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Posts from January 2008

“Véronique”

Théâtre du Châtelet, Paris • 29.1.08 à 20h
André Messager (1898). Livret d’Albert Vanloo et Georges Duval, adapté par Benoît Duteurtre.

Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi. Mise en scène : Fanny Ardant. Avec Amel Brahim-Djelloul (Hélène Morange / Véronique), Dietrich Henschel (Florestan de Valaincourt), Ingrid Perruche (Agathe Coquenard), Doris Lamprecht (Ermerance de Champ d’Azur / Estelle), Laurent Alvaro (Gaston Coquenard), Gilles Ragon (Jacques Loustot), Patrice Lamure (Séraphin), Catherine Hosmalin (Tant Benoît)…

Pourrait-il y avoir production plus charmante de ce chef d’œuvre injustement oublié ? On est en droit d’en douter. Tous les choix de Fanny Ardant et de l’équipe à l’origine de la conception de ce spectacle se distinguent par leur pertinence et leur bon goût. À commencer par la distribution, tout simplement idéale — avec une très légère réserve pour Ingrid Perruche, dont la prononciation est perfectible. Tous les comédiens/chanteurs montrent le même engagement gagnant dans l’interprétation de leurs personnages et dans la mise en valeur de la délicieuse musique d’André Messager.

Le décor de Ian Falconer (auteur de nombreuses couvertures pour le New Yorker, dont une excellente série mettant en scène une petite dame en tailleur strict), mêlant éléments physiques et projections, est un enchantement. Les costumes de Dominique Borg sont un régal pour les yeux. Et la mise en scène de Fanny Ardant est presque miraculeusement juste dans son équilibre entre le respect dû à l’œuvre et l’alimentation de la comédie. On lui pardonne, du coup, l’absence d’âne sur scène pour “De-ci de-là…” L’escarpolette, elle, est bien là.

Dans la fosse, on a la confirmation que les baroqueux n’aspirent qu’à une chose : échapper à leur univers un peu monochrome. Après Minkowski devenu le champion d’Offenbach et Gardiner dans Chabrier, c’est donc au tour de Spinosi d’aspirer à plus de couleur en se mettant temporairement en congé de son interminable série d’œuvres de Vivaldi. Et le succès est total : la musique de Messager pourrait difficilement être présentée sous un meilleur jour, tant l’interprétation de l’Ensemble Matheus est exquise de bout en bout.


“My Fair Lady”

Landestheater, Linz • 27.1.08 à 15h
Musique : Frederick Loewe. Livret et paroles : Alan Jay Lerner, d’après G. B. Shaw. Adaptation en allemand de Robert Gilbert.

Bruckner Orchester Linz, Marc Reibel. Mise en scène et chorégraphie : Jochen Ulrich. Avec Elisabeth Holmer (Eliza), Joachim Rathke (Higgins), Mark Calvert (Freddy), William Mason (Pickering), Franz Binder (Doolitle), Gabriele Salzbacher (Mrs. Pearce), Karen Robertson (Mrs. Higgins)…

Linz C’est toujours un plaisir de voir ce chef d’œuvre qu’est My Fair Lady, même en allemand, langue que je ne comprends pas. Cette production de l’Opéra de Linz fait intervenir les membres de la troupe permanente du théâtre sauf, semble-t-il, pour les deux rôles principaux.

Il y a bien quelques défauts : l’interprétation manque un peu de subtilité, à la fois dans la fosse et sur la scène ; la mise en scène pousse une idée pas aboutie qui fait de Higgins une sorte de réalisateur de cinéma ; il n’y a pas vraiment de décor jusqu’au bal, bal dont la mise en scène est d’ailleurs assez étonnante ; un trio de mimes / danseurs des rues ne semble pas à sa place ; la fin est modifiée, etc. Mais il reste malgré tout une belle énergie, et l’on apprécie en particulier que les ballets soient complètement chorégraphiés. L’énorme avantage d’être dans une maison d’opéra, c’est que tout est magnifiquement chanté. La partition de Fritz Loewe n’est pas si éloignée de l’opérette ; les chanteurs “allemands”, habitués à passer d’un répertoire à l’autre, sont dans leur élément. C’est, en particulier, la première fois que je vois un Pickering qui sache chanter son rôle, notamment à la fin de “You Did It”.

Pèlerinages obligatoires : après avoir savouré une délicieuse part de Linzer Torte, nous passons devant la maison dans laquelle Mozart a composé la Linzer Symphonie.


“Dialogues des Carmélites”

Theater an der Wien, Vienne • 26.1.08 à 19h
Francis Poulenc (1957). Livret de Poulenc, d’après Bernanos.

