Previous month:
August 2008
Next month:
October 2008

Posts from September 2008

“Wonderful Town”

Shaw Festival, Festival Theatre, Niagara-on-the-Lake (Canada) • 28.9.08 à 14h
Musique : Leonard Bernstein (1953). Livret : Joseph Fields et Jerome Chodorov. Lyrics : Betty Comden et Adolph Green.

Mise en scène : Roger Hodgman. Direction musicale : Paul Sportelli. Avec Lisa Horner (Ruth Sherwood), Chilina Kennedy (Eileen Sherwood), Jay Turvey (Robert Baker), Thom Marriott (Wreck), Jeff Madden (Frank Lippencott), Glynis Ranney (Helen Wade), Neil Barclay (Mr Appopoulous), William Vickers (Officer John Lonigan), Lorne Kennedy (Speedy Valenti), Gabrielle Jones (Mrs. Wade), Thom Allison (Chick Clark)…

Il semble que cette production soit la première canadienne de cette comédie musicale entraînante dotée d’une partition magnifique de Leonard Bernstein. Inspiré par des nouvelles autobiographiques de Ruth McKenney publiées en 1938, Wonderful Town raconte les péripéties de deux sœurs qui débarquent à New York en provenance de Columbus, dans l’Ohio. Ruth est une intellectuelle qui rêve de devenir un auteur reconnu ; Eileen est une jolie fille qui cherche à faire carrière sur scène. Installées dans un appartement minable de Greenwich Village régulièrement secoué par des détonations souterraines causées par le percement du métro, les deux sœurs connaîtront de multiples péripéties avant l’inévitable happy ending final.

La production originale de Wonderful Town à Broadway mettait en vedette la comédienne Rosalind Russell, qui remporta d’ailleurs l’un des cinq Tony Awards décernés à la pièce. Une superbe reprise en 2003, qui avait initialement vu le jour sous la forme d’un “concert” donné dans le cadre de la série des Encores!, parvint presque à égaler le nombre de représentations de la production originale. Je l’ai vue trois fois, tellement j’étais emballé par la partition et par la prestation de sa vedette féminine, Donna Murphy (qui s’est malheureusement distinguée à l’époque par de nombreuses absences).

Il faut une comédienne de choc pour tenir le rôle de Ruth Sherwood et le Shaw Festival a sans aucune doute trouvé la perle rare avec Lisa Horner : elle a un abattage remarquable et brille autant dans les scènes parlées que dans ses chansons, dont le cultissime “One Hundred Easy Ways (To Lose a Man)”, l’une des meilleures chansons comiques du répertoire. Elle est entourée par une troupe extrêmement solide, qui s’attache à valoriser chaque péripétie comique du livret. Le rythme mériterait peut-être d’être légèrement plus soutenu, mais ce n’est pas un gros reproche.

Évidemment, on aimerait qu’il y ait quelques musiciens de plus dans la fosse. Sauf erreur, ils ne sont que 13, soit beaucoup moins que l’effectif voulu par Bernstein. Sa partition utilise beaucoup les cuivres, et certains passages, notamment l’ouverture, perdent nettement de leur couleur à cause de l’effectif réduit.


“Follies” en concert

Shaw Festival, Festival Theatre, Niagara-on-the-Lake (Canada) • 27.9.08 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1971). Livret : James Goldman.

Mise en scène : Valerie Moore. Direction musicale : Paul Sportelli. Avec Glynis Ranney (Sally), Jay Turvey (Buddy), Melanie Janzen (Phyllis), George Masswohl (Ben), Goldie Semple (Carlotta), Gabrielle Jones (Hattie), Deborah Hay (Solange), Patty Jamieson (Stella), Carol Forte (Heidi), Thom Allison (Roscoe)…

J’ai déjà parlé de Follies ici, ici, ici et . La pièce évoque les retrouvailles, dans les années 1970, d’une troupe qui a participé entre les deux guerres à une série de revues musicales, les Weismann Follies, alors que le théâtre dans lequel ils se produisaient est en passe d’être démoli pour laisser place à un parking. C’est une pièce sur le souvenir et sur la nostalgie des choix que l’on n’a pas faits.

Le Shaw Festival propose d’entendre la partition de Follies lors de quatre représentations données en version concert. L’orchestre de 24 musiciens se trouve sur scène ; les comédiens sont assis avec un pupitre devant eux et se lèvent pour jouer leurs scènes. Le livret utilisé raccourcit considérablement les passages parlés, si bien qu’il reste essentiellement les chansons, ce qui permet de jouer le tout en deux heures environ, sans entracte. Le programme prétend qu’il s’agit du même livret que celui du célèbre “concert de Lincoln Center” de 1985, mais ce n’est pas le cas car le fameux personnage du “présentateur radio” qui avait été ajouté pour l’occasion a ici disparu — ce que personne, je pense, ne regrettera.

La sublime partition de Sondheim est à la fête : l’orchestre est dans une forme olympique et les frissons sont multiples. Le Shaw Festival fonctionne avec des comédiens qui jouent dans plusieurs des pièces présentées : on retrouve donc dans la distribution de ce Follies des comédiens vus juste avant dans A Little Night Music et d’autres qui seront à l’affiche de Wonderful Town demain. Je suis très impressionné que l’on puisse ainsi passer d’un rôle à l’autre en l’espace de quelques heures. La qualité de l’interprétation est excellente… et même des comédiens qui m’ont semblé médiocres chanteurs dans A Little Night Music (où il n’y avait pas de sonorisation) semblent bien plus à l’aise — avec l’aide précieuse, sans doute, de leur micro.

Il y a même quelques prestations de tout premier ordre… notamment Gabrielle Jones qui, dans le rôle de Hattie, chante une version de “Broadway Baby” qui pourrait bien être la meilleure que j’aie jamais entendue. J’ai aussi été conquis par les deux premiers rôles masculins, George Masswohl (Ben) et Jay Turvey (Buddy).

Malgré la configuration de concert, il y a une mise en scène… et elle est rudement efficace, même lorsque, paradoxalement, elle est réduite à faire se lever et s’asseoir les comédiens.

Triomphe mérité de la part de la salle, y compris de ma voisine, qui a chantonné pendant toute la représentation.


“A Little Night Music”

Shaw Festival, Court House Theatre, Niagara-on-the-Lake (Canada) • 27.9.08 à 14h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1973). Livret : Hugh Wheeler.

