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Posts from December 2008

“Grease”

Théâtre Comedia, Paris • 30.12.08 à 20h30
Musique, lyrics et livret : Jim Jacobs et Warren Casey.

Grease Mise en scène : Jeanne Deschaux et Olivier Bénézech. Direction musicale : Franck Sitbon. Avec Djamel Mehnane (Danny), Cécilia Cara (Sandy), Amélie Meunier (Rizzo), Clémence Mérot du Barre (Frenchy), Virginie Perrier (Marty), Vanessa Cailhol (Jan), David Ban (Kenickie), Fabrice Todaro (Doody), Nuno Resende (Roger), Pedro Alves (Sonny), Olivier Ruidavet (Teen Angel / Vince Fontaine), Fabrice Nemo (Eugene), Alix Briseis (Patty), Caroline Roëlands (Miss Lynch), Audrey Sénesse (Cha-Cha), Isabelle Cramaro, Juliette Sarre, Zoltan Zmarzlik, Alain Tournay, Olivier Morchoisne, Serge Leborgne, Aurore Delplace, Magalie Bernardoni, Yohan Nus.

Tout a commencé en 1972 “Off-Broadway” avec une comédie musicale décalée et vaguement provocatrice sur les préoccupations sentimentales d’un groupe de lycéens à l’époque de l’émergence du rock ’n’ roll, à la fin des années 1950. Comme la pièce rencontre du succès, elle est installée dans un théâtre de Broadway. Cette production originale, bien que n’ayant remporté aucun des sept Tony Awards pour lesquels elle est nominée, se jouera au total huit ans et sera détentrice, au moment où elle fermera ses portes en avril 1980, du record absolu de longévité pour un spectacle de Broadway. (Elle a depuis été rétrogradée à la douzième place, un signe particulièrement frappant de l’allongement de la durée des spectacles à succès.)

En 1978, un film est tiré de la comédie musicale. Il met en vedette John Travolta, Olivia Newton-John  et Stockard Channing. Comme il se doit, la partition est remaniée, et de nouvelles chansons font leur apparition. Le film connaît un gros succès.

Grease est devenu depuis l’un des piliers du répertoire de la comédie musicale, et il est rare qu’il n’y ait pas à un moment donné une production en cours à New York (c'est le cas en ce moment, mais le spectacle ferme ses portes le 4 janvier prochain) ou à Londres (c’est également le cas actuellement). Le côté un peu provocateur du spectacle s’est désormais largement estompé, d’une part parce que les temps ont changé, mais aussi et surtout parce que les mises en scène sont devenues généralement très sages, parfois à la limite de la mièvrerie.

Je reconnais n’avoir pour Grease aucune affinité particulière… et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai vu aucune des deux productions actuellement à l’affiche à New York et à Londres. Outre que je ne trouve guère de raison de m’attacher à un spectacle qui ne vaut guère que pour sa musique, j’ai toujours été perturbé par la morale de Grease : la belle Sandy, une fille mignonne, intelligente et sensible, ne se fait réellement accepter par ses amis (et par son petit copain lui-même) qu’au prix d’une transformation en vulgaire pouffiasse grossière et poissarde.

(Le livret original dit, non sans humour [c’est moi qui souligne] : “Sandy enters, now a Greaser’s dream girl. A wild new hair style, black leather motorcycle jacket, skin-tight slacks, gold hoop earrings. Yet she actually looks prettier and more alive than she ever has. She is chewing gum and smoking a cigarette. She slouches casually and French-inhales.”)

Les promoteurs de l’actuelle production parisienne du spectacle se sont lancés dans une entreprise ambitieuse : selon moi, une production de Grease n’est supportable que si elle est suprêmement parfaite, tant le matériau est faiblard. Il faut des chanteurs parfaits et charismatiques, des danseurs éblouissants, des comédiens au timing impeccable.

Ces conditions, malheureusement, ne sont qu’incomplètement remplies, même s’il serait injuste de ne pas reconnaître au spectacle une qualité d’ensemble plutôt attachante. Comme souvent dans les spectacles français, la qualité de la distribution est fortement hétérogène et il y a quelques flottements, quelques défauts de continuité qui agacent surtout parce qu’ils ne seraient pas très difficiles à éliminer… à condition d’obtenir une concentration régulière et sans faille de la part de tous les participants.

Ce qui m’a le plus énervé, dans ce Grease, c’est le choix de ne traduire que certaines des chansons en français… surtout, lorsque comme c’est le cas en l’espèce, on conserve en anglais (sans surtitres !) une chanson aussi cruciale à la compréhension de la pièce que “Summer Nights” ! C’est en gros dans cette chanson que l’on pose toute l’intrigue : la rendre incompréhensible par le public revient à reconnaître implicitement que le spectacle ne se préoccupe aucunement de raconter une histoire.

Je n’ai pas non plus été très convaincu par les chorégraphies (que l’on devine signées par Jeanne Deschaux, même si le programme ne prend pas la peine de le préciser) : je les ai trouvées molles et généralement interprétées sans conviction.

À l’autre extrémité du spectre, j’ai trouvé les comédiens principaux plutôt plaisants malgré quelques défauts. J’ai été particulièrement touché (mais ça me fait la même chose chaque fois) par la façon dont l’excellente Amélie Munier interprète le rôle (en or, il faut le reconnaître) de Rizzo… un rôle qui offre la chance d’interpréter la meilleure chanson du spectacle, “There Are Worse Things I Could Do” (qui devient en français “Je pourrais faire pire que çà [sic]”).

Le public semble particulièrement enthousiaste. Je me demande un peu comment tous ces jeunes connaissent aussi bien la partition. Certes, le film est connu, mais à ce point ?

Ma voisine me fascine pendant toute la représentation : avec ses mains, elle bat une mesure sans rapport aucun avec la pulsation de la musique. Du coup, je vérifie plusieurs fois qu’elle n’est pas en train d’écouter autre chose en douce sur un lecteur mp3… mais aucune trace visible de casque sur ses oreilles !

Une publicité dans le programme semble vouloir confirmer une rumeur qui circulait depuis plusieurs mois : la comédie musicale Victor/Victoria serait programmée dans ce même Théâtre Comédia à compter de septembre prochain.