Radio-Symphonieorchester Wien, Bertrand de Billy. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Sally Matthews (Blanche), Marjana Lipovšek (Madame de Croissy), Heidi Brunner (Madame Lidoine), Yann Beuron (Le Chevalier), Jean-Philippe Lafont (Le Marquis), Michelle Breedt (Mère Marie), Gaële Le Roi Hendrickje Van Kerckhove (Sœur Constance), Elisabeth Wolfbauer (Mère Jeanne), Christa Ratzenböck (Sœur Mathilde), Dietmar Kerschbaum (L’Aumônier)…

L’idée de revoir cet opéra que j’adore me remplissait de joie, d’autant que j’avais déjà vu cette très belle mise en scène de Robert Carsen à Amsterdam il y a quelques années. Malheureusement, j’ai un peu déchanté… essentiellement à cause des choix stylistiques de Bertrand de Billy, qui m’avait pourtant beaucoup impressionné dans Roméo et Juliette. Il attaque au pas de charge, conserve une pulsation assez raide pendant toute l’œuvre, ne descend qu’exceptionnellement en-dessous du mezzo forte, multiplie les accents très marqués aux dépens de la ligne mélodique… et dépouille au passage la partition de Poulenc d’une partie de ce qui la rend incomparable. Perdus, ces clairs-obscurs envoûtants. Perdues, ces tensions sous-jacentes jamais complètement libérées. Perdu, ce recueillement quasi-mystique. Tout devient trop rapide, trop fort, trop marqué, trop régulier, trop accentué, trop évident, trop éclatant.

Bref, on a l’impression d’entendre de l’opéra russe ou italien, mais pas cet objet musical un peu inclassable que sont ces Dialogues lorsqu’on les confie à un Kent Nagano, par exemple. Même les harmonies crépusculaires et surprenantes de Poulenc tendent à disparaître dans l’opération. De crépusculaire, il ne reste que la magnifique mise en scène de Carsen, économe et efficace à la fois.

Impression mitigée du côté de la distribution : Sally Matthews (déjà entendue à Londres dans une jolie deuxième de Mahler) n’est vraiment pas faite pour chanter Blanche. Son interprétation est très maniérée et on ne comprend pas un traître mot de ce qu’elle chante. Heureusement, il y a Yann Beuron et Gaële Le Roi Hendrickje Van Kerckhove pour remonter le niveau… mais il semble que seuls les Français se montrent capables de prononcer le français correctement [Bertrand de Billy m'a fait savoir par personne interposée que ce n'était pas Gaële Le Roi, contrairement à ce qu'indiquait la brochure imprimée à laquelle je m'étais référé]. Jean-Philippe Lafont a aussi une belle diction, mais la voix commence à être sérieusement limitée. Pas tant que celle de Marjana Lipovšek, qui crie beaucoup — mais avec un réel engagement dramatique — dans les derniers instants de Madame de Croissy. Heidi Brunner est une Madame Lidoine assez touchante, mais son français laisse aussi à désirer (elle est pourtant Madame Bertrand de Billy à la ville).

Bon, on oublie…


Concert

Salle Pleyel, Paris • 25.1.08 à 20h
Berliner Philharmoniker, Seiji Ozawa

Beethoven : concerto pour violon (Anne-Sophie Mutter, violon)
Tchaïkovski : symphonie n°6

Concert d’exception, donné “en hommage à Herbert von Karajan”. La salle aurait dû être pleine à craquer mais la soirée est subventionnée par la Société Générale, dont on peut penser que certains dirigeants ont d’autres chats à fouetter que de venir au concert en ce moment. Quelques places restent donc vides.

Même si le concerto pour violon est l’une des œuvres de Beethoven qui me posent le moins de “problèmes”, je n’ai pas été totalement convaincu par Mutter : elle fait certes preuve d‘une grande autorité, mais son jeu semblait apprêté et finalement assez peu capable de toucher l’âme. Elle donne l’impression de se compliquer la vie avec des doigtés complexes pour aller chercher un son “différent”, mais l’exercice semble un peu futile. Au surplus, le violon qu’elle joue manque de chaleur et a un son un peu aigre.

D’ailleurs, à l’entracte (après l’incontournable Bach en bis), j’entends beaucoup parler de sa beauté “pour son âge” (elle a 44 ans) mais pas du tout de son interprétation.

Deuxième partie absolument sublime avec une Pathétique d’anthologie dirigée par un Ozawa vraiment inspiré (qui, comme à Bastille pour Tannhäuser, dirige sans partition). L’orchestre est somptueux de bout en bout, avec une mention particulière pour les bois (avec, si j’ai bien vu, Albrecht Mayer au hautbois et Emmanuel Pahud à la flûte… mais le basson et le clarinettiste sont également remarquables).

Stylistiquement, Ozawa évite parfaitement le risque de tomber dans une emphase excessive dans les trois premiers mouvements : même le troisième, pourtant éclatant, parvient à rester d’une irrésistible légèreté. La plongée dans le pathos du dernier mouvement est conduite avec beaucoup d’intelligence et reste d’un goût irréprochable. C’est superbe et poignant. Ovation méritée. Ozawa en fait un peu trop dans le genre modeste et fait le tour des pupitres pour remercier les musiciens.

Le camion des Berliner Philharmoniker attend sagement rue de Courcelles pour aller récupérer le matériel de l’Orchestre. Il s’appelle Beethoven.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 23.1.08 à 20h
Orchestre de Paris, Marin Alsop

Stravinski : Symphonie de psaumes
Rachmaninov : symphonie n°2

Curieux programme : le placement en début de programme de la Symphonie de psaumes de Stravinski, libérée des canons de la symphonie romantique, rend très apparent le relatif académisme formel et harmonique de la (par ailleurs magnifique) symphonie de Rachmaninov. Brillante prestation, en tout cas, du Chœur de l’Orchestre de Paris, qui donne aux psaumes profondeur et intensité.