Mise en scène : Morris Panych. Direction musicale : Paul Sportelli. Avec Goldie Semple (Désirée Armfeldt), George Masswohl (Fredrik Egerman), Donna Belleville (Mme Armfeldt), Robin Evan Willis (Anne Egerman), Patty Jamieson (Charlotte Malcolm), Thom Allison (Carl-Magnus Malcolm), Justin Stadnyk (Enrik Egerman), Michaela Bekenn (Fredrika Armfeldt), Julie Martell (Petra), Mark Uhre (Mr. Lindquist / Frid), Jenny L. Wright (Mrs. Nordstrom), Gabrielle Jones (Mrs. Anderssen), Jeff Madden (Mr. Erlansen), Glynis Ranney (Mrs. Segstrom)…

A Little Night Music est peut-être bien mon œuvre préférée de Stephen Sondheim… et pourtant, le hasard des programmations fait que, sauf erreur, je ne l’ai pas vue depuis le Festival Sondheim organisé par le Kennedy Center de Washington en août 2002. Heureusement, deux occasions se présentent en cet automne 2008 : l’une ici au Shaw Festival (qui mériterait à elle seule le voyage) et une autre très prochainement à la Menier Chocolate Factory de Londres.

A Little Night Music est inspirée du film Sommarnattens leende (Sourires d’une nuit d’été, 1957) d’Ingmar Bergman. C’est une série de rondes amoureuses sur fond de valses envoûtantes et autres rythmes ternaires. Une partition enchanteresse, un livret et des lyrics acérés : tous les ingrédients du plaisir théâtral sont réunis.

Cette production du Shaw Festival est présentée dans le petit Court House Theatre (327 places). La petite scène, carrée, est entourée de sièges sur trois côtés. Pas de cintres, bien entendu : il faut donc se contenter d’éléments de décor sur roulettes. Il n’y a malheureusement de la place que pour cinq musiciens.

J’ai rarement été aussi partagé à propos d’un spectacle. D’un côté, cette production est absolument merveilleuse du point de vue de la mise en scène, qui surmonte avec mastria les difficultés liées à la petite taille de la scène, souligne avec une attention méticuleuse chaque nuance du texte et s’attache à donner du sens comme rarement. Elle est servie par des comédiens qui traitent leur texte, parlé comme chanté, avec des égards admirables. De l’autre côté, malheureusement, l’expérience musicale est frustrante, d’une part à cause de la réduction à cinq instruments (heureusement sans synthétiseur, mais quand même…) et, d’autre part, parce que la plupart des comédiens sont des chanteurs tout juste corrects, ce qui ne permet d’apprécier que très vaguement la somptuosité de la musique de Sondheim.


“The Little Foxes”

Shaw Festival, Royal George Theatre, Niagara-on-the-Lake (Canada) • 26.9.08 à 20h
Lillian Hellman (1939)

Mise en scène : Eda Holmes. Avec Laurie Paton (Regina Giddens), Ric Reid (Benjamin Hubbard), Peter Krantz (Oscar Hubbard), Sharry Flett (Birdie Hubbard), David Jansen (Horace Giddens), Krista Colosimo (Alexandra Giddens), Richard Stewart (Cal), Lisa Codrington (Addie), Gray Powell (Leo Hubbard), Norman Browning (William Marshall).

Intéressante occasion de voir cette célèbre pièce de Lillian Hellman, l’auteur du livret original du Candide de Leonard Bernstein. L’action se déroule en 1900 dans le sud des États-Unis : l’héroïne, Regina, et ses deux frères veulent investir dans une exploitation de coton afin de faire fortune. Leur fascination malsaine pour l’argent et leur absence totale de scrupules va les conduire — Regina en tête — à s’asseoir sur toute considération morale, au prix notamment d’une vie humaine.

Hellman, inutile de le préciser, était très marquée à gauche et la pièce se lit avant tout comme un pamphlet anti-capitaliste. Son tableau des agissements de la famille Hubbard est particulièrement incisif, et il n’est pas sans résonance dans le monde actuel et ses marchés financiers en émoi.

La sage mise en scène de cette production est un peu trop statique pour donner véritablement du rythme au texte de Hellman. La première partie installe pourtant tous les ingrédients d’une explosion dramatique que l’on attend ensuite en vain. Il y aurait pourtant de quoi faire alors que les personnages s’enfoncent dans l’horreur.

Regina est l’un de ces rôles de femme méchante qui permettent normalement à une comédienne de briller ; il a été créé à New York en 1939 par Tallulah Bankhead et à l’écran par Bette Davis (dans le film de 1941 réalisé par William Wyler). La comédienne Laurie Paton, sans être mauvaise, n’a pas tout à fait la même envergure et on ne peut s’empêcher de penser que c’est elle qui empêche un peu la tension de décoller.

Elle est entourée sur scène par une distribution correcte dans laquelle se distingue, comme cela arrive parfois, une comédienne magnifique, la superbe Sharry Flett, qui fait des merveilles dans le rôle de l’innocente alcoolique Birdie Hubbard, que l’un des frères de Regina a épousée uniquement pour mettre la main sur sa fortune.

The Little Foxes a aussi fourni la base d’un très bel opéra de Marc Blitztein, Regina, que je ne désespère pas d’arriver de voir un jour sur scène (il est encore monté de temps en temps aux États-Unis.)


“Equus”

Théâtre Marigny, Paris • 24.9.08 à 20h30
Peter Shaffer (1973), adaptation en français de Pol Quentin.

Equus Mise en scène : Didier Long. Avec Julien Alluguette (Alan Strang), Bruno Wolkowitch (Martin Dysart), Christiane Cohendy (Dora Strang), Delphine Rich (Esther), Didier Flamand (Franck Strang), Astrid Bergès-Frisbey (Jill)…

J’ai déjà évoqué (ici) cette pièce extraordinaire lorsque je l’ai vue à Londres avec Richard Griffiths et Daniel Radcliffe (une production d’ailleurs reprise ces jours-ci à New York avec la même distribution).

Je dois reconnaître que je ne m’attendais pas à un tel choc. Et ça commençait d’ailleurs assez mal, avec un Gilles Wolkowitch qui passe à mon sens complètement à côté de son personnage, déclamant son texte comme de la tragédie grecque alors qu’il est écrit sur le ton de la conversation, haussant régulièrement le ton pour hurler certaines répliques histoire de montrer qu’il vit intensément son texte et les tourments du bon Docteur Dysart, accentuant certaines syllabes de manière totalement artificielle… bref, la subtilité d’un hippopotame. Les producteurs devraient lui payer un aller-retour pour Broadway afin d’apprécier la merveilleuse demi-teinte d’un Richard Griffiths, qui rend son texte dix fois plus efficace en le hurlant dix fois moins.

