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Posts from January 2009

“Good Morning, Mr. Gershwin”

Théâtre National de Chaillot (salle Jean Vilar), Paris • 24.1.09 à 20h30

Musique : George Gershwin. Chorégraphie : José Montalvo et Dominique Hervieu.

Décidément, la musique de Gershwin inspire les chorégraphes. Je me souviens avec émotion du joli spectacle intitulé Strictly Gershwin au Royal Albert Hall en juin dernier. D’une certaine façon, ce Good Morning, Mr. Gershwin commence là où s’arrêtait le spectacle précédent, puisqu’il convoque des styles de danse plus contemporains : hip-hop, break dance, et d’autres que je serais bien incapable de nommer.

Montalvo et Hervieu composent un spectacle résolument hétéroclite, qui semble vouloir démontrer l’intemporalité du charme de Gershwin face à une juxtaposition de courts numéros variés qui ne sont d’ailleurs pas tous chorégraphiques, puisqu’ils font appel également à des séquences de divertissement visuel plus proches peut-être du cirque que de la danse… sans oublier les incontournables projections, un peu agaçantes au début, mais qui s’intègrent finalement assez bien à l’ensemble.

Ce qui est surprenant, devant un spectacle apparemment aussi peu structuré et au propos aussi éclaté, c’est qu’on accroche… sacrément, même par moments, tant la troupe rassemblée sur scène est attachante et charismatique. J’avoue avoir été particulièrement fasciné par l’étonnant Mansour Abdessadok, dont chaque mouvement évoque pour moi des mondes d’une poésie infinie.


Concert ONF / Gatti au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 22.1.09 à 20h
Orchestre National de France, Daniele Gatti

Ravel : Le Tombeau de Couperin
Tchaïkovski : Variations sur un thème rococo (Antonio Meneses, violoncelle)
Prokofiev : symphonie n°3


“L’Opéra de Sarah” – première époque : “Avant l’Amérique”

Théâtre de l’Œuvre, Paris • 20.1.09 à 21h
Une saga extravagante et musicale écrite, mise en scène et réalisée par Alain Marcel. Avec Jérôme Pradon et Damien Roche (piano).

Alain Marcel est connu surtout pour son double talent d’adaptateur de comédies musicales américaines (Peter Pan, La Petite Boutique des horreurs, Kiss Me, Kate !, My Fair Lady) et de metteur en scène desdites comédies musicales — deux domaines dans lesquels il a établi des standards d’excellence que personne n’a jamais réussi à égaler… ce qui ne l’a malheureusement pas empêché de disparaître de la circulation, une situation somme toute assez logique dans une ville qui semble vouer en la matière un véritable culte à la médiocrité.

On avait découvert Alain Marcel l’auteur et compositeur en mars 2004 lorsqu’il avait présenté à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille sa délicieuse pièce musicale Le Paris d’Aziz et Mamadou.

On savait qu’Alain Marcel avait entrepris depuis longtemps l’écriture d’un ambitieux spectacle musical consacré à Sarah Bernhardt. Des lectures de fragments avaient eu lieu çà et là. Et voici que le Théâtre de l’Œuvre nous donne enfin l’occasion de découvrir la “première époque” de cet Opéra de Sarah.

L’expérience est marquante. Car L’Opéra de Sarah invente en quelque sorte un genre nouveau : sur scène, un comédien et un pianiste sur une scène nue. Démarre un récit ininterrompu de près de deux heures pendant lesquelles le comédien, quand il ne fait pas la narration, joue successivement ou, plutôt, simultanément, tous les rôles de la pièce. Et des rôles, il y en a, tant est riche la vie de la Sarah Bernhardt qu’on nous présente. Le tout est accompagné et soutenu par une jolie partition dont naissent de temps en temps des pages chantées de longueur variable.

La qualité de l’écriture d’Alain Marcel ne peut que susciter l’admiration tant il sait jouer habilement des mots et, surtout, des rythmes pour inventer un récit étrange et fascinant, plein de fantaisie et d’une incontestable beauté. Que le résultat ait valeur biographique ne semble d’ailleurs pas faire partie des objectifs de l’entreprise.