“Maria Friedman – Re-arranged”

Trafalgar Studios (Studio One), Londres • 28.12.08 à 18h
Direction musicale : Gareth Valentine. Mise en scène : David Babani.

J’avais déjà vu ce tour de chant de la merveilleuse Maria Friedman il y a huit mois dans le petit théâtre de la Menier Chocolate Factory. Maintenant que le spectacle s’est installé pour quelques semaines dans une salle un peu plus grande, je n’ai pas pu résister au plaisir de revivre l’expérience.

On trouve toujours onze merveilleux musiciens sur scène, même si la sonorisation, peu subtile pour un théâtre de cette taille, est un peu moins réussie que dans le spectacle d’origine. Et on gagne au passage la présence du meilleur directeur musical du West End, l’excellent Gareth Valentine.

Maria Friedman est toujours aussi intense, toujours aussi attentive au texte, toujours aussi sensible aux fulgurances de la musique, manifestement heureuse de faire partager son enthousiasme pour un répertoire largement issu du théâtre musical. Son plaisir est largement communicatif : c’est ce qui fait le charisme des interprètes d’exception.


“Easy Virtue”

Odeon Mezzanine, Londres • 28.12.08 à 15h40

Stephan Elliott (2008). Avec Jessica Biel (Larita Whittaker), Ben Barnes (John Whittaker), Kristin Scott Thomas (Mrs. Whittaker), Colin Firth (Mr. Whittaker), Kimberley Nixon (Hilda Whittaker), Katherine Parkinson (Marion Whittaker), Kris Marshall (Furber)…

Il y a des domaines dans lesquels je suis un public facile. En particulier, tout film adapté d’une pièce de Noël Coward, dont l’action se situe dans les années 1920 dans un sublime manoir anglais et dont la bande-son regorge de chansons de Coward et de Cole Porter me conduit mécaniquement à des sommets de plaisir… même si, comme c’est le cas ici, la réception critique a été mitigée. Mais le simple fait d’entendre la superbe chanson “Mad About the Boy” pendant le générique de début, ou encore la non moins superbe chanson “I’ll Be Seeing You” à l’un des moments cruciaux de l’action, réussit à me rendre heureux.

Le réalisateur Stephan Elliott est bien sûr connu surtout pour le film The Adventures of Priscilla, Queen of the Desert (dont une adaptation en comédie musicale ouvre ses portes à Londres le 10 mars prochain)… même si les amateurs de comédie musicale le connaissent aussi pour son film déjanté Welcome to Woop Woop, dont la bande-son regorge de chansons de Rodgers et Hammerstein.

Elliott s’est inspiré de la pièce Easy Virtue de Noël Coward pour écrire un scénario largement original mais reprenant à son compte beaucoup des bons mots de Coward : le fils d’une famille patricienne anglaise crée l’émotion en revenant au bercail au bras d’une Américaine plus âgée que lui, qu’il a épousée en catimini et qui gagne sa vie en conduisant des voitures de course… Le choc des cultures va être rude.

Le film repose sur l’affrontement, d’abord larvé, puis beaucoup moins subtil, entre l’exotique belle-fille, interprétée par une Jessica Biel sublimement élégante dans ses tenues des années 1920, et l’intraitable belle-mère atrabilaire, jouée avec brio par la merveilleuse Kristin Scott Thomas. Le tout saupoudré d’une bonne dose d’humour et d’une musique généralement superbe. Je n’en demande pas plus…

Sortie en France prévue… le 28 avril 2009 !


“Chicago”

Cambridge Theatre, Londres • 27.12.08 à 20h
Musique : John Kander (1975). Lyrics : Fred Ebb. Livret : Kander & Ebb.

Mise en scène : Walter Bobbie. Chorégraphie : Ann Reinking. Avec Tiffany Graves (Velma Kelly), Aoife Mulholland (Roxie Hart), Ian Kelsey (Billy Flynn), Victor McGuire (Amos Hart), Brenda Edwards (Mama Morton), R. Whitehead (Mary Sunshine)…

Chicago Chicago n’avait connu qu’un succès d’estime lors de sa création à Broadway en 1975, mais une reprise de 1996 — qui est toujours à l’affiche à Broadway douze ans plus tard — a fait un véritable tabac. Elle a été transférée à Londres en 1997 (avec, à l’origine, Ute Lemper et Ruthie Henshall dans les rôles principaux) : cette production également est toujours à l’affiche aujourd’hui, onze ans plus tard.

Au dernier décompte, j’avais vu Chicago treize fois en quatre ans, entre 1997 et 2001, dans quatre pays. Puis, sauf erreur, plus rien à part la production française présentée au Casino de Paris en 2004 (et bien sûr le film de 2002).

J’avais déjà vu l’actuelle production londonienne cinq fois, dont une fois avec la distribution d’origine et une fois, en 1999, avec la légendaire Chita Rivera dans le rôle de Roxie (Rivera a créé le rôle de Velma dans la production originale de 1975). Mais ma dernière visite datait de plus de neuf ans… et le spectacle a, depuis, déménagé de l’immense Adelphi Theatre vers une maison un peu plus petite, le magnifique Cambridge Theatre, où je n’avais pénétré que deux fois jusqu’à présent.

Pour ces raisons, j’avais envie de rendre une nouvelle visite à l’un de mes spectacles fétiches. Et quelle surprise de le trouver dans un état aussi impeccable ! La discipline aurait pu se relâcher, en onze ans. Mais il n’en est rien : la chorégraphie entêtante d’Ann Reinking (qui rend hommage au style de Bob Fosse, le chorégraphe de la production originale), fraîche comme au premier jour, est interprétée avec une précision millimétrique par une distribution qui ne montre aucun signe de lassitude ; les interprètes principaux, parmi lesquels on ne trouve plus aucun nom connu (contrairement aux premières années de représentation), sont absolument excellents, voire meilleurs que leurs prédécesseurs.