Bien que le personnage de Dysart soit sur scène d’un bout à l’autre, cette prestation à contre-sens ne suffit pas à couler la pièce. J’étais en train de méditer sur la tendance des productions françaises à se défier du texte de la pièce au lieu de s’y perdre corps et âme lorsque je me suis rendu compte que la pièce était en train de me prendre à la gorge. Et pas seulement parce que le texte de Shaffer (fort bien rendu par Pol Quentin) est d’une inexorable efficacité. Aussi parce que la mise en scène de Didier Long, que je trouvais un peu chargée dans les premières minutes, s’est progressivement révélée dans tout son génie.

J’ai tellement l’habitude de juger les productions parisiennes à l’aune de critères modestes que je me suis trouvé tout à coup sur une autre planète. Didier Long donne corps à la tension dramatique de manière proprement ébouriffante, en jouant tant sur le rythme de l’action que sur des compositions visuelles absolument superbes. Il est particulièrement aidé sur ce point par les lumières de Laurent Béal, les plus belles que j’aie vues à Paris depuis très longtemps. Les deux culminations dramatiques, dont le paroxysme final, sont d’une force irrésistible et illustrent tellement bien, s’il le fallait encore, la force du théâtre vivant.

L’autre rôle “lourd” d’Equus est celui du jeune Alan Strang, tenu ici de manière irréprochable par un Julien Alluguette inspiré et juste. Il parvient à maintenir d’un bout à l’autre de la pièce un niveau d’énergie étonnant, qui donne parfaitement vie à un personnage complexe et fascinant (et qui, lui, peut légitimement hurler de temps à autre). On est un peu moins convaincu par les rôles secondaires qui, pour certains, n’ont même pas la correction d’apprendre leur texte à fond.

Globalement, je pense que cette production française d’Equus surpasse la mise en scène de Thea Sharrock présentée à Londres puis à New York. Pour reprendre une expression qui n’est pas de mon âge mais que j’aime bien : respect.

Equus_broadway Ci-contre le visuel du spectacle de Broadway. Hum… Encore un effet de la mondialisation ?

Derrière moi, une dame souffle à l’oreille de son mari toutes les dix minutes qu’elle ne comprend rien à la pièce. Ce n’est pourtant pas du Pinter. Ce ne peut être le signe, selon moi, que d’une incapacité à écouter vraiment un texte (en l’occurrence relativement clair) de la part d’un public trop habitué aux dialogues de séries télévisées avec leur lexique de 20.000 mots.


Concert LSO/Gergiev au Barbican (2)

Barbican Hall, Londres • 21.9.08 à 15h
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Rachmaninov :
– symphonie n°1
– symphonie n°3

Superbe concert, captivant de bout en bout. L’entente entre l’orchestre et le chef, qui paraissait défaillante la veille, est parfaite. Les pupitres se surpassent pour séduire et enchanter.

Si la symphonie n°3 est une œuvre de maturité, la première est au contraire la création d’un compositeur ayant déjà connu des succès (Aleko, le premier concerto pour piano) et cherchant à faire entendre une voix originale. La première exécution fut calamiteuse à cause de l’incurie de l’orchestre et du chef. Rachmaninov en éprouva tellement de honte qu’il se trouva incapable d’écrire une seule note pendant plusieurs années et qu’il se sentit sans doute ensuite obligé de revenir à un style plus convenu. On n’ose imaginer l’effet qu’une interprétation plus réussie de cette première symphonie aurait eu sur sa fibre créatrice.


Concert LSO/Gergiev au Barbican

Barbican Hall, Londres • 20.9.08 à 19h30
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Rachmaninov :
– concerto pour piano n°3 (Alexei Volodin, piano)
– symphonie n°2

Le LSO ouvre sa saison avec un intéressant Festival Rachmaninov composé de trois concerts programmés en un week-end.

Le concerto ne m’a pas enthousiasmé, contrairement au reste du public, qui a fait un triomphe particulièrement soutenu au soliste et à l’orchestre. Je suis sans doute trop imprégné par le lumineux enregistrement d’Ashkenazy avec le Concertgebouw, que j’écoutais matin, midi et soir à une certaine époque de mon adolescence.

Gergiev a attaqué trop lentement et, comme cette musique semble porter en elle son tempo naturel (sans compter que les difficultés techniques du piano poussent assez logiquement à l’accélération), les mesures suivantes ont été irrégulières, tiraillées par des mouvements en sens contraires. Ce phénomène s’est reproduit plusieurs fois par la suite. Il y a eu également des passages dans lesquels l’orchestre ne laissait pas suffisamment de place au piano, ce qui nuit grandement à la lisibilité de l’œuvre.

Mais c’est le jeu de Volodin qui m’a surtout déçu : il joue dans un bain de pédale saturé et suffocant. Il en résulte une sorte de bouillie qui semble concentrer tout ce que l’on entend parfois reprocher à Rachmaninov. Pas de clarté, pas de subtilité dans l’expression.

Constat nettement plus positif pour la symphonie. Seul reproche : la direction de Gergiev n’est pas suffisamment précise pour éviter de petits décalages récurrents, d’autant plus inévitables que les inflexions du tempo sont nombreuses. Mais, pour le reste, il faut reconnaître que le son du LSO est un enchantement permanent, avec notamment des vents qui savent se faire charmeurs. La texture de la partition, qui reste assez simple pendant toute la symphonie, est admirablement mise en valeur par des solistes magnifiques. Comme souvent avec Gergiev, on sent qu’une attention particulière a été portée aux dernières mesures, ce qui permet au LSO d’achever la représentation sur un éclatant acmé émotionnel.


“Piaf”

Donmar Warehouse, Londres • 20.9.08 à 14h30
Pam Gems (1979)

Piaf Mise en scène : Jamie Lloyd. Avec Elena Roger (Edith Piaf), …

Cette pièce de Pam Gems a initialement été créée par la Royal Shakespeare Company en 1979 avant de connaître les honneurs du West End puis de Broadway. Je ne sais pas si cette reprise du Donmar Warehouse (dont on vient d’apprendre qu’elle allait s’installer elle aussi dans un théâtre du West End) est identique à la version d’origine ou si des adaptations ont été apportées (il me semble avoir lu qu’il y a eu des réécritures). Il s’agit d’une sorte de biographie accélérée d’Edith Piaf (90 minutes sans entracte) depuis sa découverte dans la rue jusqu’à son déclin, qui met particulièrement l’accent sur son goût immodéré pour les hommes.

