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Posts from August 2008

L’exposition Annie Leibovitz à la Mep

Maison européenne de la photographie, Paris • 31.8.08 à 18h30

Annie Leibovitz est sans doute, avec feu Richard Avedon (également à l’affiche à Paris en ce moment), l’une des photographes “people” les plus en vue. Après avoir travaillé pour Rolling Stone, c’est pour Vanity Fair qu’elle exerce désormais ses talents. La photo de John Lennon nu couché contre Yoko Ono (prise quelques heures avant sa mort) ? C’est elle. La photo de Demi Moore enceinte ? C’est encore elle.

L’exposition présentée à la Maison européenne de la photographie (maladroitement logée dans un bel hôtel particulier bien peu approprié) accompagne la sortie d’un captivant ouvrage rétrospectif préparé par l’artiste elle-même et consacré à la période 1990-2005. Elle a été initialement présentée au Brooklyn Museum fin 2006 avant de partir faire le tour du monde.

L’accrochage juxtapose — comme Leibovitz le fait dans son livre — les réalisations professionnelles et des clichés de sa vie personnelle, en particulier des photos de ses parents et de celle qui fut sa compagne avant d’être emportée par un cancer, la romancière et essayiste Susan Sontag. Leibovitz prétend qu’il n’y a pas de réelle frontière entre les images de la sphère privée et les photos de célébrités, mais il est difficile de s’en convaincre en pratique, même si les photos de Sontag ne manquent pas d’exercer une certaine fascination. De surcroît, les clichés familiaux sont présentés dans des petits formats qui ne survivent guère à la proximité des grands portraits sculpturaux (l’expérience est un peu plus convaincante en feuilletant le livre).

On reste également dubitatif devant le choix d’exposer quelques gigantesques clichés de paysages dont on se demande un peu ce qu’ils viennent faire au milieu de tout cela.

Mais il reste ce qui a rendu Leibovitz si célèbre : les sublimes portraits, réalisés dans un curieux et fascinant mélange de spontanéité et de mise en scène, jouant avec virtuosité des contrastes et des couleurs, qui (peut-être plus encore que les portraits d’Avedon) semblent réaliser l’impossible en faisant parler des images fixes. Leibovitz est particulièrement à l’aise dans le monde des artistes — qu’ils soient comédiens, danseurs, peintres, écrivains… — et peut-être légèrement moins convaincante dans le genre plus convenu du portrait d’homme d’état… même si on reste scotché par la douceur qui émane des portraits officiels de la reine Elizabeth réalisés en 2007 (qui ont été indirectement à l’origine d’un violent scandale à la BBC lorsque le montage d’un documentaire consacré à la séance de pose fit penser à tort que la Reine avait quitté les lieux dans une colère noire).

C’est, curieusement, un portrait de Richard Avedon lui-même qui exerce le plus grand magnétisme : il semble littéralement se détacher du mur pour parler au visiteur. Bel hommage de la photographe à celui qui est considéré comme la référence de la photographie de portrait contemporaine.


“The Music Man”

Festival Theatre, Chichester (UK) • 30.8.08 à 19h30
Musique, lyrics et livret : Meredith Willson (1957)

MusicmanMise en scène : Rachel Kavanaugh. Direction musicale : Stephen Ridley. Avec Brian Conley (Harold Hill), Scarlett Strallen (Marian Paroo), Andy Hockley (Marcellus Washburn), Jenny Galloway (Eulalie Shinn),...

La comédie musicale The Music Man fut l'un des grands succès des années 1950 à Broadway. Elle rafla sept Tony Awards en 1958, dont celui de la meilleure comédie musicale et un pour chacun de ses comédiens principaux, Robert Preston et Barbara Cook (même si cette dernière était techniquement considérée comme tenant un second rôle). La production originale tint l'affiche plus de trois ans.