Curieuse coïncidence : je suis récemment tombé par hasard sur iTunes sur un sublime enregistrement de la deuxième symphonie de Rachmaninov par Simon Rattle et le Los Angeles Philharmonic, que j’ai bien dû écouter une dizaine de fois depuis tellement il m’enchante… sans me souvenir que j’allais entendre l’œuvre en concert quelques jours plus tard. Malheureusement, la prestation de Marin Alsop et de l’Orchestre de Paris, sans être indigne, est plusieurs crans en-dessous. Là où Alsop pêche un peu par excès de rigidité, Rattle s’illustre au contraire par l’élasticité de sa version, qui multiplie les variations de tempo, de couleur, les accents… et qui, surtout, parvient toujours à faire “surnager” une ligne mélodique cohérente. C’est particulièrement vrai dans le troisième mouvement, où Alsop frôle la mièvrerie là où Rattle trouve une profondeur interprétative presque bouleversante.


“La traviata”

Royal Opera House, Londres • 20.1.08 à 15h
Verdi (1853). Livret de Francesco Maria Piave, d’après Dumas Fils.

Direction musicale : Maurizio Benini. Mise en scène : Richard Eyre. Avec Ermonela Jaho (Violetta, en remplacement d’Anna Netrebko, souffrante), Jonas Kaufmann (Alfredo), Dmitri Hvorostovsky (Germont)…

Netrebko + Kaufmann + Hvorostovsky : c’était presque trop beau. La soprano russe Anna Netrebko ayant dû déclarer forfait en raison d’une méchante bronchite, c’est la chanteuse albanaise Ermonela Jaho qui l’a remplacée au pied levé. La direction du Royal Opera House l’a faite venir en urgence de New York et elle a dû assurer la première de cette production de Traviata le jour-même où elle arrivait à Londres après un vol transatlantique. C’est à la deuxième représentation que j’ai assisté : Jaho avait donc eu le temps de se reposer un peu.

Après un départ plus que poussif (pas de projection, à peine juste), Jaho se reprend et devient progressivement une présence fascinante sur scène. Elle est tout aussi juste dans la frivolité forcée du premier acte que dans la déchirure courageuse et digne du deuxième acte. Elle est carrément déchirante dans son dernier acte, qu’elle interprète fabuleusement bien.

Bien sûr, il faut supporter Traviata, cette partition capable du meilleur (le troisième acte !!) comme du pire (toutes ces marches ronflantes avec overdose de cymbales, cette avalanche de oumpapahs, un accompagnement généralement réduit au strict minimium sur le plan harmonique) mais c’est, dans le répertoire de Verdi, l’une des œuvres les plus satisfaisantes sur le plan dramatique. Il faut dire que la matière première est riche… et Piave mérite des éloges pour l’économie d’écriture et l’efficacité de son livret.

Du coup, l’œuvre a d’autant plus impact qu’elle est servie par une distribution solide… et le moins qu’on puisse dire, c’est que le défi est ici relevé brillamment. Jonas Kaufmann est un bonheur permanent en Alfredo, en particulier parce qu’il joue vraiment son rôle et parce qu’il n’a aucun des maniérismes habituels des ténors “italiens”. Au contraire, il aurait presque un timbre de baryton, ce qui lui donne une “gravité” parfaite pour le rôle. Quant à Dmitri Hvorostovsky, il campe un Germont simplement sublime. Un peu figé, peut-être, mais le rôle s’en accomode fort bien. Quelle voix ! Quelle prestance ! Quel charisme !

Finalement, c’est avec une soprano albanaise, un ténor allemand et un baryton russe que l’on conduit l’opéra italien à des sommets. D’italien, il reste le chef, Maurizio Benini, qui conduit le superbe orchestre du Royal Opera avec un goût irréprochable. Dès les premières notes de l’ouverture, on sent que l’atmosphère va être chargée. Et elle le reste jusqu’au bout, avec un sens magnifique de la tension dramatique. Ce n’est que lorsque Violetta s’effondre après s’être exclamée “Ah ! Io ritorno a vivere ! Oh gioia !” dans un dernier sursaut proprement déchirant que la tension peut, enfin, retomber. Il ne doit pas rester beaucoup d’yeux secs dans la salle.

La jolie mise en scène de Richard Eyre (auteur également de la mise en scène de la comédie musicale Mary Poppins), est à la fois sobre et imposante sur le plan visuel, grâce notamment aux décors de Bob Crowley (qui a fait aussi de fort jolies choses pour Broadway, notamment pour les comédies musicales Aida et Sweet Smell of Success) et aux lumières de Jean Kalman.

On ne sait que demander de plus…


“The Mystery of Edwin Drood”

Warehouse Theatre, East Croydon, Londres • 19.1.08 à 20h
Musique, lyrics et livret : Rupert Holmes. D’après Charles Dickens.

