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Posts from November 2008

Bientôt Noël (1) : “Mrs. Santa Claus”

DVD • 30.11.08 à 22h

Terry Hughes (1996). Avec Angela Lansbury (Mrs. Santa Claus), Michael Jeter (Arvo), Terrence Mann (Augustus P. Tavish)…

Ce téléfilm musical est remarquable avant tout parce qu’il est doté d’une partition du génial Jerry Herman, le compositeur de La Cage aux Folles, entre autres merveilles. L’histoire est une bluette de Noël sans autre ambition que de distraire : Mme Noël part faire un tour en traîneau quelques jours avant Noël, mais elle doit faire un atterrissage d’urgence dans New York, où elle va transformer la vie des habitants de l’Avenue A.

Ce qui fait le charme de Mrs. Santa Claus, outre la partition de Jerry Herman (qui était fort malade à l’époque), c’est bien sûr l’interprétation d’Angela Lansbury, une comédienne à l’instinct solide et à la voix charmante. Elle est fort bien entourée, notamment par le merveilleux Michael Jeter, un comédien mort beaucoup trop jeune, qui a laissé quelques traces indélébiles (comme son rôle dans la comédie musicale Grand Hotel ou encore quelques apparitions cinématographiques).

La chorégraphie de Rob Marshall et les orchestrations de Larry Blank, deux vétérans de Broadway, contribuent également à faire de ce téléfilm un moment plus qu’agréable.


“Riders to the Sea”

English National Opera, London Coliseum, Londres • 30.11.08 à 15h
Ralph Vaughan Williams (1937), sur le texte de la pièce de John Millington Synge.

Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : Fiona Shaw. Avec Susan Gritton (interprète du Luonnotar de Sibelius dans le prologue), Patricia Bardon (Mauryn), Kate Valentine (Cathleen), Claire Booth (Nora), Leigh Melrose (Bartley), Madeleine Shaw…

Quelle idée géniale de la part de l’ENO de présenter ce chef d’œuvre bouleversant de Vaughan Williams, un tout petit opéra basé sur une tragédie irlandaise du début du 20ème siècle : quelque part dans les Îles d’Aran, une mère a déjà perdu quatre fils, perdus en mer. À la fin de la pièce, elle aura perdu les deux derniers. Étrangement apaisée, elle sait que la mer ne peut plus lui faire de mal.

La mise en scène efficace de Fiona Shaw replace l’action dans l’environnement envoûtant des Îles d’Aran grâce notamment à un joli dispositif multimedia. L’interprétation du rôle de la mère par Patricia Bardon prend aux tripes. Le petit format de l’œuvre (45 minutes) permet de maintenir de part en part une belle tension tragique qui ne se relâche jamais.

Fiona Shaw a eu l’excellente idée de faire précéder l’opéra par une interprétation du superbe Luonnotar de Sibelius, un poème symphonique inspiré par le Kalevala. Les deux œuvres s’enchaînent parfaitement.

La représentation aurait dû être dirigée par Richard Hickox, malheureusement décédé il y a quelques jours.


L’exposition Rothko à la Tate Modern

Tate Modern, Londres • 30.11.08 à 13h

La Tate Modern consacre une (trop) petite exposition au génie de l’expressionnisme abstrait, Mark Rothko.

L’exposition s’organise autour d’une gigantesque salle dans laquelle sont réunies une partie des toiles peintes par Rothko pour le célèbre restaurant The Four Seasons situé dans le Seagram Building à New York. Les trente toiles peintes par Rohtko n’ont jamais été installées dans le restaurant (qui n’aurait de toute façon pu en abriter que sept) et ont été dispersées. Rothko en a donné neuf à la Tate : huit d’entre elles sont ici remises en compagnie de certaines autres qui sont aujourd’hui au Kawamura Memorial Museum of Art, dans la grande banlieue de Tokyo, et à la National Gallery of Art de Washington.

D’autres séries complètent l’exposition, notamment la magnifique série “Noir sur gris”, qui clôt l’exposition (l’impression de ne découvrir vraiment la toile qu’à condition de regarder suffisamment longtemps pour s’habituer à tout ce noir est assez exaltante).

Il est difficile d’expliquer ce qui rend ces toiles si fascinantes, pourquoi elles nous parlent autant en dépit d’un cadre formel contraignant qui pourrait sembler contraire à l’épanouissement de la créativité. Ce qui est certain, c’est que la simplicité des toiles de Rothko n’est qu’apparente : comme le montrent des recherches récentes (et comme on le devine en observant un peu attentivement), les créations de Rothko résultent d’un travail particulièrement minutieux sur la superposition des couleurs et sur la façon de délimiter les formes.

La “Turbine Hall” est actuellement occupée par une bien curieuse installation de Dominique Gonzalez-Foerster intitulée “TH.2058”, qui juxtapose des dizaines de lits métalliques, des répliques d’œuvres d’art (Calder, Bourgeois) et un film un peu abscons. Le propos présenté dans la note d’intention de l’artiste, une histoire d’abri en période de déluge, semble résulter d’une soirée de beuverie plus que d’une impulsion créatrice. Des livres devraient être posés sur tous ces lits mais, comme les visiteurs ont été encouragés à les prendre, il n’en reste presque plus. On voit toujours au sol la marque de la gigantesque fissure, désormais bouchée, qu’avait installée Doris Salcedo l’année dernière. Curieuse rémanence d’une œuvre éphémère désormais disparue.


