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Posts from February 2008

Concert

Barbican Hall, Londres • 24.2.08 à 19h30
London Symphony Orchestra, Yuri Temirkanov

Prokofiev : concerto pour violon n°1 (Sayaka Shoji, violon)
Chostakovitch : symphonie n°13 (Sergei Leiferkus, basse)

Un concert magnifique de bout en bout.

L’étonnante Sayaka Shoji, dont le programme nous dit qu’elle était déjà apparue sur les plus grandes scènes mondiales au tendre âge de 14 ans, tire de son Stradivarius une superbe interprétation du concerto de Prokofiev. Elle est aussi remarquable dans les passages très techniques que dans les belles envolées lyriques dont la partition ne manque pas. L’osmose avec l’orchestre est parfaite.

Suit une superbe et inoubliable interprétation de la symphonie “Babi Yar” de Chostakovitch : l’orchestre est dans une forme olympique, les voix d’hommes du Chœur du LSO sont superbes… et l’une des plus belles basses actuelles, Sergei Leiferkus, interprète sublimement les cinq poèmes de Ievtouchenko. Cette treizième symphonie est une œuvre difficile à “vivre” au disque. En concert, elle prend une envergure presque liturgique, qui ne peut laisser l’auditeur indifférent. Temirkanov est, de tout évidence, dans son élément : étonnant de le voir déchaîner ainsi les énergies de l’orchestre d’un geste presque timide. C’est magnifique et fréquemment bouleversant.


“La Cage aux Folles”

Menier Chocolate Factory, Londres • 24.2.08 à 15h30
Musique et lyrics : Jerry Herman (1983). Livret : Harvey Fierstein.

Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Nigel Lilley. Avec Philip Quast (Georges), Douglas Hodge (Albin), Neil McDermott (Jean-Michel), Alicia Davies (Anne), Jason Pennycooke (Jacob), Iain Mitchell (Edouard Dindon), Una Stubbs (Mme Dindon), Tara Hugo (Jacqueline), Sebastien Torkia (Francis), Nolan Frederick (Chantal), Nicholas Cunningham (Hanna), Spencer Stafford (Mercedes), Kay Murphy (Bitelle), Mark John Richardson (Angélique), Lee Ellis (Phaedra)…

Je souhaitais revoir cette production (dont j’avais déjà parlé ici après ma première visite) parce que je l’avais beaucoup aimée, mais aussi parce que je souhaitais voir le comédien titulaire du rôle d’Albin, Douglas Hodge, qui était indisposé lors de mon premier passage.

Verdict : j’ai passé à nouveau un excellent moment à voir cette adaptation musicale de la pièce de Jean Poiret, dans une production obligée de trouver des astuces pour contourner les contraintes liées à la petite taille du théâtre pour lequel elle a été imaginée. Douglas Hodge est un magnifique Albin mais son jeu n’est pas très subtil ; je crois que j’avais été plus touché par le style plus sobre et très efficace de son remplaçant, Spencer Stafford, qui a retrouvé désormais son rôle de la “Cagelle” Mercedes.


“The Hour We Knew Nothing of Each Other”

National Theatre (Lyttelton), Londres • 23.2.08 à 19h30
Peter Handke (1992). Traduction de Meredith Oakes.

Mise en scène : James Macdonald. Avec 27 comédiens jouant plusieurs centaines de rôles.

L’idée de la pièce de Handke (originellement intitulée Die Stunde, da wir nichts voneinander wußten) est à la fois simple et géniale : pendant une heure et demie, nous voyons toutes sortes de personnages traverser un décor urbain assez générique. Nous les observons le temps de leur passage alors qu’ils vont d’un segment de leur vie que nous ne connaîtrons jamais à un autre segment de leur vie que nous ne connaîtrons jamais. Parfois seuls, parfois en groupe, il leur arrive d’interagir entre eux, parfois de manière très banale, parfois de manière totalement inattendue. Jamais le moindre mot n’est prononcé. Des situations triviales alternent avec des situations décalées et loufoques. Aucune règle ne s’applique (que fait Moïse avec les tables de la loi au milieu de tous ces gens ?) La juxtaposition de ces tranches de vie confine au poétique et met le spectateur dans une situation assez jubilatoire. L’interprétation est superbe. Irrésistible.


“The Mikado”

English National Opera, Londres • 23.2.08 à 14h30
Arthur Sullivan (1885). Livret et lyrics : W. S. Gilbert.