Du point de vue de l’écriture dramatique, la pièce est assez banale. Elle est sauvée par son rythme effréné — les tableaux s’enchaînent sans transition comme des fenêtres successives ouvertes sur la vie de Piaf — et, surtout, par la prestation intense de la comédienne qui tient le rôle-titre, l’Argentine Elena Roger, déjà remarquée dans Evita et dans Boeing Boeing. Je ne suis pas très sûr que Roger ressemble beaucoup à Piaf. Son accent français n’est de surcroît pas très convaincant et je comprenais à peu près un mot sur trois lorsqu’elle chantait en français… Mais son interprétation est tellement pleine d’énergie qu’elle fait assez vite naître un réel enthousiasme dans le public, conquis.

Paradoxalement, c’est grâce à Roger que j’ai compris pour la première fois un passage de “Non, je ne regrette rien” qui avait toujours été mystérieux pour moi : “C’est payé, balayé, oublié”. Je n’avais jamais réussi à comprendre ce passage en écoutant Piaf le chanter.


Spectacle du New York City Ballet

Opéra Bastille, Paris • 19.9.08 à 19h30
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Fayçal Karoui.

J’ai choisi ce programme parmi les soirées proposées par le New York City Ballet pendant son séjour parisien parce qu’il commence et se termine par de la musique de comédie musicale. L’occasion aussi de revoir Fayçal Karoui, le directeur musical de cette prestigieuse institution new-yorkaise, qui m’avait beaucoup impressionné dans Le Chanteur de Mexico.

Je ne sais pas si c’est un hasard, mais le New York City Ballet se produit à New York dans un théâtre qu’il partage avec le New York City Opera, dont le Directeur Général et Artistique à compter de la rentrée 2009 ne sera autre qu’un certain Gerard Mortier.

Carousel (A Dance). Musique : Richard Rodgers. Chorégraphie : Christopher Wheeldon (2002). Solistes : Benjamin Millepied, Tyler Peck.

La comédie musicale Carousel (1945) est l’un des gros succès du duo Richard Rodgers (musique) et Oscar Hammerstein II (livret et lyrics). Le chorégraphe anglais Christopher Wheeldon (chorégraphe en résidence au New York City Ballet de 2001 à 2008, mais aussi chorégraphe de la comédie musicale Sweet Smell of Success) a imaginé en 2002, pour le centenaire de la naissance de Richard Rodgers, un court ballet utilisant deux des pages musicales les plus célèbres de Carousel : la fameuse “Carousel Waltz” et “If I Loved You”, dans des orchestrations délicieuses de William David Brohn. C’est frais et mignon ; le bouquet final est magnifique… et j’ai été heureux de revoir le danseur français Benjamin Millepied (déjà vu à New York en février dernier).

Tarantella. Musique : Louis Moreau Gottschalk. Chorégraphie : George Balanchine (1964). Solistes : Megan Fairchild, Joaquin de Luz.

Cette chorégraphie de Balanchine, le co-fondateur, du New York City Ballet, s’appuie sur un arrangement de la Grande Tarantelle de Gottschalk signée du génial Hershy Kay (orchestrateur de nombreuses comédies musicales). J’ai toujours aimé la musique de Gottschalk, aux accents étonnamment ravéliens pour un compositeur originaire de Louisiane. La Grande Tarantelle n’est sans doute pas son œuvre la plus remarquable et elle sert ici de support à une balanchinerie assez terne et monotone, un exercice de virtuosité convenu pour un couple de danseurs en costumes bucoliques munis de tambourins qu’ils manipulent au rythme de leurs pirouettes. Quand on pense qu’elle a été créée sept ans après West Side Story, on reste songeur : elle donne plutôt l’impression d’avoir un siècle de plus.

Ce qui est ennuyeux, avec les danseurs américains, c’est que seule semble compter la force physique. Le style des deux solistes est passablement laid. L’absence de grâce et de fluidité nuisent à la perception d’un exercice qui se résume du coup à une séance de gymnastique. J’aimerais beaucoup voir la même chorégraphie exécutée par le Ballet de l’Opéra de Paris (je sais pas/plus si la pièce est à leur répertoire) ; je suis sûr qu’elle en serait transfigurée.

Pendant les saluts, j’entends des “bravo !” exaltés juste derrière moi. Je me retourne : c’est Pierre Bergé.

Barber Violin Concerto. Musique : Samuel Barber (Maxime Tholance, violon). Chorégraphie : Peter Martins (1988). Solistes : Sara Mearns, Ashley Bouder, Charles Askegard, Albert Evans.

Cette pièce est la seule du programme à ne pas avoir de lien évident avec la comédie musicale… et ce fut, de loin, le sommet de la représentation. Le sublime concerto pour violon de Barber fournit au chorégraphe Peter Martins (le “Maître de ballet en chef” du New York City Ballet) la toile de fond à une création magnifique pour deux couples de danseurs, l’un “classique”, l’autre “contemporain”.

Si le premier mouvement est un peu poussif, les deux suivants, consacrés à deux magnifiques pas de deux, pour le couple “contemporain”, d’abord, puis pour le couple “classique”, sont de toute beauté. La richesse du langage chorégraphique de Martins est successivement source d’admiration, d’amusement et d’émotion. Là encore, on se prend à imaginer les sommets qu’atteindrait l’œuvre si elle était interprétée par des danseurs un peu plus grâcieux.

Curieusement, le violoniste Maxime Tholance, qui a donné une interprétation plus que solide du concerto de Barber, ne vient pas saluer. Mon espion du premier rang m’indique qu’il semble y avoir eu une forte tension entre Tholance et Karoui à la fin de l’œuvre. De toute façon, au ballet, on considère la musique comme une nécessité de troisième ordre.

West Side Story Suite. Musique : Leonard Berstein. Lyrics : Stephen Sondheim. Chorégraphie : Jerome Robbins (1957/1995). Solistes : Robert Fairchild (Tony), Andrew Veyette (Riff), Amar Ramasar (Bernardo), Jenifer Ringer (Anita), Faye Arthurs (Maria), Gretchen Smith (Rosalia).

