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Posts from October 2008

“Prodaná nevěsta”

Palais Garnier, Paris • 28.10.08 à 19h30
La Fiancée vendue (1866/1870). Musique : Bedřich Smetana. Livret : Karel Sabina.

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris, Jiři Bělohlávek. Mise en scène : Gilbert Deflo. Avec Christiane Oelze (Mařenka), Ales Briscein (Jeník), Christoph Homberger (Vašek), Franz Hawlata (Kecal), Oleg Bryjak (Krušina), Pippa Longworth (Ludmila), Štefan Kocán (Mícha), Helene Schneiderman (Háta), Heinz Zednik (Le chef du cirque), Amanda Squitieri (Esmeralda), Ugo Rabec (L’Indien)…

On est heureux d’avoir l’occasion d’entendre cet “opéra comique” trop peu entendu de Smetana, une partition pleine d’esprit qui m’a semblé regarder plus nettement du côté de Mozart que de celui de ce terroir tchèque dont Smetana est l’un des héraults. Il y a de très belles pages orchestrales, notamment l’ouverture et les ballets (un dans chaque acte) et de jolis airs, comme l'émouvant quinquette du dernier acte.

L’exécution, malheureusement, m’a un peu laissé sur ma faim. Bělohlávek ne me convainc décidément pas (un constat que je fais régulièrement) : même s’il donne du rythme à la partition, il a tendance à en aplatir le relief et, surtout, il laisse régulièrement s’installer des décalages scène/fosse, voire fosse/fosse, qui agacent. Quant à la mise en scène, il semble charitable de ne pas l’évoquer tellement elle est indigente (sauf lorsque Deflo consent occasionnellement à faire de la direction d’acteurs pendant cinq minutes, comme dans le grand duo entre Kecal et Jeník à la fin du deuxième acte… où l’on découvre qu’il a l’air de savoir ce que “mise en scène” signifie). Cela étant, à côté de la chorégraphie de Micha van Hoecke, le travail de Deflo pourrait passer pour un chef d’œuvre impérissable.

Quant aux chanteurs, à l’exception de Franz Hawlata, qui fait montre d’un charisme réjouissant, ils ont en commun de briller plus par leur bonne volonté que par leur talent. Mais cela fonctionne globalement plutôt bien, et l’on s’attache finalement pas mal aux deux jeunes tourtereaux, la Mařenka de Christiane Oelze, qui est pleine de qualités, et le Jeník d’Ales Briscein. Quant au Chœur, comme souvent, il est remarquable… même si on aimerait que la mise en scène le traite un peu mieux.

Une dame à ma droite fait un malaise pendant le deuxième acte, ce qui me donne l’occasion de sortir de la torpeur dans laquelle me plongeait la représentation jusque là pour aller chercher les secours. Du coup, je vois la fin de la première partie debout au fond du parterre et j’en profite beaucoup plus…


“The Last Five Years”

Theatre Royal Haymarket, Londres • 26.10.08 à 19h30
Musique et lyrics : Jason Robert Brown.

Mise en scène : Fiona Laird et Amelia Sears. Avec Julie Atherton (Cathy) et Paul Spicer (Jamie).

J’avais décrit cette œuvre récente (2002) lorsque j’avais vu la production de la Menier Chocolate Factory il y a un peu plus de deux ans : c’est l’histoire d’un couple depuis le début de leur amour jusqu’à leur séparation, cinq ans plus tard. Mais, petite astuce, si l’homme — Jamie — vit l’histoire dans l’ordre chronologique, la femme, elle — Cathy —, la vit en commençant par la fin.

C’est une version concert qui est proposée dans le cadre de la série “Notes From New York”, pour trois représentations seulement (dans le décor de la pièce The Girl With a Pearl Earring). Et j’ai ressenti exactement ce que je décrivais la première fois : si la première moitié de la pièce est poignante et généralement très bien écrite, on accroche beaucoup moins à la suite.

Le petit orchestre placé sous la direction de Torquil Munro est un régal à entendre et les deux comédiens — quoiqu’un peu jeunes — s’en sortent honorablement. Mais cela ne suffit pas à soutenir l’attention pendant 90 minutes.


“Ivanov”

Wyndham’s Theatre, Londres • 26.10.08 à 15h
Anton Tchekhov (1887), nouvelle adaptation de Tom Stoppard.