Ce succès peut paraître doublement surprenant. D'une part parce que The Music Man est l'œuvre d'un seul homme, Meredith Willson, qui entreprit d'écrire le livret, la musique et les lyrics d'une œuvre complètement originale (elle ne s'inspire d'aucun roman, d'aucune pièce ni d'aucun film) alors qu'il n'avait pas d'expérience préalable à Broadway. D'autre part parce que 1957/58 est aussi la saison du génial West Side Story, une comédie musicale qui, à plus d'un titre, révolutionna le genre de la comédie musicale.

À y regarder de plus près, The Music Man n'est pas une œuvre aussi traditionnelle que les histoires de la comédie musicale le laissent entendre, emportées qu'elles sont par leur souci d'opposer tradition et modernité. La partition de Meredith Willson est certes composée dans un idiome très traditionnel et américain (inspiré notamment par le style de John Philip Sousa, le "roi de la marche", pour qui Willson joua dans sa jeunesse), mais elle est aussi pleine de surprises rarement vues jusque là sur une scène de Broadway : une "chanson" d'ouverture totalement rythmique et sans ligne musicale, scandée par des représentants de commerce dans un train au rythme des soubresauts de la voiture ; un quatuor vocal a cappella qui interprète des mélodies à quatre voix aux arrangements sophistiqués... ou encore des mélodies apparemment différentes qui, le moment venu, se superposent parfaitement, au service d'un effet dramatique particulièrement réussi.

Pour un coup d'essai, cette première tentative de Meredith Willson à Broadway fut un coup de maître. Il ne réussit d'ailleurs pas à l'égaler par la suite malgré deux autres tentatives (The Unsinkable Molly Brown et Here's Love) nettement moins plébiscitées par le public. Peut-être le secret de ce Music Man tient-il au fait que Willson a puisé dans ses souvenirs d'enfance, une enfance passée dans une ville isolée de l'Iowa, reliée au monde extérieur par la ligne de chemin de fer et le passage des commis voyageurs.

The Music Man, c'est l'histoire d'un homme charmeur, Harold Hill, qui parcourt le Middle West américain pour vendre des instruments de musique et des uniformes en vantant les bienfaits de la création d'un orchestre local. Il a généralement le temps de disparaître au moment où les habitants se rendent compte que les instruments ne font rien si l'on n'apprend pas à en jouer, un domaine dans lequel Hill serait bien incapable de les aider. Seulement cette fois, à River City, Hill rate sa sortie car il est tombé amoureux de la bibliothécaire de la ville, qui est aussi la pianiste locale. Mais il échappe in extremis au goudron et aux plumes lorsque les habitants se rendent compte à quel point son influence a été bénéfique au moral général.

C’est un choix un peu curieux de la part du Festival de Chichester de présenter cette œuvre si américaine mais le résultat est plutôt réussi, même si l’orchestre de douze ou treize musiciens seulement crée quelques frustrations. Je n’avais jamais vu le théâtre complètement rempli : c’est sans doute dû au fait que cette représentation était la dernière… mais aussi aux très bonnes critiques que le spectacle a reçues, à juste titre.

Le succès de toute production de The Music Man repose avant tout sur le comédien choisi pour le rôle principal de Harold Hill. La dernière reprise à Broadway, en 2000, reposait sur le charisme du très sympathique Craig Bierko (qui, malheureusement, semble préférer nettement les charmes de Hollywood à ceux de Broadway). Cette production fait appel à un comédien qui m’avait exaspéré la dernière fois que je l’avais sur scène, dans la comédie musicale Jolson il y une dizaine d’années : Brian Conley. Je dois reconnaître que son tempérament cabotin convient à merveille au rôle et que tout ce qui m’avait énervé à ma première rencontre avec lui contribue plutôt à faire de sa performance un succès.

La distribution secondaire est également très solide, avec notamment une jolie prestation de Scarlett Strallen dans le rôle de Marian la bibliothécaire et, surtout, un irrésistible tour de force comique de la part de la truculente Jenny Galloway dans le rôle d’Eulalie Shinn, la femme du maire de River City et la grande ordonnatrice des divertissements culturels locaux.