Le programme s’achève par une suite extraite de la comédie musicale West Side Story. L’occasion de retrouver la sublime chorégraphie de Jerome Robbins (que Balanchine eut l’intelligence de faire entrer au New York City Ballet en 1948 afin d’y développer un style nouveau qu’il se savait bien incapable de cultiver).

Il s’agit d’une succession de plusieurs numéros musicaux de West Side Story, essentiellement ceux qui font appel à un effectif de danseurs significatifs : le Prologue, “Something’s Comin”, le “Mambo”, “America”, “Cool”, la scène de la bagarre et le “dream ballet” conduisant à “Somewhere”. Surprise : les chansons sont chantées… la plupart du temps par les danseurs eux-mêmes, sauf Tony (Robert Fairchild), qui est doublé par un chanteur présent sur le côté de la scène.

L’Orchestre de l’Opéra de Paris a un peu de mal à se sentir à l’aise avec la partition de Bernstein, qui relève d’un style qui ne lui est pas très familier. Il y a de très jolis passages, mais aussi des moments de pure panique, notamment dès qu’une syncope pointe le bout de son nez. Le batteur, en tout cas, s’éclate.

Quant à la géniale chorégraphie de Robbins reconstituée avec amour par le New York City Ballet, il n’y a plus personne aujourd’hui pour lui contester son statut de chef d’œuvre. Paradoxalement (compte tenu de ce que j’ai écrit plus haut), il y a des moments où les danseurs donnent peut-être un peu trop dans le “joli”, au détriment de la force primitive que Robbins a voulu mettre en avant pour illustrer l’affrontement entre les deux gangs.

Ça reste malgré cela un fort beau moment de danse, même s’il y a quelque chose de très réducteur à isoler ainsi une chorégraphie conçue avant tout pour accompagner et servir une pièce de théâtre, ses personnages et ses tensions.


“Carmen”

Théâtre National de Chaillot (Salle Jean Vilar), Paris • 17.9.08 à 20h30
Argument, chorégraphie, lumière : Antonio Gadès et Carlos Saura. Musique : Antonio Gadès, Antonio Solera, Ricardo Freire, Georges Bizet, Maestro Penella, José Ortega Heredia.

Avec (solistes) : Stella Arauzo, Adrián Galia, Antonio Hidalgo, Joaquín Mulero.


“Les deux Canards”

Théâtre Antoine, Paris • 16.9.08 à 20h30
Tristan Bernard et Alfred Athis (1913)

Mise en scène : Alain Sachs. Avec Isabelle Nanty, Yvan Le Bolloc’h, Jean-Marie Lecoq, Pierre-Olivier Mornas, Urbain Cancelier, Jean-Pierre Lazzerini, Gérard Chaillou, Michel Lagueyrie, Catherine Chevallier, Jean-Louis Barcelona, Laurent Meda, Cassandre Vittu de Kerraoul.


“Ace”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 13.9.08 à 20h
Musique : Richard Oberacker. Livret et lyrics : Robert Taylor et Richard Oberacker.

Ace Mise en scène : Eric Schaeffer. Direction musicale : David Kreppel. Avec Dalton Harrod (Danny), Jill Paice (Elizabeth), Matthew Scott (Ace), Emily Skinner (Louise), Duke Lafoon (Edward), Christiane Noll (Ruth), Jim Stanek (John Robert), Angelina Kelly (Emily), Florence Lacey (Mrs. Crandall), George Dvorsky (Colonel Whitlow / Chennault)…

Cette nouvelle comédie musicale a été créée il y a à peu près exactement deux ans au Repertory Theatre de Saint Louis (dans le Missouri), en coproduction avec le Cincinnati Playhouse (Ohio). Elle a ensuite été présentée début 2007 à l’Old Globe Theatre de San Diego (en Californie). À l’époque, les créateurs caressaient l’espoir de présenter leur bébé à Broadway. Le consensus des critiques, cependant, fut que la pièce n’était pas encore assez aboutie.

Après quelques mois de réécriture, voici donc que la version revue de Ace est présentée au petit Signature Theatre, que je fréquente assidument en raison de la qualité de ses productions. J’ai décidé ce voyage un peu au dernier moment après avoir consulté le site du théâtre, où sont présentés des dessins des costumes, des maquettes du décor, ainsi que l’une des chansons de la partition… d’autant que les critiques — notamment celle du tout puissant Variety — ont été, cette fois, majoritairement positives.

Je ne regrette pas le voyage. Même s’il y a peut-être encore un peu de travail pour rendre la pièce totalement digne de Broadway, il est très encourageant de voir une création originale à la fois attachante, plutôt bien écrite (il y a au moins une chanson qu’il est impossible de se sortir de la tête), solidement structurée et contenant juste ce qu’il faut de légèreté et d’humour pour équilibrer les passages plus sombres.

Le personnage principal de Ace est un garçon de dix ans, Danny, que les services sociaux éloignent de sa mère psychologiquement perturbée… et qui va découvrir progressivement à travers les lettres et les objets qu’elle lui adresse quelle est l’histoire du père qu’il n’a jamais connu. Cette histoire est liée à celle de l’aviation militaire américaine, qui fournit la toile de fond à l’ensemble.

Le traitement repose sur de nombreux allers-retours dans le temps et combine des scènes intimes avec des passages plus épiques. Comme d’habitude, le metteur en scène Eric Schaeffer parvient à dépasser les limites inhérentes à la petite taille du théâtre : sa mise en scène est fluide et pleine d’invention. Il faut dire qu’il est soutenu par un excellent travail de l’équipe créative : les costumes de Robert Perdziola, le décor de Walt Spangler et les lumières de Ken Billington et Jason Kantrowitz, tout est magnifique.

L’une des forces du Signature Theatre est d’arriver à attirer des comédiens de grand talent. Cette production ne fait pas exception et la distribution est pleine de “noms” de Broadway, notamment Emily Skinner et Christiane Noll. Jill Paice (vue à Broadway dans Curtains et à Londres dans Gone With the Wind) mérite une mention particulière pour sa superbe interprétation d’Elizabeth, la mère de Danny.

J’ai été aussi très impressionné par Dalton Harrod, qui joue le rôle de Danny, alors que je suis généralement assez allergique aux enfants comédiens ; il habite parfaitement son rôle et à aucun moment son interprétation ne sonne faux. Le paradoxe, c’est qu’il y a aussi une jeune comédienne du même âge, Angelina Kelly, dont chaque apparition déclenche l’enthousiasme tellement son instinct comique est juste : c’est une véritable dynamo qui est promise à une brillante carrière si elle décide de poursuivre dans cette voie.