Direction musicale : Wyn Davies. Mise en scène : Jonathan Miller, recréée par David Ritch. Avec Richard Suart (Ko-Ko), Robert Murray (Nanki-Poo), Sarah Tynan (Yum-Yum), Graeme Danby (Pooh-Bah), Frances McCafferty (Katisha), Richard Angas (Le Mikado), Richard Burkhard (Pish-Tush), Anna Grevelius (Pitti-Sing), Fiona Canfield (Peep-Bo)…

The Mikado occupe sans doute dans la culture populaire anglaise la place que La Vie parisienne occupe dans la culture française. Il faut dire que la partition de Gilbert & Sullivan est un véritable régal. (Pour ceux qui ne connaîtraient pas, une excellente introduction est fournie par le chef d’œuvre de Mike Leigh, Topsy-Turvy.)

Cela fait 20 ans que l’English National Opera ressort régulièrement cette production imaginée par Jonathan Miller, et dont l’affiche originale incluait rien moins que Eric Idle en Ko-Ko, Lesley Garrett en Yum-Yum et Felicity Palmer en Katisha (un enregistrement est disponible en DVD). C’est une production peu conventionnelle, transposant l’action dans un hôtel des années 1920 (magnifique décor entièrement blanc de Stefanos Lazaridis) et prenant quelques petites libertés que ne se permettent pas les productions plus “conventionnelles” comme celle de la compagnie Carl Rosa que j’avais vue il y a quelques années.

Le rôle principal de Ko-Ko est tenu par Richard Suart, qui est aussi bon comédien qu’il est bon chanteur. La première chanson de son personnage, intitulée “As Some Day It May Happen”, est l’une des plus célèbres “patter songs” de Gilbert & Sullivan. Ko-Ko y énumère les noms de ceux sur lesquels pourrait s’exercer son office de “Lord High Executioner”… si le besoin s’en faisait sentir. La chanson est d’ailleurs connue aussi sous deux autres noms qui sont des extraits des paroles : “I’ve Got a Little List” et “They’d None of ’em Be Missed”. La coutume veut que les paroles de cette chanson soient plus ou moins actualisées en fonction de l’actualité : Suart s’en prend ainsi indifféremment à Nigella Lawson (une reine de la cuisine télévisée), à Derek Conway (un député au centre d’un récent scandale d’emploi fictif au profit de son fils) et… à Facebook.

C’est, globalement, une belle réussite. Je trouve toujours l’acoustique du Coliseum (la salle de l’English National Opera) très sourde, mais j’ai pris un grand plaisir à cette représentation.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 22.2.08 à 20h
Orchestre Philharmonique de Radio-France, Paavo Järvi

Mozart : concerto pour violon n°5 (Hélène Collerette, violon)
Bruckner : symphonie n°9

Je n’ai malheureusement profité du concerto que par intermittence, la fatigue de la semaine étant nettement plus forte que ma volonté de rester réveillé. Hélène Collerette est l’une des premiers violons solos du Philharmonique. Elle a un joli sens de la ligne musicale et offre un son d’une grande plénitude. Malheureusement, elle a cette manie agaçante de commencer le concerto en jouant avec l’orchestre, ce qui crée un mélange des genres que je n’aime pas. En bis, idée originale qui nous évite le sempiternel Bach : une transcription de l’air de Pamina de la Flûte enchantée pour deux violons, l’accompagnement étant assuré par le premier violon solo de service ce soir, Svetlin Roussev.

Aucun risque de succomber au sommeil, en revanche, durant la symphonie tant l’exécution en fut électrique. La prodigieuse neuvième de Bruckner est l’une de mes œuvres fétiches. L’enregistrement mythique de Giulini (avec les Wiener Philharmoniker) fait partie des trois ou quatre CD que j’emporterais sans hésiter sur une île déserte (en vérifiant préalablement qu’il n’est pas trop usé par des écoutes trop nombreuses). C’est toujours dangereux, bien sûr, d’aller entendre en concert une œuvre que l’on a trop écoutée. Mais mon admiration pour Järvi me fournissait une raison d’espérer une belle expérience… et je n’ai pas été déçu.