Mise en scène : Michael Grandage. Avec Kenneth Branagh (Ivanov), Gina McKee (Anna Petrovna), Malcolm Sinclair (Shabelsky), Kevin R. McNally (Lebedev), Sylvestra Le Touzel (Zinaida), Andrea Riseborough (Sasha), Tom Hiddleston (Lvov), Lucy Briers (Babakina), James Tucker (Kosykh), Lorcan Cranitch (Borkin)…

Quel plaisir immense de voir du théâtre aussi excellement monté !

Tchekhov avait 27 ans lorsque Ivanov a été créé, et il est généralement admis que la pièce est inférieure aux chefs d’œuvre bien plus connus que sont La Mouette, La Cerisaie ou Oncle Vania. C’est pourtant un texte solide sur le plan dramatique, dont chacun des quatre actes s’achève sur une sorte de coup de théâtre, qui oscille en permanence entre la comédie et le drame et dont les personnages sont d’une savoureuse épaisseur.

La nouvelle adaptation de Tom Stoppard est particulièrement réussie : elle n’hésite pas à donner des poids équivalents aux deux visages du texte, la comédie de mœurs rondement menée et le drame d’un homme solitaire torturé par une âme en détresse, tel un Hamlet moderne. Entre les mains expertes de Michael Grandage (aidé magistralement par le décor de Christopher Oram, les lumières de Paule Constable ou encore la musique d’Adam Cork), le texte de Tchekhov devient un feu d’artifices, à l’exact opposé de la vision que l’on peut parfois se faire de l’auteur russe.

Et quelle distribution éblouissante ! Il y a bien sûr le toujours excellent Kenneth Branagh… mais il est merveilleusement entouré par une distribution magnifique, dans laquelle on remarque particulièrement le Borkin survolté de Lorcan Cranitch ou encore le délicieux oncle dégénéré joué avec un instinct remarquable par Malcolm Sinclair. Électrisant !


“Иоланта”

Royal Festival Hall, Londres • 25.10.08 à 19h30
Iolanta (Yolande, 1892). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret de Modest Illitch Tchaïkovski, son frère.

London Philharmonic Orchestra et Chœur de Chambre du Conservatoire de Moscou, Vladimir Jurowski. Avec Tatiana Monogarova (Iolanta), Sergei Aleksashkin (le Roi René), Yevgeny Shapovalov (Vaudémont), Rodion Pogossov (Robert), Vyacheslav Pochapsky (Ibn-Hakia), Peter Gijsbertsen (Alméric), Maxim Mikhailov (Bertrand), Alexandra Durseneva (Martha), Ekaterina Lekhina (Brigitta), Julie Pasturaud (Laura).

Les Londoniens sont de petits veinards : Vladimir Jurowski leur a concocté un passionnant festival Tchaïkovski, qui s’étend sur deux semaines, et qui met à contribution le London Philharmonic Orchestra, l’Orchestra of the Age of Enlightenment (eh oui), ainsi que de nombreux artistes russes.

Parmi les incontournables de ce festival, une représentation en version concert du dernier opéra de Tchaïkovski, Iolanta, un “drame lyrique” en un acte initialement conçu pour être joué en association avec le ballet Casse-Noisettes… et qui, peut-être à cause de son format (90 minutes), n’est pas beaucoup représenté.

C’est pourtant une partition très intéressante, peut-être un peu moins über-romantique qu’Eugène Onéguine ou La Dame de pique, mais dont le style colle vraiment très bien au côté féerique de l’histoire : une princesse aveugle, gardée dans l’ignorance de sa condition, qui retrouve la vue par l’opération de la volonté et de l’amour.

On y trouve de fort jolies mélodies, notamment l’air assez connu de Robert. Cerise sur le gâteau, il y a deux barytons et une basse parmi les rôles principaux. J’ai été particulièrement emballé par le rôle du Roi René, chanté superbement par Sergei Aleksashkin, qui m’avait déjà donné la chair de poule dans le rôle de Gremin au Metropolitan Opera.

Le London Philharmonic joue magnifiquement sous la baguette de Jurowski. Tous les chanteurs sont russes. La magie opère.


“French & Saunders – Still Alive!”

Theatre Royal Drury Lane, Londres • 25.10.08 à 15h

Le duo comique constitué par Jennifer Saunders et Dawn French est connu en Angleterre pour la série d'émissions télévisées à sketches diffusée par la BBC entre 1987 et 2004 environ. C'est d'ailleurs un de ces sketches qui a donné naissance à la série Absolutely Fabulous, dont Saunders partageait la vedette avec Joanna Lumley. Dawn French, pour sa part, a également connu la célébrité en solo avec la série The Vicar of Dibley, diffusée approximativement aux mêmes dates. (French a aussi fait une apparition sur la scène de Covent Garden.)