Même s’il reste quelques aspects un peu bancals, la pièce est maintenant à un stade de maturité qui pourrait bien justifier une production à Broadway. La partition, sans être un chef d’œuvre, recèle de très jolies idées musicales et l’écriture des paroles et du livret est au-dessus de la moyenne de ce qu’on l’on peut voir à New York. À suivre, donc…


Concert Staatskapelle de Dresde / Luisi

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 11.9.08 à 20h

Staatskapelle de Dresde, Fabio Luisi :
– Strauss : Don Juan
– Beethoven : concerto pour piano n°3 (Rudolf Buchbinder, piano)
– Brahms : symphonie n°4

Je suis malheureusement arrivé un peu en retard, ce qui m’a condamné à regarder et écouter Don Juan sur le moniteur du hall d’entrée du théâtre. Pour ce que j’en ai entendu (le son n’était pas fort… et il y avait du bruit de fond), j’ai trouvé l’orchestre d’une belle homogénéité mais la conduite un peu trop chichiteuse, avec notamment un ralenti un peu excessif à mon goût dans la section médiane. Il m’a bien semblé aussi (mais je n’en mettrais pas ma main à couper) entendre deux couacs aux cors.

Je dis souvent que j’ai des problèmes avec Beethoven, mais certainement pas avec ce troisième concerto pour piano — en particulier son premier mouvement, qui me transporte sur des sommets. L’interprétation, tant du côté de l’orchestre que de celui du soliste, a brillé par une clarté et une légèreté remarquables. La capacité des sections de cordes à jouer ensemble comme un seul homme est tellement irréprochable que l’on regretterait presque par moments la “texture” qui résulte des microscopiques décalages ou des différences de tenue ou de vibrato. Moment de musique d’une exquise délicatesse, dont on ressort sur un petit nuage. Buchbinder offre en bis un assortiment décoiffant de transcriptions de valses de Strauss qui enchante le public — à juste titre.

La quatrième symphonie de Brahms n’est pas celle qui m’enthousiasme le plus. L’interprétation a néanmoins été tout à fait remarquable. Je ne me sens pas totalement en phase avec les choix stylistiques de Fabio Luisi, que je trouve un peu trop démonstratif par moments. Il possède cependant un réel talent pour faire ressortir des motifs qui pourraient passer inaperçus s’ils restaient noyés dans la masse orchestrale. Son absence de battue lisible est responsable de très légers décalages, notamment dans les syncopes et contretemps du début du dernier mouvement.

Il y a un bis sur les pupitres, mais Luisi ne se décide pas malgré les applaudissements fournis.


“Евгений Онегин”

Palais Garnier, Paris • 10.9.08 à 19h30
Eugène Onéguine (1879). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Alexander Vedernikov. Mise en scène : Dmitri Tcherniakov. Avec Mariusz Kwiecien (Onéguine), Tatiana Monogarova (Tatiana), Andrey Dunaev (Lenski), Anatolij Kotscherga (Gremin), Margarita Mamsirova (Olga)…

Ce qui est bien, avec Eugène Onéguine, c’est que je redécouvre à chaque audition à quelle point cette partition me transporte (une accumulation de mélodies enchanteresses, une orchestration à tomber avec tous ces contre-chants bouleversants), même lorsque la qualité d’ensemble, sans être mauvaise, loin de là, n’atteint pas non plus des sommets stratosphériques. Il faut dire que la version Gergiev/Carsen du Met avec Fleming, Hvorostovsky et Vargas a placé la barre tellement haut que je ne suis pas sûr de jamais revoir une production aussi génératrice de bonheur.

L’avantage d’assister comme ici à une production tirée du répertoire du vénérable Bolchoï, c’est qu’on est servi au chapitre de l’authenticité, avec du russe qui sonne curieusement de manière beaucoup moins exotique que lorsqu’il est prononcé par des étrangers (même si le baryton est polonais). L’inconvénient, c’est qu’on perçoit de temps en temps — en particulier dans la fosse — comme une impression de routine.

Cela étant, les rôles principaux sont de bonne qualité : Mariusz Kwiecien (déjà croisé en Enrico au Met) possède une belle prestance qui en fait un Onéguine particulièrement crédible sur le plan dramatique ; le Lenski d’Andrey Dunaev offre un très joli moment avec son air du duel… et il a la “chance” de s’approprier aussi les couplets de Triquet par un caprice du metteur en scène ; la Tatiana de Tatiana Monogarova est beaucoup plus convaincante qu’à Munich en juillet dernier. Quant à Gremin, il est interprété par un Anatolij Kotscherga envoûtant, mais son mépris pour le solfège — en particulier dans la première moitié de son air — me l’a rendu un peu antipathique.

Reste la mise en scène, qui propose un curieux mélange de classicisme et d’audace. Une longue table sert de point fixe dans le décor… et permet de mettre en valeur de manière très efficace (à défaut d’être subtile) le renversement de situation qui consiste pour Tatiana à éconduire Onéguine dans la dernière scène alors qu’elle a subi le traitement symétrique de sa part au début de l’opéra. Certaines idées originales m’ont plutôt convaincu, comme le fait d’utiliser la polonaise introductive de l’acte 3 pour mettre en scène un Onéguine qui se ridiculise en pensant qu’il va être accueilli les bras ouverts par une haute société qui le remarque à peine et a oublié qui il est… ou encore en rendant Gremin témoin de la scène finale, accréditant l’idée que Tatiana lui est dévouée corps et âme, au point de lui confier sans hésiter son trouble de revoir Onéguine après toutes ces années.

D’autres “audaces” du metteur en scène peuvent surprendre davantage, comme le fait de donner les couplets de Triquet à Lenski (ce qui indique vraisemblablement que Lenski chercherait à se venger de l’attitude d’Onéguine à l’égard d’Olga en prétendant faire la cour à Tatiana) ou encore le traitement très curieux de la scène du duel, qui se déroule à l’intérieur de la maison. Grande incompréhension, également, devant la mise en scène de l’air de Lenski, pendant lequel une figurante prend des airs de demeurée à l’arrière-plan.

Spectacle globalement agréable, donc, avec plusieurs très jolis moments. Diffusion sur Arte prévue courant janvier.


“Tanguera”

Théâtre du Châtelet, Paris • 9.9.08 à 20h
Livret : Diego Romay et Dolores Espeja. Lyrics : Eladia Blazquez.