Mise en scène : Ted Craig. Directeur musical : Stefan Bednarczyk. Avec Kit Benjamin (Mr Clive Pagett / John Jasper), Kate Feldschreiber (Miss Alice Nutting / Edwin Drood), Katherine O’Shea (Miss Diedre Perregrine / Rosa Budd), Susie Emmett (Miss Janet Connover / Helena Landless), Michael George Moore (Mr Victor Grinstead / Neville Landless), Nicola Delaney (Miss Angela Prysock / The Princess Puffer), Stefan Bednarczyk (Mr William Cartwright / The Chairman / The Reverend Crisparkle), Tim Messute (Mr Nick Cricker / Durdles)…

Charles Dickens est mort en 1870 en laissant inachevé son roman The Mystery of Edwin Drood, dont les six premiers épisodes seulement (sur douze) furent achevés et publiés (sous forme de feuilleton, ce qui était fréquent à l’époque). Dickens n’a laissé aucune indication de la façon dont il envisageait la résolution de son histoire. Nombreux sont ceux qui, au théâtre, au cinéma ou sous forme de roman, se sont essayés à l’exercice consistant à terminer Drood.

L’une de ces tentatives est une comédie musicale entièrement écrite par Rupert Holmes et créée à Broadway en 1985. Holmes rajoute une dimension amusante à son entreprise, puisqu’il interrompt l’action là où Dickens s’est arrêté et se tourne vers le public pour le faire voter sur l’issue de la pièce. Il a donc écrit autant de fins que d’issues possibles au vote du public, ce qui a toujours chagriné les collectionneurs de comédie musicale, car toutes les fins ne peuvent pas contenir sur le CD de l’œuvre.

The Mystery of Edwin Drood a longtemps été sur la liste des spectacles que je voulais voir absolument et mes vœux avaient été exaucés grâce à une excellente production vue en août 2003 au Bridewell Theatre de Londres (malheureusement fermé depuis, même s’il est rouvert occasionnellement pour accueillir de petits spectacles).

Rupert Holmes est relativement peu connu dans le monde de la comédie musicale car il a fait l’essentiel de sa carrière dans le domaine de la musique de variété ; il est notamment le producteur de l’un des albums de Barbra Streisand. Ce Mystery of Edwin Drood, qu’il a écrit seul, est selon moi un véritable délice. L’idée est de mettre en scène une troupe de “music-hall” victorien représentant une pièce tirée de l’histoire de Dickens. L’effet de théâtre dans le théâtre, comme toujours lorsqu’elle est bien maniée, fonctionne à merveille. La musique est superbe ; l’écriture, pleine d’humour. Et c’est le seul exemple que je connaisse où la participation du public se justifie.

La petite production de ce Warehouse Theatre, que je ne connaissais pas, est très agréable. Les comédiens sont très attachants, notamment Stefan Bednarczyk, qui cumule le rôle de chef d’orchestre avec celui du “Chairman”, le monsieur loyal de la soirée. C’est du côté musical que l’on est un peu déçu, car la qualité est un peu hétérogène et ce sont les acteurs eux-mêmes qui, lorsqu’ils ne sont pas en scène, se transforment en musiciens. Je me demande s’il n’aurait pas été préférable de représenter l’œuvre avec un accompagnement de piano seul.


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 18.1.08 à 20h
WDR Sinfonie-Orchester Koln, Semyon Bychkov

Stravinsky : Scherzo fantastique, op. 3
Glazounov : concerto pour violon et orchestre (Hilary Hahn, violon)
Chostakovitch : symphonie n°4

Je ne m’attendais franchement pas à être aussi emballé par ce concert, mes souvenirs de Semyon Bychkov comme directeur musical de l’Orchestre de Paris étant assez mitigés.

En première partie, deux œuvres rarement jouées dans les concerts parisiens et pourtant magnifiques. Le Scherzo fantastique de Stravinsky, œuvre de jeunesse aux envoûtantes lignes mélodiques, permet à l’orchestre de faire la démonstration d’une étonnante richesse expressive malgré la discipline sans faille des musiciens. Suit le délicieux concerto pour violon de Glazounov. Hilary Hahn tire de son violon un son d’une chaleur extraordinaire. Elle conquiert le public, qui obtient en bis le deuxième mouvement de la deuxième sonate d’Ysaÿe.

Deuxième partie proprement enthousiasmante, avec une lecture de la quatrième symphonie de Chostakovitch qui place Bychkov parmi les grands chefs visionnaires. Il faut dire qu’il dispose, avec son Orchestre de la Radio de Cologne, d’un instrument assez fascinant. Tous les pupitres sont d’une virtuosité étonnante : même les deux tubas — qui jouent dans un ensemble parfait — tirent de leurs instruments des sons magnifiques. Le contrebasson est aussi assez envoûtant. Et j’ai des frissons lorsque les quatre flûtes et les deux piccolos jouent à l’unisson.

Bychkov colore la partition de mille teintes étonnantes et se régale avec les contrastes monumentaux : la montée vers le grand tutti du premier mouvement donne la chair de poule tellement elle est bien gérée. Contrairement à un Gergiev, dont les tempos sont souvent un peu influencés par la dynamique, Bychkov s’applique à conserver une pulsation relativement régulière qui sied vraiment très bien à la musique de Chostakovitch.