J’ai retrouvé, intact, le plaisir que j’avais pris à voir et à revoir ce spectacle il y a dix ans. Et, contrairement aux autres spectacles vus ce week-end, la salle semblait bien remplie. De quoi tenir encore dix ans ? On peut penser en tout cas que l’absence de réactions du public à la quasi-totalité des plaisanteries des dialogues signifie que Chicago a rejoint Phantom of the Opera et Mamma Mia sur la liste des spectacles que les touristes de toutes origines sont fortement encouragés à aller voir lors de leur passage par Londres. Mes voisins, d’ailleurs, étaient français.

J’avais initialement prévu de voir la nouvelle production de Hamlet proposée par la Royal Shakespeare Company, avec David Tennant dans le rôle-titre. Mais Tennant a des problèmes de santé et a dû se retirer… et j’avais envie de voir quelque chose de plus léger, d’autant que j’ai un autre Hamlet prévu en fin de saison… avec Jude Law dans le rôle principal.


“Carousel”

Savoy Theatre, Londres • 27.12.08 à 14h30
Musique : Richard Rodgers (1945). Livret et lyrics : Oscar Hammerstein II, d’après la pièce Liliom de Ferenc Molnár.

Carousel Mise en scène : Lindsay Posner. Chorégraphie : Adam Cooper. Direction musicale : David Firman. Avec Jeremiah James (Billy Bigelow), Alexandra Silber (Julie Jordan), Lesley Garrett (Nettie Fowler), Lauren Hood (Carrie Pipperidge), Lindsey Wise (Louise), Alan Vicary (Enoch Snow), James O’Connell (Jigger Craigin [understudy/remplaçant]), Diana Kent (Mrs. Mullin), David Collings (Starkeeper)…

Dans son bilan du 20ème siècle, le magazine Time du 31 décembre 1999 choisissait Carousel comme la meilleure comédie musicale du siècle (devant Guys and Dolls et Evita). On peut bien sûr discuter ce choix, mais il ne fait pas de doute que Carousel compte parmi les œuvres majeures du 20ème siècle… même si son dénouement un peu tiré par les cheveux attire généralement des commentaires mitigés.

Carousel est le deuxième fruit de la collaboration entre les géniaux Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II, après Oklahoma! et quatre ans avant South Pacific. La production originale à Broadway fut représentée environ deux ans de 1945 à 1947 (tandis qu’Oklahoma! était toujours à l’affiche). Je n’avais vu le spectacle qu’en version de concert au Royal Festival Hall en 2002, aussi étais-je particulièrement heureux d’en voir enfin une véritable production.

Mais je ne m’attendais pas à un tel choc. Non pas en raison de l’œuvre, bien connue et magnifique. Mais parce que cette production, bien que visiblement contrainte par des préoccupations budgétaires, réussit à briller sur absolument tous les plans.

La mise en scène, d’abord, est un régal. Lindsay Posner, qui s’était déjà fait remarquer avec sa très jolie mise en scène de Fiddler on the Roof, réussit à faire des miracles sur la petite scène du (magnifique) Savoy Theatre. Il est en cela grandement aidé par son décorateur William Dudley, dont je pense qu’il est aussi à l’origine des très jolies projections (le programme n’est pas très clair) qui aident à compenser les moyens techniques limités du théâtre. Dès l’ouverture, magnifiquement illustrée visuellement, on sent qu’on va en prendre plein les yeux.

La chorégraphie d’Adam Cooper (l’ancien danseur-vedette de Matthew Bourne, dont nous parlions récemment ici), ensuite, réussit parfaitement à donner de la consistance aux beaux et longs ballets qui jalonnent l’œuvre. (La chorégraphie de la production originale était signée par la mythique chorégraphe Agnes de Mille.)

L’une des grandes surprises de cette production, c’est que l’orchestration réduite par Larry Blank pour un orchestre d’une quinzaine de musiciens est une réussite complète. Blank a conservé les quatre bois, très présents dans les contre-chants, et il donne un rôle passionnant à la harpe. Il doit bien y avoir un synthétiseur pour “épaissir” les cordes, mais les quatre instruments du quatuor à cordes sont bel et bien présents en chair et en os.

Et puis il y a une distribution époustouflante — et pas seulement les rôles principaux — tant elle excelle à la fois dans le jeu, dans la danse et dans le chant. Les ballets sont magnifiques et la plupart des numéros chantés donnent la chair de poule tellement ils sont bien réalisés. Évidemment, on aurait préféré que Lesley Garrett (le seul nom connu de la distribution, dont la biographie rentre à peine sur une page de programme) évite de chanter “la la la” pendant tout un couplet de “June is Butin’ Out All Over” qu’elle avait manifesté oublié — elle n’a pourtant pas un si grand rôle. Encore une fois, le “remplaçant” (understudy) qui assure le rôle de Jigger est tout simplement parfait.

Pour moi, cette production atteint des sommets sur à peu près tous les plans. Elle démontre aussi qu’une production relativement modeste (le théâtre ne contient “que” 1100 places et la scène n’a pas l’air très grande) n’a pas besoin de faire de compromis sur la qualité artistique. Une leçon de théâtre musical.


“War Horse”

National Theatre (Olivier Theatre), Londres • 26.12.08 à 19h30
Adapté par Nick Stafford, d’après le roman de Michael Morpurgo. Mise en scène : Marianne Elliott et Tom Morris.

Warhorse Cela fait des mois que les spectateurs londoniens s’arrachent les billets de ce spectacle, dont on vient d’annoncer qu’il va s’installer dans un théâtre du West End pour une durée illimitée à partir du mois de mars prochain.

War Horse est l’adaptation théâtrale d’un livre pour enfants signé Michael Morpurgo, à propos d’un cheval (Joey) séparé de son jeune propriétaire (Albert) par la première guerre mondiale. Après avoir servi dans la cavalerie puis s’être reconverti dans le trait d’ambulances, il survivra à la guerre grâce au hasard, à son “intelligence” et à la bienveillante intercession de l’inévitable “gentil Allemand”.