Le théâtre en amphithéâtre impose un décor presque fixe, ce qui limite les possibilités de mise en scène… mais conduit aussi à quelques jolies trouvailles, comme celle qui prend les spectateurs par surprise lorsque le “train” de la première scène se met en route pour le numéro a cappella des commis voyageurs.

Encore une jolie réussite du Festival de Chichester. On attend avec impatience le programme de la saison prochaine.


Concert West-Eastern Divan Orchestra / Barenboim

Salle Pleyel, Paris • 25.8.08 à 20h
West-Eastern Divan Orchestra, Daniel Barenboim

Schönberg : Variations pour orchestre, op. 31
Wagner : Die Walküre, acte I (Waltraud Meier, Simon O’Neill, René Pape)

La saison commence un peu plus tôt cette année à Pleyel afin d’accueillir le West-Eastern Divan Orchestra à l’occasion de la dernière étape de sa tournée 2008. Le West-Eastern Divan Orchestra, c’est cette phalange créée par Daniel Barenboim et Edward Said et qui regroupe de jeunes et talentueux musiciens originaires d’un assortiment improbable des pays de ce que l’on appelait autrefois le Levant, puisqu’ils sont israéliens, palestiniens, syriens, égyptiens, libanais et jordaniens.

On ne peut qu’admirer Daniel Barenboim pour la force de son engagement au service d’un idéal de coexistence pacifique au Proche-Orient. On se souvient d’ailleurs d’une belle et vibrante tribune qu’il avait signée dans Le Monde du 5 février dernier. Les jolis propos tenus par Barenboim à l’issue du concert (dans un français irréprochable) ont été chaleureusement acclamés par une salle totalement conquise. Il faut dire que beaucoup de mélomanes parisiens semblent conserver des souvenirs émus de la période à laquelle il se trouvait à la tête de l’Orchestre de Paris.

Autant mon admiration pour Barenboim l’humaniste est sans borne, autant Barenboim le chef d’orchestre ne me convainc que moyennement, comme je l’avais déjà exprimé à l’occasion d’une septième de Mahler pas très enthousiasmante à Berlin.

Les Variations de Schönberg sont interprétées un peu timidement, comme un ensemble de notes isolées jetées au hasard et qui ne se cristallisent jamais en un véritable discours musical.

Quant au premier acte de la Walkyrie, s’il a été l’occasion d’entendre une distribution vocale d’une qualité absolument ébouriffante, il a aussi donné à Barenboim (qui dirigeait de mémoire !) l’occasion de se livrer à de multiples excès stylistiques, de ceux qui contribuent à donner à la musique de Wagner la réputation pompière qu’elle traîne indûment. Dès le prélude, les équilibres sont contestables : les cordes graves qui jouent le thème de la tempête, puis les cuivres qui interprètent celui du tonnerre ne se détachent pas suffisamment dans une masse orchestrale trop compacte et trop chahutée, dominée par des violons en sur-régime. Beaucoup des choix stylistiques qui suivent me paraissent contestables : Barenboim semble rechercher l’effet en exagérant les contrastes, les nuances, les chocs d’une partition qui n’a vraiment pas besoin de cela. L’accélération finale est exagérée, au point que le pauvre ténor n’arrive pas à poser complètement ses “Notung!” et qu’on n’entend pas toutes les notes de la dernière mesure tellement elles sont compactées. Comme dans le Schönberg, le sentiment qui prédomine est celui d’avoir entendu des bribes de discours peu intégrées dans une vision d’ensemble.

On est en revanche sidéré par la maîtrise des chanteurs, notamment d’une Waltraud Meier interprétant les moindres subtilités musicales comme dramatiques d’un rôle qu’elle habite comme rarement un rôle fut habité. (Barenboim, un peu goujat, lui donne des départs, alors qu’il est évident qu’elle pourrait chanter le rôle les yeux fermés et les pieds au mur.) Sans faute, bien sûr, de la part d’un René Pape toujours magnifique… et très jolie prestation de Simon O’Neill, qui réussit à maintenir une jolie dose de subtilité dans un rôle qui peut très vite entraîner dans l’excès.