Ce spectacle, présenté comme une tournée d'adieux, reprend le principe des sketches satiriques qui ont fait le succès de la série télévisée. On ne peut malheureusement pas dire que l'inspiration soit vraiment au rendez-vous… et ce sont finalement les quelques sketches classiques projetés sur un écran de cinéma qui fonctionnent le mieux — ce qui, pour un spectacle de théâtre, est un peu le comble… On n'en a pas vraiment pour son argent…


Concert Orchestre de Paris / Eschenbach / Goerne à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 22.10.08 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach

Schumann :
La Fiancée de Messine, ouverture
– Konzertstück pour quatre cors et orchestre en fa majeur
Mahler : Das Knaben Wunderhorn (Matthias Goerne, baryton)

La première partie n’a pas, c’est le moins qu’on puisse dire, beaucoup retenu mon attention. Schumann est un compositeur avec lequel je n’ai pas beaucoup d’affinités… et cette curieuse pièce pour quatre cors, en particulier, m’est un peu passée au-dessus de la tête.

C’est une autre paire de manches avec un Das Knaben Wunderhorn magnifiquement interprété par un Matthias Goerne dont le talent semble à peu près aussi grand que sa modestie. Il se laisse porter par la musique et par le texte avec une grande intelligence… sans compter une voix qui, à défaut d’être très colorée, est capable de belles inflexions vraiment très expressives. Eschenbach et l’orchestre semblaient en parfaite résonance avec le baryton, ce qui a contribué à rendre l’expérience particulièrement plaisante. Le public a d’ailleurs réservé une ovation marquée à Goerne.


Concert Orchestre Philharmonique du Luxembourg / Krivine / Ciccolini

Salle Pleyel, Paris • 20.10.08 à 20h
Orchestre Philharmonique du Luxembourg, Emmanuel Krivine

Liszt : Nuages gris et Unstern (orchestration Heinz Holliger)
Saint-Saëns : concerto pour piano n°5 “Égyptien” (Aldo Ciccolini, piano)
Ravel : Une Barque sur l’océan
Debussy : Images

Je suis rarement emballé par les adaptations pour orchestre de pièces pour piano… et cela s’est vérifié une fois de plus, même pour Une Barque sur l’océan, pourtant orchestré par Ravel lui-même… et Dieu sait que Ravel est un orchestrateur hors pair.

Ciccolini est étonnant : à 83 ans, il se déplace avec une certaine difficulté et on a l’impression que les muscles de son visage sont morts… mais, lorsque ses mains touchent le clavier, force est de reconnaître que le jeu est d’une virtuosité, d’une clarté… et, surtout, d’une élégance admirables. Pas d’effet ; la musique, rien que la musique. Comme si Ciccolini avait réussi à canaliser toute son énergie vitale au service de son jeu. Bien sûr, c’est du Saint-Saëns, un compositeur que j’aimais beaucoup autrefois mais avec lequel j’ai des problèmes depuis qu’un blogueur émérite m’a fait remarquer à quel point son écriture manque d’épaisseur harmonique. Et c’est vrai qu’à part la mélodie et quelques basses simples, il n’y a pas grand’ chose à écouter. J’étais plus heureux dans mon ignorance béate.

L’orchestre s’illustre en beauté dans une exécution fluide et colorée des Images de Debussy. C’est surtout “Iberia”, avec ses vraies-fausses espagnolades, qui séduit. La direction de Krivine est assez convaincante : quoique précise, elle sait aussi donner ce qu’il faut de liberté à l’orchestre pour ne pas trop contraindre l’allure. J’ai beaucoup fréquenté Krivine à Lyon dans ma jeunesse et il était tellement caractériel que le côté sombre de son personnage éclipsait largement ses qualités musicales. À en juger par ce concert, il est aujourd’hui un chef équilibré et assez visionnaire, qui semble avoir trouvé une belle complicité avec cet Orchestre Philharmonique du Luxembourg, dont il est le directeur musical.


“La Mégère apprivoisée”

Comédie-Française (Salle Richelieu), Paris • 19.10.08 à 20h30
The Taming of the Shrew (William Shakespeare, circa 1594), traduction François-Victor Hugo.