Ce qui a valu autant de succès à la pièce, ce sont les remarquables chevaux créés par la troupe Handspring Puppet Company : manipulés par trois marionnettistes, ils sont d’un réalisme frappant, jusque dans leurs moindres gestes ou attitudes. Mais une fois passé l’émerveillement devant le talent des créateurs des chevaux, il faut bien se rendre à l’évidence : l’histoire est d’une mièvrerie et d’une platitude épouvantables. Il est bien difficile de trouver une raison de s’intéresser à ce qui se passe sur cette scène pendant près de trois heures.

Mais voilà, c’est une histoire de chevaux et ça se termine sur des retrouvailles larmoyantes entre Albert et Joey. Alors le public adore…


“Sunset Boulevard”

Comedy Theatre, Londres • 26.12.08 à 14h30
Musique : Andrew Lloyd Webber (1993). Livret et lyrics : Don Black et Christopher Hampton, d’après le scénario du film de Billy Wilder.

Sunset Mise en scène et chorégraphie : Craig Revel Horwood. Avec Kathryn Evans (Norma Desmond), Ben Goddard (Joe Gillis), Dave Willetts (Max von Meyerling), Laura Pitt-Pulford (Betty Schaeffer), Craig Pinder (Cecil B DeMille)…

Sunset Boulevard est peut-être bien la meilleure comédie musicale d’Andrew Lloyd Webber, en partie parce que la partition fait montre pour une fois d’une réelle inspiration mélodique, rythmique et harmonique (malgré de nombreuses et agaçantes répétitions)… mais aussi parce que le film de Billy Wilder avec la fascinante Gloria Swanson constitue un matériau excessivement idéal pour un drame musical.

La mise en scène originale de 1993, signée par Trevor Nunn (dont nous parlions récemment), a marqué les esprits en raison de son décor insensé, qui faisait descendre la totalité de la maison de Norma Desmond depuis les cintres en pleine vue du public. J’ai eu la chance de voir également une production qui a effectué une tournée en Angleterre en 2001/2002 dans une mise en scène particulièrement inspirée du génial Robert Carsen.

Et voici donc que l’on nous propose de voir à Londres une petite production en provenance du minuscule Watermill Theatre de Newbury, un théâtre qui possède le douteux privilège d’avoir donné au monde le metteur en scène John Doyle, qui, pour des raisons pratiques à l’origine (parce que son théâtre était trop petit pour accueillir un orchestre), s’est mis en tête d’éliminer les musiciens de la comédie musicale : dans les productions de John Doyle, ce sont les comédiens qui jouent la musique. Le résultat est en général bien peu enthousiasmant (comme je le disais ici, ici ou ici).

Ce n’est pas John Doyle qui est à l’origine de cette production de Sunset Boulevard, mais la recette est la même : les dix ou onze musiciens se promènent sur scène avec des instruments de musique avec lesquels ils tentent tant bien que mal de restituer la partition. Sauf pour quelques passages, le résultat est éminemment frustrant, tellement les attraits de la partition originale sont sacrifiés par un traitement qui frôle l’amateurisme.

Un autre triste résultat de ce choix de mise en scène, c’est que la plupart des acteurs ne sont ni excellents comédiens, ni excellents musiciens : les compromis nécessaires à la réalisation de la “vision” du metteur en scène conduisent mécaniquement à une relative médiocrité.

Heureusement, le rôle principal est tenu par une excellente comédienne, Kathryn Evans, dont je suis fan depuis des années… et qui est, miraculeusement, dispensée de participer à la fanfare municipale. Elle parvient à transcender la médiocrité ambiante grâce à une interprétation assez personnelle mais très efficace. Elle est particulièrement émouvante dans la scène où Norma Desmond va rencontrer Cecil B DeMille sur un plateau de tournage où un éclairagiste, qui la reconnaît, l’installe dans un rond de lumière : la façon dont elle semble s’accrocher à cette lumière comme à un ballon d’oxygène est proprement saisissante.

Car ce qui sauve Sunset Boulevard, même dans une production aussi peu digne du West End, c’est que Don Black et Christopher Hampton ont eu l’excellente idée de conserver le scénario du film largement en l’état. Du coup, la comédie musicale s’appuie sur une colonne vertébrale en béton, qui lui permet de survivre aux imperfections et maladresses de la réalisation.


Série de Noël (6) : “Holiday Inn”

DVD • 25.12.08 à 18h

Mark Sandrich (1942). Avec Bing Crosby (Jim Hardy), Fred Astaire (Ted Hanover), Marjorie Reynolds (Linda Mason), Virginia Dale (Lila Dixon)…

Noël est arrivé… Le moment idéal pour regarder le film musical de Noël par excellence : Holiday Inn, qui, outre qu’il a donné son nom à une célèbre chaîne d’hôtels, présente la particularité d’être l’un des deux seuls films (avec Blue Skies en 1946) à associer la voix envoûtante de Bing Crosby et les jambes magiques de Fred Astaire.

Holiday Inn s’appuie sur une très jolie partition d’Irving Berlin dont le joyau est l’immortel “White Christmas” et dont la plupart des autres chansons évoquent les différentes fêtes de l’année : Pâques, 4 juillet, etc… Le décor du film, une auberge du Connecticut, sera réutilisé douze ans plus tard pour le film White Christmas.


Bientôt Noël (5) : “A Christmas Story”

DVD • 23.12.08 à 22h

Bob Clark (1983). Avec Peter Billingsley (Ralphie Parker), Melinda Dillon (la mère), Darren McGavin (le père), Ian Petrella (Randy Parker), Tedde Moore (Miss Shields)…

Poursuite de la série des incontournables de Noël. Ce qui distingue cette histoire d’un petit garçon qui fait tout pour trouver une carabine à air comprimé sous le sapin — outre que certains personnages de South Park y ont trouvé leur inspiration —, c’est que toute trace de l’habituelle guimauve inhérente aux films “de Noël” a disparu. Le scénario parle librement de la cruauté dont les enfants sont capables, de leur sens de la manipulation, ou encore des travers des comportements des parents, le tout saupoudré d’une petite dose d’humour au deuxième degré pas désagréable du tout.


“La Cour du roi Pétaud”

Théâtre de l'Athénée – Louis-Jouvet, Paris • 20.12.08 à 20h
Musique : Léo Delibes (1869). Livret : Adolphe Jaime et Philippe Gille.

