date initialement prévue, au petit Bridewell Theatre de Londres. La production originale avait en effet dû être annulée après le décès du principal producteur. (Sondheim devra attendre 1957 et West Side Story — dont il n’écrira que les lyrics — pour être représenté à Broadway.)

Depuis le Bridewell, l’œuvre, légèrement revue, a été présentée également à New York, au Second Stage Theatre… puis aujourd’hui à nouveau à Londres, dans un autre tout petit théâtre, le Jermyn Street Theatre.

Saturday Night s’intéresse à un groupe de jeunes gens de Brooklyn au milieu des années 1920. Ils parlent de leur attachement à leur quartier, expriment leurs rêves… et, pour certains, de leur souhait de traverser “le pont” (le Brooklyn Bridge, achevé en 1883, qui a révolutionné la géographie new-yorkaise) pour rejoindre ce monde étrange et mystérieux qu’était alors Manhattan. C‘est avant tout une pièce d’atmosphère, même si elle est construite autour des rebondissements d’une péripétie loufoque qui lui fournit une sorte d’épine dorsale.

La partition, bien que n’égalant pas les pages de la maturité de Sondheim, est éminemment charmante et mélodique. Plusieurs des chansons de Saturday Night avaient d’ailleurs rejoint le répertoire des chanteurs de cabaret bien avant que l’œuvre ne soit enfin représentée sur scène.

Le Jermyn Street Theatre est tellement petit que l’on n’échappe malheureusement pas à l’artifice consistant à faire jouer la musique de la pièce par les comédiens eux-mêmes. C’est globalement supportable, d’autant que les orchestrations sont plutôt bien conçues — notamment l’ouverture, confiée à deux saxophones. Les comédiens se débrouillent fort bien… et l’on ne peut que se régaler du plaisir d’entendre cette si belle partition présentée avec autant de soin.


“The Taming of the Shrew”

Novello Theatre, Londres • 21.2.09 à 19h15
La Mégère apprivoisée, William Shakespeare (circa 1594)

Taming Mise en scène : Conall Morrison. Avec Stephen Boxer (Sly/Petruchio), Michelle Gomez (Katherina), Amara Karan (Bianca), David Hargreaves (Baptista Minola), Sean Kearns (Hortensio), Peter Shorey (Gremio), Patrick Moy (Lucentio), Keir Charles (Tranio), William Beck (Grumio), Jack Laskey (Biondello), Leonard Fenton (Vincentio), Larrington Walker (a Merchant)…

Le politiquement correct règne tellement en maître absolu sur le monde de la culture que l’on ne peut plus monter une pièce comme La Mégère apprivoisée sans faire publiquement acte de contrition sur l’insupportable misogynie du propos et sur l’intolérable éloge du machisme que l’on y trouve, au point d’ailleurs que le programme de cette production est une collection d’essais sur les ravages de la phallocratie et sur l’heureuse évolution de la société permise par l’émancipation des femmes.

C’en est presque à se demander par quel miracle on se permet encore de représenter la pièce. Même les critiques parues dans la presse n’osent plus juger de la production tant elles passent de temps à expliquer qu’il ne saurait être question de cautionner, même indirectement, des propos qui ne méritent que mépris et réprobation.

On croit rêver. Le texte date de la fin du 16ème siècle, que diable ! Ce n’est pas un essai, c’est une fiction comique, dont la valeur réside non dans le propos, mais dans la forme ! S’il fallait bannir de la scène tous les textes qui heurtent d’une façon ou d’une autre l’espèce d’hypersensibilité permanente et universelle de nos contemporains à à peu près tout et n’importe quoi, il ne resterait pas beaucoup de théâtres ouverts. La crise économique fait suffisamment de dommages ; peut-être pourrions-nous éviter d’y rajouter les ravages de la bien-pensance érigée en dogme aveugle et inébranlable.

Car cette production, proposée par la Royal Shakespeare Company, est tout à fait entraînante. Comme la mise en scène d’Oskaras Koršunovas vue à la Comédie-Française il y a quelques mois, elle choisit un style de comique très physique et très démonstratif, à la limite de la farce, vraisemblablement destinée à prendre beaucoup de recul par rapport au texte. Mais ça fonctionne très bien, surtout entre les mains de comédiens d’une telle qualité.