Mise en scène : Oskaras Koršunovas. Avec Loïc Corbery (Petruchio), Françoise Gillard (Catharina), Jérôme Pouly (Grumio) Adrien Gamba-Gontard (Lucentio), Christian Gonon (Gremio), Nicolas Lormeau (Hortensio), Pierre Louis-Calixte (Tranio), Julie Sicard (Bianca),  Alain Lenglet (Baptista Minola)…

J’avoue que je me préparais à être agacé tant les notes de mise en scène et le mot de Muriel Mayette dans le programme m’avaient mis en alerte : “réinventer” un texte “obsolète”, lui donner “un nouveau corps contemporain”… Toutes les alarmes s’étaient déclenchées en même temps.

Le metteur en scène lituanien Oskaras Koršunovas représente la pièce sur des tréteaux de théâtre de rue, au milieu d’un amoncellement de costumes et de chaussures. Les comédiens, habillés en noir, se distancient parfois de leurs personnages ; ils se promènent aussi parfois avec un panneau à double face derrière lequel ils se cachent et sur lequel sont fixés un miroir d’un côté et le “costume” de leur personnage de l’autre. Les comédiens dont les personnages ne sont pas en scène prennent place sur le bord pour accompagner l’action du son de divers instruments de musique.

Plus banal que conceptuellement révolutionnaire, en y réfléchissant bien. Mais ce qui fait la qualité de la pièce, au-delà de cette idée, c’est le rythme et l’énergie spectaculaires qui sont mis au service d’un texte qui reste au centre de toutes les attentions. Il y a bien quelques moments où l’on est un peu agacé par l’accumulation des procédés utilisés, mais jamais le texte n’en souffre.

Et quelle distribution ! Difficile d’imaginer plus de talent sur cette scène… Loïc Corbery a l’air tout jeune, mais son Petruchio est une véritable révélation. Et dire qu’il est bien entouré serait une litote.

L’Anglaise assise à côté de moi me dit qu’elle a vu la pièce plusieurs fois dans son pays, mais jamais aussi bien montée.


“Blanche Neige”

Théâtre National de Chaillot, Paris • 19.10.2008 à 15h
Chorégraphie : Angelin Preljocaj (2008). Musique : Gustav Mahler.

Distributions alternées.

Très intéressante expérience de la part du chorégraphe Angelin Preljocaj : raconter l’histoire de Blanche-Neige en s’appuyant sur des extraits — fort bien choisis — de symphonies de Mahler. La rencontre entre la musique et l’histoire fonctionne fort bien (Blanche Neige se réveille bien sûr sur l’adagietto de la cinquième symphonie) et le spectacle est généralement magnifique. On s’aventure même du côté du Cirque du Soleil avec la scène de présentation des Nains, suspendus aux cintres par des élastiques : l’effet est très réussi.

On note cependant que, si Preljocaj est indiscutablement un chorégraphe génial — certains passages, comme le premier pas de deux entre Blanche-Neige et le Prince, sont beaux à pleurer — ce n’est en revanche pas un raconteur du calibre d’un Matthew Bourne. Pourquoi, par exemple, la lumière ne s’assombrit-elle pas lorsque le Reine entre en scène en furie, comme dans tout conte de fée qui se respecte (une méchante ne voyage jamais sans ses nuages) ? Et pourquoi les danseurs conservent-ils pendant tout le ballet des visages neutres, comme si leurs personnages n’avaient aucun autre moyen d’expression que la danse ? Autant danser masqué, dans ce cas.

Jolie distribution — je ne sais pas laquelle des deux distributions mentionnées dans le programme j’ai vue. Très belle performance en particulier de la Reine (Céline Galli ou Emma Gustafsson). Le Prince est tellement grand et mince qu’il a par moments des airs de pantin désarticulé…

Et pourquoi Blanche-Neige a-t-elle perdu son trait d’union dans le titre du spectacle ??


“The Norman Conquests”

Old Vic, Londres • 18.10.08 à 11h, 15h et 19h30
Une trilogie d’Alan Ayckbourn (1973)

11h : Table Manners
15h : Living Together
19h30 : Round and Round the Garden

Norman Mise en scène : Matthew Warchus. Avec Amelia Bullmore (Ruth), Jessica Hynes (Annie), Stephen Mangan (Norman), Ben Miles (Tom), Paul Ritter (Reg), Amanda Root (Sarah).