Dans les deux premiers mouvements, en particulier, Järvi tire de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France une performance miraculeuse d’équilibre et de tension. Le discours, guidé par un extraordinaire sens du dessein, est tour à tour captivant et bouleversant. Les cuivres sont à mourir ; les cordes, d’une homogénéité presque parfaite. L’acoustique de Pleyel révèle parfaitement le magnifique et subtil équilibre entre les pupitres (même si l’harmonie semble un tout petit peu trop en retrait par moments). Les dénouements prennent à la gorge.

La fatigue commence malheureusement à se faire sentir dans le troisième mouvement, un tout petit moins réussi que les deux premiers. Les dernières mesures sont presque hypnotiques tellement elles sont bien menées. Malheureusement, le public commence à applaudir beaucoup trop tôt, alors que la dernière note n’a même pas commencé à mourir : phénoménal gâchis. Acclamations méritées pour un Orchestre en état de grâce et pour un Järvi qu’il me tarde de voir plus souvent à Paris lorsqu’il prendra la tête de l’Orchestre de Paris.


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 21.2.08 à 20h
Wiener Philharmoniker, Valery Gergiev

Verdi : La Forza del destino, ouverture
Liszt : Les Préludes, poème symphonique
Tchaïkovski : symphonie n°5

Début laborieux, avec une ouverture déjà pas naturellement légère-légère, à laquelle Gergiev rajoute des tonnes d’effets dynamiques dont la nécessité est douteuse. Même le tuba se déchaîne et survole le reste de l’orchestre comme un bateau qui corne en sortant du port. C’est pompeux et indigeste, à la limite du supportable (Verdi, bien sûr, en partage largement la faute). Heureusement, ça s’arrange déjà nettement avec le Liszt, une petite pièce sympathique et captivante jouée avec un très joli sens du récit musical culminant en un final dont la monumentalité retenue est spectaculaire. La qualité musicale de l’orchestre laisse sans voix.

La deuxième partie atteint des sommets : Gergiev semble communier avec la musique de Tchaïkovski comme peu de chefs actuels (pour s’en convaincre, il suffit d’écouter, puis de réécouter, avant de réécouter encore — car il est impossible de s’arrêter — le DVD récemment édité de son Eugène Onéguine du Met). Il a d’ailleurs gravé avec les mêmes Wiener Philharmoniker un très bel enregistrement de cette 5ème symphonie, digne de rivaliser avec les enregistrements de légende comme celui de Dorati. Ce qu’il fait de cette symphonie est tout simplement saisissant tellement il parvient à donner caractère, sens et chromatisme à une musique d’une richesse intrinsèque limitée. La force de sa vision… associée à la qualité sidérante de l’exécution… rend l’expérience particulièrement euphorisante, notamment dans les deux premiers mouvements et dans la marche inéluctable vers la résolution finale.

Le tuba, cependant, reste en sur-régime jusqu’à la fin. Particularité acoustique de la salle ?


Récital Susan Graham

Théâtre du Châtelet, Paris • 17.2.08 à 11h

Mélodies françaises des 19ème et 20ème siècles

Bizet : Chanson d’avril (texte Louis Bouilhet)
Franck : Nocturne (Louis de Fourcaud)
Saint-Saëns : Danse macabre (Jean Lahor)
Chabrier : Les Cigales (Rosemonde Gérard)
Bachelet : Chère nuit (Eugène Adenis)
Duparc : Au Pays où se fait la guerre (Théophile Gautier)
Ravel : Le Paon (Jules Renard)
Caplet : Le Corbeau et le renard (Jean de la Fontaine)
Roussel : Réponse d’une épouse sage (Henri-Pierre Roché)
Debussy : Colloque sentimental (Paul Verlaine)
Fauré : Vocalise-étude
Honegger : Trois Chansons de la petite sirène (René Moret)
Rosenthal : La Souris d’Angleterre (Nino)
Poulenc : La Dame de Monte-Carlo (Jean Cocteau)

(Malcolm Martineau, piano)

C’est donc au Texas qu’il faut aller chercher une chanteuse ayant envie de défendre, avec goût et sensibilité, ce répertoire français si particulier et si enchanteur. On ne peut qu’être conquis par le plaisir évident que Susan Graham prend à égrener ces mélodies pleines d’esprit, dont émergent en particulier Franck, Fauré et Poulenc. On lui pardonne volontiers, du coup, un accent parfois approximatif et un vibrato un peu encombrant. La voix est riche et les contrastes, abondants. Sans faute du côté de Martineau, qui vit très joliment ce répertoire.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 16.2.08 à 20h
Orchestre National de France, Kurt Masur