Morrison joue intelligemment avec le procédé choisi par Shakespeare lui-même consistant à faire de l’histoire de Katherina et de Petruchio une pièce dans la pièce, jouée par une bande de comédiens à la demande d’un seigneur (transformé ici en femme) qui souhaite jouer un tour à un soudard trouvé ivre-mort sur le bord d’une route. La preuve, d’ailleurs, que Shakespeare cherchait déjà à nous dire de ne pas prendre le texte au pied de la lettre.

La qualité d’ensemble est telle que les trois heures de représentation semblent passer en quelques minutes. De la belle ouvrage.


“Oliver!”

Theatre Royal Drury Lane, Londres • 21.2.09 à 14h30
Livret, musique et lyrics : Lionel Bart (1960), d’après Oliver Twist de Dickens.

Oliver Mise en scène : Rupert Goold, d’après la production de 1994 mise en scène par Sam Mendes. Co-mise en scène et chorégraphie : Matthew Bourne. Direction musicale : Graham Hurman. Avec Rowan Atkinson (Fagin), Jodie Prenger (Nancy), Burn Gorman (Bill Sikes), Gwion Wyn Jones (Oliver), Robert Madge (Artful Dodger), Julius D’Silva (Mr. Bumble), Wendy Ferguson (Widow Corney), Julian Bleach (Mr. Sowerberry/Dr. Grimwig), Louise Gold (Mrs. Sowerberry/Mrs. Bedwin)…

Oliver! est l’un des grands triomphes historiques de la comédie musicale anglaise avant l’avènement d’Andrew Lloyd Webber. Adaptée librement d’Oliver Twist de Dickens, la pièce est le plus grand succès de son auteur, Lionel Bart. La production d’origine a tenu l’affiche sept ans environ et la version cinématographique qui a suivi, en 1968, a été couronnée par six Oscars.

Une grande reprise mise en scène par Sam Mendes avait été produite par Cameron Mackintosh en 1994 et avait tenu l’affiche quatre ans environ — je l’avais vue à l’automne 1995 et à nouveau à l’automne 1997. Bien qu’elle crédite un nouveau metteur en scène, cette nouvelle production reprend largement la précédente, même si l’on remarque quelques variantes ici et là — la plus marquante étant la triste disparition d’une scène sans dialogue jouée au lever du rideau et où l’on voyait quelqu’un abandonner un enfant devant la grille de l’orphelinat dans une lumière de fin du monde avec de somptueux nuages en mouvement dans le ciel.

Il y a eu beaucoup de tapage médiatique autour de cette production. D’abord parce que le rôle du brigand au grand cœur, le mythique Fagin, est tenu par Rowan Atkinson, alias Blackadder, alias Mr. Bean. Ensuite parce que les rôles de Nancy et d’Oliver ont été, une fois de plus, attribués à l’issue d’un concours télévisé intitulé “I’d Do Anything” (qui est le titre d’une chanson du spectacle… mais aussi, bien sûr, une phrase que pourrait prononcer n’importe quel comédien cherchant désespérément à obtenir un rôle). Du coup, le théâtre ne désemplit pas.

Atkinson est absolument génial. Il est très différent de son personnage habituel et joue Fagin très en retrait, ce qui fonctionne redoutablement bien. Jodie Prenger, qui a donc gagné à la télé le droit d’interpréter Nancy (à qui reviennent les plus belles chansons de la partition, notamment le célébrissime “As Long As He Needs Me”), se débrouille très bien, même si elle semble interagir parfois plus avec le public qu’avec les autres comédiens. Le reste de la distribution, en revanche, ne m’a pas vraiment convaincu… et une partie des chansons, du coup, y perdent un peu leur charme, quand ce n’est pas leur mélodie.

Mais ce Oliver! reste un enchantement grâce à une production vraiment enthousiasmante. Le décor monumental d’Anthony Ward se transforme de manière époustouflante, un peu à la façon d’un kaléidoscope. Les rues de Londres se déforment puis se soulèvent pour laisser place au monde souterrain qui sert de repaire à Fagin et à sa bande. L’image scénique qui accompagne le délicieux numéro musical “Who Will Buy?” dans le deuxième acte est une petite merveille. C’est extrêmement spectaculaire, au sens le plus noble du terme.


Concert Wiener Philharmoniker / Mehta au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 20.2.09 à 20h
Wiener Philharmoniker, Zubin Mehta

Haydn : symphonie n°104 “Londres”
Bruckner : symphonie n°9

Je pestais de devoir subir une symphonie de Haydn en première partie de programme alors que la monumentale neuvième de Bruckner se suffit largement à elle-même, mais j’ai été finalement plutôt conquis par l’exécution déterminée et résolument germanique, qui redonne du corps et de la consistance à une musique que les interprétations contemporaines ont tendance à rendre diaphane et chichiteuse.