C’est une idée géniale qu’a eue l’Old Vic (dont le directeur artistique est Kevin Spacey) de remonter cette excellente trilogie comique d’Alan Ayckbourn. Les trois pièces se déroulent au même moment, un week-end de juillet où les membres d’une famille (et un voisin) se retrouvent dans la maison familiale. Table Manners se déroule dans la salle à manger ; Living Together, dans le salon… et Round And Round the Garden, dans le jardin.  Chacune des pièces peut se voir séparément, mais il est encore plus satisfaisant de voir les trois à la suite car elles s’enrichissent mutuellement et illustrent à quel point les mêmes faits peuvent être interprétés différemment en fonction du point de vue que l’on adopte.

Par exemple, la première scène de Living Together se déroule en même temps que la première scène de Table Manners, mais dans la pièce voisine. Il y a une concordance parfaite entre ce qui se passe dans les deux pièces : lorsqu’un personnage quitte la salle à manger dans Table Manners, il apparaît dans le salon dans Living Together ; les bruits que l’on entend en coulisse pendant Table Manners trouvent leur explication dans Living Together, et vice versa. C’est comme un puzzle qui se révélerait dans le désordre, mais en construisant au passage trois sous-ensembles autosuffisants. Chaque pièce apporte des éléments supplémentaires qui modifient assez sensiblement la perception que le spectateur a de la situation… jusqu’à l’apogée dramatique à la fin de Round and Round the Garden. Inutile de dire que cela demande une virtuosité absolument époustouflante de la part de l’auteur.

(Alan Ayckbourn a poussé la virtuosité encore plus loin dans ses pièces House et Garden (1999), qui sont conçues pour être jouées simultanément dans deux théâtres voisins. Ce sont les mêmes comédiens qui interprètent les deux pièces en même temps en courant d’une scène à l’autre. Le public, bien sûr, est condamné à ne voir qu’une pièce à la fois. Là aussi, chaque pièce se suffit à elle-même.)

On ne sait qu’admirer le plus : cette maîtrise technique architecturale, la qualité de l’écriture comique (je n’avais pas autant pleuré de rire depuis des années)… ou encore le fait que ce qui est en apparence une comédie, voire une farce, dissimule une situation psychologiquement complexe et, en bout de course, assez touchante.

Le vénérable Old Vic a été pour l’occasion transformé en ce l’on appelle en anglais un “theatre in the round”, c’est-à-dire une scène entourée de gradins de tous les côtés. Pour cela, une scène ronde a été placée là où se trouvent normalement les premières rangées de l’orchestre et des sièges ont été placés autour, y compris dans la cage de scène, sur deux niveaux. Le résultat est assez spectaculaire et rappelle la configuration utilisée à Lisbonne pour mettre en scène Die Walküre au São Carlos.

La mise en scène de Matthew Warchus (qui s’était déjà illustré avec l’excellent Boeing Boeing) est un bonheur tant son sens du timing est idéal. Il a choisi six comédiens extraordinaires, d’une énergie incroyable, qui exploitent avec bonheur chaque recoin du texte. Pas un signe de faiblissement, pas un bégaiement en plus de six heures de représentation. Chapeau !


Obsession

16.10.08

Depuis quelques jours, j’écoute en boucle cet extrait de l’opéra Doctor Atomic de John Adams, que je dois voir prochainement à New York. L’action se situe dans les jours qui précèdent le test de la première bombe atomique, conçue par Robert Oppenheimer, que l’on voit ici à la fin de l’acte 1. L’aria “Batter My Heart” utilise un sonnet de John Donne (1572-1631), dont le texte peut être trouvé par exemple ici. La combinaison de la partition, du texte et de l’interprétation incandescente de Gerald Finley me donne la chair de poule.



Concert Orchestre de Paris / P. Järvi à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 15.10.08 à 20h
Orchestre de Paris, Paavo Järvi.

Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune
Prokofiev : concerto pour violon n°2 (Roland Daugareil, violon)
Bartók : Concerto pour orchestre

Je dois avouer que le positionnement de ce concert juste après celui du LSO n’est pas flatteur pour l’Orchestre de Paris, non dans le domaine technique, mais au regard de sa capacité à prendre possession d’une salle — pourtant son lieu de représentation habituel — sur le plan sonore. Et je ne pense pas qu’il s’agisse simplement d’une question de volume sonore. (L’acoustique de Pleyel me semble d’ailleurs assez proche de celle du Barbican, ce qui pourrait expliquer que le LSO s’y accoutume facilement.)