Compagnie Les Brigands. Direction musicale : Christophe Grapperon. Mise en scène : Jean-Philippe Salério. Avec Rodolphe Briand (Le roi Pétaud VIII), Flannan Obé (Volteface), Emmanuelle Goizé (Le prince Léo), Mélody Louledjian (Girandole), Vincent Deliau (Alexibus XXIV), Jean-Philippe Catusse (Tournebride), Gilles Favreau (Zéro), Claire Delgado-Boge (Mademoiselle de Formerose), Olivier Hernandez/François Rougier (Pitois), Estelle Kaïque (Madame de la Pinchette), Xavier Mauconduit (Corbillon), Camille Slosse/Marie-Bénédicte Souquet (Madame de Bois-pigeon), Ainhoa Zuazua Rubira (Mademoiselle de Belleausoir).

Cet opéra-bouffe de Léo Délibes, connu aujourd’hui surtout pour ses ballets (Coppélia) ou pour Lakmé, est un petit délice. La partition (ici très joliment orchestrée pour une formation réduite par Thibault Perrine) est charmante et le livret est plein d’esprit. Certes il est possible que certaines références historiques nous échappent — notamment les gentilles pointes contre Napoléon III —, mais le programme de salle aide bien à remettre à l’œuvre en contexte.

Je n’avais pas été tendre avec la dernière production des Brigands (ici), mais tout ce qui m’avait agacé l’année dernière a disparu ici : la mise en scène est inspirée ; le texte et la partition sont respectés (même si j’imagine que la citation du fameux “Air des clochettes” de Lakmé n’est pas d’origine puisqu’elle est anachronique) ; les interprètes font montre d’une relative sobriété qui ne sert que mieux le rythme du livret et le tempo, fort inspiré, de la mise en scène.

En bref, cette production présente toutes les qualités que l’on aime lorsque Les Brigands sont inspirés. Pourvu qu’ils continuent à ressusciter tous ces chefs d’œuvre oubliés.


L’exposition Ron Arad à Beaubourg

Centre Pompidou, Paris • 20.12.08 à 18h

Tomvac_2 Bookworm_2 Pizzakobra_2 Si c’est arrondi et qu’il n’y a pas un angle droit en vue, il est probable que ce soit du Ron Arad. Cette rétrospective de l’œuvre de l’architecte et designer israélien, dont la scénographie a été conçue par l’artiste lui-même, fournit l’occasion de voir une bonne partie de ses créations, qu’il s’agisse de pièces uniques de la série “One Off”, de conceptions architecturales ou encore de ses modèles de design industriel, dont certaines pièces sont devenues de véritables icones, comme la chaise “Tom Vac”, la bibliothèque “Bookworm” ou encore la fascinante lampe “PizzaKobra”, que l’on voit dans tous les magazines de décoration depuis six mois.


“On the Town”

Théâtre du Châtelet, Paris • 20.12.08 à 15h
Musique : Leonard Bernstein (1944). Livret et lyrics : Betty Comden et Adolph Green.

Orchestre Pasdeloup, Samuel Jean. Mise en scène : Jude Kelly. Chorégraphie : Stephen Mear. Avec Tim Howar (Ozzie), Adam Garcia (Chip), Francis Haugen (Gabey [understudy/remplaçant]), Sarah Soetaert (Ivy Smith), Caroline O’Connor (Hildy Esterhazy), Lucy Schaufer (Claire de Loone), Sheila Reid (Madame Dilly), Jonathan Best (Pitkin), Janine Duvitski (Lucy Schmeeler), Alison Jiear (Diana Dream/Dolores Dolores), Rodney Clarke…

Onthetown J’aurais été incrédule si on m’avait annoncé il y a quelques années que le Châtelet nous présenterait coup sur coup trois des cinq comédies musicales de Leonard Bernstein : Candide (dans une superbe mise en scène de Robert Carsen), West Side Story (malheureusement dans une production de seconde zone)… et, maintenant, cette production de On the Town en provenance de l’English National Opera (où je l’avais vue au printemps 2005).

On the Town est la toute première comédie musicale de Bernstein, conçue en collaboration avec le chorégraphe Jerome Robbins, sur le même thème que le ballet Fancy Free : les aventures de trois marins qui profitent de leur escale à New York avant de repartir sur leur navire en pleine seconde guerre mondiale. Hollywood en a tiré un film en 1949, mais en supprimant une bonne partie de la partition de Bernstein.

Et pourtant, cette partition est un petit bijou… et ce n’est pas la moindre surprise de cette représentation que de constater à quel point l’Orchestre Pasdeloup réussit à toujours trouver le bon ton avec une interprétation pleine d’esprit, tantôt bondissante, tantôt langoureuse.

Je reste — comme en 2005 — extrêmement réservé sur la mise en scène de Jude Kelly, qui tient absolument à faire ressortir l’angoisse de la guerre en arrière-plan : le fond du décor est complètement noir et les lumières éclairent rarement plus que la partie de la scène où se tiennent les comédiens, alors que la pièce se déroule au cours d’une journée de printemps à New York ! Je ne pense vraiment pas que On the Town résiste à une ré-interprétation aussi sombre de ce qui a été conçu comme un divertissement léger, même si la mélancolie de la séparation imminente gagne progressivement les personnages au cours du second acte.

Ce détournement de sens est particulièrement visible dans le grand ballet du deuxième acte, surnommé le “Dream Coney Island Ballet” dans le livret, qui est particulièrement précis sur ce qu’il représente. Jude Kelly et Stephen Mear l’ont remplacé par une sorte de parabole sur l’angoisse des couples séparés par la guerre, qui me semble totalement hors sujet.

Mais la représentation survit à ces choix douteux de mise en scène grâce à une énergie collective globalement assez convaincante. Le pauvre Francis Haugen fait ce qu’il peut en remplaçant au pied levé le comédien normalement titulaire du rôle de Gabey, mais les deux autres marins sont excellents. J’ai particulièrement aimé le Chip d’Adam Garcia, qui est un excellent comédien ainsi qu’un très bon chanteur doublé d’un danseur très correct : un vrai talent de comédie musicale. Dans le rôle secondaire du juge Pitkin W. Bridgework (tout l’humour de Comden et Green semble tenir dans le nom de ce personnage), la basse Jonathan Best est absolument enthousiasmant.