“La Favorite”

Teatro Municipal, Santiago (Chili) • 22.8.08 à 19h
Gaetano Donizetti (1840). Livret d’Alphonse Royer, Gustave Vaëz et Eugène Scribe.

Orchestre Philharmonique de Santiago, José Luis Domínguez. Mise en scène : Hugo de Ana. Avec Adriana Mastrangelo (Leonor), Mario Zeffiri (Fernand), Omar Carrión (Alphonse XI), Felipe Bou (Baltasar), Iván Rodríguez (Don Gaspar), Paola Rodríguez (Inés)…

Bien que programmée en moyenne une saison sur deux dans la deuxième moitié du 19ème siècle, puis quatre fois entre 1907 et 1924, La Favorite n’avait pas été représentée à Santiago depuis 84 ans. La bonne surprise, c’est que l’opéra est donné dans sa version originale française (avec surtitres en espagnol) et, pour autant que je puisse en juger, sans trop de coupures, puisque même l’interminable ballet du 2ème acte (création à Paris oblige) est conservé.

La saison d’opéra à Santiago est relativement classique, mais elle présente une particularité intéressante, puisqu’elle alterne des représentations “de prestige”, où se produisent des artistes de renommée internationale, avec des représentations mettant en vedette essentiellement des talents locaux. À un jour près, c’est Dolora Zajick que j’aurais entendue dans le rôle-titre. Les représentations “de prestige” sont pleines (j’ai entendu quelqu’un qui voulait acheter une place), alors que celle à laquelle j’assiste est loin de l’être.

Il est difficile de formuler un jugement sur cette représentation car le niveau n’est évidemment pas celui des grandes maisons de renommée mondiale. Il faut néanmoins reconnaître que la troupe — chœur compris — fait preuve d’une certaine homogénéité, ce qui est déjà ça de pris. Les solistes sont régulièrement à la limite de leurs moyens, même si la partition de Donizetti n’est sans doute pas la plus exigeante au chapitre de la pyrotechnie belcantiste. Le chef, du coup, n’hésite pas à prendre son temps dans les passages les plus complexes, notamment les numéros d’ensemble de la fin des deuxième et troisième actes, qui n’acquièrent leur rythme naturel qu’à leur apogée.

La mise en scène est extrêmement statique. Tout se passe derrière un rideau transparent sur lequel sont projetées diverses images, notamment de l’Alcazar et du Monastère de Saint-Jacques de Compostelle. Un immense crucifix suspendu depuis les cintres passe son temps à changer de position entre les tableaux. Les chanteurs ne bougent jamais. Ils sont de toute façon trop crispés sur leur performance vocale, les yeux souvent rivés sur le chef, pour risquer la moindre interprétation dramatique. Le metteur en scène conduit les fins d’acte en apothéose vers de très jolis tableaux vivants très réussis.

Expérience intéressante, incontestablement. Les grands airs sont plutôt bien interprétés : on sent que les chanteurs leur apportent un soin tout particulier. Je finis par m’attacher à la Leonor d’Adriana Mastrangelo qui, au moins, ne se la joue pas trop… contrairement au Fernand de Mario Zeffiri, affecté de tous les tics du ténor belcantiste. Son salut, en particulier, est insupportable : il titube comme s’il était au bord de l’épuisement.


“Hairspray”

Teatro Astral, Buenos Aires • 8.8.08 à 21h

Hairspray Musique : Marc Shaiman. Lyrics : Scott Wittman et Marc Shaiman. Livret : Mark O’Donnell et Thomas Meehan. Adaptation du livret : Fernando Masllorens et Federico González del Pino. Adaptation des lyrics : Enrique Pinti.