Mise en scène : Omar Pacheco. Chorégraphie : Mora Godoy. Direction musicale : Gerardo Gardelin/Lisandro Adrover. Avec Gabriela Amalfitani (Giselle), Oscar Martinez Pey (Gaudencio), Esteban Domenichini (Lorenzo), Marianella (La Chanteuse), María Nieves (Madame)…

Le Châtelet ouvre sa saison en accueillant un spectacle argentin qui a, semble-t-il, rencontré un succès certain à Buenos Aires (les affiches étaient en tout cas encore très visibles lors de ma récente visite) et qui démarre une tournée européenne qui le conduira notamment à Londres, où on l’attend de pied ferme à Sadler’s Wells.

Je classe dans la catégorie “comédie musicale” car il y a quelques passages chantés, mais il s’agit pour l’essentiel d’un spectacle de danse sur le destin de Giselle, une immigrante française arrivée à Buenos Aires au début du 20ème siècle et dont un docker, Lorenzo, tombe immédiatement amoureux. Mais voilà, Giselle tombe entre les griffes de la pègre locale…

C’est un spectacle de très grande qualité qui nous est présenté : un bel orchestre avec des bandonéons qui se déchaînent, une jolie mise en scène très fluide qui repose sur des visuels bien travaillés et de superbes effets lumineux… et, surtout, une troupe de danseurs remarquables d’agilité et d’élégance. On regrette seulement que le son ne soit pas spatialisé et que les lumières si bien conçues pour les danseurs ne s’intéressent presque jamais à la pauvre chanteuse.

Les numéros s’enchaînent rapidement, si bien qu’on n’a jamais le temps de s’ennuyer. Si certains passages sont surtout narratifs, d’autres enchaînent les morceaux de bravoure à grande vitesse. Si le langage de la chorégraphe Mora Godoy est surtout inspiré du tango, bien sûr, il est aussi d’une grande originalité expressive et se prête particulièrement bien aux contraintes dramatiques du récit.

Le spectacle dure à peine 90 minutes en comptant les nombreux rappels (tous dansés ; ça change des saluts à la française) : on est presque en manque lorsque la salle se rallume.


Concert Chicago Symphony Orchestra / Haitink

Royal Albert Hall, Londres • 8.9.08 à 19h30

Prom n°71 : Chicago Symphony Orchestra, Bernard Haitink
– Mark-Anthony Turnage : Chicago Remains (création européenne)
– Mahler : symphonie n°6 (avec le Scherzo en deuxième position)

La création de Turnage (né en 1960), une commande du Chicago Symphony où il est compositeur en résidence, évoque la ville de Chicago, son passé industriel, son architecture, sa capacité à se réinventer… C’est assez monotone et peu passionnant.

Je risque vraisemblablement l’excommunication (et la perte d’un ou deux amis) en écrivant ceci, mais je crois bien que cette sixième de Mahler m’a moins touché que celle d’Eschenbach à la tête de l’Orchestre de Paris en janvier 2007. La conduite de Haitink est irréprochable au chapitre de la continuité du discours musical (sauf au début du quatrième mouvement, curieusement fragmenté), mais elle est un peu métronomique et peine à faire émerger de véritables tensions. À sa décharge, j’ai trouvé l’acoustique de l’Albert Hall particulièrement plate par rapport à mes expériences précédentes… mais je pense qu’il y aussi de la part de Haitink un souci de gommer un peu les pointes dynamiques et de ne pas donner l’impression de rechercher l’effet. Le joli son bien rond de l’orchestre (avec des cuivres légèrement moins impeccables que je ne le pensais) ne fait qu’amplifier cette tendance, ce qui fait qu’on attend désespérément d’être pris aux tripes… sans succès.

Pour ceux qui voudraient se faire leur propre opinion, le concert est disponible pendant quelques jours sur le “iPlayer” de la BBC.


“Man on Wire”

Curzon Soho, Londres • 8.9.08 à 16h20
James Marsh (2008)

Le matin du 7 août 1974, la ville de New York se réveille pour découvrir un homme perché sur un fil tendu entre les deux tours du World Trade Center. Cet homme, c’est Philippe Petit, un funambule français qui s’était déjà distingué en organisant des aventures similaires entre les tours de Notre-Dame de Paris et entre celles du Harbor Bridge à Sydney.

Ce film est un documentaire sur la préparation du “coup” du World Trade Center mêlant des interviews des protagonistes (ils sont apparemment encore tous vivants, Petit le premier) et des reconstitutions de scènes de l’époque par des comédiens (ce que l’on appelle vilainement un docudrama). Et c’est l’un des films les plus attachants que j’aie vus.

D’abord parce qu’il est conçu et réalisé comme un bon vieux polar sur la bande mal assortie qui se prépare à braquer une banque. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard : c’est comme cela que les protagonistes eux-mêmes décrivent leurs préparatifs, les heures passées à observer les allées et venues dans l’entrée de l’immeuble, les discussions animées sur la meilleure façon de procéder… Il y a même, dans la plus grande tradition, un “complice de l’intérieur”, un homme installé dans un bureau de l’une des tours et qui va faciliter la tâche à la petite équipe.

Ensuite parce que Philippe Petit est un personnage fascinant. Il faut l’entendre raconter son aventure avec encore, plus de trente ans plus tard, une exaltation débordante et des lumières dans les yeux. Son charisme déborde de l’écran et on n’est pas surpris un seul instant qu’il ait aussi facilement trouvé des “complices” pour l’aider dans la folle aventure consistant à installer un fil à 450 mètres au-dessus du vide.

Enfin, bien sûr, parce que l’idée elle-même de cette promenade dans le ciel est d’une infinie poésie. Comment ne pas succomber au charme de cette aventure ? Il faut voir l’interview de l’un des policiers qui ont cueilli Philippe Petit après son séjour de 45 minutes sur son fil : il est émerveillé comme un enfant par la pure beauté de ce qu’il a vu, qu’il décrit comme “un danseur sur un fil”. Et il faut voir aussi le principal “complice” de Petit être toujours autant submergé par l’émotion plus de trente ans plus tard lorsqu’il évoque le moment où le rêve est devenu réalité sous ses yeux.