La fin du troisième mouvement est une merveille : les cordes tiennent leur dernière note pendant une éternité sur une nuance pianississimo, en permanence à la limite de la rupture, tandis que le celesta égrène un thème éthéré à la fois glaçant et sublime.

Les abrutis habituels commencent à applaudir alors que la tension est loin d’être retombée.


Concert

Barbican Hall, Londres • 13.1.08 à 19h30
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Schönberg : Pelleas und Melisande
Mahler : symphonie n°1

Décidément, les œuvres de jeunesse de Schönberg sont fascinantes. Et avec un architecte comme Gergiev à la tête d’un orchestre aussi ductile que le LSO, ça devient rien moins qu’électrique. Richesse thématique et expressive de la musique, orchestration sublime, clarté de la vision du chef, dont les mains semblent littéralement sculpter la musique en temps réel : on se laisse emporter dans un tourbillon de bonheur. J’ai décidément de la chance, avec ce Pelleas und Melisande : la dernière fois, c’était avec Abbado et c’était déjà inoubliable.

Puis vint une première de Mahler digne d’entrer directement dans les annales. Gergiev a abandonné la baguette qu’il utilisait pour le Schönberg, histoire de se mettre les mains encore plus directement dans la musique, semble-t-il. Sa façon de diriger me fascine. De toute évidence, il se régale à exploiter le très large spectre interprétatif de l’orchestre, sans parler d’un niveau technique remarquable (les cuivres, ce soir, pouvaient collectivement prétendre au titre de meilleurs cuivres d’Europe).

L’interprétation de Gergiev joue énormément sur les contrastes, avec au passage quelques choix peu conventionnels. Il est presque plus bouleversant dans sa façon de retenir les passages lents que lorsqu’il laisse la machine s’emballer. Le début du troisième mouvement est peut-être le plus réussi que j’aie entendu, avec des contrebasses à la fois pianississimo et légèrement rugueuses. L’orchestre décoiffe dans les tutti, totalement décomplexés et parfaitement en place malgré une dynamique très mouvante et des tempos particulièrement fougueux. On s’essouffle presque rien qu’à écouter.

C’est, je crois, la première fois que je vois une standing ovation (partielle, il faut savoir mesure garder) dans une salle de concert britannique. Elle est méritée.

Comme beaucoup de salles londoniennes, le Barbican propose à l’entracte les succulentes glaces de la marque Green & Black’s, mais c’est l’un des seuls endroits où l’on propose le parfum Chocolate & Orange, qui est à se damner.


“Nutcracker!”

Sadler’s Wells, Londres • 13.1.08 à 14h30
Chorégraphie : Matthew Bourne. Scénario de Matthew Bourne, Martin Duncan et Anthony Ward. Direction musicale : Brett Morris. Arrangements : Rowland Lee. Distribution variable.

Avec ce Nutcracker!, je bouche mon dernier trou dans la collection des grandes chorégraphies de Matthew Bourne (qui inclut aussi Swan Lake, Cinderella, The Car Man et Edward Scissorhands). Comme d’habitude, Bourne invente — avec l’aide du décorateur Anthony Ward — un univers visuel charmant, parfaite contrepartie de la délicieuse partition de Tchaïkovski. L’histoire est légèrement modifiée et se préoccupe d’une orpheline qui échappe à son sort grisâtre grâce à l’intervention magique de Nutcracker, qui se révélera être un séduisant prince charmant. La seconde partie, située à “Sweetieland”, est un régal pour les yeux. La mise en scène est bourrée de clins d’œil et de touches humoristiques : Bourne parvient à régaler les enfants comme les adultes.


Concert

Barbican Hall, Londres • 12.1.08 à 19h30
London Symphony Orchestra, Valery Gergiev

Sibelius : concerto pour violon (Leonidas Kavakos, violon)
Mahler : symphonie n°4 (Laura Claycomb, soprano)

Beaucoup plus d’émotion du côté de l’orchestre que du côté du soliste dans ce décevant concerto de Sibelius. Leonidas Kavakos joue en se tenant raide comme un clou, et la musique qu’il produit donne à peu près la même impression. Et puis il a cette manie horripilante de se joindre par moments aux violons de l’orchestre : comment peut-on dialoguer avec l’orchestre si l’on passe son temps à se mêler à lui ? Gergiev fait en revanche de fort belles choses avec la partie d’orchestre, que j’avais rarement entendue aussi riche.

Belle quatrième de Mahler pour enchaîner. J’avais encore en tête l’enregistrement historique et bouleversant de Klemperer, que j’ai écouté plusieurs fois ces derniers jours : tout en sublimes langueurs qui suggèrent si bien les doutes sous l’apparente sérénité du propos. Gergiev commence très lentement, comme Klemperer, mais il ne tient pas longtemps avant de presser le pas. Fidèle à lui-même, il travaille beaucoup les contrastes dynamiques et fait ressortir des thèmes secondaires parfois noyés dans la masse.