Goubaïdoulina : In tempus praesens, concerto pour violon et orchestre (Anne-Sophie Mutter, violon)
Bruckner : symphonie n°4

Décidément, je ne parviens pas à trouver quoi que ce soit d’intéressant à cette œuvre de Goubaïdoulina, déjà entendue par la même Mutter, mais avec le London Symphony Orchestra, en octobre dernier. L’ONF joue avec une belle assurance, mais ça n’empêche pas la musique de partir dans tous les sens. Mutter s’interrompt brièvement vers le milieu de l’œuvre et demande à Masur de reprendre quelques mesures plus tôt, sans doute pour corriger une erreur que personne n’avait remarquée. Ça n’arrive pas souvent en représentation… En bis, elle nous redonnera le début de l’œuvre (“I love this piece so much therefore you’ll have to suffer through the commencement again”). “Suffer”, le mot n’est pas si mal choisi.

Quatrième symphonie bien exécutée, mais un peu plan-plan et manquant légèrement de vision globale. Il paraît qu’un morceau de papier inséré dans certains programmes (mais pas dans le mien) précise que l’orchestre n’a eu que peu de temps pour répéter à cause de je ne sais quelle grève. Ceci explique peut-être bien cela… On ne peut s’empêcher toutefois d’admirer le niveau technique auquel l’ONF s’est hissé sous la conduite de Masur.


“Double Feature”

New York City Ballet, New York • 3.2.08 à 15h
Deux ballets conçus par Susan Stroman
Orchestre du New York City Ballet, Clotilde Otranto

The Blue Necklace. Musique : Irving Berlin. Arrangements musicaux : Glen Kelly. Orchestrations : Doug Besterman. Avec Maria Kowroski (Dorothy Brooks), Kyle Froman (Mr. Griffith), Savannah Lowery (Mrs. Griffith), Skyla Shreter (Young Mabel), Clara Ruf-Muldonado (Young Florence), Sterling Hyltin (Mabel), Megan Fairchild (Florence), Benjamin Millepied (Billy Randolph)…

Makin’ Whoopee. Musique : Walter Donaldson. Arrangements musicaux : Glen Kelly. Orchestrations : Doug Besterman et Danny Troob. Avec Tom Gold (Jimmie Shannon), Tiler Peck (Anne Windsor), Amar Ramasar (Joe Doherty), Robert Fairchild (Edward Meekin), Arch Higgins (Garrison)…

Susan Stroman éblouit Broadway pour la première fois en 1992 avec sa chorégraphie brillantissime pour le “pasticcio” Crazy For You, construit autour de chansons de Gershwin. Son langage, nourri du vocabulaire classique du ballet, est très imagé, sait surprendre et, surtout, provoquer l’hilarité. Stroman aime aussi beaucoup utiliser des accessoires divers : les plus beaux moments de Crazy For You étaient ceux dans lesquels elle imaginait une utilisation inattendue à des objets banals.

Stroman est devenue depuis un “nom” de Broadway, soit comme chorégraphe, soit comme metteur en scène : c’est à elle que l’on doit notamment la reprise de The Music Man en 2000 ou encore The Producers, l’adaptation en comédie musicale du film de Mel Brooks en 2001. Elle s’est également fait remarquer en 2000 avec Contact, une soirée constituée de trois sketches dansés qui défraya la chronique lorsqu’elle reçut le Tony Award de la meilleure comédie musicale.

En 2004, Susan Stroman conçut pour le New York City Ballet un programme intitulé Double Feature, constitué de deux histoires dansés conçues repectivement autour des chansons d’Irving Berlin et de Walter Donaldson. Irving Berlin, dont Jerome Kern a dit qu’il était la musique américaine, est l’un des compositeurs les plus prolixes de la première moitié du vingtième siècle ; énumérer les “tubes” dont il est l’auteur prendrait plusieurs heures. Le nom de Walter Davidson est un peu moins connu, mais il est pourtant également l’auteur de très nombreux standards.

Le New York City Ballet reprend donc pour quelques représentations ces deux ballets de Susan Stroman. Dans les deux cas, l’action s’appuie sur des arrangements magnifiques des chansons des deux compositeurs. Les orchestrations de Doug Besterman sont rien moins que sublimes, et l’Orchestre du New York City Ballet les interprète de manière exquise sous la direction inspirée de Clotilde Otranto.