La symphonie de Bruckner, en revanche, est un relatif ratage, dû en bonne partie à une conduite assez triviale de la part du chef indien, mais aussi à une exécution étonnamment routinière et occasionnellement à la limite de l’approximation.

L’expérience reste intéressante car la version que j’ai dans l’oreille est le sublime enregistrement dirigé par Giulini à la tête des mêmes Wiener Philharmoniker. Et les différences sont considérables. Mehta prend le premier mouvement plutôt plus vite que Giulini et il lui enlève au passage sa majesté et sa tension ; le résultat reste néanmoins convaincant car il subsiste une forte homogénéité stylistique et un fil conducteur discernable. Dans les deux autres mouvements, en revanche, Mehta s’enlise dans une vision lente, mécaniste et froide, qui montre à quel point Bruckner peut facilement basculer du sublime au lourdingue.

Faux départ très audible d’un violon dans le dernier mouvement de la symphonie de Haydn : même l’un des meilleurs orchestres du monde n’est pas à l’abri…


Concert ONF / Liss au Châtelet

Théâtre du Châtelet, Paris • 19.2.09 à 20h
Orchestre National de France, Dmitri Liss

Rachmaninoff : concerto pour piano n° 3 (Arcadi Volodos, piano)
Tchaïkovsky : Casse-Noisette (extraits)

Quel don incroyable possède ce Volodos ! Non seulement la technique n’est manifestement pas un sujet de préoccupation pour lui, mais il est également doté d’un toucher presque surnaturel tant il est soyeux et voluptueux (le piano et l’acoustique de la salle doivent y être aussi pour quelque chose). Le concerto, du coup, est une merveille, même si l’orchestre se fait peur une ou deux fois compte tenu des importantes ruptures de tempo du soliste.

Les deux bis (une transcription de Vivaldi [??] et une pièce qui semblait lorgner du côté du jazz) sont estomaquants tant ils permettent à ce son merveilleux de s’épanouir.

Deuxième partie plus classique avec une jolie sélection de passages de Casse-Noisette. Les talents de Tchaïkovsky comme mélodiste et comme orchestrateur y sont particulièrement mis en valeur, ainsi d’ailleurs que la belle plasticité de l’orchestre.

Le programme de la saison prévoyait que ce concert soit dirigé par Yuri Temirkanov. Que s’est-il passé ? Mystère. À une époque, les changements de distribution étaient pourtant annoncés aux abonnés…


“Madama Butterfly”

Opéra Bastille, Paris • 18.2.09 à 19h30
Giacomo Puccini (1904). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après une pièce de David Belasco inspirée par une nouvelle de John Luther Long.

Direction musicale : Vello Pähn. Mise en scène : Robert Wilson. Avec Cheryl Barker (Cio-Cio-San), Carl Tanner (Pinkerton), Franck Ferrari (Sharpless), Helene Schneiderman (Suzuki), Andreas Jäggi (Goro)…

Confier Butterfly à Robert Wilson, c’est quand même un peu comme donner des allumettes à un pyromane. Je ne suis pas allergique aux japonaiseries de Wilson, mais je les trouve quand même à la limite de l’indigeste quand elles sont mises “au service” d’une pièce déjà largement imprégnée de couleur locale. Là où Anthony Minghella en profitait pour composer des images chatoyantes et pour donner du sens, Wilson s’enferre un peu dans son symbolisme vaguement mécanique. (On y perd, au passage, les cloisons de papier évoquées au début du livret, ou encore une vision claire de la façon dont Cio-Cio-San se suicide — un spectateur se demandait à haute voix en quittant le théâtre comment elle s’était tuée.)

Le plaisir est quand même largement au rendez-vous, ne serait-ce que parce qu’un peu de Puccini de temps en temps fait grand bien par où ça passe. La baguette experte de Vello Pähn tire de la partition de superbes envolées qui font mouche grâce à un orchestre en très bonne forme. La distribution s’acquitte fort bien de sa tâche, y compris d’ailleurs le Pinkerton annoncé malade de Carl Tanner. Excellentes prestations de Helene Schneiderman en Suzuki, du toujours fiable Franck Ferrari en Sharpless et d’Andreas Jäggi en Goro. Quant à la Cio-Cio-San de l’Australienne Cheryl Barker, elle manque peut-être un tout petit peu de fraîcheur, mais la voix, joliment structurée, communique efficacement les émotions du personnage.