Plus encore que la qualité de l’écriture, c’est l’interprétation stupéfiante de Jérôme Pradon qui abasourdit. J’ai toujours trouvé Pradon remarquable, que ce soit à Paris (on se souvient en particulier de ce saisissant monologue intitulé Road Movie) ou, plus fréquemment, à Londres (notamment dans une inoubliable production de Pacific Overtures au Donmar Warehouse, mais aussi récemment dans The Lord of the Rings). Dire qu’il réalise une prestation extraordinaire ne rend qu’imparfaitement compte de l‘exploit consistant à dire presque sans accroc un texte d’une telle densité et d’une telle longueur dans lequel il passe son temps à dire des conversations dont il joue tous les rôles. Le tout, bien entendu, dans une mise en scène qui oublie d’être paresseuse.

Vivement la deuxième époque…


Récital Anne Sylvestre au Trianon

Trianon, Paris • 10.1.09 à 20h30

Il me semble que le grand public connaît davantage Anne Sylvestre pour ses délicieuses “Fabulettes” pour enfants que pour son imposant et remarquable répertoire “pour adultes”, qu’elle interprète pourtant depuis cinquante ans. C’est sans doute une grande injustice que son nom ne soit pas cité spontanément dans la liste des chanteurs français “à texte” dans la même phrase que les Brassens ou les Ferrat.

Car les chansons de Sylvestre sont de petits bijoux : ses textes racontent de petites histoires généralement délicieuses et leur prosodie est tellement inspirée qu’on entend de la musique rien qu’en les lisant — les meilleurs peuvent être d’une grande force poétique ; ses musiques sont absolument charmantes et sont teintées d’une forme d’espièglerie assez jubilatoire ; comme elle est de surcroît une interprète hors pair, elle donne vie comme personne à ces chansons particulièrement inspirées.

L’interprétation musicale par un trio piano / guitare (doublant percussions) / clarinette (doublant clarinette basse) est en outre particulièrement heureuse grâce à des orchestrations remarquables.

Accueil enthousiaste. Les fans fidèles sont nombreux dans la salle. Ils suivent leur idole depuis de nombreuses années. Certains ont été élevés aux Fabulettes et sont tombés amoureux de leur auteur. On les comprend.

Un exemple de chanson comique ici. Un exemple plus grave ici.


Concert “Années folles, années swing”

Salle Pleyel, Paris • 10.1.09 à 16h
Orchestre Pasdeloup, Wolfgang Doerner

Copland : Rodeo, suite d’orchestre
“Grands standards du jazz” avec le Trio Tortiller :
– Porter : “Love For Sale”
– Gershwin : extraits de Porgy & Bess
Bernstein : West Side Story, “Symphonic Dances”

Programme inhabituel pour cet intéressant concert présenté par le dynamique Orchestre Pasdeloup qui, comme une autre institution parisienne dont il a été question dans la presse cette semaine, mériterait peut-être un public un peu différent (la flotte entière des PAM de la Mairie de Paris semblait attendre à la sortie).

Les Pasdeloup viennent de passer un mois dans la fosse du Châtelet, où ils ont accompagné avec talent la production de On the Town importée de Londres. On les sent encore dans l’ambiance et ils parviennent à négocier rythmes jazzy et syncopes avec une liberté peu courante chez les orchestres français.

La délicieuse suite du ballet Rodeo plante d’emblée le décor américain. Elle confirme de manière flagrante ce qu’on lit souvent au sujet de l’influence de Copland sur les compositions de Bernstein.

La section médiane est particulière puisqu’elle juxtapose un trio de jazz au sympathique orchestre symphonique pour interpréter des “standards du jazz” (dixit le programme) principalement tirés de Porgy & Bess. L’expérience retient l’attention, mais elle est d’un intérêt inégal selon les passages, d’autant que le trio de jazz, contraint par l’obligation de ne pas “perdre” l’orchestre, ne bénéficie pas de la liberté formelle généralement associée à son idiome de prédilection. En outre, si la musique de Gershwin est nourrie de jazz, elle appartient à un registre résolument symphonique… et la récupération par une formation de jazz relève de la relecture plus que de l’interprétation. Pour finir, l’acoustique de Pleyel n’est pas tendre avec le son pourtant séduisant du vibraphone de Franck Tortiller, vite écrasé par les autres instruments et notamment par la batterie : des baguettes un peu plus vigoureuses auraient sans doute été utiles.

Conclusion avec une suite d’orchestre de West Side Story. Doerner prend malheureusement les mouvements rapides un peu trop vite, ce qui contribue à créer une impression un peu brouillonne par moments, mais l’interprétation est globalement de très bon niveau. Les tentatives pour faire chanter “Mambo !” par le public aux moments stratégiques se soldent malheureusement par un cuisant échec.