Concert Orchestre symphonique de la radio bavaroise / M. Jansons au Festival Hall

Royal Festival Hall, Londres • 29.11.08 à 19h30
Orchestre symphonique de la radio bavaroise, Mariss Jansons

Mozart : symphonie n°36, “Linz”
Bruckner : symphonie n°4, “Romantique”

C’est d’une certaine façon un programme thématique que nous proposent Mariss Jansons et le merveilleux Orchestre symphonique de la radio bavaroise, puisque le concert commence avec la symphonie composée par Mozart alors qu’il était de passage à Linz pour se poursuivre sur une œuvre du compositeur le plus naturellement associé à Linz, Anton Bruckner. Entre les deux, près d’un siècle s’est écoulé.

L’Orchestre symphonique de la radio bavaroise est un petit miracle tant le son qu’il produit est onctueux, soyeux et rond. C’est qu’il pécherait presque par excès de joliesse dans la symphonie de Mozart, dont on se surprend à penser qu’elle mériterait peut-être quelques angles et quelques aspérités supplémentaires.

Jansons propose ensuite une superbe quatrième de Bruckner. Dès les premières mesures et son solo de cor presque surnaturel, on est transporté dans un univers parallèle. Les phrasés sont voluptueux ; les tutti sont puissants mais jamais agressifs ; l’attention portée au cheminement du discours musical ne se relâche jamais.

Le dernier mouvement, hanté par la récurrence du thème initial du cor, est d’une force magnifique. L’homogénéité du son de l’orchestre est étonnante. Peu d’orchestres donnent autant cette impression que les musiciens ont tous envie de jouer ensemble.


“The Family Reunion”

Donmar Warehouse, Londres • 29.11.08 à 14h30
T. S. Eliot (1939)

Mise en scène : Jeremy Herrin. Avec Gemma Jones (Amy), Samuel West (Harry), Penelope Wilton (Agatha), Hattie Morahan (Mary), Una Stubbs (Ivy), Anna Carteret (Violet), William Gaunt (Charles), Paul Shelley (Gerald), Kevin McMonagle (Downing), Christopher Benjamin (Dr. Warburton), Ann Marcuson (Downing), Phil Cole (Winchell)…

Le nom de T. S. Eliot est connu des amateurs de comédies musicales puisque c’est l’un de ses textes, Old Possum’s Book of Practical Cats, qui a fourni la matière première de la comédie musicale Cats. Eliot (1888-1965) est surtout connu comme poète, mais il était également auteur dramatique et essayiste. Il fut couronné par le Prix Nobel de littérature en 1948.

Le petit Donmar Warehouse, dont les standards de qualité sont particulièrement élevés, propose actuellement une production d’une pièce rarement montée de T. S. Eliot, The Family Reunion. Deux raisons de se réjouir, puisqu’au plaisir de voir une pièce rare se superpose la certitude de vivre une belle expérience théâtrale.

The Family Reunion, c’est un peu trois pièces en une.

Il y a d’abord la tragédie du fils prodige, Harry, qui revient dans la demeure familiale après huit ans d’absence à l’occasion d’une réunion de famille organisée pour l’anniversaire de sa mère. À moitié halluciné, pensant avoir tué sa femme, il va vivre une sorte d’expérience métaphysique dont il ressortira transformé et libéré. Eliot emprunte à la tragédie grecque en faisant des oncles et tantes une sorte de chœur antique et en mettant sur scène trois Euménides — on pense à Giraudoux — qui poursuivent Harry en exacerbant son sentiment de culpabilité.

Puis il y a la comédie noire qui sous-tend la confrontation de tous ces personnages. Même si ce n’est pas le type de comédie qui fait rire à gorge déployée, Eliot s’amuse follement avec ses personnages, en majorité de vieux croutons pour lesquels il ne manifeste aucune intention charitable. Cette intention comique est inextricablement liée au cheminement tragique, qu’elle nourrit et entretient.

Et puis il y a le texte. Eliot écrit dans une forme de vers libre mais répondant à quelques règles formelles et il n’oublie jamais qu’il est avant tout un poète. Par moments, on se laisse complètement emporter par la musique des mots, ce qui est d’autant plus nécessaire que l’écriture devient parfois un peu absconse au point de suggérer un sens plus que de l’énoncer.

Il y a dans tout cela le matériel à une expérience théâtrale forte… et l’essai est largement transformé, tant la mise en scène — aidée particulièrement par les sublimes lumières de Rick Fisher — parvient à créer une atmosphère délicieusement confinée, un huis-clos idéal pour abriter tous ces épanchements.

La distribution est superbe. On est particulièrement séduit par Samuel West, qui parvient à donner une belle épaisseur dramatique à un personnage difficile à incarner tant son texte a tendance à partir fréquemment aux limites du compréhensible. Au cours de son itinéraire tragique, il va être confronté lors de longs dialogues assez difficiles à deux excellentes comédiennes, Hattie Morahan (Mary), mais surtout la magnifique Penelope Wilton (Agatha), une légende de la scène londonienne.

Les autres comédiens servent des textes moins complexes. Au premier rang, Gemma Jones incarne avec brio la mère, Amy, froide comme un glaçon, apparemment incapable d’aimer comme d’inspirer l’amour, gardienne d’une énigme cruciale au déroulement des événements. Les autres comédiens brillent moins sur le plan individuel, mais ils constituent un ensemble parfait pour servir les ressorts plus légers de la pièce.