“Let ’em Eat Cake”

The Grand, Leeds (UK) • 14.2.09 à 19h15
Musique : George Gershwin (1933). Lyrics : Ira Gershwin. Livret : George S. Kaufman & Morrie Ryskind.

Mise en scène : Caroline Gawn. Direction musicale : Wyn Davies. Avec William Dazeley (John P. Wintergreen), Rebecca Moon (Mary Turner/Wintergreen), Steven Beard (Alexander Throttlebottom), Richard Burkhard (Kruger), Jeni Bern (Trixie)…

Ce n’est pas la perspective de revoir Of Thee I Sing qui m’a amené à Leeds, mais bien la possibilité de découvrir en même temps la suite, Let ’em Eat Cake (une référence au “Qu’ils mangent de la brioche !” apocryphe de Marie-Antoinette), conçue quelques années plus tard par les mêmes créateurs… et qui se fait infiniment plus rare sur les scènes.

C’est que Let ’em Eat Cake, créé dans une période encore plus sombre — 1933 —, n’a pas séduit la critique et le public de la même façon que Of Thee I Sing, en dépit d’une qualité d’écriture pourtant extrêmement solide et d’un ton tout aussi ravageur dans le registre satirique. C’est d’ailleurs la première fois que l’œuvre est représentée au Royaume-Uni.

L’action se passe quatre ans après celle du premier épisode : Wintergreen échoue à se faire réélire, mais s’emploie à renverser son successeur, Tweedledee, en fomentant une insurrection des “chemises bleues” avec la complicité d’un général verreux. Devenu dictateur, il s’amuse avec les juges de la Cour suprême et avec les émissaires des pays étrangers en leur faisant disputer une partie de baseball arbitrée par le Vice-Président. Une nouvelle insurrection manque envoyer tout le monde à la guillotine (importée spécialement de France pour l’occasion), avant qu’un dernier rebondissement orchestré une fois de plus par la First Lady ne permette le rétablissement de la République… et l’accession (enfin) du Vice-Président Throttlebottom au rang de Président.

On savait déjà que la partition de ce deuxième volet était un régal grâce à un excellent enregistrement de 1987 dirigé par Michael Tilson Thomas. On est donc d’autant plus heureux d’avoir l’occasion de l’entendre interprétée par une phalange de la qualité d’Opera North. L’équipe créative est la même que pour Of Thee I Sing, mais le résultat est un cran au-dessus, grâce notamment à de très jolies images.

Difficile de dire si cette production ouvrira la voie à d’autres présentations de cette œuvre injustement oubliée. Opera North nous offre en tout cas une bien jolie surprise en ressuscitant une pièce remarquable.


“Of Thee I Sing”

The Grand, Leeds (UK) • 14.2.09 à 14h
Musique : George Gershwin (1931). Lyrics : Ira Gershwin. Livret : George S. Kaufman & Morrie Ryskind.

Mise en scène : Caroline Gawn. Direction musicale : Wyn Davies. Avec William Dazeley (John P. Wintergreen), Rebecca Moon (Mary Turner/Wintergreen), Steven Beard (Alexander Throttlebottom), Heather Shipp (Diana Devereaux), Richard Suart (French Ambassador)…

Cette comédie musicale est généralement considérée comme un tournant de l’histoire du genre car c’était la première fois que l’on se permettait d’écrire une satire aussi mordante sur le monde politique américain. (Il y avait un précédent avec Strike Up the Band, des mêmes Kaufman et Gershwin.)

L’action se passe pendant des élections présidentielles. John P. Wintergreen fait campagne sur le thème unique de l’amour parce qu’il n’a pas d’autre idée. On doit lui trouver une épouse au moyen d’un concours de beauté, mais il tombe soudain amoureux de Mary Turner, qui fait de délicieux muffins au maïs. Après son élection triomphale, un incident diplomatique s’annonce avec la France car la gagnante du concours de beauté, qui aurait dû devenir First Lady, serait la fille illégitime d’un fils illégitime d’un neveu illégitime de Napoléon. Wintergreen finit par être l’objet de la vindicte publique et échappe de peu à la destitution grâce à une grossesse-surprise de sa femme. C’est finalement le Vice-Président, personnage qui traverse la pièce sans que jamais personne ne le reconnaisse et sans que lui-même sache très bien ce qu’on attend de lui, qui va fournir la clé du happy ending.