Mise en scène : Ricky Pashkus. Chorégraphie : Élizabeth de Chapeaurouge. Direction musicale : Gerardo Gardelín. Avec Vanesa Butera (Tracy Turnblad), Enrique Pinti (Edna Turnblad), Salo Pasik (Wilbur Turnblad), Fernando Dente (Link Larkin), Patricia Echegoyen (Velma Von Tussle), Solange Prat (Penny Pingleton), Deborah Dixon (Garganta Feroz [Motormouth Maybelle]), Felipe Herrera (Sammy Swing [Seaweed J. Stubbs]), Diego Jaraz (Andy [Corny] Collins), Josefina Scaglione (Barbie [Amber] Von Tussle), Laura Oliva (Prudy Pingleton et al.),…

Buenos Aires est une ville de théâtres. On trouve notamment régulièrement à l’affiche des productions de comédies musicales américaines. C’est le cas en ce moment avec Hairspray, la comédie musicale tirée du film de John Waters sur la jeune Tracy Turnblad, que la nature a dotée de quelques kilos superflus et qui va mener une révolution pour la tolérance envers les gros et (tant qu’elle y est) pour l’intégration raciale dans le Baltimore de 1962.

La production présentée au Teatro Astral est très proche de l’original de Broadway, même si quelques rôles ont curieusement changé de nom. Les décors ont dû être un peu adaptés car la scène est moins vaste que celle du Neil Simon Theatre. Pour le reste, on pourrait être à Broadway, tant la qualité de l’interprétation est élevée.

J’ai eu un petit moment d’hésitation lorsque j’ai constaté que les arpèges de harpe (joués au synthétiseur) que l’on entend normalement dans les premières mesures avaient disparu. Mais c’était avant de voir le chef se démener : le synthétiseur en question n’était pas sonorisé. Nous avons eu droit ensuite à l’intégralité de la partition, sans qu’il ne manque une mesure (ma position stratégique au-dessus de l'épaule droite du chef m’a permis de le vérifier) ou une partie instrumentale. Malgré une forme de décontraction (les musiciens se regardent à peine ; le chef ne donne que quelques départs et se consacre surtout à jouer sa partie), le niveau de l’exécution musicale est superlatif. Les cuivres sont particulièrement excellents.

Sur scène, le constat est le même. Et pourtant, plusieurs des comédiens/chanteurs ont été sélectionnés par le biais d’une émission de télé-réalité (cela devient courant à Londres et New York : Buenos Aires ne voulait manifestement pas être en reste). Mais il n’y a rien à redire, sauf peut-être pour certains d’eux au chapitre de la danse. Comme comédiens et comme chanteurs, ils sont tous remarquables. Il n’y a d’ailleurs aucun maillon faible dans la distribution, ce qui contribue aussi grandement à l’impression de qualité.

Un aspect intéressant du casting est lié au fait que Hairspray concerne notamment la coexistence des communautés blanche et noire dans le Baltimore peu progressiste du début des années 1960. Il faut donc des comédiens noirs et on ne peut pas faire de “color-blind casting” (ce qui est bien sûr la norme dans le cas standard) car la pièce deviendrait incompréhensible. Or, s’il y a des noirs dans d’autres pays d’Amérique latine, il y en a très peu en Argentine. Et les noirs d’Amérique latine ont plus l’air d’être indiens que noirs. (Du coup, les filles “noires” de la distribution portent des collants marron, sans doute pour accentuer leur “couleur”). On sent que les producteurs du spectacle ont dû peiner car, du côté des noirs, certains comédiens ne sont pas tout à fait dans la bonne tranche d’âge pour jouer des lycéens.

Le rôle principal, celui de la mère de Tracy, est écrit pour être joué par un homme travesti. Il est tenu par un comédien très célèbre (dixit mon chauffeur), Enrique Pinti, qui a aussi adapté les lyrics. Bien que connaissant bien la pièce, je ne comprenais pas tout ce qu’il disait tant il sert ses répliques à jet continu, en respirant à peine. Cela fait partie de son comique et ça fait mouche à tous les coups. Il y a plusieurs autres prestations vraiment remarquables sur le plan de la comédie, notamment celle — peu subtile, mais très efficace — de Laura Oliva, qui cumule trois rôles différents.

La représentation, censée commencer à 21h, ne commence en réalité qu’avec un bon quart d’heure de retard. L’entracte se prolonge aussi de manière anormale, tant et si bien qu’il est minuit lorsque je quitte le théâtre.