P. Järvi anticipe sa nomination à la tête de l’orchestre en dirigeant un concert sur le thème intéressant des “imprévus certains”. Comme d’habitude, la direction est impeccable et s’attache à faire ressortir la richesse des couleurs orchestrales dans un ensemble qui reste parfaitement clair et lisible.

Le Prélude à l’après-midi d’un faune ouvre le concert sur une note poétique d’un onirisme infini. L’exécution enchante tant l’orchestre est dans son élément dans cette atmosphère et dans ces longues lignes mélodiques fluides qui empruntent des chemins sinueux. Järvi semble laisser la musique “se produire”, sans rien provoquer. Malheureusement, l’amicale des tousseurs en folie se déchaîne une fois de plus pour saboter l’ambiance.

Je n’ai pas été emballé par le concerto pour violon, malgré les vaillants efforts de Roland Daugareil, l’un des deux violons solos de l’Orchestre de Paris. L’exécution manquait singulièrement de relief, d’aspérités. Même si le premier mouvement en a été écrit à Paris, je ne pense pas que l’œuvre survive à une exécution à ce point en demi-teinte. (Il faut reconnaître qu’après les étincelles provoquées la veille par Gergiev et Kavakos dans le premier concerto du même Prokofiev, le contraste est un peu difficile à accepter.) Le bis de Daugareil, en revanche, est superbe.

On termine avec une agréable interprétation du sublime Concerto pour orchestre dans lequel Järvi met surtout l’accent sur la poésie intrinsèque de la partition et sur la richesse de la palette de couleurs. Je remarque pour la première fois à quel point le discours musical est proche du jazz dans certains passages. Les solistes s’illustrent de fort belle manière.


Concert LSO / Gergiev à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 14.10.08 à 20h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Prokofiev :
– symphonie n°2
– concerto pour violon n°1 (Leonidas Kavakos, violon)
– symphonie n°7

Après les concerts consacrés à Rachmaninov vus à Londres il y a quelques semaines (ici et ), voici que le LSO poursuit son panorama des compositeurs russes avec deux concerts consacrés à Prokofiev. J’ai malheureusement manqué le premier alors que j’avais un billet — un grand regret puisque la délicieuse symphonie “classique” figurait au programme.

Ce deuxième concert Prokofiev propose un programme particulièrement intéressant. En effet, si la deuxième symphonie — notamment son premier mouvement bouillonnant — s’inscrit en rupture assez forte par rapport à la première et annonce les années de maturité, la septième et dernière symphonie, quant à elle, contrainte par les critères esthétiques soviétiques, représente d’une certaine façon un retour aux sources… même si le relatif classicisme de la forme laisse transparaître la maturité d’un compositeur dont la vie a été chargée.

Ébouriffante prestation du LSO, qui s’épanouit de façon remarquable sous la direction de Gergiev. L’orchestre brille autant par les prestations individuelles de ses magnifiques solites que lorsqu’il s’engage comme un seul homme dans des tutti monumentaux qui font vibrer les murs de la Salle Pleyel. Quel ensemble ! Quelle force ! Quelle cohésion ! À part les décalages du percussionniste vers la fin de la septième symphonie, on est presque surpris que la battue pour le moins vague de Gergiev parvienne à créer un tel ensemble.

Gergiev accentue les contrastes et multiplie les effets, comme cette façon saisissante de terminer certains mouvements dans un ensemble absolument parfait sur une note brève suivie d’un silence absolu qu’il parvient à maintenir très longtemps (et que même les tousseurs n’osent pas interrompre). Moins bien exécuté, ce serait une atrocité affectée et prétentieuse. Avec de tels exécutants, on est porté vers des sommets infinis de plaisir. Le positionnement des contrebasses à gauche derrière les premiers violons permet d’intéressants effets de stéréo, notamment dans le premier mouvement de la deuxième symphonie, où elles dialoguent avec les cuivres graves, placés à droite.

Le concerto pour violon est aussi un grand moment, avec un Leonidas Kavakos proprement ahurissant. Autant Kavakos ne m’avait pas du tout convaincu dans le concerto de Sibelius à Londres en janvier dernier (déjà avec le LSO), autant sa technique méphistophélique fait des merveilles dans ce concerto. Il donne un bis assez incroyable, dans lequel on a l’impression d’entendre deux instruments : une mandoline dans l’aigu et un violon qui fait une sorte de basse obstinée dans le grave.