Le ton décalé de cette comédie contribua à en faire un succès critique et public lors de sa création, en pleine grande dépression, à la fin de l’année 1931. L’œuvre devint même la première comédie musicale de l’histoire à se voir décerner un Pulitzer Prize : au grand chagrin de George Gershwin, seuls Kaufman, Ryskind et son frère Ira furent récipiendaires du prix. L’oubli fut réparé en 1998, lorsque le comité du Prix Pulitzer décerna au compositeur un Prix spécial à titre posthume.

Of Thee I Sing est une œuvre extrêmement riche, très bien écrite, qui peut s’appuyer sur une solide partition de George et Ira Gershwin, qui regarde de temps en temps de manière appuyée en direction de Gilbert & Sullivan. Son propos est étonamment peu daté pour une pièce créée il y a près de 80 ans… et c’est pour cela qu’on en rencontre encore des productions de temps à autre. C’était d’ailleurs pour moi la quatrième fois (voire la cinquième) que j’avais l’occasion de la voir — sachant que l’une des productions précédentes était l’inattendue et excellente version française de Jean Lacornerie, intitulée Pour toi, baby.

Opera North, une troupe ambulante qui rend visite aux principales villes du nord de l’Angleterre (et à qui il arrive de descendre jusqu’à Londres) propose une nouvelle et excellente production de Of Thee I Sing. Elle permet de voir la pièce dans de bonnes conditions : effectif orchestral à peu près normal, distribution de qualité douée pour la comédie comme pour le chant… et un chœur de bon niveau.

Parmi les comédiens principaux, on remarque surtout le Wintergreen de William Dazeley (déjà vu… à Lyon, dans Curlew River), l’inénarrable Vice-Président Throttlebottom de Steven Beard et l’irrésistible ambassadeur français de Richard Suart, déjà remarqué entre autre en Ko-Ko.

Les moyens budgétaires nécessairement limités de la compagnie n’empêchent pas le spectacle d’être très professionnel, avec des décors, des costumes et des lumières assez réussis. La mise en scène est remarquable : elle imprime un bon rythme à la pièce, met en valeur la veine comique de l’écriture et se distingue par de petites trouvailles tout à fait savoureuses. L’excellente direction musicale de Wyn Davies met particulièrement en valeur les charmes de la musique de Gershwin.

Dans l’ensemble, du très joli travail.


Concert Gewandhausorchester Leipzig / Chailly à Pleyel (2)

Salle Pleyel, Paris • 12.2.09 à 20h
Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly

Mendelssohn :
Ouverture “avec trompette”
– concerto pour piano n°1 (Lang Lang, piano)
– symphonie n°3 “Écossaise”

Il m’aura donc fallu vingt ans de fréquentation des salles de concert pour qu’un chef arrive à m’intéresser à la musique de Mendelssohn… et c’est encore au génial Riccardo Chailly, décidément très en forme, que je dois ce plaisir.

Comme la veille, il dirige l’étonnant Gewandhausorchester en donnant à la musique une étonnante vie intérieure née d’un foisonnement de contrastes, d’accents et de couleurs. Le style virtuose de Lang Lang, du coup, se marie bien à celui de Chailly pour donner du relief à un concerto pour piano qui n’est pas intrinsèquement passionnant. Mais c’est la symphonie que ce sens profond de la narration musicale rend captivante. Je suis bluffé.

Deux bis magnifiques et on ne peut plus différents : l’Andante de la cinquième symphonie (toujours de Mendelssohn) et — je la sentais venir — la célèbre “Marche Nuptiale”.

Chailly rejoint ma liste des chefs pour qui je suis prêt à voyager…


Concert Gewandhausorchester Leipzig / Chailly à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 11.2.09 à 20h
Gewandhausorchester Leipzig, Riccardo Chailly

Beethoven : symphonie n°2
Bruckner : symphonie n°3 “Wagner”

Un concert exceptionnel, rencontre entre un orchestre impressionnant de virtuosité et d’expressivité et un chef particulièrement charismatique et visionnaire.

Chailly donne de la petite symphonie de Beethoven une lecture riche et onctueuse, pleine de jolies couleurs et de contrastes expressifs. Mais c’est dans la symphonie de Bruckner qu’il se montre capable de révéler l’architecture sous-jacente d’une partition que l’on entend souvent interprétée de manière plus fractionnée. Avec Chailly, les phrases les plus anodines ont un sens et on découvre dans la masse orchestrale des traits somptueux et des éléments plus structurants qui contribuent à étayer l’édifice. C’est à la fois beau grâce aux timbres voluptueux de l’orchestre (ces contrebasses ! ces vents !) et captivant grâce à la direction montrée par le chef… tout cela avec une retenue relative et sans grandiosité excessive. Chapeau.