Les trois “filles” sont également de bon niveau, même si la délicieuse Caroline O’Connor, qui n’a à mon sens pas eu la carrière qu’elle mériterait, vole la vedette à ses deux camarades avec son interprétation survoltée du rôle comique de Hildy Esterhazy. On est également amusé de retrouver dans la distribution (mais dans un petit rôle) la fameuse Alison Jiear, qui a rencontré un gros succès public ces dernières années avec la chanson “I Just Wanna Dance” tirée de la comédie musicale Jerry Springer the Opera.

Bien sûr, l’humour au couteau de Betty Comden et Adolph Green ne résiste pas totalement à la traduction en français et de nombreuses plaisanteries ne “passent” pas du tout, comme la réplique de Lucy Schmeeler disant “Goodbye Mr. Chips” (le titre d’un film célèbre de 1939) à Chip.

Dernier petit reproche : la sonorisation ne crée pas un son très naturel, avec des voix en peu trop en retrait.

Mais il ne faut pas bouder son plaisir : grâce à un orchestre vraiment déchaîné et à une distribution globalement de très bon standing, le public peut découvrir la première comédie musicale de Leonard Bernstein au Théâtre du Châtelet dans de très bonnes conditions. Il ne reste plus qu’à espérer que la saison prochaine nous permette de voir l’adorable Wonderful Town, la quatrième et dernière comédie musicale “commercialement viable” de Bernstein (la cinquième, 1600 Pennsylvania Avenue, n’est généralement plus produite).


Ute Lemper à Chaillot

Théâtre National de Chaillot (Salle Jean Vilar), Paris • 19.12.08 à 20h30
Between Yesterday and Tomorrow
or Angels over Berlin and the World. Avec Don Falzone (basse), Vana Gierig (piano), Mark Lambert (guitare), Todd Turkisher (batterie).

Ce qui est fascinant, avec Ute Lemper, c’est qu’elle arrive à se renouveler tout en continuant à exploiter ce répertoire qu’elle maîtrise si bien et qui s’étend de Friedrich Holländer et Kurt Weill à John Kander en passant par Leo Ferré et Jacques Brel, sans compter ses propres compositions.

Lemper est une interprète charismatique, qui possède un talent exceptionnel pour donner vie à ses chansons et à ses textes. Elle est aussi une musicienne magnifique, qui donne l’impression de se lover amoureusement autour des notes auxquelles elle donne chaleur et caractère, sans reculer devant quelques prouesses vocales pyrotechniques qu’elle maîtrise parfaitement.

Il faut, bien sûr, accepter ses montages, ses détours, ses improvisations… qui finissent par rendre certaines chansons presque méconnaissables (c’est le cas notamment des deux Kander et Ebb, “Cabaret” et “All That Jazz”). Mais c’est fait avec tellement de naturel, de créativité et de classe qu’il est vraiment difficile de ne pas se laisser séduire.


Concert ONF / Gatti

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 18.12.08 à 20h
Orchestre National de France, Daniele Gatti

Bartók : Concerto pour piano et orchestre n°3 (Mihaela Ursuleasa, piano)
Brahms : Symphonie n°4

Le concert commence en beauté avec un concerto de Bartók étonnamment lyrique, joué avec une belle maîtrise par une Mihaela Ursuleasa très habitée. On aurait simplement aimé ressentir un peu plus d’entente entre la soliste et l’orchestre, qui reste de surcroît un peu trop réservé.

La symphonie de Brahms démarre de manière un peu bancale (ces premières mesures semblent donner du fil à retordre à la plupart des interprètes), mais elle s’épanouit ensuite de fort belle manière. Chaque mouvement impressionne plus que le précédent. Dans le dernier, Gatti fait joliment monter la tension jusqu’au dénouement en apothéose : l’interprétation devient assez démonstrative, mais c’est rudement efficace.


Hommage à Maurice Béjart

Opéra Bastille, Paris • 15.12.08 à 19h30
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Vello Pähn

Serait-ce la Mort ? Musique : Richard Strauss, Quatre derniers Lieder (Anne-Sophie Duprels, soprano). Chorégraphie : Maurice Béjart (1970). Soliste : Mathieu Ganio.

L’Oiseau de feu. Musique : Igor Stravinsky. Chorégraphie : Maurice Béjart (1970). Soliste : Karl Paquette.

Le Sacre du printemps. Musique : Igor Stravinsky. Chorégraphie : Maurice Béjart (1959). Solistes : Jérémie Bélingard, Clairemarie Osta.

Belle occasion de voir deux des ballets (les Stravinsky) considérés, avec le Boléro, comme deux des créations les plus remarquables de Béjart. Et il faut reconnaître que les deux sont bouleversants. (J’entends derrière moi quelqu’un dire que c’est “daté”, comme si ce n’était pas le cas de 80% du répertoire de la maison.)

Le langage chorégraphique de Béjart ne semble pas parler à tout le monde, mais j’aime sa force évocatrice, que ce soit dans la composition des grands ensembles ou, surtout, dans ces merveilleux solos qui permettent aux danseurs vraiment charismatiques (comme l’inoubliable Jorge Donn) d’étinceler… même s’il faut reconnaître que, dans ce domaine, Béjart sert les hommes bien mieux que les femmes.

Confier ces créations aux danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, c’est garantir une qualité d’interprétation éblouissante. Les solistes sont absolument fascinants. Une rencontre de rêve entre un chorégraphe et des interprètes.


“A Little Night Music”

Menier Chocolate Factory, Londres • 14.12.08 à 15h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1973). Livret : Hugh Wheeler.