“Tristan und Isolde”

Opéra Bastille, Paris • 26.11.08 à 18h
Richard Wagner (1865)

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Semyon Bychkov. Mise en scène : Peter Sellars. Vidéo : Bill Viola. Avec Waltraud Meier (Isolde), Clifton Forbis (Tristan), Ekaterina Gubanova (Brangäne), Franz-Josef Sellig (le roi Marke), Alexander Marco-Buhrmester (Kurwenal)…

On ressort de la représentation convaincu plus que jamais  que le troisième acte de Tristan est peut-être l’œuvre la plus prodigieuse, la plus bouleversante, la plus fabuleusement poétique et finalement la plus sublime de la musique occidentale.

Il faut dire que les conditions d’exécution sont idéales : un orchestre en état de grâce conduit par un Semyon Bychkov particulièrement attentif à la poésie de la musique, une spatialisation géniale permettant à certaines des voix et au cor anglais (magnifique Anne Regnier) de s’épanouir dans la salle (l’acoustique étant bien meilleure que pour ce qui vient de la fosse ou de la scène, un paradoxe !), une distribution de très très haut niveau.

J’ai été infiniment touché par le Tristan de Clifton Forbis qui, malgré quelques petites difficultés, se révèle d’une force dramatique saisissante dans le dernier acte. Il a bien sûr la chance de donner la réplique à une Isolde de référence, la superbe Waltraud Meier, manifestement un peu fatiguée mais dont la présence est lumineuse. Le Marke de Franz-Josef Sellig et la Brangäne d’Ekaterina Gubanova sont tout simplement enthousiasmants.

Les fameuses vidéos de Bill Viola, qui semblaient si “nouvelles” lors de la création de cette mise en scène, ont perdu un peu de leur originalité, ce qui m’a permis de me concentrer davantage sur les chanteurs. Si les images qui accompagnent le premier acte ne sont pas particulièrement fascinantes, celles qui sont utilisées pour les deuxième et troisième actes soutiennent assez joliment la progression dramatique. Les dernières mesures n’en sont que plus divinement sensationnelles.


Concert Orchestre de l’Opéra national de Paris / G. Prêtre

Opéra Bastille, Paris • 24.11.08 à 20h
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Georges Prêtre

Brahms : symphonie n°3
Moussorgski / Ravel : Tableaux d’une exposition (Картинки с выставки)

La symphonie de Brahms est un ratage presque total, tant Prêtre cherche à “réinventer” une œuvre qui n’en a nul besoin, cherchant à emmener l’orchestre sur un terrain sur lequel il a toutes les peines du monde à le suivre, vraisemblablement plus par manque de répétitions que par défaut d’adhésion. Peut-être une interprétation plus au point, débarrassée de tous ces décalages, aurait-elle permis de convaincre du bien-fondé de la vision de Prêtre, mais j’en doute : tous ces étirements et ces maniérismes me semblent hors-sujet.

Heureusement, on passe à l’autre extrême avec une interprétation particulièrement incandescente des Tableaux d’une exposition qui, outre la virtuosité d’un orchestre qui pourrait bien être le meilleur de Paris (merveilleux trompette solo !), met particulièrement en valeur le génie orchestral de Ravel. L’exécution s’achève en apothéose sur une monumentale “Grand Porte de Kiev” qui crée une électricité palpable. La salle fait un triomphe mérité à l’orchestre et à son chef.


“La Cage aux Folles”

Playhouse Theatre, Londres • 22.11.08 à 19h30
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret.

Lacage Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Nigel Lilley. Avec Denis Lawson (Georges), Douglas Hodge (Albin), Stuart Neal (Jean-Michel), Alicia Davies (Anne), Nolan Frederick (Jacob [understudy/remplaçant]), Iain Mitchell (Édouard Dindon), Paula Wilcox (Mme Dindon), Tracie Bennett (Jacqueline), Adrian Der Gregorian (Francis), Matt Krzan (Chantal [swing/remplaçant]), Nicholas Cunningham (Hanna), Darren Carnall (Mercedes), Gary Murphy (Bitelle), Dane Quixall (Angélique), Ben Bunce (Phaedra)…

En décembre dernier, le petit théâtre de la Menier Chocolate Factory proposait une production réjouissante de cette comédie musicale de Jerry Herman. Je terminais ma note d’alors en écrivant : “Le West End a besoin d’une grande reprise de La Cage aux Folles. Cette petite production serait parfaite.”

J’ai été exaucé : le Playhouse Theatre abrite depuis quelques semaines une version légèrement enrichie de la mise en scène de Terry Johnson, même si l’atmosphère reste celle d’une “petite” production… et c’est tant mieux, car le cabaret de Georges et Albin est censé être un petit établissement, pas le Moulin Rouge.

Le résultat est sensationnel. Même si on regrette amèrement que Philip Quast n’ait pas repris le rôle de Georges (Denis Lawson n’est pas aussi fascinant) et même si Douglas Hodge (que j’avais vu à la Menier Chocolate Factory lors de ma deuxième visite) en fait peut-être un peu trop en Zaza (quoique… son interprétation rappelle finalement beaucoup celle de Michel Serrault), le bonheur est permanent grâce à une mise en scène très efficace et, surtout, à l’inventivité inépuisable mise au service des numéros musicaux des “Cagelles”.