“Casanova”

King’s Head Theatre, Londres • 8.2.09 à 15h30
Musique, lyrics et livret : Philip Godfrey. Contributions au livret : Taylor Harris.

Mise en scène : Tim McArthur. Direction musicale : Michael Steel. Avec Anthony Flaum (Casanova), Michelle Whitney, Emma Fenney, Libby Christensen, Shai Matheson, Julia G. Addison, Gemma Morsley, Daniel Sherman, Stuart Simons, Meshell Dillon, Christopher Rorke.

Le King’s Head Theatre est un minuscule théâtre placé à l’arrière-salle d’un pub du quartier d’Islington. Je jette régulièrement un coup d’œil à sa programmation, ce qui m’a permis de voir des œuvres rarement représentées, comme Pageant (une parodie de concours de beauté dans lequel tous les rôles sont joués par des hommes), le merveilleux One Touch of Venus de Kurt Weill, ou encore le délicieux Bless the Bride de Vivian Ellis. Le King’s Head accueille aussi de temps en temps des créations comme The Black & White Ball il y a quelques mois.

Ce Casanova n’est pas à proprement parler une création puisqu’il a déjà été représenté au Greenwich Playhouse. C’est cependant une œuvre récente, écrite par un Philip Godfrey apparemment plus connu dans le monde de la musique classique et du chant choral, bien qu’il ait d’autres comédies musicales à son actif. Après avoir longtemps cherché un sujet qui n’avait pas déjà été traité, Godfrey est “tombé” sur Casanova et la lecture des vingt tomes de ses mémoires l’a convaincu du bien-fondé de son idée.

Et c’est une œuvre finalement assez ambitieuse qui nous est présentée, puisqu’il s’agit de chroniquer, de manière assez linéaire, les aventures de Casanova, du berceau (ou presque) à son lit de mort. À part l’interprète du rôle-titre, les autres comédiens doivent jouer en moyenne trois rôles chacun, compte tenu de la densité des aventures du héros.

L’entreprise était risquée. Avant tout, il faut un comédien hors pair pour être le héros d’une telle épopée. Et il ne quitte presque jamais la scène, ce qui demande en outre de sacrées capacités physiques. Sur ce point, le pari est largement relevé avec Anthony Flaum, un comédien au charme ravageur et à la voix puissante, sorti de l’école depuis moins de trois ans, et dont on est sûr qu’on le retrouvera très prochainement dans un rôle majeur sur une scène du West End.

Le deuxième écueil, c’est le risque de lasser en racontant la vie de quelqu’un dont la principale activité consiste à séduire une femme après l’autre. Le risque de répétition n’est pas mince, comme en témoigne d’ailleurs le semi-ennui qui s’installe toujours pendant le deuxième acte du Candide de Bernstein. De ce côté, on peut considérer que le succès est mitigé, mais que le pire est évité. Le livret parvient en effet à varier suffisamment les épisodes, notamment en y introduisant une galerie de personnages hauts en couleurs, joués pour certains avec une virtuosité impressionnante par des comédiens particulièrement bien — l’ambassadeur de France à Venise joué par Shai Matheson, qui introduit Casanova au plaisir des parties carrées, est un tour de force comique.

Et puis, bien sûr, il y a la nécessité de trouver un style musical qui soit adapté au propos. C’est là que Philip Godfrey s’illustre, car il parvient à construire une voix propre, qui ne cherche pas à copier Andrew Lloyd Webber, Stephen Sondheim ou Jerry Herman. Il a un certain talent pour la mélodie et compose dans un style simple et harmonique qui n’exclut pas des pointes passagères de sophistication. Tout n’est pas inoubliable, mais il y a de très jolis passages, notamment lorsqu’il se laisse tenter à deux reprises par l’écriture à quatre voix (en particulier — et c’est approprié — dans la fameuse scène déjà évoquée de la partie carrée)… ou encore dans le très joli “Requiem” qu’entonnent les chanteurs vers la fin.