Laura Claycomb (vue pour la dernière fois dans ce Rake’s Progress) entre sur scène alors que l’orchestre a attaqué les premières notes du dernier mouvement : jolie façon d’éviter les applaudissements si l’on ne souhaite pas être sur scène pendant le début de la symphonie. Sa voix, très épurée, évoque la clarté : elle convient parfaitement au texte de ce mouvement final. À la fin, Gergiev parvient à retenir la tension pendant plusieurs secondes bénies : la dernière note de la harpe se dissout doucement dans l’air et va rejoindre les “englischen Stimmen” dans les “himmlischen Garten” du poème. Magique.


“The Golden Compass”

Vue Islington, Londres • 12.1.08 à 15h10
Chris Weitz (2007)

Avec Nicole Kidman (Mrs. Coulter), Daniel Craig (Lord Asriel), Dakota Blue Richards (Lyra), Eva Green (Serafina Pekkala), Jim Carter (John Faa), Sam Elliott (Lee Scoresby)… et les voix de Ian McKellen (Iorek Byrnison), Freddie Highmore (Pan, le “dæmon” de Lyra), Kristin Scott Thomas (Stelmaria, le “dæmon” d’Asriel), Kathy Bates (Hester, le “dæmon” de Scoresby)…

Ce film est l’adaptation de Northern Lights, le premier volume de la célèbre trilogie His Dark Materials de Philip Pullman, dont je parlais ici. C’est, après The Chronicles of Narnia, la saga des Harry Potter et celle du Seigneur des anneaux, la dernière grande œuvre fantastique “anglaise” pour enfants à connaître les honneurs du grand écran. J. K. Rowling est une sorte d’exception dans cette liste car Philip Pullman a été, comme C. S. Lewis (Narnia) et J. R. R. Tolkien (Lord of the Rings), professeur à Oxford (mais plus tard, car il est contemporain).

J’avais été enthousiasmé par la lecture, non seulement de ce premier tome, mais aussi de la suite. J’avais d’ailleurs dévoré le troisième volume dans un cadre idyllique.

J’attendais donc avec une certaine impatience cette adaptation cinématographique. Je n’ai pas été emballé. Le film est pourtant un régal sur le plan visuel. De manière assez étonnante, j’y ai retrouvé une bonne partie des images mentales que je m’étais créées des lieux et personnages du roman. De ce côté-là, rien à dire.

C’est le scénario qui pose problème. Ça s’engage mal dès les premières minutes : une sorte de prologue commenté par une voix off explique le principe des mondes parallèles, des “dæmons”, de la fameuse “Dust” (poussière ?) qui va occuper une place centrale dans l’intrigue. Alors qu’une bonne partie du plaisir de ce premier volume est précisément la découverte progressive de cet univers si particulier et si bien décrit par Pullman. Non seulement il n’y a plus rien à découvrir, mais les scénaristes se sentent même obligés d’en rajouter dans l’explication de texte : ils font dire à la voix off que les “dæmons” sont les âmes des personnages qu’ils accompagnent. Oui, sauf que Pullman n’utilise jamais ce mot : il laisse la conclusion se former d’elle-même dans l’esprit de ses lecteurs. Un film qui ne fait pas confiance à ses spectateurs et qui met toutes ses cartes sur la table dans les cinq premières minutes est forcément mal parti.

Et puis le scénario commet aussi l’erreur de reprendre les aventures de Lyra de manière linéaire, avec un sens du tempo très défaillant… et sans chercher à faire émerger quelques moments forts, quelques retournements. Le livre avait pourtant de quoi en fournir. Du coup, le récit est plat et enchaîne les épisodes un peu vite (car tout est repris, avec une grande fidélité au roman, mais sans hiérarchisation). Ce défaut de construction est particulièrement visible à la fin, doublement ratée : non seulement le film ne se “termine” pas vraiment, mais il ne laisse pas non plus en l’air un “cliffhanger”, un nœud non dénoué, qui donne envie de voir la suite. Si elle arrive jamais.


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 10.1.08 à 20h
Orchestre National de France, Daniel Harding

Dvořák : Zlatý Kolovrat (Le Rouet d’or)
Brahms : concerto pour piano n°1 (Stephen Hough, piano)

J’espère que ce concert ne préfigure pas le niveau moyen de l’année 2008, car ce serait déprimant. Je ne comprends pas comment on peut dépouiller à ce point le concerto de Brahms de son expressivité : Stephen Hough n’a pas l’air à l’aise devant son piano ; il est régulièrement en difficulté technique ; les tempos ne semblent pas naturels ; il y a trop ou trop peu de pédale, mais jamais le bon dosage… Où est la musique ?

Pas non plus dans Le Rouet d’or, qui semble assez cryptique pour qui ne connaît pas le texte de K. J. Erben qui lui sert d’inspiration. Le programme nous explique à quel point la partition suit remarquablement chaque détail du texte : c’est un plaisir qui ne peut qu’échapper au spectateur moyen. La direction de Harding, vague, peu précise, ne convainc pas non plus.


“Salome”

Staatsoper, Vienne • 6.1.08 à 16h
Richard Strauss (1905). Livret de Hedwig Lachmann, d’après Oscar Wilde.

