Previous month:
November 2007
Next month:
January 2008

Posts from December 2007

“Sweeney Todd”

Cinéma Ziegfeld, New York • 31.12.07 à 13h
Tim Burton (2007)

Avec Johnny Depp (Sweeney Todd), Helena Bonham Carter (Mrs. Lovett), Jayne Wisener (Johanna), Jamie Campbell Bower (Anthony), Laura Michelle Kelly (Lucy / The Beggar Woman), Alan Rickman (Judge Turpin), Timothy Spall (Beadle Bamford), Sacha Baron Cohen (Pirelli), Ed Sanders (Toby).

J’ai déjà parlé (ici et ) de cette comédie musicale de Stephen Sondheim et Hugh Wheeler, adaptée d’une pièce de Christopher Bond, elle-même inspirée par un mélodrame victorien aux multiples incarnations scéniques, cinématographiques et télévisuelles. Tim Burton, nous dit-on, avait tellement adoré la production londonienne originale qu’il avait résolu d’en tirer un film. C’est aujourd’hui chose faite, avec bien sûr Johnny Depp, le comédien fétiche de Burton, dans le rôle-titre.

C’est, globalement, une adaptation fort réussie. Bien sûr, s’agissant d’un film de Tim Burton, les images sont superbes. La photographie de Dariusz Wolski est hyper-stylisée, hyper-contrastée (et aussi hyper-rouge lorsque le sang commence à couler)… au risque, d’ailleurs, de faire basculer le film dans quelque chose qui ressemblerait presque à de l’animation. La musique de Sondheim, malgré quelques coupures, est traitée avec beaucoup d’égards et les orchestrations semblent augmentées : les passages avec orgue étaient particulièrement saisissants dans le grand Cinéma Ziegfeld, doté d’un équipement sonore dernier cri ; les chansons “Pretty Women” et “Epiphany” ressortent aussi particulièrement à leur avantage.

Je n’ai pas été gêné par le fait que les rôles aient été distribués à des comédiens qui ne sont pas de grands chanteurs… ni par le léger anachronisme consistant à montrer Tower Bridge au début du film alors que ce pont n’a été inauguré qu’en 1894, plusieurs décennies après l’époque de l’action… ni d’ailleurs par les quelques coupures et rajouts que le scénariste s’est senti obligé de pratiquer, même si je ne les ai pas tous compris. Je n’ai pas compris, par exemple, pourquoi les mots “trumped-up charge” ont été remplacés par “false charge”, ce qui sonne carrément moins bien, sauf à supposer que le spectateur moyen ait besoin qu’on lui traduise tout dans une langue moins complexe.

Ce qui m’a un peu gêné, en revanche, c’est que certaines chansons — comment dire ? — tombent un peu à plat. C’est le cas, en particulier, de “The Worst Pies in London”, la chanson de présentation du personnage de Mrs. Lovett. Cette chanson est une comédie : sur une scène de théâtre, on peut “gérer” le fait qu’un personnage comique apparaisse alors que tout le début de la pièce a été consacré à présenter un Londres sombre et inquiétant dans lequel débarque un personnage mystérieux ; dans le film, le changement brusque d’atmosphère n’est pas accompagné du tout. Résultat : la chanson arrive un peu comme un cheveu sur la soupe, impression sans doute renforcée par le fait qu’Helena Bonham Carter n’appuie pas beaucoup sur le côté comique de Mrs. Lovett. Le même sentiment de décalage se produit plus tard dans le film, au moment de la chanson qui clôt le premier acte dans la version scénique, “A Little Priest”. On se demande d’ailleurs si le spectateur moyen comprendra vraiment ce que dit cette chanson compte tenu de la façon dont Burton l’a traitée sur le plan de la mise en scène. Curieusement, un peu plus loin, Burton se débrouille très bien pour présenter la dernière chanson comique de la partition, “By the Sea”, avec beaucoup d’humour. Du coup, on se demande pourquoi Tim Burton a absolument tenu à adapter la version musicale de l’histoire de Sweeney Todd alors qu’il en existe tant d’autres versions.

À part cette réserve sur Bonham Carter, ou sur la façon dont Burton traite ses scènes, il n’y a que des louanges à faire aux acteurs : tous les rôles secondaires sont remarquablement tenus, notamment par Alan Rickman, Timothy Spall et Sacha Baron Cohen. C’est également une très bonne idée d’avoir distribué le rôle de Toby à un jeune garçon alors qu’il est généralement tenu sur scène par un jeune-homme nettement plus âgé.

Assez curieusement, la musique utilisée pour le générique de fin est une compilation des chansons du film, mais sans mélodie ni voix : que des accompagnements, comme pour un karaoke…


“The Little Mermaid”

Lunt-Fontanne Theatre, New York • 30.12.07 à 18h30 (avant-première)
Musique : Alan Menken. Lyrics : Howard Ashman et Glenn Slater. Livret : Doug Wright.

Mise en scène : Francesca Zambello. Avec Sierra Boggess (Ariel), Sean Palmer (le Prince Éric), Sherie Rene Scott (Ursula), Norm Lewis (le Roi Triton), Tituss Burgess (Sebastian), Eddie Korbich (Scuttle), Brian d’Addario (Flounder [standby]), John Treacy Egan (Chef Louis)…

Le bilan des productions Disney pour Broadway est mitigé : sur cinq tentatives (Beauty and the Beast (1994), The Lion King (1997), Aida (2000), Tarzan (2006) et Mary Poppins (2006) [qui est techniquement une coproduction]), seuls les deux premiers sont généralement considérés comme de grands succès, même si Aida a également trouvé son public avec le temps. Tarzan a déjà quitté l’affiche, et l’avenir de Mary Poppins semble incertain.