“West Side Story”

National Theatre, Washington • 4.1.09 à 19h30
Musique : Leonard Bernstein. Lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Arthur Laurents.

Wss Mise en scène : Arthur Laurents. Chorégraphie : Joey McKneely. Direction musicale : Patrick Vaccariello. Avec Matt Cavenaugh (Tony), Josefina Scaglione (Maria), Cody Green (Riff), Karen Olivo (Anita), George Akram (Bernardo), Curtis Holbrook (Action), Tro Shaw (Anybodys), Joey Haro (Chino), Greg Vinkler (Doc), Lee Sellars (Krupke), Steve Bassett (Lt. Schrank)…

C’est l’un des événements de la saison : West Side Story reviendra à Broadway fin février, dans une mise en scène signée par son librettiste, Arthur Laurents, qui a 90 ans. Comme pour la production originale de 1957, c’est au National Theatre de Washington qu’ont lieu les “tryouts”, ces représentations destinées en théorie à prendre le temps de mettre le spectacle au point avant qu’il n’apparaisse devant les critiques et le public exigeant de New York (un concept qui prend l’eau à notre époque compte tenu du développement exponentiel des moyens de transport et de communication depuis 50 ans).

Laurents semble vouloir laisser à la postérité sa “vision” sur deux des œuvres légendaires dont il est l’auteur : Gypsy et West Side Story. Il a sorti de sa poche un “concept” pas idiot, qui consiste à faire traduire en espagnol une partie des dialogues et des chansons des Sharks, les Portoricains. C’est Lin-Manuel Miranda, l’auteur de In the Heights, qui s’y est collé… avec un certain bonheur, à mon avis.

Cette production démarre avec un atout très significatif : la qualité d’ensemble de sa distribution. On peut discuter sur les rôles principaux de Tony et Maria, qui sont diablement difficiles à distribuer, mais le reste de la troupe donne une interprétation excellente des chansons de Leonard Bernstein et Stephen Sondheim et de la chorégraphie géniale de Jerome Robbins, recréée avec un impact indiscutable par Joey McKneely (à qui l’on devait déjà la chorégraphie de la version médiocre du Châtelet). Seul le redoutable quintette de la fin du premier acte n’est pas encore au point sur le plan vocal, mais j’imagine que tout cela ne sera plus qu’un souvenir lorsque la production atteindra Broadway.

Le monde est vraiment petit : la comédienne qui joue Maria, Josefina Scaglione, vient de Buenos Aires, où je l’ai vue il y a quelques mois interpréter le rôle d’Amber Von Tussle dans la production argentine de Hairpsray !

La mise en scène de Laurents est relativement efficace et globalement plutôt convaincante. Elle attache sans doute plus d’importance que d’habitude à la continuité de la tension dramatique, que ce soit dans les scènes parlées ou dans les scènes musicales. C’est notamment la première fois que je ne trouve pas que la chanson “Gee, Officer Krupke” arrive comme un cheveu sur la soupe.

Il y a, cependant, un certain nombre de choix qui me semblent contre-productifs et dont j’espère que Laurents se débarrassera avant d’arriver à New York : au lever du rideau, il demande à quelques Jets de s’approcher silencieusement de l’avant-scène en regardant méchamment en direction du public ; Maria porte la fameuse robe blanche dans laquelle elle va au bal dès le début de la scène dans laquelle elle est censée se plaindre qu’elle n’aime pas la robe avant de découvrir, théoriquement au moment où elle la passe, qu’elle est en fait magnifique… Surtout, Laurents a coupé deux moments musicaux très forts, comme la deuxième partie du ballet “de rêve” du deuxième acte, ou encore la reprise instrumentale de “America” qui accompagne normalement le moment où Anita vient essayer de prévenir Tony au drugstore vers la fin de la pièce avant d’être interceptée et malmenée par les Jets.

Dernier sujet d’interrogation : le décor de James Youmans est assez laid… et très loin, à mon sens, des standards de Broadway. Je suis aussi assez perplexe devant les costumes de David C. Woolard, qui sont de plus anachroniques puisqu’ils font porter des mini-jupes aux filles du gang des Jets (dans les années 1950 ?) Et je ne parlerai pas trop longuement des lumières de Howell Binkley, avec notamment des poursuites qui créent des ombres chinoises sur le fond du décor pendant la fameuse scène du balcon (“Tonight”). J’ose espérer que tout cela sera amendé / modifié / amélioré en vue de la première à Broadway, car cette production a vraiment du potentiel.