Le bis de l’orchestre, un extrait de Roméo et Juliette, laisse le public hors d’haleine et dans un état de béatitude avancée.


Récital Hvorostovsky / Kissin à Pleyel

Salle Pleyel, Paris • 12.10.08 à 20h

Dmitri Hvorostovsky (Дмитрий Хворостовский), baryton
Evgeny Kissin (Евгений Кисин), piano

Mélodies de Tchaïkovski, Medtner et Rachmaninov.

Très intéressant récital du baryton sibérien, dont la voix surpuissante n’exclut ni une grande richesse expressive ni une vraie subtilité interprétative. On est particulièrement frappé par l’implication forte du chanteur, en relative opposition avec l’image un peu détachée et froide que l’on associe volontiers à ses prestations sur les scènes d’opéra.

Programme totalement russe, qui met mes gènes slaves en émoi. Si l’invention mélodique est reine dans les compositions de Tchaïkovski, ce sont pourtant les mélodies de Medtner et de Rachmaninov qui retiennent le plus l’attention tant les parties de piano sont riches et construisent un véritable dialogue avec les parties chantées. Certaines sont même d’une grande virtuosité, ce qui donne l’occasion à l’étonnant Kissin de briller.


Concert ONF / Gullberg Jensen

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 9.10.08 à 20h
Orchestre National de France, Eivind Gullberg Jensen

Grieg : Danses symphoniques sur des motifs norvégiens
Chostakovitch : Concerto pour piano n°1 (“pour piano, trompette et orchestre à cordes”)
Sibelius :
– Suite mignonne pour deux flûtes et cordes
– Symphonie n°1

Alexander Toradzé, piano
Guillaume Jehl, trompette
Andrea Griminelli & Philippe Pierlot, flûte

J’ai sauté sur ce concert pour plusieurs raisons : pour le programme, bien sûr, mais aussi pour le pianiste Alexandre Toradzé, qui m’avait beaucoup impressionné dans un concerto de Prokofiev en 2006, et pour le chef Eivind Gullberg Jensen, également remarqué dans un concert dont je ne trouve plus trace.

Concert magnifique, dont le programme non seulement est passionnant, mais permet aussi de mettre en valeur les excellents solistes de l’Orchestre National.

Les quatre danses symphoniques de Grieg sont un régal, en particulier les deux premières. La deuxième s’ouvre sur thème sublime joué au hautbois (ou au cor anglais, je ne voyais pas) accompagné par les violoncelles et la harpe. C’est beau à pleurer.

Le premier concerto de Chostakovitch permet d’admirer à nouveau les prouesses d’un Toradzé déchaîné, attaquant son piano avec un mélange de force, de virtuosité et de précision qui force le respect. Il amuse d’ailleurs beaucoup Guillaume Jehl, l’excellent premier trompette solo de l’Orchestre, qui lui donne la réplique avec esprit (deux de ses collègues — des cornistes, me semble-t-il — sont venus dans la salle pour assister à sa prestation). Le public aime beaucoup… et on nous bisse le quatrième mouvement. C’est encore mieux que la première fois.

Sept minutes effectivement très “mignonnes” avec la suite pour deux flûtes de Sibelius, dont l’un des des solistes, Philippe Pierlot, est le premier flûte solo de l’Orchestre, puis le concert s’achève sur une très belle interprétation de la première symphonie de Sibelius, qui s’ouvre par un magnifique solo de clarinette. Décidément, nous sommes gâtés.


Le cérémonial du concert classique

6.10.08

Alex Ross, le critique musical du New Yorker et auteur d’un bouquin passionnant sur la musique du 20ème siècle, a récemment été récompensé par l’un des “genius grants” de 500 000 dollars décernés par la MacArthur Foundation. Dans cet article [en anglais], il continue à développer un thème qui lui est cher depuis longtemps (et dont nous avions déjà eu l’occasion de parler en détail ici) : le cérémonial du concert classique.

Retenu par des contraintes professionnelles, je n’ai pas pu assister à la première de Mahler donnée à Pleyel par David Zinman à la tête de l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich. À en juger par l’intégrale en cours d’enregistrement (et par les échos que j’ai eus après le concert), ça méritait pourtant le déplacement.


“Salammbô”

Opéra de Marseille • 5.10.08 à 14h30
Ernest Reyer (1890). Livret de Camille du Locle, d’après Flaubert.