La Cage aux Folles est une comédie musicale qui rend heureux. Cette version est, de loin, la meilleure que j’aie vue. Elle mérite de rester très longtemps à l’affiche.


“Imagine This”

New London Theatre, Londres • 22.11.08 à 14h30
Musique : Shuki Levy. Lyrics : David Goldsmith. Livret : Glenn Berenbeim.

Imaginethis Mise en scène : Timothy Sheader. Direction musicale : James McKeon. Avec Peter Polycarpou (Daniel/Eleazar), Leila Benn Harris (Rebecca/Tamar), Simon Gleeson (Adam/Silva), Gary Milner (Otto/Rufus), Michael Matus (Izzy/Pompey), Richard Cotton (Captain Blick), Sévan Stephan (Max/Jeremiah), Sarah Ingram (Sarah/Naomi), Bernard Lloyd (Adolph/Cesar), Cameron Leigh (Lola/Salomé), Steven Serlin (Jan/Aaron), Marc Antolin (Jacob), Rebecca Sutherland (Hannah)…

L’idée d’écrire une comédie musicale dont l’action se situe dans le ghetto de Varsovie en 1942 peut paraître osée. La produire au New London Theatre, où Gone With the Wind a connu récemment un échec cuisant, semble la placer sous des auspices peu favorables. D’ailleurs, à peine arrivé, on me prie d’aller au guichet afin d’être “surclassé” du balcon au cinquième rang d’orchestre : le balcon, en effet, est fermé par manque de spectateurs.

Mais, surprise, Imagine This se révèle captivante. La pièce s’ouvre par un prologue absolument enchanteur décrivant la vie à Varsovie avant l’arrivée des Allemands. Puis, après une longue scène parlée, vient la chanson titre, “Imagine This”, un hymne assez réussi chanté par les juifs du ghetto et qui prend vraiment à la gorge. La représentation n’est commencée que depuis vingt minutes et on se demande un peu ce qui peut bien venir après ça.

C’est là que le livret se révèle vraiment malin. Les personnages de Imagine This sont une famille de comédiens qui obtiennent des Allemands de pouvoir continuer à jouer. Une bonne partie de la pièce est occupée par leur représentation d’une pièce inspirée par l’histoire de Masada, cette citadelle située au sommet d’une colline dans le désert de Judée et où des zélotes s’étaient réfugiés après la destruction de Jérusalem par les Romains au 1er siècle. Après plusieurs années de siège, ayant construit une rampe permettant d’accéder au sommet, les Romains finirent par prendre la citadelle, mais ils n’y trouvèrent que des cadavres : les zélotes avaient choisi de se suicider.

L’histoire de Masada n’est bien sûr pas sans parallèle avec celle du ghetto de Varsovie et la pièce dans la pièce se termine d’une manière poignante, alors que les Allemands commencent à organiser la déportation des juifs vers Treblinka. La fin prend inévitablement aux tripes, malgré une petite note optimiste, mais la force du livret est d’avoir ménagé suffisamment de moments légers et de notes d’humour pour que l’on ne sombre pas dans la noirceur la plus totale.

La partition est globalement assez plaisante, même si elle recourt beaucoup à un style déclamatoire qui rappelle un peu Les Misérables. Le compositeur, Shuki Levy, n’avait jamais écrit de comédie musicale, mais c’est un compositeur prolixe dans le domaine du cinéma et de la télévision. Pour toute une génération, il est quasiment impossible de ne jamais avoir vu son nom à un générique : c’est lui, par exemple, qui a composé la musique du générique d’Ulysse 31.

L’interprétation est de très haut niveau. Peter Polycarpou est époustouflant dans le rôle central de Daniel Warshowsky. Il est très bien entouré, notamment par l’envoûtante Leila Benn Harris.

Difficile de dire quoi que ce soit de négatif sur la mise en scène remarquable de Timothy Sheader, le directeur artistique du Regent’s Park Open Air Theatre à qui l’on doit le récent Gigi. Elle est pleine d’invention et illustre à de nombreuses reprises combien le théâtre peut être un lieu magique entre les mains d’un metteur en scène visionnaire. Le décor d’Eugene Lee dans lequel se déroule toute la pièce est une splendeur.

Imagine This a beaucoup d’atouts très significatifs et aurait le potentiel pour devenir un très gros succès. Mais les temps sont durs et on peut craindre que le sujet ne tienne certains spectateurs à distance.


“天邊一朵雲”

DVD • 16.11.08 à 19h
La Saveur de la pastèque, Tsai Ming-liang (2005).

Avec Lee Kang-sheng, Chen Shiang-chyi…

Ce film érotico-musical taïwanais se déroule au cours d’une sécheresse épouvantable, au point que l’eau est rare et que les autorités encouragent les habitants à utiliser des pastèques pour se désaltérer. Une femme redouble d’ingéniosité pour trouver de l’eau. Elle rencontre un homme, dont on apprend parallèlement qu’il est acteur de films pornographiques. Leur découverte réciproque va emprunter de curieux chemins et se termine sur une scène indescriptible tellement est bizarre, mais d’une invention et d’une force indéniables.