“Les Misérables”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 4.1.09 à 14h
Musique : Claude-Michel Schönberg. Lyrics : Herbert Kretzmer. Livret et lyrics originaux : Alain Boublil et Jean-Marc Natel.

Lesmis Mise en scène : Eric Schaeffer. Direction musicale : Jon Kalbfleisch. Avec Greg Stone (Jean Valjean), Tom Zemon (Javert), Tracy Lynn Olivera (Fantine), Christopher Bloch (Thénardier), Sherri L. Edelen (Madame Thénardier), Rachel Boyd (Cosette jeune), Andrew Call (Marius), Stephanie Waters (Cosette adulte), Felicia Curry (Éponine), Chris Sizemore (Enjolras), Jordi Parry (Gavroche)…

Il y avait bien dix ans que je n’avais pas vu Les Misérables… Aussi n’ai-je pas hésité longtemps lorsque l’occasion s’est présentée d’aller voir cette comédie musicale mythique au petit Signature Theatre, dans la banlieue de Washington.

On peut, bien sûr, s’étonner qu’un théâtre aussi petit (je dirais 400 places, à tout casser) entreprenne une aventure aussi démesurée : la comédie musicale de Schönberg et Boublil, adaptée bien sûr du roman de Victor Hugo, appartient en effet à cette catégorie d’œuvres épiques que l’on imagine mal montées autrement que dans un immense théâtre avec des moyens surdimensionnés.

Eh bien on a tort : avec un metteur en scène aussi talentueux qu’Eric Schaeffer, l’expérience est une véritable révélation… et met en valeur de manière étonnante la qualité de l’écriture, qu’il serait facile de perdre de vue lorsqu’on a l’esprit occupé par une production trop envahissante. On se rend compte à quel point le livret parvient à entretenir le rythme dramatique en sélectionnant les bons épisodes, les bonnes situations afin de progresser intelligemment du prologue au touchant dénouement.

Schaeffer a considérablement diminué le côté incantatoire des chansons et les fait souvent interpréter sotto voce, quand ce n’est pas dans une sorte de Sprechgesang (parlé-chanté) redoutablement efficace sur le plan dramatique. Il a sélectionné une très solide distribution, dont certains (Greg Stone, Tom Zemon, Stephanie Waters) ont déjà interprété leur rôle à Broadway, au moins comme “understudy”. Dans l’ensemble, les voix sont à la hauteur du challenge malgré quelques faiblesses.

Le décor de Walt Spangler est extrêmement réussi. Combiné aux magnifiques lumières de Mark Lanks, il permet à Schaeffer de construire des images fortes. J’ai trouvé, en particulier, que la scène centrale de l’insurrection étudiante avait presque plus d’impact que dans mes souvenirs de la production originale.

Joli travail… À quand Miss Saigon ?


“Pal Joey”

Studio 54, New York • 3.1.09 à 19h
Musique : Richard Rodgers. Lyrics : Lorenz Hart. Livret : Richard Greenberg, d’après l’original de John O’Hara.

Paljoey Mise en scène : Joe Mantello. Chorégraphie : Graciela Daniele. Direction musicale : Paul Gemignani. Avec Matthew Risch (Joey Evans), Stockard Channing (Vera Simpson), Martha Plimpton (Gladys Bumps), Jenny Fellner (Linda English), Robert Clohessy (Mike), Daniel Marcus (Ludlow Lowell)…

Rodgers et Hart ont écrit certaines des plus belles chansons du répertoire, et pourtant leurs comédies musicales ne sont que très rarement produites de nos jours, en bonne partie parce que leurs livrets sont jugés datés. Les trois qui voient encore la lumière du jour de temps en temps sont On Your Toes (1936), The Boys From Syracuse (1938) et Pal Joey (1940), mais jamais dans leur état original : leurs livrets sont toujours plus ou moins “réécrits”.