“Il Postino”

DVD • 5.8.08 à 19h
Michael Radford (1994)

Avec Massimo Troisi (Mario Ruoppolo), Philippe Noiret (Pablo Neruda), Maria Grazia Cucinotta (Beatrice Russo), Anna Bonaiuto (Matilde)…

La rencontre d’un facteur à peine capable de lire et d’écrire avec Pablo Neruda, en exil sur une magnifique île italienne. Mario va s’accrocher à la poésie de Neruda comme à une perche pour s’extirper, au moins temporairement, de sa condition et pour séduire la jolie Beatrice.

C’est un film simple et touchant, illuminé par la prestation de Massimo Troisi, dont on comprend aisément pourquoi il tenait tant à ce rôle (c’est lui qui avait acheté les droits du roman dont est tiré le scénario). Malheureusement, Troisi souffrait de problèmes cardiaques et a tourné le film contre l’avis de ses médecins, qui lui recommandaient une opération en urgence ; il est mort le lendemain de la fin du tournage.

Jolis paysages qui servent d’écrin à la poésie de Neruda ; jolie musique (mais trop répétitive) ; belle prestation en demi-teinte de Noiret, reçue, nous dit-on, avec enthousiasme par le public chilien, pour qui Neruda est encore une idole.


“The Dark Knight”

Odeon Leicester Square, Londres • 3.8.08 à 12h45
Christopher Nolan (2008)

Avec Christian Bale (Bruce Wayne / Batman), Heath Ledger (The Joker), Aaron Echkart (Harvey Dent), Michael Caine (Alfred), Maggie Gyllenhaal (Rachel Dawes), Gary Oldman (Gordon), Morgan Freeman (Lucius Fox)…

Il m’arrive de changer d’avis. J’avais pris un billet pour aller voir
Disney’s High School Musical, qui est actuellement présenté à Londres en version scénique. Mais j’ai finalement changé d’avis : le théâtre est un peu excentré et, surtout, la perspective de me retrouver au milieu d’adolescentes surexcitées pendant plus de deux heures a eu raison de mon courage.

Je n’avais pas été emballé par l’épisode précédent (Batman Begins) tant le rythme effréné de la prise de vue m’avait gêné. Soit Christopher Nolan s’est un peu calmé, soit j’ai fini par m’habituer aux virevoltes des caméras… mais ce nouvel opus de la série des Batman (le premier à ne pas citer le nom du héros dans son titre) m’a semblé beaucoup plus regardable. Histoire de trouver quand même un sujet d’irritation, c’est le mixage du son qui m’a un peu agacé, cette fois, tant est forte la tendance à reléguer les voix au second plan, derrière les effets spéciaux et la musique. C’est franchement pénible à certains moments.

Le film se laisse regarder et j’avoue ne pas m’être ennuyé du tout. La performance époustouflante de Heath Ledger dans le rôle du Joker y est pour beaucoup. Compte tenu des circonstances, il est évidemment tentant de se demander quelle quantité de drogue il lui a fallu ingurgiter pour parvenir à créer un personnage aussi halluciné. Il faut dire qu’il est, pour une fois, plutôt aidé par le scénariste, qui lui donne quelques répliques plutôt bien tournées, qui donnent encore plus de chair à cet étrange personnage sans foi ni loi, fasciné par le désordre qu’il prend plaisir à créer.

Comme dans le précédent film, on admire le savoir-faire des “vétérans” Michael Caine, Morgan Freeman et Gary Oldman… dont les prestations ne font que souligner le manque de prestance d’un Christian Bale qui ne crève pas vraiment l’écran. Le Joker le répète à plusieurs reprises : c’est son affrontement avec Batman qui lui donne une véritable raison d’être. On ose à peine imaginer ce qu’aurait donné la confrontation d’un Heath Ledger avec un Batman plus charismatique…


“Elaine Stritch: At Liberty”

Shaw Theatre, Londres • 2.8.08 à 20h

Stritch Écrit par John Larh et Elaine Stritch. Mise en scène : George C. Wolfe. Direction musicale : Rob Bowman.