Le film, tourné presque sans aucun dialogue, est visuellement très abouti et d’une grande force évocatrice. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais ces grandes scènes silencieuses m’ont un peu rappelé Tati. Paradoxalement pour un film presque muet, il est entrecoupé de séquences musicales colorées et délirantes, inspirées par l’état d’esprit des personnages. Inclassable et réjouissant.


L’exposition “Picasso / Delacroix : Les Femmes d’Alger” au Louvre

Musée du Louvre, Paris • 16.11.08 à 16h45

En marge de l’exposition “Picasso et les maîtres” actuellement à l’affiche au Grand-Palais, le Louvre propose de découvrir une autre série de “variations” composées par Picasso au début des années 1950 autour de la célèbre toile Femmes d’Alger dans leur appartement (1834) de Delacroix.

On se rend donc dans la petite salle 76, le “salon Denon”, à côté de la galerie Mollien où sont exposés plusieurs grands formats de Delacroix, dont la Liberté guidant le peuple, avec son visage pas féminin du tout. En face de la Liberté, une toile a été décrochée : les Femmes d’Alger, justement. Elles se sont déplacées de quelques mètres, pour rejoindre une vingtaine de toiles et dessins qu’elles ont inspirés à Picasso.

La juxtaposition est assez fascinante. Elle a dû demander des efforts, compte tenu de la variété des provenances indiquées (majoritairement des collections privées, me semble-t-il). On y voit Picasso s’approprier la toile de Delacroix et lui faire subir toutes sortes de traitements : en extraire un personnage, réorganiser la composition, réinventer les couleurs, appliquer des simplifications géométriques…

Comme pour la série inspirée par Las Meninas au Grand-Palais, le clou de l’exposition est une toile presque monochrome au dessin géométrique extrêmement simplifié. C’est peut-être la plus éloignée de son “inspiration" et, pourtant, elle lui rend hommage de manière étonnamment poignante.

Comme la Joconde est exposée juste à côté, dans le Salon des États, j’en profite pour lui rendre une petite visite. Elle a l’air bien petite, toute seule sur une gigantesque cimaise, coincée entre deux longs panneaux vitrés, protégée des ardeurs du public par une grande balustrade en demi-cercle et pas moins de trois gardiens. Ça doit bien faire une quinzaine de fois que je lui rends visite et je ne comprends toujours pas très bien ce qu’on lui trouve.


“Les Chansons d’amour”

DVD • 15.11.08 à 20h
Christophe Honoré (2007)

Avec Louis Garrel, Ludivine Sagnier, Chiara Mastroianni, Clotilde Hesme, Grégoire Leprince-Ringuet, Brigitte Roüan, Alice Butaud… Chansons d’Alex Beaupain.

Je me sentais un peu obligé de m’intéresser à ce film : il est musical, l’équipe du film a longuement occupé mon quartier pendant le tournage… et on m’en a reparlé il y a quelques jours comme d’un incontournable.

Bof. Bof bof même. C’est très français : les comédiens sont beaux (très), ils fument tous (beaucoup) et ils se font des nœuds au cerveau en pensant à l’amour et à la mort. C’est joliment réalisé, mais ça reste relativement prétentieux.

Quant aux chansons, elles sont bien intégrées, mais leur côté terre-à-terre, quoique clairement voulu et assumé, les plombe un peu. Il faut un certain talent pour faire chanter “passe-moi le sel” à ses comédiens. Jacques Demy le faisait merveilleusement. Ducastel et Martineau l’avaient remarquablement réussi dans Jeanne et le garçon formidable. La façon d’Honoré, elle, ne m’a pas convaincu. Mais je vais écouter en boucle “Brooklyn Bridge”, une chanson que — curieusement — j’avais déjà en tête et dont les harmonies appuient sur tous les boutons qui me font vibrer.

Dommage que le DVD n’ait pas de sous-titres ; j’aurais peut-être pu comprendre plus de la moitié de ce que dit Grégoire Leprince-Ringuet.


“Vicky Cristina Barcelona”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 15.11.08 à 11h30
Woody Allen (2008)

Avec Rebecca Hall, Scarlett Johansson, Javier Bardem, Penélope Cruz, Chris Messina…

Décidément, Allen n’en finit pas de nous surprendre depuis qu’il a renoncé aux huis-clos new-yorkais. Cette comédie romantique, filmée à Barcelone et dans la belle ville asturienne d’Oviedo, conserve les sous-bassements cyniques habituels, mais le ton est devenu plus subtil.

Allen choisit sagement de ne pas incarner lui-même le rôle du narrateur, au discours pourtant typiquement allénien. Et il s’appuit sur des comédiens vraiment très solides, à commencer par l’excellente Vicky de Rebecca Hall (la fille du mythique metteur en scène anglais Peter Hall). Et puis il y a bien sûr les merveilleux Javier Bardem et Penélope Cruz, qui parviennent tous les deux — avec l’aide du scénario — à dépasser les stéréotypes de leurs rôles d’Espagnols enflammés. Et ce sont leurs personnages qui livrent la morale de l’histoire : la vie est trop courte…

Cerise sur le gâteau, la réalisation est vraiment soignée : belles images, lumières de rêve.