C’est le cas de cette reprise de Pal Joey, qui est dotée d’un livret réécrit (en 1992) par l’auteur dramatique Richard Greenberg, désormais connu surtout pour sa pièce Take Me Out, très remarquée à Broadway en 2003. Greenberg reste globalement fidèle au livret original de John O’Hara (Joey utilise éhontément son charme considérable pour obtenir tout ce qu’il veut, même s’il faut devenir l’amant d’une riche femme mariée pour diriger un nightclub comme il en a toujours rêvé), mais il élimine un certain nombre de péripéties et supprime même totalement le personnage de la journaliste Melba Snyder (joué par Elaine Stritch dans la célèbre reprise de 1952 à Broadway). Du coup, la grande chanson de Melba, “Zip”, devient diégétique et est interprétée sur la scène du cabaret de Joey. 

Livret réécrit ou non, Pal Joey est un enchantement musical : “I Could Write a Book”, “Bewitched, Bothered and Bewildered”, “Zip”, “Take Him”… les chansons sublimes se suivent à un rythme infernal et, rien que pour cela, toute reprise de Pal Joey est bonne à prendre.

La production est globalement honnête. On remarque particulièrement le joli décor de Scott Pask, qui semble faire un clin d’œil aux films musicaux de la MGM avec son immense escalier en colimaçon et une évocation du métro aérien de Chicago représenté dans une perspective assez inhabituelle. Les costumes de William Ivey Long sont également superbes.

Du côté de la distribution, il y a du bon et du moins bon. Le rôle titre de Joey est interprété par Matthew Risch qui, le soir de la première, n’était qu’un “understudy”. Mais le titulaire du rôle, blessé, a dû se retirer après quelques représentations… et Risch s’est vu proposer le rôle. L’histoire de Broadway est pleine de ces anecdotes sur des membres du chorus propulsés sur le devant de la scène du jour au lendemain. Risch a un charme fou… et c’est un danseur hors pair… mais, comme chanteur, il laisse pas mal à désirer.

(Au passage, le rôle de Joey dans la production originale de 1940 était tenu par un autre bon danseur qui ne chantait pas très bien, un dénommé Gene Kelly, qui allait connaître quelque succès à Hollywood.)

Stockard Channing brille dans le rôle de Vera Simpson, la riche femme mariée qui sait très bien qu’elle fait une bêtise en se laissant charmer par Joey. Elle joue magnifiquement sur le registre de l’auto-dérision. Malheureusement, elle non plus n’a pas une voix extrêmement solide… et c’est bien dommage, car c’est à son personnage que revient le chef d’œuvre qu’est “Bewitched, Bothered and Bewildered”, qui mériterait mieux que cela.

C’est l’autre vedette féminine, Martha Plimpton, qui emporte les suffrages tellement son interprétation du personnage de Gladys est juste, tour à tour touchante et amusante. Et elle ne démérite pas du tout au rayon vocal.

Joli geste de Matthew Risch qui, bien qu’ayant droit “techniquement” au dernier salut puisqu’il interprète le rôle principal, refait saluer Stockard Channing après lui.


“Billy Elliot”

Imperial Theatre, New York • 3.1.09 à 14h
Musique : Elton John. Livret et lyrics : Lee Hall.

Billyelliot Mise en scène : Stephen Daldry. Chorégraphie : Peter Darling. Direction musicale : David Chase. Avec Kiril Kulish (Billy),  Haydn Gwynne (Mrs. Wilkinson), Gregory Jbara (Dad), Carole Shelley (Grandma), Frank Dolce (Michael), Leah Hocking (Mum), Santino Fontana (Tony), Erin Whyland (Debbie)…

Cette adaptation en comédie musicale de l’excellent film de Stephen Daldry de 2000 vient d’ouvrir ses portes à Broadway après bientôt quatre ans de succès à Londres. J’étais particulièrement heureux de pouvoir revoir un spectacle que j’avais trouvé infiniment touchant lors de mes deux visites à Londres.

Quelques modifications ont été apportées par rapport à Londres ; je ne suis pas sûr de les avoir toutes identifiées, mais certaines m’ont sauté aux yeux. Dans l’ensemble, je ne suis pas sûr de bien en saisir le sens et il me semble même qu’elles concourent plus à affaiblir la pièce qu’autre chose. Sauf erreur, le numéro qui ouvre le deuxième acte, une chanson dans laquelle les mineurs en grève expriment leur colère à l’encontre de Margaret Thatcher, a été “adouci” ; dans mes souvenirs il était plus violent sur le plan verbal.