À plus de 80 ans, Elaine Stritch est considérée comme l’une des légendes vivantes de Broadway. Sa carrière commence au milieu des années 1940 (elle se fait rapidement remarquer dans le rôle de Melba, la journaliste snob, dans la reprise de Pal Joey en 1952) et atteint une sorte de sommet avec le rôle de Joanne dans Company, l’un des premiers gros succès de Stephen Sondheim, en 1970. Sa carrière ne se cantonne pas au théâtre puisqu’elle joue aussi le rôle principal de la série britannique Two’s Company pendant quatre saisons.

Fin 2001, Stritch crée un one-woman show autobiographique, At Liberty, au Public Theater de New York. Le spectacle est donné ensuite à Broadway (où je le vois au printemps 2002) et à Londres (où je le revois à l’automne 2002) avant d’être édité en DVD. Six ans plus tard, Elaine Stritch reprend le spectacle pour quelques représentations seulement au petit Shaw Theatre de Londres. C’est pour moi un pélerinage incontournable.

Car ce spectacle est un bonheur. Pas tellement parce qu’il est touchant de voir une comédienne légendaire de 83 ans encore aussi pleine d’énergie raconter sa vie et sa carrière. Pas tellement parce que le spectacle sait fréquemment se faire nostalgique et qu’il est d’une honnêteté savamment orchestrée, notamment au sujet de la vie sentimentale de Stritch ou encore de son alcoolisme chronique (elle dit être sobre depuis 20 ans). Mais plutôt parce qu’il est écrit au cordeau, d’une virtuosité diabolique. Il n’y a aucune variation dans le texte, que Stritch dit à chaque représentation exactement de la même façon (aux petits trous de mémoire près). Dès la première scène, une version de la chanson “There’s No Business Like Show Business” entrecoupée d’une douzaine d’anecdotes, on est scotché par le rythme et la qualité de l’écriture. Peu après, on est à nouveau fasciné par la virtuosité des enchaînements lorsque Stritch raconte ses allées et venues entre New York et New Haven une semaine de 1952 alors qu’elle était simultanément la doublure d’Ethel Merman dans Call Me Madam et titulaire d’un second rôle dans la reprise de Pal Joey.

Les sommets émotionnels sont orchestrés avec maestria. Le premier arrive à la fin du premier acte, lorsque Stritch fait sienne la plus touchante des chansons de Noël Coward, “If Love Were All”, la complainte de celui ou de celle qui a passé sa vie à distraire les autres et qui est bien décidé à en tirer le bonheur qu’il n’a pas trouvé dans ses poursuites amoureuses. Le second, c’est le bis qu’interprète Stritch avant que le rideau ne se referme définitivement (pas d’applaudissements interminables ni de rappels sans fin), la chanson “Something Good”, écrite par Richard Rodgers pour la version cinématographique de The Sound of Music.

C’est de la très belle ouvrage, infiniment touchante… avec de magnifiques épisodes musicaux grâce aux six musiciens dirigés par Rob Bowman. Stritch est l’une des dernières représentantes d’une certaine génération de comédiens — elle vit d’ailleurs à l’année dans un hôtel, comme beaucoup des monstres sacrés disparus de Broadway. La générosité avec laquelle elle se livre est absolument irrésistible. On voudrait que ça dure encore et encore…


“The Wizard of Oz”

Royal Festival Hall, Londres • 2.8.08 à 14h30

Oz Musique : Harold Arlen (1939). Lyrics : E. Y. Harburg. Livret : John Kane, d’après le scénario du film de la MGM, lui-même adapté du roman de L. Frank Baum.