Quel dommage que Javier Bardem ait dû renoncer à jouer dans l’adaptation cinématographique à venir de la comédie musicale Nine


L’exposition “Picasso et les maîtres” au Grand-Palais

Grand-Palais, Paris • 15.11.08 à 9h20

Dès la première salle, où se côtoient des auto-portraits de Rembrandt, du Greco, de Cézanne et d’autres, on sent que l’exposition va être riche. L’accumulation est presque effrayante, même si elle sert parfaitement le propos de l’exposition, qui est d’illustrer l’influence des maîtres de la peinture sur Picasso, que ce soit dans la genèse de sa façon ou, plus directement, lorsque des toiles célèbres lui ont servi de point de départ à des séries de “variations” qui prennent des directions éminemment personnelles tout en commentant de manière à la fois respectueuse et acide sur l’original.

On est ainsi particulièrement fasciné par les quelques toiles inspirées par Las Meninas de Velázquez (contrairement à d’autres, l’original n’a pas été sorti du Prado et il est représenté uniquement par une projection). Il y a aussi une salle saisissante, où figurent un grand nu de Titien, la Maja Desnuda de Goya et l’Olympia de Manet (excusez du peu !), en compagnie des nus qu’ils ont inspiré à Picasso — un Picasso qui va, paradoxalement, prétendre partir à la recherche de la représentation du nu “tel qu’il est”.

Mais c’est la salle consacrée à des portraits de femmes qui m’a fait le plus grand effet. Deux toiles représentant des buveuses d’absinthe aux visages… singuliers… jouxtent, non sans humour, la délicate buveuse d’absinthe de Degas. Effet garanti.


“Le Crime est notre affaire”

UGC Orient-Express, Paris • 14.11.08 à 21h45
Pascal Thomas (2008)

Avec Catherine Frot, André Dussollier, Claude Rich, Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud, Alexandre Lafaurie, Christian Vadim, Hippolyte Girardot, Annie Cordy…

Malheureusement, cette nouvelle adaptation d’Agatha Christie est nettement moins réussie que Mon Petit Doigt m’a dit, qui mettait déjà en scène les délicieux Catherine Frot et André Dussollier dans le rôle des époux Beresford.

Le scénario est en effet moins abouti et ne coule pas très naturellement, que ce soit en raison des enchaînements de faits non expliqués ou encore des dialogues écrits avec une intention trop manifeste de faire briller Catherine Frot. Même la réalisation semble paresseuse par moments.

Mais la présence de Catherine Frot à elle seule a suffi à me rendre l’expérience plaisante. Je l’ai déjà dit, je serais prêt à payer pour l’entendre lire une facture de gaz. Son interprétation est un bonheur, même lorsqu’elle a à se dépatouiller de dialogues un peu maladroits.

Joli coup : deux enfants de Catherine Deneuve dans le même film. Leur hérédité leur réussit, notamment — mais pas uniquement — sur le plan esthétique.


“Příhody lišky Bystroušky”

Opéra Bastille, Paris • 12.11.08 à 19h30
La Petite Renarde rusée, Leoš Janáček (1924)

Direction musicale : Dennis Russell Davies. Mise en scène : André Engel. Avec Elena Tsallagova (La Renarde), Hannah Esther Minutillo (le Renard)…

Jolie représentation de cette œuvre au lyrisme débridé, même si je ne suis pas convaincu que la taille de Bastille soit vraiment adaptée. Malgré de bonnes prestations, il y a eu des passages entiers pendant lesquels les voix étaient presque inaudibles : mauvaise balance de la part de Russel Davies ? voix trop faiblardes ? effet acoustique lié au décor ouvert ?

Je ne suis pas sûr d’être totalement convaincu par la mise en scène, que je n’ai pas trouvée très homogène dans ses partis pris. Mais je veux bien reconnaître que cette histoire d’animaux ne doit vraiment pas être facile à mettre en scène…

Pourquoi, mais pourquoi, fait-on démarrer à 19h30 une représentation qui dure moins de deux heures ?


“13”

Jacobs Theatre, New York • 9.11.08 à 19h
Musique et lyrics : Jason Robert Brown. Livret : Dan Elish et Robert Horn.

13 Mise en scène : Jeremy Sams. Direction musicale : Tom Kitt. Avec Graham Phillips (Evan), Allie Trimm (Patrice), Aaron Simon Gross (Archie), Eric M. Nelsen (Brett), Elizabeth Egan Gillies (Lucy), Delaney Moro (Kendra), Al Calderon (Eddie), Malik Hammond (Malcolm)…

Même s’il finit par ne plus être tout jeune, Jason Robert Brown est l’un des compositeurs généralement considérés comme faisant partie de la “relève” de Broadway. J’ai déjà évoqué son travail à propos de The Last Five Years et Parade. Cette nouvelle aventure est un peu particulière puisque 13 est une tranche de vie dans l’existence de treize adolescents de treize ans. Les comédiens, tout comme les musiciens, d’ailleurs, sont tous de jeunes adolescents.

Si tout cela peut paraître bien conceptuel, le produit fini est plutôt attachant. C’est avant tout grâce à un livret bien tourné et plein d’humour. Mais la partition de Brown, écrite dans un idiome rock-pop bon enfant et extrêmement mélodique, fait aussi beaucoup pour rendre l’expérience agréable.

Et puis il y a tous ces gamins : à deux exceptions près — dont l’une parmi les rôles principaux —, ils sont assez bluffants. Ils jouent juste, chantent juste et dansent avec une énergie communicative. J’ai été particulièrement impressionné par Graham Phillips, qui porte une bonne partie du récit sur ses épaules, et dont le professionnalisme est impeccable.