Ne lisez pas le paragraphe qui suit si vous avez l’intention de voir le spectacle et si vous voulez conserver la surprise.
Une modification m’a particulièrement agacé : il y a un moment magique dans le deuxième acte pendant lequel le jeune Billy s’échappe dans ses rêves et finit par danser un pas de deux imaginaire avec son double adulte. Au cours de leur ballet, le jeune Billy s’envole soudain, continuant à danser en suspension au-dessus de la scène (ce qui illustre un propos qu’il tient un peu plus tard dans la pièce : lorsqu’il danse, il a l’impression de voler comme un oiseau). À Londres, tout est fait pour que la surprise soit totale au moment de l’envol : je me souviens encore comme si c’était hier de l’émotion qui m’a étreint la première fois. À New York, en revanche, le crochet descend des cintres en pleine vue du public et on voit très clairement Billy adulte l’accrocher dans le dos de Billy enfant : je me demande pourquoi l’effet de surprise a été ainsi complètement sacrifié.

Même si les modifications apportées peuvent paraître difficiles à comprendre, la pièce fonctionne toujours très bien. Le soin apporté au choix de la distribution est particulièrement remarquable : le toujours solide Gregory Jbara, vu pour la dernière fois dans Dirty Rotten Scoundrels, est excellent dans le rôle du père. Et on retrouve avec un plaisir immense celle qui a créé à Londres le rôle de Mrs. Wilkinson, le professeur de danse de province faussement blasée qui encourage Billy à explorer son goût pour le ballet. Il y a aussi, bien sûr, les enfants (qui assurent les représentations par roulements). J’ai été très impressionné par les interprètes principaux : Kiril Kulish, superbe dans le rôle-titre de Billy, mais aussi l’étonnant Frank Dolce, qui interprète avec un naturel surprenant le rôle de Michael, le copain qui pense que la danse classique est “bizarre”, mais qui trouve tout à fait normal de passer son temps à essayer les robes de sa mère.

Elton John a écrit une partition qui, globalement, sert vraiment bien le propos. Même si quelques chansons sont un peu faiblardes, il donne une voix particulièrement émouvante aux chants d’espoir et de solidarité des mineurs. Le final est très fort sur le plan émotionnel… et il s’enchaîne immédiatement après les saluts sur un grand numéro de claquettes général qui met de bonne humeur pour le reste de la journée.


“Wintuk”

The Theater at Madison Square Garden, New York • 3.1.09 à 11h

Wintuk Un spectacle du Cirque du Soleil.

Pendant la période des fêtes, le Cirque du Soleil présente au théâtre du Madison Square Garden un spectacle qui pourrait être sous-titré À la recherche de la neige perdue. Il s’agit, comme toujours avec cette compagnie, d’un spectacle de cirque “contemporain”, élaboré autour d’un fil conducteur minimal et présenté dans un environnement (décor, costumes) assez recherché.

L’habillage est parfois prétentieux, notamment lorsque l’espèce de “chanteuse” utilisée comme fil rouge occupe la scène, d’autant que la soupe qui sert de musique est particulièrement indigeste, mais il faut reconnaître que les visuels sont particulièrement léchés… et, surtout, que certains des numéros de cirque présentés sont très impressionnants, surtout depuis ma place du deuxième rang.

Je découvre pendant la deuxième partie que la musique, que je pensais enregistrée, est en réalité jouée en direct par des musiciens placés dans les loges de chaque côté de l’immense théâtre.


“Irving Berlin’s White Christmas”

Marquis Theatre, New York • 2.1.09 à 20h
Musique et lyrics : Irving Berlin. Livret : Paul Blake et David Ives.

Whitechristmas Mise en scène : Walter Bobbie. Chorégraphie : Randy Skinner. Avec Stephen Bogardus (Bob Wallace), Kerry O’Malley (Betty Haynes), Jeffry Denman (Phil Davis), Meredith Patterson (Judy Haynes), Charles Dean (General Henry Waverly), Wendy James (Martha Watson [understudy/remplaçante])…

Ce spectacle, qui transpose à la scène le merveilleux film White Christmas de 1954, connaît un parcours atypique, puisqu’il n’est présenté depuis quelques années que pendant la période des fêtes : créé à San Francisco en 2004, il a été vu à Boston en 2005, à Saint Paul en 2006, à Boston à nouveau en 2007… avant d’atterrir à Broadway pour quelques semaines (il ferme ses portes le 4 janvier).