Nightmusic Mise en scène : Trevor Nunn. Direction musicale : Tom Murray/Caroline Humphris. Avec Hannah Waddingham (Désirée Armfeldt), Alexander Hanson (Fredrik Egerman), Maureen Lipman (Mme Armfeldt), Jessie Buckley (Anne Egerman), Kelly Price (Charlotte Malcolm), Alistair Robins (Carl-Magnus Malcolm), Gabriel Vick (Henrik Egerman), Holly Hallam/Grace Link (Fredrika Armfeldt), Kaisa Hammarlund (Petra), Jeremy Finch (Frid), Lynden Edwards (Mr. Lindquist), Charlotte Page (Mrs. Nordstrom), Laura Armstrong (Mrs. Anderssen), John Addison (Mr. Erlanson), Nicola Sloane (Mrs. Segstrom)…

J’ai déjà eu l’occasion de parler de A Little Night Music, cette comédie musicale inspirée par le film Sommarnattens leende (Sourires d’une nuit d’été, 1957) d’Ingmar Bergman. La partition, riche en valses et autres rythmes ternaires, est un véritable bijou.

Le petit théâtre de la Menier Chocolate Factory, dont je ne manque pas une occasion de dire du bien (ici pour la dernière fois), propose une production de A Little Night Music mise en scène par le grand Trevor Nunn, l’un des metteurs en scène les plus doués de sa génération, ancien directeur artistique de la Royal Shakespeare Company et du National Theatre (et accessoirement metteur en scène des Misérables). C’est d’ailleurs au National Theatre qu’a eu lieu ma première rencontre avec A Little Night Music, dans une somptueuse mise en scène de Sean Mathias, en 1995.

Cette production est extrêmement réussie, avec une distribution de très haut niveau menée par l’excellente Hannah Waddingham, que j’avais remarquée il y a longtemps dans la comédie musicale Lautrec et qui campe une Désirée extrêmement attachante. On se régale également de retrouver la merveilleuse Maureen Lipman dans le rôle de la vieille Madame Armfeldt, qui assène quelques pensées bien senties depuis son fauteuil roulant. Et on se réjouit de voir, pour la troisième fois en peu de temps, l’élégant Alexander Hanson, qui était le Capitaine Von Trapp de The Sound of Music et le méchant général nazi Otto dans Marguerite.

La mise en scène de Trevor Nunn (par ailleurs présent dans la salle) est réglée au millimètre dans l’ingénieux décor de David Farley. Elle se concentre tellement sur le texte (qu’il soit parlé ou chanté) qu’elle pêcherait presque par excès de révérence. Du coup, le tempo général manque un tout petit peu d’allant. L’ajout de la chanson “Silly People”, qui avait été supprimée avant la première, en 1973, ne semble pas indispensable.

Ce qui m’a un peu gêné, dans une production qui incontestablement vole très haut, c’est de devoir écouter la sublime partition de Sondheim réduite pour sept instruments. Même si l’orchestration de Jason Carr est plutôt bien faite (pas un synthétiseur en vue ; une mise en exergue d’instruments à vent chaleureux et de la harpe, omniprésente), elle ne parvient pas à recréer l’expérience que représente l’interprétation de la musique par un effectif orchestral plus normal.

Mais il ne faut pas bouder son plaisir. J’étais en manque de A Little Night Music, que je n’avais pas vu depuis 2002. Grâce à un heureux hasard, j’ai pu le voir deux fois presque coup sur coup, à Niagara-on-the-Lake d’abord en septembre, puis maintenant dans cette production de la Menier Chocolate Factory. Pourvu que la série se poursuive…


L’exposition Francis Bacon à la Tate Britain

Tate Britain, Londres • 14.12.08 à 13h

Bacon De Bacon, je ne connaissais que quelques toiles. Je n’étais pas préparé à être aussi passionné par cette rétrospective majeure du peintre anglo-irlandais actuellement présentée par la Tate Britain.

Ce qui frappe avant tout, dans la plupart des toiles de Bacon, c’est l’étonnant contraste entre des fonds parfaitement ordonnés, sereins, aux couleurs vives, … et des sujets qui ne semblent parfois qu’à moitié présents, souvent mêlés à d’étranges structures en forme de cage ou à des formes géométriques, en proie à de violents tourments intérieurs qui semblent se traduire en déformations extérieures.

Parmi les œuvres de jeunesse, c’est la série de toiles inspirées par le portrait du pape Innocent X de Velázquez qui est la plus captivante. Il y a ensuite l’époque plus connue où Bacon transforme les corps en amas de chair plus ou moins mêlés à des bouts de carcasse, avec ces curieuses flaques colorées dont on se plaît à imaginer qu’elles figurent le stade ultime de cette métamorphose destructrice (il y en a beaucoup sur les toiles peintes par Bacon après le suicide de son amant George Dyer).

Si l’exposition est passionnante, la muséographie est un naufrage relatif. Les salles de la Tate Britain, plus grandes que celles de la Tate Modern, sont pourtant propices à l’exposition de grands formats, et notamment des triptyques devenus le format de prédilection de Bacon à la fin de sa carrière. Mais les toiles sont recouvertes d’un verre réfléchissant qui se transforme en miroir sous l’effet de la lumière : on voit beaucoup plus sa propre réflexion et celle des autres visiteurs que les toiles elles-mêmes.

Je prends ensuite la navette fluviale “Tate to Tate” pour me rendre dans le quartier de Southwark. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas navigué sur la Tamise. Le niveau du fleuve est extrêmement haut ; il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que les berges soient inondées. Le trajet, du coup, n’est pas assuré par le catamaran habituel, décoré par Damien Hirst.


Concert London Philharmonic Orchestra / V. Jurowski au Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 13.12.08 à 19h30
London Philharmonic Orchestra, Vladimir Jurowski

Mahler : Adagio de la Symphonie n°10
Wagner : Tristan und Isolde, acte 2
(Anja Kampe : Isolde ; Robert Dean Smith : Tristan ; Sarah Connolly : Brangäne ; László Polgár : le roi Marke ; Stephen Gadd : Melot / Kurwenal)

Le concert commence avec une interprétation somptueuse de l’adagio de la dixième symphonie de Mahler. Jurowski déroule de longues phrases sensuelles et langoureuses, qui combinent un lyrisme échevelé et une tension permanente jamais relâchée. C’est triste et gai à la fois, comme si un éblouissant lever de soleil se superposait à des visions douloureuses et crépusculaires. Le travail sur le phrasé et sur la couleur est étonnant.