13 est donc plutôt une bonne surprise. Et, de mon premier rang d’orchestre, j’étais particulièrement bien placé pour profiter de cette déferlante d’énergie juvénile.


“Road Show”

Public Theatre (Newman Theater), New York • 9.11.08 à 14h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : John Weidman.

Roadshow Mise en scène : John Doyle. Direction musicale : Mary-Mitchell Campbell. Avec Alexander Gemignani (Addison Mizner), Michael Cerveris (Wilson Mizner), Alma Cuervo (Mama Mizner), William Parry (Papa Mizner), Claybourne Elder (Hollis Bessemer)…

En juillet 2003, le Goodman Theatre de Chicago présentait la première mondiale de la “nouvelle” comédie musicale de Stephen Sondheim et John Weidman, qui s’intitulait alors Bounce. La pièce avait déjà connu une genèse complexe et s’était appelée successivement (si j’ai bonne mémoire) Wise Guys, Gold! et Get Rich Quick. La pièce suivait le destin de deux personnages réels, les frères Mizner : Addison, l’architecte, dont le nom est associé au boum immobilier floridien des années 1920, et Wilson, un escroc à la petite semaine ne survivant que grâce à son charme.

La production avait reçu un accueil mitigé de la part de la presse. Bien qu’ayant aimé certaines chansons, la distribution et la mise en scène de Hal Prince, j’étais assez largement resté sur ma faim. Le problème principal, à l’époque, était qu’on ne savait pas très bien où les auteurs voulaient en venir : s’ils semblaient penser que l’histoire des frères Mizner avait un intérêt, on ne comprenait pas très bien pourquoi… si ce n’est pour leur capacité à toujours rebondir (bounce) quelles que soient les difficultés.

Après une production à Washington, qui n’avait pas plus convaincu, on pensait que Bounce appartenait définitivement à l’histoire. Mais on sentait bien que Sondheim n’était pas prêt à baisser les bras : dans ses interviews, il évoquait régulièrement le travail que John Weidman et lui continuaient à effectuer sur la pièce.

Et voici que, cinq ans et demi après la production de Chicago, le Public Theater de New York nous propose une version revue et raccourcie (1h40 sans entracte) de Bounce… renommé pour l’occasion Road Show. La mise en scène en est confiée à l’Anglais John Doyle, dont je parlais ici, ici et , et dont je ne pense pas que du bien.

Le résultat n’est pas beaucoup plus convaincant que la première fois. La pièce n’a pas changé tant que ça, même si elle a été rendue plus compacte et si l’un des personnages principaux a été éliminé. Tout va maintenant vite, voire très vite… sauf, bizarrement, dans la grande scène qui décrit la spéculation immobilière qui s’empare de Boca Ratón, qui était déjà trop longue à Chicago et qui semble encore plus longue dans cette nouvelle version. La musique est largement la même, mais une bonne partie des lyrics a été réécrite.

C’est la mise en scène qui m’a semblé plomber le plus la représentation. À Chicago, au moins, Hal Prince avait introduit une bonne dose de comédie en multipliant les clins d’œil au style théâtral du vaudeville. Doyle est beaucoup plus sérieux, et son traitement ne peut que contribuer à mettre le doigt sur le fait que la pièce n’a pas grand’ chose à dire. Il place l’action dans un théâtre complètement vide, devant une espèce de “barricade” qui figure une sorte de compression des objets de la vie deux frères. Les comédiens ne quittent jamais la scène et ils occupent diverses positions sur la barricade au cours de la pièce. Tout cela est lourd et sombre, souvent à la limite du prétentieux… et nullement aidé par le fait que les chansons passeraient presque inaperçues tellement Doyle semble souhaiter les intégrer à l’action, au point que les comédiens, par moments, chantent à peine.

Même la distribution semble en retrait. Si les deux rôles principaux sont confiés à des comédiens très solides, les rôles secondaires, en revanche, se révèlent souvent incapables de gérer les complexités techniques de l’écriture de Sondheim. On a l’impression que la seule priorité de l’équipe créative a été de se concentrer sur l’histoire en reléguant la musique au second plan… alors même que l’histoire seule ne parvient nullement à soutenir l’attention.


“Madama Butterfly”

Metropolitan Opera, New York • 8.11.08 à 20h30
Giacomo Puccini (1904). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après une pièce de David Belasco inspirée par une nouvelle de John Luther Long.

Direction musicale : Patrick Summers. Mise en scène : Anthony Minghella. Avec Patricia Racette (Cio-Cio-San), Roberto Aronica (Pinkerton), Dwayne Croft (Sharpless), Maria Zifchak (Suzuki)…

L’occasion s’est enfin présentée de voir cette mise en scène de feu Anthony Minghella (The English Patient, The Talented Mr. Ripley) qui a ouvert en fanfare la saison du Met il y a deux ans pour marquer le début du règne du nouveau Directeur général, Peter Gelb.

C’est une mise en scène d’une grande beauté, utilisant de magnifiques couleurs chatoyantes et de grandes quantités de lumière noire et s’inspirant avec bonheur de certaines conventions théâtrales japonaises, comme les marionnettes du théâtre Bunraku ou encore les auxiliaires “invisibles” revêtus de noir, les kurogo du théâtre Kabuki, qui manipulent les accessoires et les décors (rien que les amateurs de comédie musicale ne connaissent déjà grâce au génial Pacific Overtures de Stephen Sondheim).