Ce qui fait le charme de White Christmas, c’est le défilé des sublimes chansons du génial Irving Berlin, comme “Blue Skies”, “Snow”, “Count Your Blessings Instead of Sheep”… ou encore, bien sûr, la chanson qui donne son titre au film, l’inoubliable “White Christmas” (connue en français sous le nom “Noël Blanc”). Le livret de cette version scénique en rajoute quelques unes, comme “Let Yourself Go” ou “I Love a Piano”, qui permettent de monter quelques numéros musicaux spectaculaires et particulièrement entraînants.

Le spectacle ne cherche pas à épaissir beaucoup le propos par rapport au film : le scénario reste relativement simpliste et il serait vain de creuser beaucoup dans la psychologie des personnages principaux. La production n’est pas non plus irréprochable : si les décors sont fréquemment imposants, ils ne sont pas sans défauts, n’occupent pas très bien l’espace — du moins lorsqu’on les voit depuis le balcon — et nécessitent de fréquents changements derrière des rideaux fermés qui deviennent assez vite fatigants. Les lumières sont également assez crues et sans beaucoup de subtilité.

Mais il est impossible de ne pas se laisser entraîner par le plaisir d’entendre la musique d’un compositeur dont le nom seul est synonyme de “Broadway musical”, interprétée avec un enthousiasme communicatif par un orchestre de très haut niveau et une troupe de très bon calibre. Lorsque tous ce petit monde se lâche, que les cuivres se déchaînent pendant que les claquettes font vibrer la scène à un rythme infernal, on se dit que le bonheur, parfois, est simple comme une chanson d’Irving Berlin.

Représentation animée : le spectacle doit être interrompu pendant le premier acte parce qu’un des rideaux s’est coincé ; la plupart de la troupe est coincée à l’avant-scène et la sortie vers les coulisses se révèle compliquée. Un peu plus tard, une danseuse s’étale de tout son long pendant un numéro musical ; elle se relève et sort comme si de rien n’était. Deux incidents rares dans la même représentation…


“Hairspray”

Neil Simon Theatre, New York • 2.1.09 à 14h
Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman et Marc Shaiman. Livret : Mark O’Donnell et Thomas Meehan.

Hairspray Mise en scène : Jack O’Brien. Chorégraphie : Jerry Mitchell. Direction musicale : Lon Hoyt. Avec Marissa Jaret Winokur (Tracy Turnblad), Harvey Fierstein (Mrs. Turnblad), Karen Mason (Velma Von Tussle), Constantine Rousouli (Link Larkin), Charlotte Crossley (Motormouth Maybelle), Niki Scalera (Penny Pingleton), Tevin Campbell (Seaweed J. Stubbs), Susan Mosher (Prudy Pingleton / Gym Teacher / Matron), Ken Marks (Wilbur Trunblad), Clarke Thorell (Corny Collins), Kate Loprest (Amber Von Tussle)…

J’ai déjà eu l’occasion de parler (à propos de la production de Londres, puis de celle de Buenos Aires) de cette adaptation en comédie musicale du film culte de John Waters de 1988, qui a fait à son tour l’objet d’une adaptation cinématographique en 2007.

Le spectacle a fait ses débuts à Broadway à l’été 2002 et s’apprête à fermer ses portes (le 4 janvier) après avoir passé six ans et demi à l’affiche. Les producteurs ont, pour l’occasion, fait revenir certains des comédiens présents à la création, notamment dans les deux rôles principaux : Marissa Jaret Winokur (Tracy, la jeune héroïne) et Harvey Fierstein (qui joue en travesti le rôle d’Edna, la mère de Tracy, qui était tenu dans le film original par l’inimitable Divine).

Rien à dire : le spectacle est toujours aussi réjouissant, et il n’a rien perdu de son mordant. Ma chanson préférée, “Timeless To Me”, chantée sur le devant de la scène par Harvey Fierstein et par son “mari” Ken Marks, est un véritable bonheur.

Les dernières représentations sont toujours un moment très fort. Gageons que la représentation de dimanche sera émouvante.

Ce dimanche marquera d’ailleurs une véritable hécatombe pour les comédies musicales à Broadway puisque trois autres spectacles vont fermer leurs portes : 13, Grease et Young Frankenstein (sans compter Irving Berlin’s White Christmas et le spectacle de Liza Minnelli au Palace Theatre, qui étaient annoncés depuis le départ pour une durée limitée). D’ici au 18 janvier, trois autres comédies musicales disparaîtront de l’affiche : Gypsy, Spamalot et Spring Awakening. Il va y avoir des théâtres vides à Broadway…


“Shrek the Musical”

Broadway Theatre, New York • 1.1.09 à 20h
Musique : Jeanine Tesori. Livret et lyrics : David Lindsay-Abaire.