Direction musicale : Stefan Soltesz. Mise en scène : Boleslaw Barlog. Avec Camilla Nylund (Salomé), Michael Roider (Hérode), Janina Baechle (Hérodias), Morten Frank Larsen (Jochanaan), Marian Talaba (Narraboth)…

Excellente représentation, dans un décor qui fait furieusement penser à un Klimt ou, du moins, à une Judée vue à travers le prisme du mouvement Sécession. J’ai été particulièrement fasciné par la prestation de l’orchestre, dont on sent tout de suite qu’il est autrement plus dans son élément dans Strauss que dans Massenet. Il y a une merveilleuse férocité dans son interprétation, une passion communicative qui élève l’expérience à des sommets de félicité. Certains passages orchestraux (le retour de Jochanaan dans la citerne, la danse des sept voiles, l’accompagnement de la querelle des juifs) sont particulièrement superbes.

Sur scène, c’est le baryton soyeux de Morten Frank Larsen en Jochanaan qui m’a le plus emballé. La Salomé de la soprano finlandaise Camilla Nylund est tout à fait convaincante, grâce notamment à un bel engagement sur le plan dramatique. Elle n’a “que” le double de l’âge théorique de l’héroïne, ce qui lui permet d’être parfaitement crédible. Elle parvient aussi à soutenir l’intérêt pendant la danse des sept voiles. (Elle choisit curieusement de conserver le dernier voile, alors qu’elle porte en-dessous une combinaison couleur chair.) J’ai aussi beaucoup aimé Michael Roider, même s’il ne chante que médiocrement, parce qu’il va nettement au-delà de l’habituel minimum syndical en incarnant un Hérode clairement taré… puis consterné par le comportement de Salomé à la fin.


“Werther”

Staatsoper, Vienne • 5.1.08 à 19h30
Massenet (1892). Livret d’Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, d’après Goethe.

Direction musicale : Marco Armiliato. Mise en scène : Andrei Serban. Avec Rolando Villazón (Werther), Sophie Koch (Charlotte), Markus Eiche (Albert), Laura Tatulescu (Sophie), Alfred Šramek (Le Bailli), Peter Jelosits (Schmidt), Marus Pelz (Johann).

Coïncidence intéressante que cette occasion de voir Werther à Vienne, la ville-même ou l’opéra de Massenet fut créé (en allemand) compte tenu du manque d’intérêt des maisons françaises pour ce qui est considéré aujourd’hui comme le chef d’œuvre du compositeur.

C’était le retour de Rolando Villazón à la scène après presque quatre mois plus de six mois d’absence pour des raisons de santé non explicitées. On sent de l’émotion chez le ténor mexicain, accueilli chaleureusement par la salle, qui lui fait une petite ovation à son entrée en scène. Sa prestation sera généreuse et intense. On est frappé par ses petites manies curieuses, comme les crescendos sur les notes tenues ou les accents inhabituels. Je ne pense pas que Villazón ait récupéré 100% de ses moyens — et sa nervosité est palpable —, mais son magnétisme est indéniable.

Superbe prestation, face à lui, de Sophie Koch, qui incarne une Charlotte très digne et d’autant plus touchante dans son déchirement. La voix est claire et sûre, avec un joli phrasé et une très bonne maîtrise du souffle. Elle est la seule à être totalement compréhensible. (Pour les autres, il faut jouer au jeu consistant à reconstituer le texte français à partir de la traduction en anglais fournie par le surtitrage individuel.)

Belle prestation, également, de Laura Tatulescu en Sophie. La direction musicale de Marco Armiliato semble plus préoccupée par les effets de manche que par la mise en évidence des tensions internes de la partition. Du coup, la musique est trop plate pour mettre en valeur la belle écriture de Massenet. Mise en scène malheureusement peu convaincante, en costumes contemporains. Le rideau s’ouvre sur un joli visuel : un arbre immense occupe presque toute la scène. L’arbre restera présent jusqu’au bout, un choix dont la signification n’est pas évidente, notamment à l’acte 3.

Je ne sais si c’était l’effet Sophie Koch, mais mon coin d’orchestre n’était occupé que par des Français. À ma droite, deux dames d’un certain âge discutent ferme : elles parlent de “Plácido”, puis de “Roberto et Angela”. Quelques phrases plus loin, j’entends “quelle grosse vache !”, mais je ne sais pas si la conversation est toujours sur Gheorghiu. L’une des dames, Lucienne, dotée d’une belle tignasse rousse, ne peut pas s’empêcher de faires des commentaires à voix basse de temps en temps.


Une nuit à l’Hôtel Everland

4.1.08

Je ne parle généralement pas des hôtels dans lesquels je séjourne, mais celui-ci n’est pas un hôtel comme les autres : l’Hôtel Everland est une installation “posée” par ses créateurs, Sabina Lang et Daniel Baumann, sur le toit du Palais de Tokyo jusqu’à la fin de l’année. Œuvre d’art interactive par excellence, c’est un hôtel doté d’une unique chambre, dans laquelle on trouve les prestations habituelles : lit double, salle de bains et coin séjour.