C’est donc une œuvre vraiment solide qui est présentée sur la scène du King’s Head Theatre. On est, du coup, presque désolé que l’un des derniers lyrics de la pièce soit peut-être le plus mauvais qu’il m’ait été donné d’entendre depuis des années : “Casanova / You were like a Supernova / And your story is now ova’”. Je ne sais pas ce qui passait par la tête de Philip Godfrey ce jour-là, mais il aurait mieux fait de penser à autre chose.


“Maria Friedman Sings the Great British Songbook”

Shaw Theatre, Londres • 7.2.09 à 20h

Direction musicale : Jason Carr.

J’ai déjà parlé de Maria Friedman à propos de son précédent spectacle, Maria Friedman: Re-Arranged, que j’avais vu une première fois à la Menier Chocolate Factory, puis aux Trafalgar Studios il y a à peine plus d’un mois. La voici qui revient au délicieux Shaw Theatre avec un nouveau programme consacré entièrement à des chansons de compositeurs anglais, puisées pour une bonne partie dans le répertoire du théâtre musical.

C’est une occasion en or de se souvenir à quel point est riche l’héritage des compositeurs anglais, aujourd’hui un peu oubliés, en partie à cause de la célébrité d’Andrew Lloyd Webber (dont Friedman interprète la chanson “As If We Never Said Goodbye”, extraite de Sunset Boulevard, qu’elle a à son répertoire depuis un moment).

Les “ancêtres” sont représentés, avec Gilbert & Sullivan (un extrait de Ruddigore (1887)), Vivian Ellis (le merveilleux “Spread a Little Happiness”, extrait de Mr. Cinders (1928)), Ivor Novello (un extrait de Gay’s the Word (1950)) et avec le délicieux et raffiné Noël Coward (Friedman interprète la chanson comique “Nina”, ainsi qu’une version déchirante de son chef d’œuvre “If Love Were All”, une chanson délicieusement douce-amère extraite de Bitter Sweet (1929)).

Tous les compositeurs de l’âge d’or de la comédie musicale anglaise sont salués : Julian Slade (deux extraits de Salad Days (1954), dont l’entraînante “Saucer Song”), Lionel Bart (le tube “Where Is Love?”, extrait de Oliver! (1960)), Cyril Ornadel (une interprétation étonnamment romantique du “If I Ruled the World”, extrait de Pickwick (1963)) et, plus près de nous, Leslie Bricusse et Anthony Newley (“What Kind of Fool Am I”, extrait de Stop The World, I Want to Get Off (1961)).

On regarde aussi un peu en direction de la musique populaire, avec des chansons des Beatles, de Kate Bush (le délicieux “The Man With the Child in His Eyes”, que Friedman chante depuis longtemps), ou même la chanson “Diamonds are Forever” de John Barry, ainsi que quelques chansons issues de la tradition du music-hall anglais, comme “Susie’s Sewing Shirts for Soldiers”, qui exige de son interprète (et du public, prié de s’y essayer) une maîtrise supérieure de l’élocution.

Friedman s’aventure également enfin du côté de la musique classique, en interprétant fort correctement la “Complainte de Didon” du Dido & Æneas de Purcell ainsi qu’une chanson de Britten.

Maria Friedman étonne toujours par l’attention qu’elle porte à chaque mot et par le plaisir évident qu’elle prend à s’immerger dans le plaisir de la musique. Sa voix n’est pas sans limitation, mais elle en connaît chaque recoin avec intimité. En l’écoutant, on se laisse facilement envahir par cette évidente sensation de bonheur qu’elle-même semble vivre si intensément. Une expérience assez inoubliable.


“Entertaining Mr. Sloane”

Trafalgar Studios (Studio 1), Londres • 7.2.09 à 14h30
Joe Orton (1964)

Mise en scène : Nick Bagnall. Avec Imelda Staunton (Kath), Mathew Horne (Sloane), Richard Bremmer (Kemp), Simon Paisley Day (Ed).

J’avais déjà dit deux mots de Joe Orton à l’occasion de la production de sa pièce Loot (Le Butin) à Paris il y a trois ans. On reprend actuellement à Londres une comédie subtile et déjantée à la fois, Entertaining Mr. Sloane, dont la création précède de quelques mois celle de Loot.