The Blue Necklace est une histoire mélodramatique, un peu dans la veine de Cendrillon. Makin’ Whoopee pourrait être un épisode des aventures de Buster Keaton ou de Harold Lloyd. Les deux histoires sont présentées comme de petits films muets, avec quelques “cartons” projetés en fond de scène pour décrire l’action ou les dialogues. Dans les deux cas, Stroman étonne par la richesse et l’originalité de sa chorégraphie, interprétée merveilleusement par des danseurs vraiment inspirés, parmi lesquels on retrouve avec plaisir le danseur français Benjamin Millepied, “principal” du New York City Ballet depuis 2002.

Jerome Robbins est (avec George Ballanchine) l’un des dieux tutélaires du New York City Ballet. Nul doute qu’il serait fier de voir la compagnie qu’il a accompagnée si longtemps continuer de chercher des formes originales d’expression. Ces deux créations de Susan Stroman sont en tout cas deux petits bijoux dont on sort avec un sourire de bonheur qui reste accroché aux lèvres pendant quelques heures.

 

“Next to Normal”

Second Stage Theatre, New York • 2.2.08 à 20h
Musique : Tom Kitt. Livret et lyrics : Brian Yorkey.

Mise en scène : Michael Greif. Direction musicale : Mary-Mitchell Campbell. Avec Alice Ripley (Diana), Brian d’Arcy James (Dan), Aaron Tveit (Gabe), Morgan Weed (Natalie [understudy/remplaçante]), Adam Chanler-Berat (Henry), Asa Somers (Dr. Madden / Dr. Fine).

La compagnie théâtrale Second Stage occupe un magnifique bâtiment situé à l’angle de la huitième avenue et de la 43ème rue ouest : l’architecte Rem Koolhaas a aménagé un théâtre très fonctionnel de 300 places dans ce qui était autrefois une banque. Dans la salle, trois grandes fenêtres à l’isolation acoustique impeccable permettent de continuer à observer la ville avant la représentation. Dès que le spectacle commence, d’immenses rideaux viennent les recouvrir, ce qui a un côté très cérémonial.

Second Stage propose une saison variée à un public largement constitué d’abonnés. Certaines des œuvres présentées sont musicales : c’est à Second Stage que la première œuvre commerciale de Stephen Sondheim, Saturday Night, dont la production originale avait été annulée en 1954, a finalement été présentée au public en 2000. Je me souviens également y avoir vu une comédie musicale consacrée à l’univers de la spéculation immobilière, Once Around the City, en 2001.

Next to Normal est une œuvre nouvelle de Tom Kitt et Brian Yorkey. Kitt a connu une expérience malheureuse à Broadway puisqu’il est le compositeur de High Fidelity, une comédie musicale qui ne tint l’affiche que 13 représentations à la fin de l’année 2006. Yorkey est le lyriciste de Making Tracks, une petite comédie musicale consacrée à l’expérience des immigrants asiatiques aux États-Unis.

Pendant les trente premières minutes, je me suis dit que j’étais en train de voir la comédie musicale la plus enthousiasmante de ces dernières années. La vie quotidienne d’une famille apparemment on ne peut plus normale est évoquée à travers des chansons à l’écriture à la fois adroite, efficace et pleine d’humour. Il y a même un vrai numéro d’ouverture, comme on n’en fait plus, d’une belle virtuosité. On se croit un peu au paradis de la comédie musicale.

Du moins jusqu’à ce que le sujet réel de la pièce apparaisse à l’occasion d’un rebondissement très joliment orchestré sur le plan dramatique. L’atmosphère devient soudain plus chargée. La légèreté qui faisait le charme des premiers instants s’évapore. On pense furieusement à William Finn (dont je parlais ici), mais sans la capacité de Finn à transcender les sujets graves avec son style inimitable. On pense, aussi, inévitablement, à Jonathan Larson, l’auteur de Rent — un parallèle d’autant plus tentant que Next to Normal est, comme Rent, mis en scène par Michael Greif et qu’Anthony Rapp, l’une des vedettes de Rent, est l’un des ses assistants.

La suite de la pièce, quoique bien menée, est nettement moins enthousiasmante. On baigne de plus en plus dans une musique rock assez générique, qui finit presque par être fatigante. Heureusement, la distribution défend la pièce avec beaucoup de conviction. On est particulièrement impressionné par Brian d’Arcy James et Alice Ripley, deux stars de Broadway.