Le film se garde d’évoquer le 11-septembre et c’est très bien ainsi. Philippe Petit avait l’air bien fragile, accroché à ces deux tours apparemment inébranlables…


L’exposition Hadrien au British Museum

British Museum, Londres • 8.9.08 à 12h

La spectaculaire “Reading Room” du British Museum abrite jusqu’à fin octobre une exposition consacrée à l’empereur romain Hadrien, dont le règne s’étendit de 117 à 138. Une aubaine pour ceux qui, comme moi, ont été fascinés par la lecture des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.

L’exposition est petite mais son parcours thématique est bien pensé. Il permet d’aborder successivement les principales facettes du personnage : son admiration pour le monde hellénique ; ses efforts pour consolider les frontières de l’Empire, quitte à abandonner des colonies trop instables et à construire (déjà…) des murs pour se protéger des ennemis ; sa passion pour l’architecture, qui le conduira à faire construire le Panthéon ou encore la somptueuse Villa Adriana ; son amour pour le jeune Antinoüs, dont la mort — peut-être par suicide — l’affecte beaucoup et donne naissance à un culte religieux qui concurrence le christianisme au 2ème siècle ; ses efforts pour organiser au mieux sa succession.

La muséographie est généralement excellente. Elle se distingue notamment par de louables efforts de mise en contexte : un rappel sur les différents empires qui se partagent le monde au 2ème siècle ; quelques notions sur l’économie de l’empire romain ; une jolie mise en perspective de l’influence architecturale exercée par le Panthéon (jusques et y compris sur l’architecture de la “Reading Room” du British Museum elle-même) ; des explications sur les techniques utilisées afin de diffuser l’image du souverain dans l’ensemble de l’empire… On apprécie particulièrement les cartels écrits suffisamment gros pour pouvoir être lus sans avoir le nez dessus, ce qui permet de mettre en œuvre une technique de visite très efficace en restant au deuxième rang (seuls les objets présentés à plat posent alors problème).

Beaucoup de statues parmi les objets exposés : elles sont généralement magnifiques, d’autant qu’Hadrien a indiscutablement de la présence. J’ai également été fasciné par la gigantesque maquette de la Villa Adriana. Grâce aux photos projetées sur le mur voisin et aux explications détaillées sur la vocation de chacun des bâtiments, on se surprend à fermer les yeux et à imaginer un instant la vie dans l’entourage de celui qu’on se plaît à imaginer comme un empereur raffiné et amateur de beauté.

J’avais oublié que le Mausolée d’Hadrien n’est autre que le Château Saint-Ange : je ne verrai plus Tosca de la même façon…


“Kicking a Dead Horse”

Almeida Theatre, Londres • 7.9.08 à 18h
Sam Shepard (2007)

Mise en scène : Sam Shepard. Avec Stephen Rea (Hobart Struther).

Cette pièce, écrite pour le Abbey Theatre de Dublin et qui vient juste d’être présentée à New York, est le monologue d’un homme venu chercher dans l’ouest américain dont il est originaire un ressourcement dont il espère qu’il va redonner sens à sa vie. À peine le voyage est-il commencé que son cheval meurt sous lui… obligeant l’homme, qui ne veut pas laisser le cadavre au soleil et aux vautours, à creuser une tombe dans le sol du désert. Avec un clin d’œil plus qu’appuyé au théâtre de l’absurde, le texte de Shepard permet au protagoniste de se livrer à une sorte de récapitulation désordonnée de sa vie (au cours de laquelle il dialogue parfois avec un double imaginaire) et le conduit à un inéluctable dénouement qui n’est une surprise que pour les spectateurs inattentifs.

Il y a sans doute beaucoup de façons de lire le texte de Shepard, l’un des auteurs dramatiques contemporains les plus en vue (connu aussi comme le scénariste de Paris, Texas)… mais on a un peu de mal à accrocher à un texte un peu erratique, qui ne prend pas vraiment aux tripes. On se console avec la belle prestation de Stephen Rea (remarqué notamment dans le film The Crying Game), qui parvient à habiter la scène avec une maestria certaine. Mais on ressort malgré tout de ces 70 minutes de théâtre sans réel enthousiasme et en étouffant un léger baillement.


“Dorian Gray”

Sadler’s Wells, Londres • 7.9.08 à 15h30
Conception, mise en scène et chorégraphie : Matthew Bourne. Musique : Terry Davies. Avec Richard Winsor (Dorian Gray), Michela Meazza (Lady H), Aaron Sillis (Basil Hallward), Christopher Marney (Cyril Vane), Jared Hageman (Doppelgänger), Ashley Bain (Edward Black)…

J’ai une grande admiration pour le talent de Matthew Bourne (dont j’ai vu une bonne partie de la production récente : Nutcracker!, Swan Lake, Cinderella, The Car Man, Edward Scissorhands… sans compter les comédies musicales auxquelles il a collaboré), mais aucune de ses créations ne m’avait autant enthousiasmé que cette libre adaptation du roman d’Oscar Wilde.

Bourne est passé maître dans l’art d’utiliser la danse pour raconter une histoire et cette nouvelle création l’illustre à chaque instant. Le Dorian Gray de ce ballet, qui vit à l’époque contemporaine, n’est pas tout à fait confronté à la même situation que celui du roman : beau gosse devenu célèbre du jour au lendemain parce qu’il a posé pour une campagne publicitaire, il sera conduit à sa perte par la difficulté d’assumer le pouvoir que lui procure cette notoriété entièrement fondée sur l’image. Les deux Dorian Gray ont en revanche en commun leur goût pour une recherche narcissique du plaisir, susceptible de conduire les autres à leur perte sans aucun scrupule de leur part.

Des compositions visuelles d’une force rare, une chorégraphie d’une fascinante intensité physique qui ne fait que souligner l’absence de sentiments sincères dans un monde nourri d’apparences (comme contrastent en permanence le noir et le blanc du décor et des costumes), un rythme qui s’emballe tandis que Dorian Gray court progressivement à sa perte, des touches d’humour savamment distillées pour ménager quelques respirations… tout cela est d’une fascinante virtuosité. Moi qui suis régulièrement agacé par les “tournettes” que les metteurs en scène utilisent sans conviction, j’ai été emballé de voir ce qu’un concepteur inspiré peut en faire.

Bourne, comme toujours, en rajoute lourdement au rayon homo-érotique… mais il faut reconnaître que la scène d’amour torride (et à la fois très “papier glacé”) entre Dorian Gray et le photographe Basil Hallward est absolument électrisante. La musique de Terry Davies y contribue d’ailleurs de manière très forte.

Un spectacle dont on ressort étourdi et fasciné.