Shrek Direction musicale : Tim Weil. Mise en scène : Jason Moore. Chorégraphie : Josh Prince. Avec Brian d’Arcy James (Shrek), Sutton Foster (Fiona), Christopher Sieber (Lord Farquaad), John Tartaglia (Pinocchio/Le Miroir Magique/Le Dragon), Daniel Breaker (Donkey)…

L’idée de transformer Shrek en comédie musicale pouvait paraître osée, d’autant que les tentatives menées par les studios Disney depuis quelques années pour transformer leur patrimoine animé en œuvres théâtrales se sont soldées par des résultats mitigés, du splendide The Lion King au très médiocre Tarzan, en passant par Beauty and the Beast ou The Little Mermaid.

Mais ce qui met un peu plus d’épice dans la soupe, c’est que Shrek est une création des studios Dreamworks, le rival historique de Disney (et Pixar) en matière d’animation. Et Shrek est leur première tentative d’adaptation théâtrale. La petite différence entre Shrek et la plupart des productions Disney, cependant, c’est que l’œuvre originale n’est pas musicale : le public n’arrive donc pas au théâtre en sifflotant des airs déjà bien connus. Du coup, il y a deux défis à relever : le premier, classique, consiste à créer un cadre visuel cohérent avec celui du film sans qu’il entrave trop la liberté nécessaire à une œuvre théâtrale ; le second demande d’imaginer un univers musical totalement nouveau mais approprié.

Dreamworks a sagement décidé de suivre la recette qu’avait choisie Disney avec The Lion King : faire confiance à des talents solides mais un peu décalés. C’est le cas, pour la mise en scène, avec Jason Moore, l’un des créateurs du génial Avenue Q ; et, pour la musique, avec Jeanine Tesori, un compositeur solide remarquée jusqu’à présent pour Thoroughly Modern Millie et pour Caroline, or Change.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette équipe a largement réussi à retrouver ce qui a fait le succès de Shrek (et, à mon avis, plus encore, celui de Shrek 2), en particulier cet humour un peu potache mais bourré de clins d’œil (à l’univers des contes de fées, bien sûr, comme dans l’original, mais aussi, et j’y ai été très sensible, à celui de la comédie musicale).

La mise en scène de Jason Moore se révèle extrêmement dynamique et pleine d’invention, dans un décor superbe et éminemment théâtral de Tim Hatley (qui, dans un style un peu voisin, avait conçu le décor du décevant Spamalot). La partition de Jeanine Tesori, sans être inoubliable, fournit des thèmes solides et stylistiquement variés ; elle ne se cherche pas à enchaîner les grands airs grandiloquents et ostentatoires, contrairement à beaucoup de productions récentes. Il y a même dans la musique une sorte d’humilité, de simplicité… dont témoigne aussi le niveau très raisonnable de l’amplification, un soulagement dans un monde où certains semblent penser que la qualité découle du niveau sonore.

Les comédiens principaux ont été choisis avec beaucoup de justesse. Le toujours solide Brian d’Arcy James, que je suis avec intérêt depuis la comédie musicale Titanic, parvient à rendre Shrek touchant bien que largement caché par son costume et son maquillage. Pour la première fois, j’ai entrevu pourquoi la comédienne Sutton Foster semble attirer autant d'éloges ; je n’étais jusqu’à présent guère convaincu après l’avoir vue dans Thoroughly Modern Millie, The Drowsy Chaperone et Young Frankenstein. Christopher Sieber est particulièrement irrésistible dans le rôle de Lord Farquaad, qu’il interprète… à genoux, et j’ai été également très heureux de retrouver les excellents John Tartaglia (Avenue Q) et Daniel Breaker (Passing Strange).

Il y a un changement de rythme très bienvenu dans le deuxième acte : alors que le début du spectacle est une sorte de farce haletante dans laquelle un gag chasse le précédent à un rythme infernal, le tempo du second acte ralentit progressivement tandis que la comédie laisse progressivement la place à la dimension romantique de l’histoire. Du coup, la pièce atterrit intelligemment et en douceur.

C’est loin d’être parfait, mais c’est diablement bien fait…

Intéressant de regarder les quelques extraits vidéo (pirates) que l’on trouve sur YouTube. Absolument toutes les scènes ont été modifiées d’une façon ou d’une autre depuis.