C’est une pièce extrêmement divertissante : Sloane est un jeune-homme de 20 ans (à la fois psychopathe et mignon, nous indique la liste des dramatis personæ), qui loue une chambre chez Kath, une veuve de 40 ans. Sloane n’a qu’un but : profiter au maximum de la fascination qu’il exerce chez Kath, qui trouve en lui à la fois un fils et un amant. Les choses deviennent plus compliquées lorsque les deux autres personnages de la pièce apparaissent : Kemp, le père, qui se méfie tout de suite de Sloane, qui lui semble familier, et Ed, le frère, que le charme du jeune-homme ne laisse pas non plus indifférent. Mais les rôles vont progressivement se modifier… et Sloane se trouvera finalement pris à son propre piège lorsque les vraies personnalités de Kath et de Ed se feront jour.

Ce genre de comédie noire ne s’épanouit qu’entre des mains expertes… et c’est le cas, incontestablement, dans le cas de cette production. La merveilleuse Imelda Staunton (l’inoubliable Vera Drake du film de Mike Leigh) fait un véritable tabac dans le rôle de Kath. Elle est fort bien accompagnée sur scène, notamment par l’étrangement fascinant Mathew Horne, vraiment bien choisi pour tenir le rôle de Sloane. Une franche réussite comique, dont on ressort ravi.


Concert EOP / Judd au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 3.2.09 à 20h
Ensemble Orchestral de Paris, James Judd

Copland : Symphonie n°2
Fauré : Ballade pour piano et orchestre en fa dièse majeur (Michel Dalberto, piano)
Strauss : Burlesque pour piano et orchestre en ré mineur
Weill : Symphonie n°2

Il faut reconnaître au moins un mérite à ce concert : celui de sortir des sentiers battus. Pour le reste, il y a quelques motifs de déception, vraisemblablement liés au manque de familiarité avec les œuvres interprétées. La symphonie de Copland manque de caractère et de piquant. Le Fauré verse dans la guimauve, en partie par la faute de Dalberto. Le Strauss, plus virtuose, ne retient pas vraiment l’attention, par manque de relief.

C’est sans conteste la charmante et caractéristique symphonie de Weill qui constitue le clou du spectacle. Judd guide l’orchestre dans une jolie prestation, qui manque peut-être un peu de couleurs, mais qui donne l’occasion aux vents (cuivres et bois) de s’en donner à cœur joie.


“Revolutionary Road”

UGC Cité-Ciné les Halles, Paris • 1.2.09 à 20h20

Sam Mendes (2008). Avec Leonardo DiCaprio, Kate Winslet, Michael Shannon, Kathy Bates, Richard Easton, David Harbour, Kathryn Hahn, Zoe Kazan, Jay O. Sanders…

C’est bien connu, les coups de poing les plus forts arrivent lorsqu’on les attend le moins : même si j’allais voir ce film avec un a priori très favorable sur le talent de Sam Mendes, l’un des metteurs en scène les plus en vue de la place londonienne, je ne m’attendais pas à en sortir à ce point bouleversé.

C’est que le film combine à peu près tous les ingrédients de la réussite : un scénario superbe et déchirant, inspiré par le premier roman de Richard Yates, qui parle si bien des rêves que l’on fait et que l’on abandonne et, aussi, de ce paradoxe qui fait que la vie soit plus facile à vivre — du moins pour le plus grand nombre — lorsqu’on arrête de se dire la vérité ; une interprétation magnifique, pas seulement de la part des deux comédiens principaux, mais aussi (et surtout) de la part de la brochette incroyable qui les entoure dans des petits rôles qui sont tous plus remarquables les uns que les autres ; et, bien sûr, une réalisation au cordeau de la part du metteur en scène anglais que, décidément, la banlieue américaine inspire de fort belle façon (son coup d’essai, American Beauty, était un coup de maître).

Mendes apporte au cinéma une qualité de direction d’acteurs déjà largement visible dans ses créations théâtrales. Il y ajoute une sensibilité visuelle rare et un vrai talent pour la mise en atmosphère. En partie grâce à lui, le film parvient à toucher au tragique sans jamais verser dans le mélodramatique. Et le fait qu’il soit ancré de si jolie façon dans les années 1950 (on ne peut s’empêcher de penser au fabuleux Far From Heaven de Todd Haynes en voyant la belle campagne du Connecticut) ne l’empêche pas d’évoquer des sujets parfaitement intemporels. Certes, ce n’est pas le film idéal pour se changer les idées ou oublier ses petits problèmes, mais quelle belle réussite. Et quel plaisir de voir que le film est co-produit par des studios américains qui n’ont pas eu peur d’investir dans une œuvre aussi belle que sombre.

J’avoue être soufflé par la qualité d’attention des nombreux spectateurs de la grande salle 6 du Ciné-Cité les Halles, qui semble pleine ou presque.