Mise en scène : Jude Kelly. Direction musicale : Jonathan Gill. Avec Siân Brooke (Dorothy), Adam Cooper (Hickory/Tin Man), Roy Hudd (Professor Marvel/Wizard of Oz), Julie Legrand (Miss Gulch/Wicked Witch of the West), Hilton McRae (Hunk/Scarecrow), Gary Wilmot (Zeke/Cowardly Lion), Susannah Fellows (Aunt Em/Glinda, the Good Witch of the North), Julian Forsyth (Uncle Henry/Emerald City Guard)…

The Wizard of Oz est peut-être l’un des rares films musicaux dont la renommée ne faiblit pas avec le temps, en tout cas dans les pays anglo-saxons, où il conserve un statut d’œuvre culte. Le film musical de 1939, dont le rôle central est tenu par Judy Garland, n’est devenu une œuvre de théâtre musical que plusieurs années plus tard, en 1945, au Saint Louis Municipal Opera (dans le Missouri). Il n’y a jamais eu de Wizard of Oz à Broadway (en tout cas pas avec la partition du film). L’œuvre a fini par arriver, en revanche, dans le West End, grâce à la Royal Shakespeare Company, qui en présenta une adaptation plus fidèle au scénario du film que celle de Saint Louis… en 1987.

C’est cette même adaptation signée John Kane qui est présentée pendant quelques semaines cet été au Royal Festival Hall, comme l’avait été Carmen Jones l’été dernier. Les limitations techniques sont les mêmes, dans la mesure où Festival Hall est avant tout une salle de concert qui ne dispose ni de cintres ni de dessous, qui seraient pourtant fort utiles à un spectacle aussi complexe que Wizard of Oz. Au moins, on a aménagé cette année une pseudo-fosse d’orchestre, ce qui permet de placer l’action de manière conventionnelle derrière l’orchestre (et non autour de lui comme dans Carmen Jones). Il n’en reste pas moins que le manque de moyens techniques est criant, malgré une tournette bien utile. Une bonne partie du décor est fixe. Or utiliser les mêmes éléments pour figurer le Kansas et le Pays d’Oz dépasse un peu la limite du tolérable, même si la mise en scène insiste beaucoup sur le fait que Dorothy fait un rêve… et qu’il est donc “normal” que le Pays d’Oz rappelle les lieux qui lui sont familiers. J’avais vu il y a plusieurs années une production montée au Canada par une troupe d’amateurs et j’avais trouvé la conception du décor bien plus convaincante. Le dispositif visuel est complété par des projections qui ressemblent à des dessins d’école maternelle — ils m’ont tout de suite rappelé une bien curieuse production de Singin’ in the Rain présentée brièvement au National Theatre il y a quelques années (c’était la même équipe).

La distribution est extrêmement solide, à l’exception, malheureusement, de Siân Brooke, trop âgée pour jouer le rôle de Dorothy et dont la parodie d’accent du Kansas est vraiment douloureuse à entendre. On retrouve à ses côtés une brochette de valeurs sûres : le séduisant Adam Cooper (l’ancien danseur-vedette de Matthew Bourne, qui s’est reconverti avec succès dans la comédie musicale depuis quelques années), Roy Hudd le vétéran (vu récemment dans La Veuve joyeuse), une excellente Julie Legrand, dont chaque apparition dans le rôle de la méchante sorcière de l’ouest est un régal, le toujours délicieux Gary Wilmot (vu récemment dans Half a Sixpence) et la magnifique Susannah Fellows (vue récemment dans Gone With the Wind).

On n’est pas fâché d’entendre la partition de Harold Arlen jouée par un orchestre de vingt musiciens. Au-delà des tubes universellement connus, elle contient quelques perles — dont la magnifique chanson des fleurs de pavot (“Poppies”) ou encore le fameux “Jitterbug”, malheureusement coupé du film… et qui n’apparaît que trop brièvement dans cette version scénique. Dommage que la sonorisation rende les voix assez métalliques. Le son qui en résulte n’est franchement pas appétissant.

Pas très convaincant, donc. Certes, l’œuvre est passablement cucu… mais cela n’empêche pas de la traiter de manière professionnelle.

Les poupées du “Tin Man” (l’homme d’étain) proposées à la boutique sont absolument irrésistibles. J’ai bien failli craquer.