Direction musicale : Lawrence Foster. Mise en espace : Yves Coudray. Avec Kate Aldrich (Salammbô), Murielle Oger-Tomao (Taanach), Gilles Ragon (Mathô), Sébastien Guèze (Schahabarim), Jean-Philippe Lafont (Hamilcar), Wojtek Smilek (Narr’havas), André Heyboer (Spendius), Antoine Garcin (Giscon)…

Dix mois environ avant la première de Пиковая дама à Saint-Pétersbourg, le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles accueille la première de Salammbô d’Ernest Reyer. L’œuvre est très bien accueillie par la critique et par le public, ce qui ne l’empêchera pas de disparaître des affiches françaises à partir de 1943, date de la dernière représentation au Palais Garnier.

Il serait donc particulièrement malvenu de bouder son plaisir au moment où l’Opéra de Marseille propose de manière presque inespérée de redécouvrir cette œuvre si mal documentée à l’occasion du centenaire de la mort du compositeur (surtout connu pour son Sigurd).

C’est pour moi, malheureusement, un rendez-vous manqué. C’est sans doute en bonne partie de mon fait. Relégué à une place du fond de l’orchestre, j’ai eu du mal à m’intéresser à ce qui se passait sur scène, même si je dois donner un coup de chapeau à l’Opéra de Marseille, qui a installé un deuxième écran de surtitrage sous le premier balcon, de manière à ce que les spectateurs des derniers rangs d’orchestre puissent suivre l’action.

La prétendue “mise en espace” prête à sourire, tant on est proche en réalité de la version concert : chanteurs en tenue de soirée, décor archi-minimaliste, aucun accessoire, chœur statique — pour ne pas dire figé.

Lawrence Foster mérite de grands éloges pour sa direction musicale pleine de couleurs et de contrastes. On reste cependant un peu circonspect devant une musique qui semble s’éparpiller et dont ne se dégage aucune personnalité très nette. On sent pourtant chez Reyer un souci de ne pas se laisser plomber par les conventions formelles du grand opéra français… et on lui est reconnaissant de nous éviter les arabesques orientales que le sujet du livret pourrait évoquer. L’influence de Berlioz se fait peut-être bien sentir un peu (ce qui n’est pas bon signe en ce qui me concerne), mais on cherche en vain une voix propre et, surtout, constante.

Les chanteurs méritent également notre gratitude pour avoir consenti à apprendre des rôles qu’ils ont peu de chance de reprendre, mais les rôles principaux sont bougrement exigeants et, à quelques exceptions près, on est un peu frustré par le niveau de la représentation (et je ne parle pas des chœurs). Mention spéciale, malgré tout, pour une Kate Aldrich particulièrement séduisante en Salammbô… et dont le français est compréhensible même sans surtitre.


“Пиковая дама”

Staatsoper, Vienne • 4.10.08 à 19h
La Dame de pique (1890). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret de Modest Illitch Tchaïkovski, son frère, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Seiji Ozawa. Mise en scène : Vera Nemirova. Avec Neil Shicoff (Hermann), Albert Dohmen (le Comte Tomski), Markus Eiche (le Prince Yeletzki), Anja Silja (la Comtesse), Martina Serafin (Lisa), Elisabeth Kulman (Polina)…

Quel bonheur que cette partition ! Le don mélodique infini de Tchaïkovski, combiné à son talent pour créer des atmosphères musicales en clair-obscur, dans lesquelles les violoncelles et les bois sont fréquemment au premier plan, est une source inépuisable de plaisir. Sous la baguette attentive d’Ozawa, la partition se pare en outre d’une légèreté aérienne particulièrement savoureuse.

Si on fatigue un peu devant l’intensité erratique d’un Neil Shicoff qui a la subtilité d’un hippopotame (et la mémoire d’un moineau, à en juger par la quantité d’interventions du souffleur), on est en revanche assez convaincu par le reste de la distribution, qui est riche en belles voix d’hommes, parmi lesquelles se distinguent (on ne se refait pas) les deux très beaux barytons. Mais les femmes ne sont pas en reste, et on doit avouer un faible pour la délicieuse Elisabeth Kulman, qui brille brièvement mais intensément dans le charmant air de Polina vers le début du deuxième acte.

La mise en scène de Vera Nemirova est une insulte à l’intelligence et au bon goût et elle serait de nature à faire sortir de ses gonds tout spectateur normalement constitué s’il n’y avait, heureusement, l’enchantement permanent de la musique de Tchaïkovski pour s’élever vers les sphères sublimes d’un plaisir musical sans borne.