Il faut reconnaître que le spectacle est maintes fois saisissant, notamment lors de la scène du jardin à la fin du premier acte, dont la magie visuelle est irrésistible, mais aussi grâce à l’élaboration d’une image finale assez inoubliable, que l’on sent un peu venir, mais dont la force est incontestable.

Le bonheur n’est pas que visuel, car l’interprétation musicale, sous la baguette inspirée de Patrick Summers, conduit fréquemment à des sommets de plaisir. La musique se déroule avec opulence comme un long fil soyeux et coloré, parfaitement en phase avec l’univers visuel du metteur en scène anglais.

Patricia Racette est une Butterfly totalement convaincante : la voix, riche et crémeuse, est aussi à l’aise dans l’enthousiasme débridé du début que dans la gravité douloureuse de la fin. Elle est bien entourée, notamment par le Sharpless somptueux de Dwayne Croft. On est un peu plus partagé sur le Pinkerton de Roberto Aronica, qui semble chanter sans effort aucun, mais qui se fait peur plusieurs fois dans l’aigu.

Pendant le premier acte, on voit les mains du souffleur sortir très nettement de sa boîte pour diriger les chœurs. La vue de deux paires de mains en train de diriger simultanément est un peu troublante.

Les trois tombers de rideau sont gâchés par des applaudissements qui démarrent avant la fin de la musique. Manifestement, le public est un peu différent du public habituel du Met. Je ne serais pas surpris que cette production soit devenue aussi une destination touristique.


“Doctor Atomic”

Metropolitan Opera, New York • 8.11.08 à 13h
John Adams (2005). Livret : Peter Sellars.

Direction musicale : Alan Gilbert. Mise en scène : Penny Woolcock. Avec Gerald Finley (J. Robert Oppenheimer), Sasha Cooke (Kitty Oppenheimer), Meredith Arwady (Pasqualita), Richard Paul Fink (Edward Teller), Thomas Glenn (Robert Wilson), Eric Owens (General Leslie Groves), Earle Patriarco (Frank Hubbard), Roger Honeywell (Captain James Nolan).

Cet opéra de John Adams était à l’origine une commande de l’Opéra de San Francisco. Il s’intéresse aux jours, puis aux minutes, qui ont précédé l’essai de la première bombe atomique, surnommée “le gadget” par ses inventeurs, dans le désert du Nouveau Mexique en juillet 1945.

Le premier acte est absolument époustouflant : après une première scène illustrant les doutes et les tensions au sein de l’équipe militaro-scientifique chargée de l’expérience — soutenue par une musique rythmique et angoissée, comme une page de Bernard Herrmann —, la pièce se pare tout à coup d’un souffle lyrique d’une infinie poésie, tandis qu’Oppenheimer et sa femme convoquent Baudelaire pour les aider à méditer sur la vie, l’amour et la mort : ce passage médian pourrait être un envoûtant cycle de lieder. Puis l’angoisse initiale revient au pas de course dans un finale somptuosissime que j’ai déjà évoqué ici, tandis qu’Oppenheimer récite le sonnet de John Donne qui l’a inspiré pour choisir le nom du site de l’expérience, Trinity.

Le deuxième acte est un peu plus poussif, mais en partie parce qu’il semble vouloir rendre compte de cette indescriptible élasticité du temps dont nous avons tous fait l’expérience dans les heures qui précèdent un événement majeur. Il s’ouvre sur deux superbes solos, l’un confié à la femme d’Oppenheimer, Kitty, l’autre, à la gouvernante indienne, Pasqualita, qui chante une magnifique berceuse au bébé du couple. Après une séquence médiane un peu longuette qui évoque le Mahâbhârata, cette légende hindoue qui a inspiré un célèbre film à Peter Brook, la scène finale est celle du compte à rebours qui précède l’explosion. La partition parvient à bien faire monter la tension jusqu’à la dernière seconde, mais on ne se trouve pas à la fin de l’opéra dans le même état nerveux qu’à la fin du premier acte.

Ce n’est ni la faute de la direction musicale impeccable d’Alan Gilbert, le futur directeur musical du New York Philharmonic, ni celle de l’excellente distribution — Gerald Finley, en particulier, est absolument magistral et semble avoir trouvé en Oppenheimer le rôle de sa vie.

C’est peut-être plus du côté de la mise en scène qu’il faut chercher le relatif échec du dénouement final. Le visuel est pourtant plutôt réussi. Le décor figure des cases qui rappellent le tableau de Mendeleev projeté sur le rideau de scène : tantôt ce sont des chanteurs qui y prennent place, tantôt elles sont recouvertes par des stores qui font office d’écran. Les éclairages sont aussi particulièrement réussis (quoique probablement retouchés à cette représentations compte tenu de la retransmission vidéo). Mais on se trouve un peu frustré de ne pas voir tous ces éléments contribuer de manière plus nette à la courbe dramatique du livret. C’est sans doute ce qui explique le relatif échec de la fin de la pièce.

Triste semaine : on apprend coup sur coup le décès d’Yma Sumac et la démission de Gerard Mortier de son poste à la tête du New York City Opera.