Le deuxième acte de Tristan est bien sûr un petit bonheur, même si le niveau des chanteurs n’atteint pas tout à fait le standard de la récente production de Bastille. L’Isolde d’Anja Kampe est généreuse mais peu disciplinée. Le Tristan de Robert Dean Smith est d’une rondeur presque excessive, et son accent anglais est gênant. Magnifique Brangäne de Sarah Connolly. Quant au pauvre László Polgár, il avait fait annoncer qu’il était enrhumé, et sa prestation m’a mis les nerfs à vif : je pense qu’il aurait mieux valu nous épargner cela et se contenter de la musique. Musique d’ailleurs merveilleusement jouée par un London Philharmonic Orchestra étonnant de discipline et d’intensité.

Je crois bien que je préfère l’opéra joué dans ces conditions, avec l’orchestre sur scène derrière les chanteurs.


“Simply Cinderella”

Curve, Leicester (UK) • 13.12.08 à 14h15
Musique et lyrics : Grant Olding. Livret : Toby Davies.

Mise en scène et chorégraphie : Adam Cooper. Direction musicale : Richard Balcombe. Avec Savannah Stevenson (Cinderella), Raj Ghatak (Prince), Dawn Hope (Helena), Nicola Blackman (Amber), Emma-Jayne Appleyard (Coral), Jenna Boyd (Pearl)…

Le nouveau théâtre de Leicester, conçu par l’architecte Rafael Viñoly, ouvre au public en présentant une nouvelle comédie musicale intitulée Simply Cinderella, une variation sur le thème de Cendrillon. Cinderella est une jeune-femme de 18 ans qui travaille, de nos jours, dans une fabrique de chaussures (appartenant à Monsieur Glass, donc “Glass Shoes” — haha). Maltraitée à la maison par sa belle-mère (Amber) et ses deux méchantes belles-sœurs (Pearl et Coral), elle va voyager dans le passé grâce au fantôme de sa mère (Helena Perrault — hihi) et à des chaussures magiques qu’elle a fabriquées à ses heures perdues. L’immeuble dans lequel est installée la fabrique de chaussures était autrefois un hôtel, le Palace : en 1939, on y inaugurait une salle de bal, la Cinderella Ballroom, où un charmant chanteur nommé Prince (huhu) enchantait le public accompagné par un big band.

Tout cela est assez mal écrit. Le livret ne recule devant aucune platitude et la partition est assez désespérément terne, d’autant qu’il y a deux horribles synthétiseurs dans l’orchestre, qui ne compte que cinq musiciens dotés de vrais instruments — si on considère que la guitare électrique est un vrai instrument. Une ou deux chansons relèvent le niveau : la chanson de la mère, “When the Clock Strikes Twelve”, qui bénéficie du talent de la merveilleuse Dawn Hope, ainsi que les chansons de la séquence qui a lieu en 1939, notamment “The Opening Night at the Palace Hotel” et “The Champagne Slip”, car Grant Olding n’a pas eu peur d’utiliser de bon vieux rythmes de swing, voire de charleston.

Le spectacle a manifestement été conçu pour mettre en valeur certaines des possibilités techniques du théâtre, et c’est finalement cette démonstration technique qui est l’aspect le plus attachant de la représentation. Mais malgré toute cette technologie, il y a des moments où les machinistes ont besoin de venir sur scène en pleine lumière, ce qui est assez consternant.

Le bâtiment n’est pas aussi impressionnant que je le pensais. Il a été prétendument conçu pour abolir la séparation “intérieur/extérieur” en rendant la scène visible depuis la rue. Le seul hic, c’est que cela n’est réalisable qu’en ouvrant de lourdes parois métalliques, dont je suis prêt à parier qu’elles resteront fermées 99% du temps… jusqu’à ce que le manque d’entretien ne permette plus de les manœuvrer.

L’inconvénient d’aller voir ce genre de spectacle en matinée, c’est que la salle est remplie de gamins incapables de se tenir. Il y a des navettes permanentes pour les emmener aux toilettes et certains ne se privent pas de parler, voire de crier pendant la représentation. Le cauchemar.


Bientôt Noël (4) : “Radio City Christmas Spectacular”

DVD • 11.12.08 à 22h30

Le Radio City Christmas Spectacular est l’une des attachantes traditions de fin d’année à New York. Le spectacle enchante petits et grands dans la magnifique salle du Radio City Music-Hall depuis 75 ans. La troupe résidente des Rockettes, des danseuses spécialisées dans les mouvements synchronisés, y occupe une place centrale. Le spectacle se renouvelle chaque année, mais certains classiques, comme un ballet de peluches sur des airs de Casse-Noisettes, le ballet des soldats de bois qui se termine par une impressionnante chute au ralenti ou encore la scène de la Nativité, sont des classiques repris d’année en année. Le spectacle utilise beaucoup l’impressionnante machinerie du théâtre… et des projections particulièrement élaborées sont venues enrichir le spectacle ces dernières années.

J’ai eu la chance de voir les éditions 2005, 2006 et 2007 du spectacle. Cette année, malheureusement, la représentation du 10 novembre au matin, pour laquelle j’avais un billet, a été annulée. Pour me consoler, je me suis donc plongé dans le DVD de l’édition 2007 du spectacle, qui vient d’être édité. C’est, naturellement, une expérience très différente que propose cet enregistrement, d’autant que la prise de vue, qui multiplie les gros plans, néglige de montrer ce qui fait le charme du spectacle, à savoir les visuels particulièrement léchés et, surtout, les ensembles impeccables des Rockettes. On regrette aussi que l’impressionnant film en 3D qui ouvre le spectacle ne figure sur le DVD qu’en 2D.

Rien ne peut remplacer un spectacle dont on fait l’expérience dans un théâtre. C’est peut-être encore plus vrai dans le cas du Christmas Spectacular. Il reste néanmoins dans ce DVD une petite parcelle de magie intacte, notamment pour qui a déjà vu le spectacle en grandeur réelle.