On se présente entre 18h et 21h à l’Hôtel Sezz voisin, qui prend en charge l’intendance de l’opération. Après une boisson de bienvenue, on est conduit au Palais de Tokyo, où l’on gravit les étages jusqu’à se retrouver sur le toit d’où, déjà, la vue coupe le souffle. En ce moment, l’étage du Palais de Tokyo est fermé au public pour cause de changement d’exposition : l’impression de passer derrière le décor et de pénétrer dans une sorte de monde parallèle n’en est qu’accentuée. On accède enfin à l’Hôtel Everland, posé au bord du bâtiment du côté Seine.

La vue sur Paris à travers la gigantesque baie vitrée est saisissante. La Tour Eiffel semble à portée de main ; pour un peu, on s’en croirait le propriétaire exclusif. La chambre est équipée d’un tourne-disques et d’une très intéressante collection de 33 tours. On peut également y brancher un lecteur digital… ou bien encore utiliser le réseau wi-fi AirTunes pour diriger la musique stockée sur son ordinateur vers les hauts-parleurs intégrés de la chambre.

On a le souffle coupé lorsque la Tour Eiffel se met à scintiller. C’est encore plus incroyable à une heure du matin, car toutes les autres lumières de la Tour s’éteignent. S’il n’y avait pas les petites lumières rouges fixes au sommet, on pourrait penser que le bâtiment a disparu et que le scintillement est une sorte de phénomène atmosphérique.

Les artistes ont conçu l’intégralité de “l’expérience” du visiteur, qui est invité notamment à consommer (ou à s’approprier) l’intégralité du contenu du mini-bar… et à emporter les serviettes de bain, brodées de fils d’or. À l’heure convenue, on m’apporte un succulent petit-déjeuner. Il faut libérer les lieux avant midi : on ressort donc par le musée avant l’heure de son ouverture au public…


“Enchanted”

Ciné-Cité les Halles, Paris • 1.1.08 à 20h10
Kevin Lima (2007)

Avec Amy Adams (Giselle), James Marsden (le Prince Edward), Patrick Dempsey (Robert), Idina Menzel (Nancy), Timothy Spall (Nathaniel), Susan Sarandon (la Reine Narissa), Julie Andrews (voix, narration), Rachel Covey (Morgan)…

Quelle surprise de voir les studios Disney capables de prendre du recul par rapport aux codes de la maison pour les tourner gentiment en dérision dans une comédie certes légère et inoffensive, mais qui met dans le mille assez régulièrement avec un mordant plutôt réjouissant.

Le film commence (en 4:3) avec une histoire animée qui pourrait être une version “speed” de Blanche Neige, de Cendrillon ou de La Belle au Bois-Dormant. Et puis les personnages, devenus des comédiens de chair et d’os, se retrouvent propulsés en plein cœur du Manhattan d’aujourd’hui (en 16:9). La rencontre des personnages “de dessin animé”, dotés de leurs conventions et de leur manie de se mettre à chanter à tout bout de champ (ou à tout bout de chant, pour les lacaniens), et des New-Yorkais blasés, stressés et indifférents crée les étincelles qui donnent au scénario son côté épicé.

La séquence new-yorkaise commence très fort avec une parodie géniale de la scène dans laquelle Blanche Neige s’attache les services des animaux afin de mettre de l’ordre dans la maison des sept nains. Le scénario ne garde pas toujours le même niveau d’inspiration par la suite, mais les moments de bonheur sont nombreux.

Les vues de New York sont nombreuses et assez réussies : Times Square (que l’on voit sous toutes les coutures), le Time Warner Center, Central Park… jusqu’au charmant immeuble de Riverside Drive dans lequel habite Robert. On remarque tellement d’affiches de comédies musicales dans les vues de Times Square — certains constituant aussi des clins d’œil — qu’il est impossible de toute les énumérer. On remarque avec intérêt parmi elles celle de Lestat, une comédie musicale qui ne tint l’affiche qu’un mois au printemps 2006.

La partition a été confiée à Alan Menken (dont nous parlions justement ici) pour la musique et Stephen Schwartz (l’auteur de Pippin, Godspell, The Baker’s Wife et, plus récemment, de Wicked) pour les paroles. Ils relèvent très joliment le défi. La chanson “True Love’s Kiss”, notamment, est digne des plus grands classiques de Disney… et elle bénéficie d’une orchestration à tomber de bonheur. Au rayon des clins d’œil (ils sont nombreux), on entend la musique de “Part of Your World”, la chanson principale de The Little Mermaid, jouée en musique de fond à travers des hauts-parleurs alors que les personnages se trouvent dans un bureau.

La distribution est excellente. J’ai été particulièrement impressionné par Timothy Spall (déjà vu la veille dans Sweeney Todd) et par Patrick Dempsey, qui est par ailleurs l’un des comédiens principaux de Grey’s Anatomy. Au rayon comédie musicale, on trouve notamment Idina Menzel, devenue célèbre dans le petit monde de la comédie musicale grâce à Rent, puis à Wicked… mais aussi la comédienne Tonya PInkins, la star de Caroline, or Change, dans un petit rôle.

Autre série de clins d’œil, trois des chanteuses ayant prêté leur voix à des “princesses Disney” apparaissent dans de tout petits rôles : Paige O'Hara, la voix de Belle dans Beauty and the Beast ; Judy Kuhn, la voix de Pocahontas ; et Jodi Benson, la voix d’Ariel dans The Little Mermaid.