Malgré ce bilan en demi-teinte, on ne peut s’empêcher de penser que Kitt et Yorkey incarnent peut-être ce sang neuf dont la comédie musicale a tant besoin. On est impatient, du coup, de savoir ce qu’ils nous proposeront après cet essai peut-être pas totalement abouti mais quand même fort impressionnant.


“Die Walküre”

Metropolitan Opera, New York • 2.2.08 à 12h30
Richard Wagner (1870)

Direction musicale : Lorin Maazel. Mise en scène : Otto Schenk. Avec Lisa Gasteen (Brünnhilde), James Morris (Wotan), Clifton Forbis (Siegmund), Deborah Voigt (Sieglinde), Mikhail Petrenko (Hunding), Michelle DeYoung (Fricka), Kelly Cae Hogan (Gerhilde), Claudia Waite (Helmwige), Laura Vlasak Nolen (Waltraute), Jane Bunnell (Schwertleite), Wendy Bryn Harmer (Ortlinde), Leann Sandel-Pantaleo (Siegrune), Edyta Kulczak (Grimgerde), Mary Phillips (Rossweisse).

Représentation de très haut vol, marquant le retour de Lorin Maazel dans la fosse du Metropolitan Opera après de très nombreuses années. À part Lisa Gasteen, qui est un peu irrégulière, la distribution serait difficile à améliorer : James Morris est un Wotan de référence ; Clifton Forbis est “mon” Siegmund de référence depuis Toronto ; la superbe Deborah Voigt — que je voyais pour la première fois — est une merveilleuse Sieglinde ; le toujours fiable Mikhail Petrenko est toujours remarquable en Hunding (comme à Aix) ; et l’excellente Michelle DeYoung (vue à Berlin dans la 8ème de Mahler) propose une très belle interprétation de Fricka.

Que demander de plus ? Peut-être que Lorin Maazel se complaise un peu moins dans des tempos d’une lenteur presque assommante. L’œuvre est assez longue comme cela : inutile d’en rajouter. Maazel parvient à dépasser de vingt minutes le minutage prévisionnel tant il a tendance à étirer certains passages. Même les chanteurs ont du mal à suivre, par moments.

La mise en scène est d’un classicisme total : on a l’impression de voir les gravures bien connues, avec moult rochers et quelques arbres. Je crois que c’est la première production que je vois dans laquelle Brünnhilde porte un vrai casque, un vrai bouclier et une vraie lance. Une fois de temps en temps, ça ne fait pas de mal.


“Sunday in the Park With George”

Studio 54, New York • 1.2.08 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Lapine.

Mise en scène : Sam Buntrock. Direction musicale : Caroline Humphris. Avec Daniel Evans (George), Jenna Russell (Dot / Marie), Michael Cumpsty (Jules / Bob Greenberg), Jessica Molaskey (Yvonne / Naomi Eisen), Alexander Gemignani (Boatman / Dennis)…

Consécration ultime pour cette production que j’avais découverte avec délectation dans le minuscule théâtre de la Menier Chocolate Factory à Londres avant qu’il ne soit transféré dans un plus grand théâtre du “West End” londonien : c’est le public de Broadway qui a désormais la chance de pouvoir découvrir cette mise en scène d’une inventivité extraordinaire reposant sur l’utilisation de projections très sophistiquées.

La mise en scène est à peu près identique à celle de Londres. De la distribution londonienne, on a conservé les deux comédiens principaux, Daniel Evans et Jenna Russell, rejoints ici par des comédiens américains. On retrouve même la directrice musicale, Caroline Humphris, qui ne devait pas se douter qu’elle se retrouverait à Broadway lorsqu’elle a accepté de diriger la réduction pour quatre musiciens dans un petit théâtre encore largement inconnu de Londres.

Les représentations ont débuté il y a quelques jours et la première n’est prévue que dans trois semaines. Il y a donc fort à parier que les petits défauts encore visibles — notamment un rythme un peu lent — seront corrigés d’ici là. J’ai quand même le sentiment que la mise en scène perd un peu de sa force dans un espace aussi grand… et, plus qu’à Londres, la réduction pour quatre instruments m’a paru un peu pauvre. Pourquoi d’ailleurs s’acharner à utiliser cette orchestration réduite alors qu’elle n’était rendue nécessaire que par l’espace disponible à la Menier Chocolate Factory ?