Proposer une adaptation scénique de The Little Mermaid fait courir le risque de monter un spectacle du type de ceux que Disney propose dans ses parcs d’attraction. Pour essayer d’éviter cet écueil, les producteurs ont fait appel à la metteuse en scène Francesca Zambello (dont j’ai vu récemment le Rebecca de Vienne, mais qui est active aussi dans le monde de l’opéra, par exemple avec ce Carmen) et au décorateur George Tsypin, dont le Война и мир du Met m’a enthousiasmé récemment.

J’avais entendu beaucoup d’échos négatifs de cette production. Beaucoup d’entre eux se focalisaient sur un point : pour simuler la “nage” des sirènes, l’équipe créative n’a rien trouvé de mieux que d’utiliser des “wheelies” “Heelys”, ces chaussures que portent les enfants et qui sont dotées de roues escamotées qui se mettent en action lorsque l’un des pieds est cambré.

C’est vrai que ce choix n’est pas nécessairement très heureux… mais, pour le reste, j’ai été surpris de trouver la production plutôt réussie. Bien sûr, cela reste du Disney et, si quelques rares passages font effectivement un peu trop penser à un spectacle pour parc d’attractions, beaucoup de scènes sont assez réussies, en partie grâce à la partition, en partie grâce à la conception visuelle.

La partition du dessin animé était signée par Alan Menken et Howard Ashman, grâce à qui Disney a retrouvé une seconde jeunesse à la fin des années 1980 et au début des années 1990 avec The Little Mermaid, Beauty and the Beast et Aladdin. Ashman est décédé depuis, et c’est Glenn Slater qui a fourni les lyrics pour les chansons supplémentaires nécessitées par cette production scénique. Dans l’ensemble, l’esprit original reste préservé.

Quant aux visuels de Tsypin, ils sont assez caractéristiques pour qui a vu, par exemple, le Ring du Mariinsky et je les ai trouvés tout à fait convaincants, avec juste ce qu’il faut de décalage pour ne pas tomber dans le piège de recréer l’esthétique du dessin animé à l’identique. Les lumières de Natasha Katz contribuent aussi beaucoup à créer une jolie atmosphère.

Ce n’est donc pas un chef d’œuvre, mais pas non plus le désastre que certains semblaient annoncer. Je ne pense pas que les critiques soient très complaisantes, mais je parierais bien sur un certain engouement du public. Ce spectacle le mérite en tout cas beaucoup plus que Tarzan.


“August: Osage County”

Imperial Theatre, New York • 30.12.07 à 14h
Tracy Letts

Mise en scène : Anna D. Shapiro. Avec Deanna Dunagan (Violet Weston), Amy Morton (Barbara Fordham), Sally Murphy (Ivy Weston), Mariann Mayberry (Karen Weston), Rondi Reed (Mattie Fae Aiken), Jeff Perry (Bill Fordham), Brian Kerwin (Steve Heidebrecht), Francis Guinan (Charlie Aiken), Madeleine Martin (Jean Fordham), Ian Barford (Little Charles), Munson Hicks (Beverley Weston [understudy/remplaçant]), Kimberley Guerrero (Johnna Monevata), Troy West (Sheriff Deon GIlbeau).

Le patriarche d’une famille de l’Oklahoma disparaît pour — on l’apprendra peu après — se suicider. La réunion de famille qui va suivre constitue le sujet de trois heures et demie de théâtre d’une intensité jubilatoire. Tous les ingrédients du drame familial à l’américaine sont réunis : la chaleur épouvantable qui contribue un peu à ramollir les cerveaux (on pense à Tennessee Williams), les secrets de famille plus ou moins bien dissimulés, les rebondissements disséminés au cours de l’histoire, le réconfort trouvé dans l’alcool et dans la drogue, la violence contenue qui n’attend qu’une étincelle pour prendre feu (on pense à Edward Albee)…

On pourrait objecter que tout cela n’est pas très économe sur le plan de l’écriture, qu’il y a trop de personnages, trop de nœuds à dénouer… mais c’est écrit avec une telle verve et, surtout, interprété avec tellement de brio — surtout par les comédiennes, car ce sont les femmes qui sont au premier plan — qu’on est scotché sur son siège, à l’affût, de peur d’en perdre une miette.

Le décor de Todd Rosenthal et les lumières d’Ann G. Wrightson fournissent à la pièce un écrin magnifique. Moi, j’adore. Je crois que je vais adopter une des répliques de la pièce pour mon usage personnel : “I’ve got the Plains” (avec le sens de “j’ai le blues”, en référence à la situation géographique du comté d’Osage, où se déroule l’action).

Je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi les producteurs éprouvent le besoin de fournir un arbre généalogique de la famille dans le programme : il y a certes du monde sur scène, mais l’identité des protagonistes est toujours très clairement établie.


“The Radio City Christmas Spectacular”

Radio City Music-Hall, New York • 30.12.07 à 11h30

Cet incontournable spectacle de Noël, dont j’avais déjà parlé lorsque j’ai vu les versions 2005 et 2006, fête cette année son 75ème anniversaire. Il a pour l’occasion été considérablement revu, puisqu’il doit bien y avoir, à vue de nez, plus de 50% de contenu nouveau. Seuls les grands classiques (le ballet des soldats de bois, Casse-Noisettes) ont été conservés à peu près à l’identique.

Le spectacle n’a jamais été aussi époustouflant. Il utilise beaucoup d’images de synthèse projetées sur un immense écran en fond de scène pour compléter le décor des tableaux. Une scène entièrement nouvelle voit les Rockettes — le corps de ballet du théâtre — prendre place à bord d’un autobus rouge à impériale de la célèbre Gray Line afin de visiter Manhattan : les images de la visite sont spectaculaires, et le bus tourne en parfaite synchronisation. Le petit intermède habituel de patinage artistique a lieu lors d’une escale à Central Park. La visite à l’usine à jouets du Père Noël est plus courte que d’habitude, mais considérablement rehaussée sur le plan visuel. C’est le cas, aussi, de la Nativité, qui était vraiment poussiéreuse et qui a été totalement repensée.

Seul regret : l’orchestre ne “sort” plus de la fosse pour aller s’installer au fond de la scène comme il le faisait les années précédentes. C’était, dans un registre moins “high tech”, mon effet préféré — et la plus belle illustration des capacités techniques du théâtre. Cependant, on voit bien l’orchestre sortir de la fosse pour les saluts — car il y a maintenant des saluts, là où le spectacle se terminait les années précédentes en queue de poisson sur la Nativité.


“Celebration”

14th Street Y, New York • 29.12.07 à 20h
Musique : Harvey Schmidt. Livret et paroles : Tom Jones.

Mise en scène : Erin Smiley. Avec Ben Griessmeyer (Orphan), Stefanie O’Connell (Angel), Tom Berger (Potemkin), George Croom (Mr. Rich)…

Harvey Schmidt et Tom Jones ont connu une carrière atypique. Auteurs de la comédie musicale représentée le plus longtemps “Off-Broadway” (The Fantasticks (1960), jouée 42 ans sans interruption), ils ont aussi connu deux belles expériences à Broadway avec 110 in the Shade (1963) et I Do! I Do! (1966), une œuvre conceptuelle sur la vie d’un couple depuis son mariage jusqu’au moment où ils quittent leur maison devenue trop grande après le départ des enfants.

Leur troisième et dernière aventure pour Broadway eut lieu en 1969 et ne tint l’affiche que trois mois. Celebration est une œuvre encore assez conceptuelle et rappelle beaucoup The Fantasticks : un garçon, une fille, des personnages secondaires plus allégoriques que réels, une estrade rappelant la Commedia dell’arte, des malles de théâtre dont on tire des accessoires, etc.

Ce qui distingue surtout Celebration, c’est une partition parmi les plus belles du répertoire. Le CD de la production originale, publié par le mythique label Bay Cities, a d’ailleurs longtemps fait partie des enregistrements les plus difficiles à trouver. C’est l’un des CD de ma collection que j’ai le plus écoutés, et je ne m’attendais vraiment pas à avoir l’occasion de voir l’œuvre sur scène un jour.

Eh bien, c’est maintenant chose faite avec cette petite production de la compagnie (re:)Directions, qui confirme le charme de l’œuvre sur le plan musical et qui permet de se faire une meilleure idée du livret et de la façon dont les chansons interviennent dans l’histoire. Tout cela est interprété avec beaucoup de talent par une distribution fort attachante, dont on ne peut que saluer l’engagement compte tenu de la taille de la salle (50 places environ) et du nombre de spectateurs — peut-être douze à la représentation à laquelle j’ai assisté.


“Make Me a Song”

New World Stages (Stage 5), New York • 29.12.07 à 17h
Une revue sous-titrée “The Music of William Finn”, conçue et mise en scène par Rob Ruggiero. Avec Sandy Binion, D.B. Bonds, Adam Heller, Sally Wilfert.

La découverte de la comédie musicale Falsettoland de William Finn (1990) a été l’un des moments forts de ma découverte du genre. Dernier épisode d’une trilogie commencée avec In Trousers et March of the Falsettos, elle se distingue par une voix très personnelle, une osmose parfaite entre paroles et musique dans un registre qui, sous des dehors réalistes, est en fait assez conceptuel. C’est, en somme, une sorte d’Ovni dans le répertoire.

Finn enchaînera avec une autre œuvre très personnelle, A New Brain, inspirée par un épisode de sa vie où il pensait mourir d’une tumeur au cerveau, puis par deux cycles de chansons, Infinite Joy et Elegies: A Song Cycle… avant de connaître récemment un joli succès à Broadway avec The 25th Annual Putnam County Spelling Bee, dont le sujet est l’un de ces concours d’orthographe qui semblent passionner les États-Unis.

À l’exception peut-être de cette dernière œuvre, les chansons de Finn sont souvent introspectives, fréquemment autobiographiques, et traitent régulièrement de thèmes comme la perte de proches ou les regrets vis à vis de parents disparus. Elles sont souvent “auto-suffisantes”, ce qui explique peut-être la multiplication de revues consacrées à ses chansons et le peu d’œuvres nouvelles à son actif.

C’est précisément le but de ce spectacle que de présenter un florilège de chansons de William Finn, interprété par un excellent quatuor de chanteurs. L’exercice, comme d’habitude, est risqué mais le résultat est plutôt réussi. Il n’y a pas que des créations inoubliables dans le répertoire de Finn, mais le spectacle contient des moments forts comme la chanson “I’d Rather Be Sailing” tirée de A New Brain, la séquence consacrée à Falsettos… ou encore la dernière scène, qui présente quatre chansons particulièrement tristes, dont la célèbre et épouvantablement émouvante Anytime (I Am There), sur la façon dont ceux qui nous ont quitté continuent de veiller sur nous. Il y avait beaucoup de sanglots silencieux dans la salle pendant que Sally Wilfert la chantait, y compris chez ses co-acteurs, notamment le touchant D.B. Bonds, qui avait beaucoup de mal à ne pas éclater en sanglots.

On ne peut que regretter que le répertoire de William Finn soit finalement assez limité. Il a travaillé longtemps sur une adaptation en comédie musicale de la pièce The Royal Family de George Kaufman et Edna Ferber. Pour des raisons qui n’ont jamais été complètement précisées, l’œuvre n’a jamais vu le jour, alors qu’elle était très avancée. Peut-être une opportunité se présentera-t-elle un jour de monter cette œuvre…


“Hansel and Gretel”

Metropolitan Opera, New York • 29.12.07 à 13h30
Engelbert Humperdinck (1893). Livret d’Adelheid Wette, d’après les frères Grimm.

Direction musicale : Vladimir Jurowski. Mise en scène : Richard Jones. Avec Christine Schäfer (Gretel), Alice Coote (Hansel), Rosalind Plowright (Gertrude), Alan Held (Peter), Sasha Cooke (The Sandman), Lisette Oropesa (The Dew Fairy), Philip Langridge (The Witch).

(Représenté en anglais.)

Je voyais pour la première fois cet opéra, associé pour beaucoup à la période de Noël. La partition en est délicieuse : si elle lorgne de temps à autre du côté de Wagner — dont Humperdinck fut l’assistant —, elle sait aussi trouver une voix propre tout à fait adaptée à ce conte de fées. Très belle exécution de la musique sous la direction de Vladimir Jurowski, qui va chercher de longues phrases lyriques très séduisantes.

Il y a à prendre et à laisser dans la distribution. Je n’ai pas aimé la Gretel de Christine Schäfer, dont la voix n’est pas très attrayante et qui ne fait absolument aucun effort pour prononcer l’anglais d’une façon un tant soit peu compréhensible. Le Hansel d’Alice Coote, à l’opposé, est tout à fait convaincant. J’ai aussi beaucoup aimé la sorcière de Philip Langridge, délicieusement outrée (le rôle, écrit pour mezzo-soprano, est régulièrement tenu par un ténor).

Je n’ai pas été convaincu par la mise en scène de Richard Jones — pourtant à l’origine de l’un de mes meilleurs souvenirs de l’année 2006. Il nous prive en effet et de la forêt de l’acte 2 et de la maison en pain d’épices de l’acte 3 et les remplace par des intérieurs aux styles hétéroclites qui me semblent affaiblir beaucoup l’histoire. C’est d’ailleurs paradoxal venant du metteur en scène de la comédie musicale Into the Woods à Londres en 1990.

Ce n’est donc qu’un demi-succès même si l’œuvre, incontestablement, est de qualité.


“Dr. Seuss’ How the Grinch Stole Christmas”

St. James Theatre, New York • 29.12.07 à 11h
Musique : Mel Marvin. Livret et lyrics : Timothy Mason, d’après le livre de Dr. Seuss. Musique et lyrics additionnels de Albert Hague et Dr Seuss.

Mise en scène : Matt August. Production originale mise en scène par Jack O’Brien. Avec Patrick Page (le Grinch), Ed Dixon (Old Max), Rusty Ross (Young Max)…

J’avais dit un mot ici des histoires pour enfants de Theodor Geisel, alias “Doctor Seuss”. La comédie musicale Seussical s’était ainsi déjà inspirée de l’une des histoires les plus célèbres de Seuss, Horton Hears a Who. Une autre histoire très célèbre, How the Grinch Stole Christmas (déjà objet d’une célèbre adaptation cinématographique réalisée par Ron Howard et mettant en vedette Jim Carrey), a également servi d’inspiration à un petit spectacle musical créé originellement à l’Old Globe Theatre de San Diego avant d’être présenté à Broadway pour des séries limitées de représentation aux hivers 2006/07 et 2007/08.

C’est un spectacle distrayant, visuellement très réussi, et qui ne souffre que d’un certain manque d’inspiration dans son écriture musicale. Car du côté du récit, le matériau du Dr. Seuss est charmant et solide. Je ne me lasse pas, notamment, des charmants passages en vers, qui “sonnent” merveilleusement. La “morale” rappelle celle de A Christmas Carol de Dickens : il faut être bien seul, amer et, au fond, bien malheureux, pour ne pas pouvoir partager le plaisir collectif de Noël.

Ce sont les personnages du Grinch et de son chien Max qui portent largement le spectacle. Patrick Page — un ancien Scar dans Lion King — incarne à merveille le monstre vert : on a très vite pitié de lui malgré sa cruauté affichée. Comme beaucoup de “méchants” des histoires pour enfants (on pense notamment au Capitaine Crochet), il ne faut pas creuser bien longtemps pour trouver des traits attachants.

Un spectacle très mignon, qui aurait gagné à être doté d’une partition un peu moins plate.


“Война и мир”

Metropolitan Opera, New York • 28.12.07 à 19h30
Guerre et paix. Prokofiev (1944-46). Livret du compositeur et de Mira Mendelson, d’après le roman de Tolstoï.

Direction musicale : Gianandrea Noseda. Mise en scène : Andrei Konchalovsky. Avec Irina Mataeva (Natasha Rostova), Alexei Steblianko (Comte Pierre Bezukhov), Vasili Ladyuk (Prince Andrei Bolkonsky), Mikhail Kit (Prince Mikhail Kutuzov / Comte Ilya Rostov), Vassily Gerello (Napoleon Bonaparte), Ekaterina Gubanova (Hélène Bezukhova), Vladimir Grishko (Prince Anatol Kuragin),…

Malheureusement, Valery Gergiev dirige certaines représentations, mais pas celle-ci… Samuel Ramey chante Kutuzov en alternance, mais pas ce soir… et Dmitri Hvorostovsky est à New York en ce moment, mais pour chanter dans Un Ballo in maschera, pas dans ce Война и мир.

N’empêche, cette représentation va directement rejoindre le Top Five de l’année 2007. La partition de Prokofiev est un bijou, en particulier dans la première partie (la “paix”) : une musique ambrée riche en bois et en cordes graves, des couleurs caractéristiques pour chaque personnage, des rythmes en équilibre instable faussement rassurants, des échos de valses et autres danses enivrantes qui se terminent immanquablement sur de vraies-fausses dissonances caractéristiques du compositeur, etc. Et lorsqu’elle devient plus épique dans la deuxième partie (la “guerre”), la partition enfle et trouve un souffle remarquable. À cet égard, l’expérience de Prokofiev comme compositeur de musique de film lui est sans doute précieuse.

Ce qui cette production remarquable, c’est qu’elle parvient à restituer au plan visuel ce que la musique évoque au fil des tableaux. La mise en scène d’Andrei Konchalovsky, qui s’appuie sur un décor éblouissant de George Tsypin, le co-concepteur du Ring du Mariinsky, et des lumières somptueuses de James F. Ingalls, évoque avec autant de bonheur une maison de campagne, un bal dans un palais de Saint-Pétersbourg, les champs de bataille de la campagne de Russie ou encore l’image saisissante d’un Moscou que les Russes préfèrent brûler plutôt que de le laisser à Napoléon.

La rencontre de cette musique magnifique et de ces visuels superbes crée un véritable choc. La distribution, très nombreuse (il y a plus de soixante rôles, sans compter les chœurs), est d’une parfaite homogénéité et nous propose une fresque pleine de souffle, d’émotion, de lyrisme. On n’ose imaginer la quantité de travail que doit représenter la mise en place d’une production d’une telle envergure, mais le résultat est époustouflant.


“Guitry au lit”

Théâtre Mouffetard, Paris • 27.12.07 à 19h
Un spectacle conçu et interprété par le professeur Jean-Paul Escande, d’après La Maladie et Mes Médecins, ouvrages de notes de Sacha Guitry.

Ayant eu l’occasion de côtoyer le Pr Escande récemment dans le cadre professionnel, j’ai été très impressionné par son humanisme et son humanité. Un “honnête homme” comme on n’en croise plus si souvent. Je me suis donc précipité pour voir ce petit monologue qu’il a concocté avec un amour communicatif et qui s’appuie sur des textes de Guitry pour développer un émouvant plaidoyer pour la ré-humanisation de la médecine, pour que la Faculté produise “des médecins et non des docteurs”. Touchant et drôle à la fois, le spectacle rend autant hommage à l’érudition discrète et à la passion d’Escande qu’aux écrits de Guitry.


“Arsène Lupin banquier”

Théâtre de l’Athénée – Louis-Jouvet, Paris • 26.12.07 à 20h
Marcel Lattès (1930). Livret d’Yves Mirande. Lyrics d’Albert Willemetz et Charles-Louis Pothier.

Compagnie Les Brigands. Direction musicale : Christophe Grapperon. Mise en scène : Philippe Labonne. Avec Gilles Bugeaud (Arsène Lupin), Flannan Obé (Gontran), Alain Trétout (Legrand-Jolly), Gilles Favreau (Millepertuis), Loïc Boissier (Bourdin), Emmanuelle Goizé (Flo), Léticia Giuffredi ou Marie-Bénédicte Souquet (Francine), Isabelle Mazin (Liane / Mme Legrand-Jolly), Thomas Gornet (Claude).

Les Brigands continuent leur exploration du répertoire du théâtre musical français “de qualité” et consacrent une troisième production à une œuvre de Willemetz, après Ta Bouche (1922, musique Maurice Yvain) en 2004/2005 et Toi c’est moi (1934, musique de Moyses Simons) en 2005/2006. Si ces deux œuvres étaient relativement connues, cet Arsène Lupin, en revanche, est tombé fort injustement aux oubliettes. Car la partition de Marcel Lattès, disciple de Messager, est un régal… sans doute plus encore que celles des deux œuvres précitées.

Curieux sujet que se choisit cette comédie, qui voit le héros de Maurice Leblanc suspendre provisoirement ses activités pour venir en aide à une jeune-fille fort marrie de voir ses noces rendues incertaines par la déconfiture probable de la banque dirigée par son oncle. Le sang de Lupin ne fait qu’un tour : il se déguise pour prendre la place de l’oncle, Bourdin, et rétablit vite la situation. Si le livret d’Yves Mirande paraît parfois un peu paresseux, les chansons sont, elles, de la meilleure facture. Les lyrics de Willemetz et Pothier et la musique de Lattès se marient superbement dans leurs rythmes et leurs sonorités. Certaines pages instrumentales, comme le prélude du troisième acte, sont d’une beauté troublante qui les rendraient dignes du répertoire symphonique.

On ne sait que dire de la qualité de la production, qui oscille entre le “pas très bon” et le “plutôt moyen”. On est en permanence en équilibre sur la ligne jaune, mais on embarde plus souvent du mauvais côté que du bon. Le “look” de la production est pourtant très supérieur à ce à quoi Les Brigands nous avaient habitués, mais la distribution n’arrive à “porter” l’œuvre qu’imparfaitement et, surtout, certains choix de mise en scène laissent littéralement sans voix, notamment dans la présentation des chansons. Ils traduisent un manque de confiance phénoménal dans une œuvre pourtant solide, qui n’a pas besoin de ces procédés aussi contre-productifs que déplacés et insultants envers l’œuvre. Ça s’arrange heureusement un peu dans le troisième acte.

On n’est pas convaincu non plus par la performance de l’orchestre, qui ne semble pas très à l’aise et par une direction musicale qui a du mal à emmener tout le monde — chanteurs, musiciens — dans la même histoire. (On reconnaît dans l’orchestre plusieurs musiciens de l’Orchestre de chambre Pelléas, entendu la veille.) C’est dommage… mais on est reconnaissant malgré tout aux Brigands de nous permettre de redécouvrir ce répertoire disparu.


“Fisch-Ton-Kan” / “Une Éducation manquée”

Opéra-Comique, Paris • 25.12.07 à 20h
Emmanuel Chabrier (1865, 1879)

Orchestre de chambre Pelléas, Benjamin Lévy. Avec Olivia Doray (Hélène), Jennifer Tani (Goulgouly, Gontran), Vincent Ordonneau (Fisch-Ton-Kan), Ronan Nédélec (Poussah/Kakao 62, Pausanias).

Après L’Étoile (que je n’ai pas pu voir pour cause de gros rhume), l’Opéra-Comique nous propose de découvrir d’autres facettes de Chabrier avec ces deux opérettes assez mythiques : Fisch-Ton-Kan, paroles de Verlaine, d’après le vaudeville de Sauvage et Lurieu, dont l’orchestration originale est perdue et qui a donc été donnée dans une orchestration nouvelle de Thibault Perrine ; et Une Éducation manquée, livret d’Eugène Leterrier et Albert Vanloo (les librettistes de L'Étoile), dont un air n’est pas de Chabrier mais de Darius Milhaud, qui a fourni aussi plusieurs pages instrumentales, non représentées ici.

On est frappé tout de suite par le goût exquis de l’écriture de Chabrier, peut-être plus raffinée encore que dans la partition de L’Étoile. C’est particulièrement vrai dans Une Éducation manquée, absolument irrésistible, notamment dans l’écriture pour les bois.

Interprétation solide ; le baryton Ronan Nédélec se détache très nettement du lot par ses capacités interprétatives et la belle ampleur de sa voix. Benjamin Lévy, un protégé de Marc Minkowski (présent dans la salle), mène son monde avec un joli sens du rythme ; on observe cependant de temps en temps un certain décalage entre l’impulsion qu’il semble donner et le faible résultat obtenu.

En ouverture (et clôture… on n’en demandait pas tant) de programme, une nouvelle orchestration de La Bourrée fantasque par Thibault Perrine (Perrine comme Lévy sont liés à la compagnie Les Brigands, d’ailleurs issue à l’origine du Chœur des Musiciens du Louvre…) Le monde avait-il besoin d’une nouvelle orchestration de cette œuvre ? L’avenir le dira. Je suis trop attaché à la version pour piano pour me prononcer.


“Tannhäuser”

Opéra Bastille, Paris • 24.12.07 à 18h
Richard Wagner (1845)

Direction musicale : Seiji Ozawa. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Stephen Gould (Tannhäuser), Eva-Maria Westbroek (Elisabeth), Matthias Goerne (Wolfram von Eschenbach), Béatrice Uria-Monzon (Venus), Franz-Josef Selig (Hermann)…

J’avais très envie de revoir ce Tannhäuser tellement la première représentation m’avait enthousiasmé… et j’avais envie de voir enfin la mise en scène de Carsen.

Côté musique, on vogue sur des sommets au moins équivalents à ceux de la première : quelle partition, mais quelle partition ! Grand amour entre l’Orchestre et Ozawa, qui se font des mamours sans arrêt. C’est d’ailleurs la dernière représentation qu’Ozawa dirige : il laisse les deux dernières à un assistant. À la fin, le premier violon remet une sorte de Père Noël en peluche à Ozawa : il viendra saluer avec. Confirmation également que Goerne et Westbroek sont — dans des registres différents — deux des chanteurs les plus fascinants que j’aie entendus depuis bien longtemps. Ils enfoncent presque le reste de la distribution, pourtant de tenue très correcte, en particulier le Heinrich de Stephen Gould, qui fatigue un peu. Le Chœur s’illustre aussi par de très belles interventions, notamment dans le deuxième acte, sidérant de beauté.

Côté mise en scène, il faut reconnaître à Carsen un talent certain pour mettre en images une histoire dont l’interprétation littérale ne fournit quasiment aucun repère visuel évident. Là où Carsen est étonnant, c’est quand il parvient à rendre la musique encore plus envoûtante qu’au naturel. C’est le cas, notamment, du prélude du premier acte, qui était déjà magique lors de la Première, mais qui prend ici une dimension supérieure grâce à la mise en scène chorégraphique du Canadien, dont le sens de la composition visuelle est bluffant. Je ne suis plus un fan inconditionnel de Carsen depuis ça et ça, mais force est de constater qu’il atteint encore régulièrement des sommets éblouissants. Je ne comprends pas vraiment les quelques sifflets (vite étouffés par des bravos) lorsqu’il est venu saluer.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 20.12.07 à 20h

Concert des quarante ans de l’Orchestre de Paris

Les ambitions ont sans doute été revues à la baisse par rapport aux prévisions : le concert était prévu à 18h30, mais il a finalement débuté à 20h, comme d’habitude ; on annonçait la présence de C. von Dohnányi, mais il n’y était pas…

Malgré tout, ce fut un moment plutôt bien conçu : on a eu la très bonne idée de nous épargner les discours, et les deux “compères” chargés d’animer la soirée (dont un très jeune) étaient plus supportables que la moyenne. Le programme musical était globalement bien pensé et — à une exception près — s’enchaînait rapidement sans trop traîner.

Il y eut des moments d’émotion : les sanglots de Serge Baudo lorsqu’il évoqua la mort de Charles Münch, le Locus Iste de Bruckner pour chœur a capella à quatre voix chanté sublimement par le Chœur de l’Orchestre sur des images de la chute du Mur de Berlin… et beaucoup de moments sympathiques : arrangements divers du thème “Joyeux Anniversaire”, formations instrumentales insolites,…

Après avoir réintégré des retraités dans l’orchestre pour la Suite du Chevalier à la rose, on finit sur une métaphore du renouvellement par la jeunesse en faisant venir des enfants tandis que l’orchestre entonne la “Garde montante” de Carmen.

La soirée s’achève curieusement sans que le nom de Semyon Bychkov ait été prononcé.


“La Cage aux Folles”

Menier Chocolate Factory, Londres • 16.12.07 à 15h30
Musique et lyrics : Jerry Herman. Livret : Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret.

Mise en scène : Terry Johnson. Direction musicale : Nigel Lilley. Avec Philip Quast (Georges), Spencer Stafford (Albin [understudy]), Neil McDermott (Jean-Michel), Alicia Davies (Anne), Jason Pennycooke (Jacob), Iain Mitchell (Edouard Dindon), Una Stubbs (Mme Dindon), Tara Hugo (Jacqueline), Sebastien Torkia (Francis), Nolan Frederick (Chantal), Nicholas Cunningham (Hanna), Ben Bunce (Mercedes), K Murphy (Bitelle), Mark John Richardson (Angélique), Lee Ellis (Phaedra)…

C’est avec une certaine trépidation que j’avais appris que le minuscule théâtre de la Menier Chocolate Factory prévoyait de monter La Cage aux Folles comme spectacle d’hiver. Je n’ai que de très bons souvenirs de tout ce que j’y ai vu, à commencer bien sûr par la somptueuse production de Sunday in the Park With George… qui va d’ailleurs être montée à Broadway dans quelques mois. (Puis il y a eu The Last Five Years, Little Shop of Horrors et Take Flight).

Cette production a été maudite dès ses premiers jours car une partie importante de la distribution a été victime d’une infection respiratoire qui a forcé les producteurs à annuler plusieurs représentations. C’est encore, à ce jour, la doublure du rôle d’Albin qui joue car le titulaire (Douglas Hodge) n’est pas complètement remis. Du coup, la première officielle a été repoussée du 3 décembre au 9 janvier… ce qui est malheureux pour une production qui doit normalement fermer ses portes le 8 mars. Quelque chose me dit, cependant, que les producteurs veulent mettre toutes les chances de leur côté pour que la pièce puisse éventuellement avoir une vie dans le West End après cette série de représentations.

Et elle le mériterait largement. Car, comme tout ce que j’ai vu dans ce petit théâtre, elle est d’une qualité remarquable. Il faut dire que la matière première est riche : la pièce de Jean Poiret est devenue une œuvre culte et la partition de Jerry Herman est délicieuse (ah, ce hautbois !). La Cage aux Folles a d’ailleurs la particularité d’avoir gagné le Tony Award de la meilleure comédie musicale en 1984, face à… Sunday in the Park With George, la première œuvre qui a fait parler de la Menier Chocolate Factory.

Il y a peu de critiques à formuler tellement le spectacle est au point. Le vétéran Philip Quast (vu récemment ici et ) est absolument sensationnel dans le rôle de Georges. Il joue divinement, il chante encore mieux. Spencer Stafford dépasse largement le niveau que l’on attend généralement d’une doublure : il est particulièrement remarquable dans “I Am What I Am” et dans “The Best of Times” (mais un cran en-dessous dans “Mascara”, ma chanson préférée).

Les “Cagettes” sont magnifiques : la petite taille du théâtre crée un rapport au public assez différent et elles en jouent vraiment très bien. “Elles” (cinq hommes travestis et une femme se faisant passer pour un homme travesti) sont aussi parfaites dans leur numéro de claquettes que dans leur can-can ou encore dans les nombreux numéros dans lesquels elles interviennent. On a également la surprise de retrouver une “doyenne” de la scène londonienne, Una Stubbs, dans le rôle de Mme Dindon.

Impossible de réaliser des décors trop sophistiqués, mais la production se rattrape sur la magnificence des costumes. Ma seule réserve concerne d’ailleurs l’abondance de robes sans manches portées par des hommes qui cèdent à la mode des bras hyper-musclés. Ce n’est pas très seyant.

Le petit orchestre de 6 ou 7 musiciens parvient à reproduire l’essentiel de ce qui rend l’orchestration originale si attachante.

Le West End a besoin d’une grande reprise de La Cage aux Folles. Cette petite production serait parfaite.


“Parsifal”

Royal Opera House, Londres • 15.12.07 à 16h30
Richard Wagner (1882)

Direction musicale : Bernard Haitink. Mise en scène : Klaus Michael Grüber. Avec Christopher Ventris (Parsifal), Petra Lang (Kundry), Falk Struckmann (Amfortas), Willard White (Klingsor), John Tomlinson (Gurnemanz)…

Je dois dire que je me sens assez privilégié d’avoir pu entendre un Parsifal dirigé par Haitink quelques jours après un Tannhäuser dirigé par Ozawa. Ils ont en commun un talent extraordinaire pour construire des lignes musicales d’une grande tension dramatique. On atteint des sommets, dans ce Parsifal : prélude du premier acte justifiant à lui seul le prix du billet (Haitink l’avait déjà interprété dans ce concert), incroyable scène de la Communion, d’une force liturgique exceptionnelle, ou encore magnifique scène du Vendredi-Saint. Évidemment, il faut se taper en contrepartie l’insupportable scène des filles-fleurs, dans laquelle Wagner semble prendre plaisir à faire piailler des voix aiguës pendant des heures. On sent d’ailleurs Haitink nettement moins inspiré dans le deuxième acte. La dimension quasi-mystique de sa direction revient dans l’acte 3.

Belle distribution, dans laquelle j’ai particulièrement aimé l’Amfortas de Falk Struckmann et la Kundry de Petra Lang. Je ne suis pas fasciné par John Tomlinson, dont je trouve qu’il donne un peu trop l’impression de faire des efforts — même si le résultat est plutôt réussi. J’ai beaucoup aimé aussi le Klingsor de Willard White : confier le rôle du magicien noir à un chanteur noir, il fallait oser, mais il est parfait (mais il n’est pas venu saluer). Christopher Ventris est un Parsifal un peu “tendre” et à la voix un peu indisciplinée, mais cela convient finalement assez bien à son personnage.

J’oublierai vite la mise en scène de Klaus Michael Grüber, épouvantablement statique. Certes, la Communion se prête bien à l’exercice, mais dans d’autres scènes (le duo de Parsifal et de Kundry à l’acte 2), on finit par se demander si les chanteurs ont pris racine. Les visuels sont intéressants, mais la lumière trop sombre empêche de voir des éléments cruciaux de l’action, comme la réaction de Parsifal pendant la Communion, ou encore la destruction de Klingsor à la fin de l’acte 2. Je ne suis pas très sûr, mais on dirait que les filles-fleurs ont été transformées en sirènes et que la scène se passe sous l’eau ; cela semble corroboré par l’immense requin qui pend au plafond de l’antre de Klingsor.


“Hergé’s Adventures of Tintin”

Playhouse Theatre, Londres • 14.12.07 à 19h15

D’après Tintin au Tibet. Adaptation : David Greig et Rufus Norris. Mise en scène : Rufus Norris. Musique : Orlando Gough. Avec Matthew Parish (Tintin), Miltos Yerolemou (Snowy [Milou]), Stephen Finegold (Captain Haddock), Nina Kwok (Chang), Neil D’Souza (Mr. Rama et al.), Dai Tabuchi (Tharkey), Nicola Blackwell (Castafiori et al.), David Newman (Calculus [Tournesol] et al.), Jeremy Barlow (Thomson [Dupont] et al.), Dominic Rouse (Thompson [Dupond] et al.), Daniel Tuite (Nestor, Grand Abbot), Steven Lim (Blessed Lightning), Daniel Llewelyn-Williams (Yeti).

Transposer une bande dessinée sur scène est une entreprise périlleuse, mais ce spectacle est une belle réussite, car il parvient à rester fidèle à sa source tout en étant d’une remarquable ingéniosité dans la conception scénique, pleine d’inventivité et d’humour. On se régale, du coup, à suivre les aventures de Tintin, parti à la recherche de son ami Tchang, dont il est convaincu qu’il a survécu à un accident d’avion dans l’Himalaya.

Parmi les choix les plus intéressants : celui de faire jouer Milou par un comédien (sauf dans la première et la dernière scènes, où l’on voit un vrai chien). On apprécie aussi beaucoup le comédien Neil D’Souza, notamment dans le rôle de Mr. Rama, le fonctionnaire à qui Tintin demande son permis de randonnée dans l’Himalaya. L’accumulation de gags visuels et sonores pendant cette scène est un bonheur.

Les quelques épisodes musicaux qui ponctuent la pièce, souvent avec humour, sont généralement très réussis. Le metteur en scène Rufus Norris (également à l’origine du Cabaret actuellement à l’affiche à Londres) fait des merveilles sur la petite scène du Playhouse Theatre en trouvant en permanence le bon équilibre entre sérieux et légèreté. Une très bonne surprise.


“Die Walküre”

Staatsoper, Vienne • 9.12.07 à 17h
Richard Wagner (1870)

Direction musicale : Franz Welser-Möst. Mise en scène : Sven-Eric Bechtolf. Avec Eva Johansson (Brünnhilde), Juha Uusitalo (Wotan), Johan Botha (Siegmund), Nina Stemme (Sieglinde), Ain Anger (Hunding), Michaela Schuster (Fricka), Amanda Mace (Helmwige), