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Posts from July 2008

L’exposition Dominique Perrault à Beaubourg

Centre Pompidou, Paris • 30.7.08 à 19h30

Le Centre Pompidou consacre une rétrospective à l’architecte français Dominique Perrault, dont le nom est immédiatement associé à la Bibliothèque Nationale de France.

Il y a des constantes particulièrement visibles dans le travail de Perrault. D’abord, le travail sur la disparition ou sur l’enfouissemnt du bâtiment. C’est bien sûr le cas avec le Bibliothèque Nationale de France, dont la partie visible se résume à quatre “coins” qui délimitent un volume vide. Ou avec le vélodrome et la piscine olympique de Berlin. On retrouve ce type de réflexion dans le projet (non réalisé) pour la Cité de la Culture de Galice, un bâtiment complètement enfoui dans une colline, mais recouvert d’un dispositif optique complexe capable de faire rentrer la lumière de l’extérieur jusqu’au cœur du bâtiment ou, au contraire, de projeter à l’extérieur des images de l’intérieur. Ou encore dans la conception de l’Université féminine Ewha, en Corée du Sud, qui s’organise autour d’une gigantesque saignée pratiquée dans une surface végétale, qui en est en quelque sorte la seule “façade” visible.

Quand il ne fait pas disparaître ses bâtiments, Perrault aime les recouvrir de toutes sortes de voiles, treillis métalliques et mailles en tous genres… une démarche qui permet, tout en “recouvrant” les formes de base, de jouer sur les transparences et de faire émerger des espaces de transition. C’est notamment le cas de son fameux projet pour l’extension du Théâtre Mariinsky, dont on ne sait plus très bien s’il sera réalisé ou non compte tenu des péripéties récentes qui ont conduit à la résiliation du contrat. À part un hôtel à Tenerife, aucun des projets de ce type ne semble pour l’instant destiné à voir le jour.

Curieusement, Perrault revient aussi régulièrement à la forme de base de l’architecte : le parallélépipède. Il le déforme (les tours du quartier de Donau-City à Vienne), le penche (un hôtel à Milan), joue avec les empilements (un projet non réalisé pour la Banque Centrale Européenne à Francfort), anime les façades de rythmes irréguliers (des bâtiments d’habitations et de bureaux à Groningue aux Pays-Bas)… et recourt sans vraiment les bouleverser aux codes standards du modernisme architectural.

La muséographie est rien moins que remarquable. Le lieu, déjà, est magique : la “Galerie Sud”, complètement ouverte sur la rue grâce aux immenses baies vitrées, donne l’impression d’être plongée dans la ville. C’est parfait pour une exposition consacrée à l’architecture. Et puis le soin avec lequel est recréé le processus créatif derrière chacun des projets présentés est remarquable. Il y a sans doute un peu de rationalisation a posteriori dans tout cela, mais c’est assez captivant. Le seul reproche, c’est qu’il manque parfois une simple photo des projets réalisés ; il faut se reporter au mur de vidéos pour voir certains des édifices terminés, c’est dommage.


“The Producers”

Théâtre Ronacher, Vienne • 26.7.08 à 19h30

Producers Musique et lyrics : Mel Brooks. Livret : Mel Brooks et Thomas Meehan, d’après le film de 1968 écrit et réalisé par Mel Brooks. Adaptation en allemand : Philipp Blom, David Bronner et Michaela Ronzoni.

Mise en scène et chorégraphie : Susan Stroman. Chef d’orchestre : Michael Römer. Avec Oliver Mülich (Max Bialystock [deuxième distribution]), Andreas Bieber (Leo Bloom), Bettina Mönch (Ulla), Herbert Steinböck (Franz Liebkind), Martin Sommerlatte (Roger deBris), Rob Pelzer (Carmen Ghia)…

The Producers, c’est avant tout un film de Mel Brooks de 1968, avec Zero Mostel et Gene Wilder dans les deux rôles principaux. Ce n’est pas un film musical, mais il inclut une scène de comédie musicale, “Springtime for Hitler”, dont la musique et les lyrics sont de Brooks lui-même. Mel Brooks a créé la surprise aux alentours de 2000 lorsqu’il a annoncé son intention de transformer son film en comédie musicale… en en composant lui-même la partition. (Jerry Herman raconte qu’il a été sollicité mais qu’il a dit à Mel Brooks que celui qui avait composé “Springtime for Hitler” pouvait facilement écrire le reste.)

Avril 2001 : The Producers crée l’événement à Broadway. Mel Brooks a composé une partition riche en “bonnes vieilles mélodies” (au point que certains lui reprochent de s’être un peu trop inspiré de mélodies existantes) ; la pièce est à peu près aussi drôle que le film ; et les deux comédiens qui tiennent les rôles principaux à la création, Nathan Lane et Matthew Broderick, sont sensationnels. Avec ses douze Tony Awards (un record historique), on pense que The Producers est parti pour tenir l’affiche vingt ans à Broadway. Malheureusement, l’enthousiasme s’émousse progressivement et le spectacle ferme ses portes en avril 2007, après “seulement” six ans de représentation.

Une production s’installe à Londres en 2004 mais ne réussit pas à attirer le public. Une adaptation cinématographique (évoquée ici et ) suit mais elle ne reçoit pas non plus un accueil très favorable.

Je suis fan de The Producers depuis la première heure. C’est d’ailleurs l’un des seuls spectacles que j’aie vus trois fois à New York, où le temps est précieux. En mettant en musique le scénario de son film, Mel Brooks a réussi à trouver un équilibre presque miraculeux entre son humour assez typique et le charme d’une partition qui, à défaut d’être un triomphe d’inventivité, est bourrée de mélodies entraînantes, merveilleusement orchestrées par certains des meilleurs orchestrateurs de Broadway du moment. (La comédie musicale est, du coup, bien plus agréable que le film de 1968, qui ne fonctionne que sur le seul moteur de l’humour, ce qui frôle plusieurs fois l’excès.) Le spectacle bénéficie aussi de l’imagination débridée de son metteur en scène et chorégraphe, Susan Stroman, inégalée dans sa capacité à utiliser les accessoires les plus anodins pour alimenter sa créativité.

Quel plaisir d’avoir l’occasion de revoir The Producers à Vienne, alors que le spectacle a quitté les scènes de New York et de Londres ! La mise en scène est une reproduction très fidèle de la production originale ; seul le décor a dû être légèrement réduit pour contenir sur la scène du magnifique Théâtre Ronacher, qui vient de rouvrir après d’importants travaux de rénovation.

La qualité d’ensemble est remarquable. Les deux comédiens principaux ne sont peut-être pas tout à fait aussi irrésistibles que les créateurs du rôle à Broadway, mais ils s’en sortent fort bien. (Le rôle de Max n’est pas joué par le titulaire normal du rôle — cela me fera une excuse pour retourner voir le spectacle…) Il n’y a que dans les passages dansés que l’on remarque que l’on n’est pas à New York. Mais cette toute petite faiblesse est bien marginale à côté du plaisir de revivre cette partition délicieuse… jouée superbement par un orchestre d’une grosse vingtaine de musiciens dans une forme absolument olympique.

À voir et revoir sans modération…


“Into the Hoods”

Novello Theatre, Londres • 23.7.08 à 15h

Hoods Musique et direction musicale : Danilo “DJ” Walde. Mise en scène : Kate Prince. Avec Job Angus & Latiya Williams (Lost Children), Teneisha Bonner (Spinderella), Roger Davies (Prince), Sacha Chang (Lil Red), Andry Oporia (Wolf), ? (Rap-On-Zel), Rowen Hawkins (Jaxx), Jeffrey Felicisimo (Giant)…

Cette comédie musicale très particulière a été conçu par la troupe ZooNation, qui propose depuis plusieurs années des spectacles autour du hip-hop et de la “breakdance”.

L’idée, assez originale, s’inspire du livret de la comédie musicale Into the Woods (les noms des personnages de Hoods sont directement inspirés de ceux de Woods) : deux enfants perdus dans une cité se voient proposer une épreuve, trouver en moins de quatre jours “an iPod as white as milk, a hoodie as red as blood, weave as yellow as corn and trainers as pure as gold”. Plutôt rigolo. Le reste, sans lien avec Into the Woods, est un enchaînement de tableaux plutôt bien pensés construits bien entendu avec le langage du hip-hop — dont les subtilités me sont totalement étrangères.

La pièce est d’une jolie inventivité et suffisamment courte pour que l’on ne soit pas trop gêné par l’inévitable sensation de répétition qui s’installe au bout d’un moment : le rythme naturel du hip-hop, qui est au premier chef un enchaînement de courts morceaux de bravoure sans grand lien entre eux, n’est en effet pas fondamentalement celui d’une œuvre théâtrale, qui requerrait un discours plus soutenu capable de se développer sur la durée. La mise en scène utilise des projections très bien pensées et est saturée de belles couleurs vives. C’est frais, sans prétention et assez joliment humoristique. Et certaines démonstrations de breakdance sont très spectaculaires.

On se laisse donc porter, sans se poser trop de questions, par ce conte fantasque et inattendu. C’est, indiscutablement, un ovni dans le paysage théâtral londonien. Mais un ovni finalement attachant.


L’exposition “Street & Studio” à la Tate Modern

Tate Modern, Londres • 23.7.08 à 13h

Streetstudio Cette exposition de photographies, si elle accomplit bien ce qu’elle affiche dans son sous-titre, c’est-à-titre proposer une histoire du “portrait urbain” depuis les premiers clichés de la deuxième moitié du 19ème siècle jusqu’à la période contemporaine, ne fait en revanche rien pour éclairer la problématique qu’elle se fixe dans son titre, à savoir l’évolution parallèle de la photographie “in situ” (Street) et de la photographie en “Studio”.

Mais ce n’est pas très grave, car la rétrospective présentée se visite comme une sorte d’histoire accélérée de la photographie de portrait des origines à nos jours — un peu comme le Musée Thyssen de Madrid le fait pour la peinture. Et si on y apprend quelque chose, c’est qu’il faut bien se garder de résumer l’opposition Street/Studio à un clivage du type spontanéité/artifice ou réalité/fiction… car, si les photos exposées enseignent quelque chose, c’est que même la photo en apparence la plus “authentique” répond en réalité à toutes sortes de partis pris esthétiques, voire politiques.

Il est particulièrement réjouissant d’admirer cette très jolie sélection de clichés parmi lesquels on retrouve beaucoup des grands noms de la photo, avec notamment Cartier-Bresson, Brassaï ou Beaton… et quelques clichés très frappants comme cette photo de Catherine Deneuve face à un revolver prise par Helmut Newton pour (je crois) le Nouvel Observateur.


L’exposition Cy Twombly à la Tate Modern

Tate Modern, Londres • 23.7.08 à 12h

Twombly Le moins qu’on puisse dire, c’est que Twombly ne fait pas l’unanimité parmi les commentateurs. Certains persistent à voir en lui un représentant majeur de l’expressionnisme abstrait, tandis que d’autres le dénoncent comme un artiste de seconde zone monté en épingle par le microcosme de l’art contemporain, qui a besoin comme d’autres de se trouver des stars.

La rétrospective organisée par la Tate Modern ne permet pas vraiment de se faire une opinion, tant les œuvres présentées sont disparates. Si les expériences de jeunesse consistant à griffonner sur une toile dans le noir (une forme d’“écriture automatique”) ne présentent pas beaucoup d’intérêt, pas plus que les sculptures, certaines toiles, incontestablement, retiennent l’attention.

Il y a beaucoup de “griffonnages” sur les toiles de Twombly, beaucoup de peinture appliquée à la main en couches épaisses… beaucoup d’espace vide, aussi. Certaines toiles rappellent évoquent des inscriptions faites au hasard à la craie sur un tableau noir. Paradoxalement, ce sont les toiles les plus “remplies” qui me marquent le plus : les “Nini’s Paintings”, série réalisée après la mort de Nini Pirandello, la femme de son galeriste romain, au début des années 1970 ; la “toile en neuf parties” exposée à la Biennale de Venise en 1988, qui n’est pas si loin de la figuration ; ou encore la série des “Bacchus” de 2005. Dans certains cas, on sent une lointaine filiation avec Pollock, mais en plus faible (à titre d’illustration : un Twombly et un Pollock, exposés à Washington).

S’il y a un moyen de donner du sens à l’œuvre de Twombly, cette exposition ne semble pas avoir trouvé la clé.


“Street Scene”

Young Vic, Londres • 22.7.08 à 19h30

Poster Musique : Kurt Weill (1946). Livret : Elmer Rice, d’après sa pièce. Lyrics : Langston Hughes.

Mise en scène : John Fulljames. Direction musicale : Patrick Bailey. Avec Andrew Slater (Frank Maurrant), Elena Ferrari (Anna Maurrant), Ruby Hughes (Rose Maurrant), Adrian Dwyer (Sam Kaplan), Joseph Shovelton (Lippo Fiorentino), Simone Sauphanor (Greta Fiorentino), Charlotte Page (Emma Jones)…

S’il y avait un spectacle à voir à Londres cette année, c’est sans aucun doute cette reprise — la première en 20 ans au Royaume Uni, nous dit le programme — du chef d’œuvre de Kurt Weill, Street Scene, considéré comme un opéra par certains, comme une comédie musicale par d’autres… mais appartenant en tout cas sans doute possible à la catégorie du “théâtre musical qui s’adresse à un public contemporain” qui était si chère à Kurt Weill.

Street Scene est l’adaptation musicale de la pièce du même nom de l’auteur américain Elmer Rice (dont nous parlions justement ici) avec des lyrics du poète Langston Hughes, que l’on associe généralement au mouvement de la “Harlem Renaissance”. 1946, dans un quartier pauvre de l’“East Side” de Manhattan, par une chaleur caniculaire : les habitants se croisent, s’observent, s’aiment… Une histoire d’adultère se termine dans le deuil et dans les larmes.

La musique de Kurt Weill atteint pour moi des sommets avec lesquels rien ne rivalise dans la musique “légère” comme dans la musique “sérieuse”. Street Scene est généralement considérée comme l’œuvre la plus aboutie de Weill. La musique oscille en permanence entre des mélodies entraînantes (“Moon-faced, Starry-eyed”) et des passages d’une virtuosité époustouflante (le “Ice Cream Sextet”, peut-être l’une des compositions les plus emblématiques de Weill).

La qualité de la production est globalement excellente. Avec 30 musiciens, 50 choristes et des solistes de très bon niveau, la partition de Weill a droit à un traitement de choix. Les choix stylistiques, pas forcément évidents compte tenu de la nature un peu hybride de la musique, m’ont semblé très pertinents. À en juger par le nombre de manifestations cutanées incontrôlables (notamment lorsque le chœur — stratégiquement placé au deuxième balcon — commence soudain à chanter pendant la complainte “The Woman Who Lived Up There” qui suit le meurtre), cette représentation a frôlé à plusieurs reprises l’expérience mystique.


“Passing Strange”

Belasco Theatre, New York • 20.7.08 à 15h

Playbill Livret et lyrics : Stew. Musique : Stew & Heidi Rodewald.

Mise en scène : Annie Dorsen. Avec Daniel Breaker (Youth), Stew (Narrator), De’Adre Aziza, Eisa Davis, Colman Domingo, Chad Goodridge, Rebecca Naomi Jones…

Passing Strange est l’histoire du parcours initiatique d’un jeune homme noir de Los Angeles (appelé simplement Youth) qui, après avoir vécu une sorte d’expérience religieuse, part découvrir le monde : il découvre la drogue à Amsterdam et l’art subversif à Berlin, avant de se rendre compte que ce qu’il cherchait à l’autre bout du monde se trouve en réalité dans son cœur. Ce n’est ni très original (Candide, Pippin, Hair… sont passés par là), ni particulièrement bien écrit… mais c’est la forme qui fait l’originalité d’un spectacle qui n’est au fond pas très éloigné d’un concert : quatre musiciens et six comédiens/chanteurs sur une scène vide interprètent des tableaux reliés par un récit lu par l’un des co-auteurs du spectacle, le dénommé Stew.

Même si le spectacle dépasse fréquemment le niveau sonore avec lequel je me sens à l’aise et même si je n’ai aucune affinité pour les guitares électriques sur-saturées, je dois reconnaître m’être laissé entraîner plusieurs fois (surtout dans la première partie) par l’énergie collective qui émanait de la scène, qui avait quelque chose de quasi-liturgique. Il faut dire aussi que la qualité de l’interprétation est assez bluffante, notamment de la part du personnage principal joué remarquablement par Daniel Breaker… et cela en dépit du côté suffisant et pompeux du fameux Stew.

Passing Strange n’a pas réussi à trouver un public suffisant à Broadway. C’était d’ailleurs la dernière représentation, après seulement cinq mois. On se demande un peu ce qui pousse tous ces “petits” spectacles à s’installer dans les grands théâtres de Broadway alors que New York regorge de petits théâtres de 200 ou 300 places qui seraient beaucoup plus appropriés. Spike Lee a filmé les représentations du week-end en vue d’une sortie en DVD ; le spectacle laissera donc une trace au-delà de ceux qui l’auront vu pendant ces cinq mois.


“Bash’d: A Gay Rap Opera”

Zipper Factory, New York • 19.7.08 à 20h

Bashd Écrit et interprété par Chris Craddock (T-Bag/Jack) et Nathan Cuckow (Feminem/Dillon). Musique : Aaron Macri. Mise en scène : Ron Jenkins.

Le monde du rap se distingue régulièrement par des textes peu amènes à l’égard de l’homosexualité. Les deux Canadiens Chris Craddock et Nathan Cuckow cherchent à renverser la tendance avec ce petit spectacle (une heure environ) qui utilise précisément le rap pour raconter l’histoire tragique de deux hommes qui tombent amoureux, se marient (l’action se passe au Canada) avant de voir leur vie brisée par une agression homophobe… même si la pièce se termine plutôt gaiment grâce à une pirouette.

Je n’avais pas prêté grande attention à ce spectacle, mais la critique unanimement positive m’a convaincu d’aller voir de quoi il retourne. Il est difficile de ne pas être impressionné par la qualité de l’écriture : le rap exige des textes rimés dans lesquels la scansion et l’accentuation jouent un rôle central. Sur ce plan, le texte de Chris Craddock et Nathan Cuckow remplit parfaitement le cahier des charges : le texte est intelligent, compréhensible… et, de surcroît, interprété comme dans un grand souffle ininterrompu pendant 60 minutes qui doivent être proprement épuisantes pour les deux comédiens. Je retiendrai particulièrement le passage dans lequel les deux compères passent en revue un catalogue des clients d’un club gay : un joli tour de force.

On pourrait bien sûr chinoiser sur la chanson d’introduction, inutilement truffée de références sexuelles explicites et répétitives, ou encore sur certains choix effectués dans la construction du récit, surtout vers la fin… mais l’impression d’ensemble reste celle d’un spectacle de qualité et, de surcroît, en provenance directe du cœur.


“Wall•E”

Cinéma Regal E-Walk 13, New York • 19.7.08 à 17h
Un film d’animation Pixar, réalisé par Andrew Stanton (2008).

J’avoue m’être abstenu d’aller voir Cars mais, à cette exception près, chaque nouvelle création des studios Pixar a été pour moi une source sans fin d’émerveillement : Toy Story (1995), A Bug’s Life (1998), Toy Story 2 (1999), Monsters, Inc. (2001), Finding Nemo (2003), The Incredibles (2004), Ratatouille (2007). Chaque fois, on se demande où les créateurs du film vont chercher autant d’idées irrésistibles et on s’émerveille, bien sûr, devant les prouesses techniques de la réalisation, même si c’est une grande force de Pixar de ne jamais les mettre au premier plan.

Que dire de Wall•E ? Que c’est un bonheur à regarder d’un bout à l’autre. Qu’on passe son temps à se demander où “ils” ont bien pu aller chercher tout ça. Qu’une fois de plus, il y a tellement de clins d’œil dispersés dans le film qu’un deuxième visionnage ne sera pas de trop pour tous les repérer. Que c’est un plaisir pour l’Apple-addict que je suis de voir autant de références au monde Apple, depuis le son de démarrage légendaire des ordinateurs Macintosh que l’on entend lorsque Wall•E se réveille jusqu’à la voix de synthèse “MacInTalk” utilisée pour le pilote automatique de l’Axiom… en passant bien sûr par le design d’Eve, qui rappelle furieusement le design Apple, notamment celui des bornes Airport.

Le personnage de Wall•E a beau être un robot, c’est peut-être le plus attachant jamais créé par les studios Pixar. La première demi-heure du film, dans laquelle quasiment aucun mot n’est prononcé, est un enchantement permanent. Bien sûr, le fait que Wall•E soit fan de la comédie musicale Hello, Dolly! (qu’il regarde sur un iPod !) rend le film encore plus intéressant pour un amateur de comédies musicales : les chansons “It Only Takes a Moment” et “Put On Your Sunday Clothes” sont très présentes dans la bande-son, qui inclut aussi la version de “La Vie en rose” chantée par Louis Armstrong et un clin d’œil à 2001: A Space Odyssey avec le début d’Also Sprach Zarathustra.

Le court-métrage Presto, qui précède le film, est tout aussi réussi.


“A Catered Affair”

Walter Kerr Theatre, New York • 19.7.08 à 14h

Playbill Livret : Harvey Fierstein, d’après le film The Catered Affair (réalisé par Richard Brooks sur un scénario de Gore Vidal) et le scénario de téléfilm de Paddy Chayefsky. Musique et lyrics : John Bucchino.

Mise en scène : John Doyle. Direction musicale : Constantine Kitsopoulos. Avec Faith Prince (Aggie), Tom Wopat (Tom), Harvey Fierstein (Winston), Leslie Kritzer (Janey), Matt Cavenaugh (Ralph)…

L’histoire de A Catered Affair était à l’origine un scénario de téléfilm écrit par le grand scénariste et auteur dramatique américain Paddy Chayefsky, puis un film de 1956 dont l’affiche est impressionnante : Bette Davis, Ernest Borgnine, Debbie Reynolds… Harvey Fierstein, connu comme l’auteur de la pièce Torch Song Trilogy et du livret de la comédie musicale La Cage aux folles, a souhaité faire une comédie musicale de cette histoire touchante sur une famille modeste dont le fils est mort à la guerre et dont la fille annonce son intention de se marier en toute simplicité. Mais voilà, la mère souhaite utiliser le chèque reçu de l’armée pour organiser un mariage somptueux. Le père, chauffeur de taxi, n’est pas d’accord, mais il se laisse d’abord faire. La résolution finale ne réglera pas que la question du mariage : elle permettra aussi de faire des mises au point sur trente ans de vie commune.

La réception de A Catered Affair par la critique et par le public a été peu enthousiaste ; la pièce ferme d’ailleurs ses portes dans quelques jours, après seulement quatre mois de représentations. Pour ma part, j’ai été assez charmé par ce que je décrirais volontiers comme “une comédie musicale de chambre” et non, comme certains, une pièce avec musique… car on y chante beaucoup, mais dans un style très conversationnel qui n’est pas du tout la norme à Broadway ces temps-ci. La musique de John Bucchino, écrite pour un quatuor à cordes augmenté occasionnellement de quelques bois, crée une atmosphère que j’ai trouvée particulièrement adaptée à cette histoire de famille intime et touchante.

S’il faut trouver des défauts à l’entreprise, c’est peut-être du côté du livret qu’il faut les chercher, car Harvey Fierstein oublie un peu de donner de l’épaisseur à certains des personnages, en particulier au père, Tom, mais aussi — et c’est plus étonnant, car c’est le rôle qu’il s’est réservé — à l’oncle, Winston (le frère de la mère), dont l’homosexualité est évoquée mais jamais nommée explicitement. Du coup, le seul personnage vraiment développé est celui de la mère, Aggie, interprétée magistralement par une Faith Prince (vue récemment ici) dont je trouve qu’elle aurait largement mérité le Tony Award de la meilleure comédienne (c’est Patti LuPone qui l’a reçu pour sa prestation dans Gypsy).

Le très joli décor de David Gallo, agrémenté des remarquables projections de Zachary Borovay, contribue aussi beaucoup à créer l’atmosphère idoine. La scène dans laquelle Aggie rêve tout haut au mariage somptueux dont elle rêve est d’un impact émotionnel particulièrement réussi tant l’alliance du décor, des lumières, de la musique et de l’interprétation prend aux tripes. Pour une fois, je ne dirai donc pas de mal du metteur en scène John Doyle, qui s’était jusque-là plutôt fait remarquer par sa manie très discutable de faire jouer la musique des comédies musicales aux comédiens eux-mêmes, banissant de ce fait l’orchestre de la fosse.


“South Pacific”

Vivian Beaumont Theater, New York • 18.7.08 à 20h

Playbill_2 Musique : Richard Rodgers (1949). Lyrics : Oscar Hammerstein II. Livret : Oscar Hammerstein II et Joshua Logan, d’après le roman Tales of the South Pacific de James A. Michener.

Mise en scène : Bartlett Sher. Direction musicale : Ted Sperling. Avec Laura Marie Duncan (Nellie Forbush [understudy/remplaçante]), Paulo Szot (Emile de Becque), Matthew Morrison (Joseph Cable), Loretta Ables Sayre (Bloody Mary), Danny Burstein (Luther Billis)…

Deuxième visite à cette magnifique production dont j’avais déjà parlé fin mars. Depuis, la première officielle a eu lieu, les critiques ont été très positives et les récompenses se sont accumulées (avec en particulier sept Tony Awards dont un pour le magnifique baryton brésilien Paulo Szot). Le spectacle affiche désormais complet plusieurs semaines à l’avance.

La fois précédente, j’avais vu le spectacle depuis le premier rang de l’orchestre. Cette fois, j’étais au dernier rang du balcon, un point de vue idéal pour admirer la superbe conception scénique — South Pacific a d’ailleurs remporté tous les Tony Awards possibles dans ce domaine : meilleurs décors (Michael Yeargan), meilleurs costumes (Catherine Zuber), meilleures lumières (Donald Holder).

L’orchestre de trente musiciens est toujours aussi délicieux. La distribution, toujours aussi impeccable. Le rôle principal de Nellie était tenu non par la titulaire du rôle, Kelli O’Hara, mais par l’une de ses remplaçantes, qui joue en temps normal un rôle secondaire : comme toujours lorsque cela se produit, j’ai été soufflé par la qualité de son interprétation, en particulier par son sens du timing.

Rien à dire, c’est vraiment le spectacle idéal.


Les Polaroids de Robert Mapplethorpe

Whitney Museum, New York • 18.7.08 à 14h

Le Whitney Museum propose jusqu’au 7 septembre une petite exposition consacrée aux Polaroids pris par Robert Mapplethorpe entre 1970 et 1975, avant qu’il ne devienne célèbre

Même si les notes du commissaire de l’exposition insistent sur l’aspect expérimental de ces clichés, on y retrouve tout ce qui caractérisera plus tard les photos les plus connues de Mapplethorpe : une qualité très graphique, des compositions toujours épurées sur des fonds blancs, la mise en scène théâtrale d’objets du quotidien, des clichés parfois à la limite de l’abstraction, la fascination pour les visages et les corps, le traitement presque froid des clichés érotiques. Certains des Polaroids présentés préfigurent les célèbres photos homoérotiques des années qui suivront, mais la série la plus longue et la plus fascinante est celle sur la chanteuse Patti Smith, grande prêtresse punk, dont le visage semble se prêter à d’infinies variations qui fascinent tant le photographe que le spectateur.


“Mamma Mia”

Cinéma Ziegfeld, New York • 18.7.08 à 11h
Phyllida Lloyd (2008)

Avec Meryl Streep (Donna), Pierce Brosnan (Sam), Colin Firth (Harry), Stellan Skarsgård (Bill), Julie Walters (Rosie), Christine Baranski (Tanya), Amanda Seyfried (Sophie), Dominic Cooper (Sky)…

Après Sweeney Todd, la série des adaptations cinématographiques de comédies musicales se poursuit dans un registre résolument différent avec ce Mamma Mia, un “jukebox musical” qui se joue à Londres depuis 1999 et à New York depuis 2001. Un “jukebox musical”, c’est un spectacle construit autour des plus grands succès d’un chanteur ou d’un groupe, en l’occurrence le groupe suédois Abba, avec une attention minimale portée à la cohérence dramatique dans la mesure où les paroles des chansons n’ont évidemment pas été écrites pour s’insérer dans une histoire qui tienne la route.

Ce qui a sans doute contribué à faire le succès de Mamma Mia, c’est le capital de sympathie indéniable dont jouissent les chansons d’Abba, l’énergie considérable déployée par la mise en scène et la chorégraphie… mais aussi, dans une certaine mesure, un livret assez intelligemment écrit par une dénommée Catherine Johnson, qui est bien sûr la scénariste de cette version cinématographique.

Le film est sans surprise pour qui a vu le spectacle sur scène. Il a l’immense mérite d’être tourné là où l’action se situe — sur une île grecque —, ce qui nous vaut de biens jolies images. La distribution est généralement de très bon niveau, avec une mention particulière pour les deux seconds rôles féminins, Julie Walters (qui était la délicieuse Mme Austen de Becoming Jane) et Christine Baranski (vue sur scène récemment dans Mame et dans Follies en Carlotta), toutes deux irrésistibles. On passera sous silence, en revanche, la prestation de la jeune Amanda Seyfried, dont un critique a dit à juste titre qu’elle dit son texte comme un caniche surexcité.

Le passage de la scène au grand écran n’a pas métamorphosé l’œuvre par miracle : Mamma Mia reste un collage un peu curieux et pas totalement convaincant… mais les chansons d’Abba, elles, sont toujours aussi entraînantes.


“Damn Yankees”

City Center, New York • 17.7.08 à 20h
Musique et lyrics : Richard Adler & Jerry Ross. Livret : George Abbott & Douglass Wallop.

Playbill_3 Mise en scène : John Rando. Direction musicale : Rob Berman. Avec Sean Hayes (Applegate), Jane Krakowski (Lola), Cheyenne Jackson (Joe Hardy), Randy Graff (Meg Boyd), P. J. Benjamin (Joe Boyd), Megan Lawrence (Gloria Thorpe), Veanne Cox (Sister), Kathy Fitzgerald (Doris), John Selya (Mambo Dancer)…

L’habitude est maintenant prise : chaque année, pendant l’été, l’équipe de la série des “Encores!” propose de revoir un classique de la comédie musicale pendant trois semaines à City Center. L’année dernière, c’était Gypsy (repris ensuite à Broadway) ; cette année, c’est Damn Yankees, une comédie musicale de 1955 couronnée à l’époque par sept Tony Awards, donc celui de la meilleure comédie musicale.

Damn Yankees est une comédie : un homme d’un certain âge, passionné de baseball, décide de vendre son âme au diable (un personnage dénommé Applegate) afin d’être transformé en un jeune et fringant joueur qui va enfin apporter la victoire à son équipe préférée. Comme il envisage de faire jouer la clause de dédit qu’il a obtenue d’Applegate parce que sa femme lui manque, ce dernier lui envoie une jeune femme extraordinairement séduisante dans l’espoir de le faire changer d’avis. On devine la fin.

Outre qu’elle est dotée d’une partition d’une grande qualité, dont plusieurs chansons sont devenues des standards, l’œuvre est célèbre pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’elle marque l’une des premières chorégraphies du génial Bob Fosse (il avait déjà signé les chorégraphies de The Pajama Game, des mêmes Richard Adler & Jerry Ross) ; mais aussi parce que le rôle de Lola était tenu par une comédienne légendaire, Gwen Verdon, une danseuse qui contribua beaucoup à faire émerger le “style Fosse” (ils se marièrent en 1960).

C’est un plaisir de voir Damn Yankees monté de si belle manière, avec un orchestre de 25 musiciens (un bonheur après ça) et une distribution très solide. Les producteurs ont eu la bonne idée de faire appel à Sean Hayes (Jack dans la série Will & Grace) pour jouer le rôle d’Applegate, le personnage diabolique : bien qu’il ne soit jamais monté sur une scène de Broadway, il se débrouille à merveille d’un rôle qui exige une très forte présence scénique. C’est la délicieuse Jane Krakowski (déjà vue à New York dans Nine et à Londres dans Guys and Dolls, mais que les Américains connaissent surtout à cause de ses apparitions dans la série Ally McBeal) qui joue le rôle de la vamp Lola, créé par Gwen Verdon : elle est superbe et brille particulièrement dans les chorégraphies complexes de Bob Fosse, recréées pour l’occasion.

On retrouve des habitués de Broadway dans le reste de la distribution, notamment Cheyenne Jackson, le “beau gosse” du moment, qui provoque des applaudissements dans la salle lorsqu’il se met torse nu, et la merveilleuse Randy Graff, l’une de mes comédiennes préférées et l’une des rares dont je reconnaîtrais la voix instantanément les yeux fermés. La distribution des seconds rôles est irréprochable, avec des comédiennes comme Megan Lawrence ou Veanne Cox, qui réalisent des sans-faute pour exploiter le potentiel comique de leurs personnages.

C’est un peu rassurant de voir qu’à une époque où la comédie musicale se cherche un peu à Broadway, on sait encore monter aussi bien les chefs d’œuvre du passé. On peut imaginer qu’une carrière commerciale est possible pour ce spectacle qui ne devait initialement tenir l’affiche que trois semaines.


“Guys and Dolls”

Bucks County Playhouse, New Hope (Pennsylvanie) • 17.7.08 à 14h

Guys_2 Musique et lyrics : Frank Loesser. Livret : Jo Swerling et Abe Burrows.

Mise en scène : Richard Akins. Direction musicale : Michelle Zuckman. Avec Jim Lynch (Sky Masterson), Kendra Heaverlo (Sarah Brown), Damian Bartolacci (Nathan Detroit), Jill Palena (Miss Adelaide), Ryan Cook (Nicely Nicely), William Walters (Arvide), Jackie Ostick (General Cartwright), Mark Beckman (Lieutenant Branigan), Mark Edwards (Big Jule)…

La ville de New Hope est une bourgade de quelques milliers d’âmes nichée aux confins de la Pennsylvanie et du New Jersey, au bord du Delaware (la rivière), dans un cadre pittoresque en diable. Après avoir suivi pendant plusieurs kilomètres au petite route à l’ombre d’une forêt, on débouche soudain dans une rue principale étonnament animée avec ses restaurants, ses boutiques d’artisanat, une densité inhabituelle de drapeaux arc-en-ciel et… un théâtre.

Le Bucks County Playhouse est installé dans un bâtiment qui commença sa vie à la fin du 18ème siècle comme moulin. Dans les années 1930, un groupe de personnalités mené par Moss Hart acquit le bâtiment pour en faire un théâtre, qui ouvrit ses portes en 1939. De nombreuses personnalités (parmi lesquelles, par exemple, Grace Kelly et Robert Redford) apparurent sur sa scène, notamment à l’occasion des “tryouts”, représentations organisées afin de mettre au point les pièces ou comédies musicales destinées à Broadway.

Le théâtre, actuellement dans sa 69ème saison, ne semble pas avoir beaucoup été rénové depuis 1939 et il a perdu de son lustre, mais quelques fidèles continuent à le faire vivre. Les productions qui y sont présentées sont désormais “non-Equity”, c’est-à-dire que les comédiens qui s’y produisent ne font pas partie du syndicat des comédiens professionnels, ce qui peut réserver de bonnes comme de mauvaises surprises.

Guys and Dolls est l’un des chefs d’œuvre du début des années 1950. Le livret s’inspire de l’œuvre de Damon Runyon, un écrivain inclassable qui mit en scène dans ses nouvelles des personnages hauts en couleur du New York de l’époque de la Prohibition — pour l’essentiel la faune nocturne des petits escrocs, des habitués des tripots clandestins et des filles de petite vertu. Runyon a doté ses personnages d’un langage très spécifique et c’est l’une des forces du livret de Guys and Dolls que d’avoir réussi à le préserver. (L’adaptation cinématographique de Guys and Dolls, avec Marlon Brando et Frank Sinatra, n’est pas très réussie.)

J’ai vu Guys and Dolls plusieurs fois à Londres, d’abord dans la formidable production du National Theatre, puis dans une production un peu moins réussie mais dont l’un des rôles principaux était tenu par Ewan McGregor.

Cette petite production du Bucks County Playhouse pourrait être immensément plaisante si elle n’avait totalement éliminé l’orchestre pour le remplacer par une paire de synthétiseurs laids et agressifs. Je fais partie de ceux qui pensent qu’un piano est cent fois préférable à un synthétiseur, surtout d’une catégorie aussi peu subtile. Cela rend le spectacle assez intenable… et c’est bien dommage, car il y a des comédiens de très bonne qualité dans la distribution et la mise en scène est tout à fait honnête. Il y a même quelques numéros dansés très joliment chorégraphiés. Mais ce n’est sans doute pas un hasard si l’un des comédiens, l’attachant William Walters, a préféré chanter sa chanson “More I Cannot Wish You” a cappella plutôt qu’accompagné par ces épouvantables meuglements.


“Gypsy”

St. James Theatre, New York • 16.7.08 à 20h

Playbill_4 Livret : Arthur Laurents. Musique : Jule Styne. Lyrics : Stephen Sondheim.

Mise en scène : Arthur Laurents. Direction musicale : Patrick Vaccariello. Avec Patti LuPone (Rose), Boyd Gaines (Herbie), Laura Benanti (Louise), Leigh Ann Larkin (June), Tony Yazbeck (Tulsa), Marilyn Caskey (Electra), Alison Fraser (Tessie Tura), Lenora Nemetz (Miss Cratchitt/Mazeppa)…

J’ai beaucoup hésité avant d’aller revoir cette production de Gypsy, reprise à l’identique de celle vue il y a presque exactement un an au New York City Center. J’avais en effet été très agacé par le relâchement de la diva Patti LuPone, qui semblait pressée de rentrer chez elle et avait expédié le spectacle dans un mélange de précipitation et de mauvais goût.

Bonne nouvelle : même si LuPone continue à flirter de temps en temps avec le mauvais goût, sa prestation est méconnaissable. Je ne sais pas ce qui s’est passé depuis l’année dernière, mais elle a rectifié sa prononciation, trouvé un rythme plus naturel et, surtout, elle joue maintenant en s’adressant aux autres comédiens sur scène et non au public !

Seule bizarrerie : Patti LuPone a décidé il y a quelques semaines qu’elle jouerait désormais le rôle en pantoufles… Elle fait faire une annonce avant le spectacle pour indiquer que c’est en raison d’une blessure au pied… mais on est tenté de penser que ce doit être un caprice de diva. Heureusement, le personnage de Mama Rose n’est pas si aberrant en pantoufles ; comme me le faisait remarquer un amateur avec qui j’en discutais juste avant le spectacle, c’est le genre de femme dont on imagine qu’elle n’a pas le temps de se préoccuper de mettre des chaussures…

Du coup, l’expérience est autrement plus satisfaisante, d’autant que le reste de la distribution est irréprochable, que ce soit Boyd Gaines en Herbie, Laura Benanti en Louise… ou, surtout, les trois strip-teaseuses absolument irrésistibles de Marilyn Caskey, Alison Fraser et Lenora Nemetz (cette dernière interprétant aussi superbement le rôle de Miss Cratchitt, la secrétaire de Dantziger).

Intéressant, aussi, de voir le public parfaitement attentif pendant la légendaire ouverture, alors que la sagesse populaire, ces jours-ci, voudrait que le public soit rétif au concept-même d’ouverture…


“In the Heights”

Richard Rodgers Theatre, New York • 16.7.08 à 14h

Playbill_5 Musique et lyrics : Lin-Manuel Miranda. Livret : Quiara Alegría Hudes.

Mise en scène : Thomas Kail. Direction musicale : Alex Lacamoire. Avec Lin-Manuel Miranda (Usnavi), Christopher Jackson (Benny), Janet Dacal (Nina), Carlos Gomez (Kevin), Priscilla Lopez (Camila), Robin de Jesús (Sonny), Olga Merediz (Abuela Claudia), Karen Olivo (Vanessa)…

In the Heights est un peu l’exemple du “petit musical qui est devenu grand”. Créé à l’origine dans un petit théâtre “Off-Broadway”, ce spectacle s’intéresse à la vie d’un groupe de “latinos” à Washington Heights, un quartier à prédominance hispanique tout au nord de Manhattan. L’annonce d’un transfert à Broadway en avait étonné plus d’un… et la surprise fut plus grande encore lorsque In the Heights se vit décerner quatre Tony Awards, dont celui de la meilleure nouvelle comédie musicale. (Les mauvaises langues feront remarquer que la concurrence était légère, cette année.)

J’avoue que je n’avais pas mis In the Heights sur ma liste “prioritaire”, mais le numéro présenté lors de la cérémonie des Tony Awards m’a donné envie d’en voir plus. Et j’ai passé un excellent moment : In the Heights a du cœur, du charme, des personnages attachants, une histoire qui tient debout et une mise en scène solide dans un décor très réussi qui figure le George Washington Bridge en toile de fond. Mais, surtout, la partition de Lin-Manuel Miranda est bourrée de rythmes latins plus entraînants les uns que les autres ; j’avoue que je trouve cette musique irrésistible. Avec notamment deux trompettes, deux trombones et un sacré percussionniste dans la fosse, les moments de plaisir sont nombreux. On se rend compte de la qualité supérieure de la musique lorsque survient la seule chanson un peu “pop générique” de la partition, dans le deuxième acte ; tout le reste est délicieux.

(Accessoirement, on se réjouit de voir dans la distribution la sémillante Priscilla Lopez, créatrice du rôle de Diana Morales dans A Chorus Line…)


Les chutes d’eau d’Olafur Eliasson

16.7.08 à 12h

L’artiste Olafur Eliasson a installé sur l’East River une série de quatre chutes d’eau de 25 à 35 mètres de hauteur environ, constituées d’échafaudages au sommet desquels est rejetée de l’eau puisée à la base. Intéressante tentative visant à doter temporairement New York d’un monument distinctif, à base d’un matériau à la fois fondamental et banal : l’eau. L’expérience peut paraître futile (tout cela a coûté plus de quinze millions de dollars) ; certains pensent que les chutes sont trop discrètes ; d’autres que la dépense d’énergie nécessaire pour pomper l’eau jusqu’au sommet des échafaudages n’est pas raisonnable par les temps qui courent… Toujours est-il que, fermement ancrées à leurs échafaudages et pourtant reconfigurées en permanence au gré du vent, les chutes d’Eliasson sont comme quatre pointillés fascinants posés pour quelque temps dans le paysage urbain de New York.

Les quatre chutes sont situées respectivement un peu au nord du Manhattan Bridge du côté de Manhattan, le long de l’une des piles du Brooklyn Bridge, devant Brooklyn Heights et devant Governors Island. On peut les voir depuis la terre, mais on peut aussi embarquer au South Street Seaport pour une petite croisière permettant en prime de profiter une fois du plus du plaisir inépuisable de voir la ville depuis l’eau. Quelques souvenirs en photos en cliquant ci-dessous :

New York – Croisière dans le port – Les Waterfalls d’Olafur Eliasson

“Adding Machine”

Minetta Lane Theatre, New York • 15.7.08 à 20h

Playbill_6 Musique : Joshua Schmidt. Livret et lyrics : Jason Loewith & Joshua Schmidt, d’après la pièce The Adding Machine de Elmer Rice.

Mise en scène : David Cromer. Direction musicale : J. Oconer Navarro. Avec Joel Hatch (Mr. Zero), Amy Warren (Daisy), Cyrilla Baer (Mrs. Zero), Joe Farrell (Shrdlu), Jeff Still (Boss)…

L’auteur dramatique Elmer Rice est connu des amateurs de comédie musicale pour avoir inspiré à Kurt Weill l’un de ses chefs d’œuvre, Street Scene. La pièce qui a rendu Rice célèbre, The Adding Machine (1923), vient également d’être adaptée pour la scène musicale. Considérée comme l’une des premières pièces expressionnistes américaines, The Adding Machine suit le destin d’un comptable, joliment nommé “Mr. Zero”, qui tue son patron le jour où il célèbre 25 ans passés à additionner des chiffres dans des registres… qui est aussi le jour où on lui annonce qu’il est licencié car son poste sera désormais tenu par une machine à sommer. Arrivé aux Champs Élysées après avoir été exécuté pour meurtre, il va découvrir à sa grande surprise que l’au-delà n’est pas si différent de la vie terrestre qu’il a quittée.

Cette petite comédie musicale (90 minutes), montée “Off-Broadway”, a été saluée par une partie de la critique comme l’un des spectacles les plus originaux et les plus innovants de la saison. Et il est vrai qu’il y a beaucoup à admirer dans la conception scénique, qui s’appuie sur une succession de visuels extrêmement léchés, assez proches de l’univers du film Brazil. Je trouve en revanche l’écriture assez inégale, notamment du côté de la musique, très complexe, sans doute trop complexe pour les comédiens, qui peinent parfois à en donner une interprétation vraiment convaincante. On est malgré tout très impressionné par les prestations de deux des seconds rôles, Amy Warren (qui rappelle un peu Yolande Moreau) dans le rôle de Daisy et Joe Farrell dans le rôle de Shrdlu.

Adding Machine montre malgré tout un sérieux potentiel de la part de ses auteurs, Jason Loewith et Joshua Schmidt. D’après leurs biographies, ils sont tous les deux liés aux théâtres “sérieux” de Chicago, comme le fameux Steppenwolf. Il est donc peu probable qu’ils cherchent à se construire une carrière dans le domaine de la comédie musicale, ce qui est bien dommage.


“Евгений Онегин”

Bayerische Staatsoper, Nationaltheater, Munich • 13.7.08 à 19h30
Eugène Onéguine (1879). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Kent Nagano. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Avec Michael Volle (Onéguine), Tatiana Monogarova (Tatiana), Marius Brenciu (Lenski), Guy de Mey (Triquet), Günther Groissböck (Gremin), Elena Maximova (Olga)…

Décidément, l’Opéra de Munich est plein de surprises. Après un Vaisseau fantôme dans lequel Senta ne se jette pas dans la mer et un Rigoletto transposé sur la planète des singes, voici donc un Eugène Onéguine confié à l’inénarrable Krzysztof Warlikowski.

La mise en scène de la première partie est assez indéchiffrable — sauf, peut-être, à se plonger dans d’épaisses notes d’intentions — mais elle se réclame sans erreur possible d’une esthétique purement warlikowskienne. La deuxième partie a le mérite de la clarté : la querelle entre Onéguine et Lenski est d’autant plus violente qu’Onéguine choisit de révéler à Lenski… l’attirance physique qu’il éprouve pour lui. Après la mort de Lenski, Onéguine sombre dans la folie et tout ce qui suit se déroule dans son esprit dérangé, notamment la façon dont il se confronte à ses pulsions homosexuelles. Thématique finalement d’actualité puisque c’était à Munich le weekend de la gay pride (appelée Christopher Street Day).

Assez forte déception sur le plan musical et vocal, à commencer par un Kent Nagano qui a l’air ailleurs. Il y a peu de couleurs et peu d’accents dans son interprétation, qui écrase sans ménagement le romantisme échevelé qui fait le charme de Tchaïkovski ; il laisse en outre s’installer des décalages peu acceptables entre scène et fosse, notamment dans les passages du chœur. La qualité des chanteurs est très moyenne, avec notamment une Tatiana qui a beaucoup de mal à se faire entendre au-delà du cinquième rang. Onéguine et Lenski sont corrects, sans plus. J’ai pour ma part beaucoup aimé le Gremin de Günther Groissböck, mais je résiste difficilement à ces belles voix de basse.

C’est, je pense, tout à l’honneur de Tchaïkovski que, malgré cette interprétation médiocre, on sorte de la représentation enivré par l’invention mélodique et la richesse de l’orchestration.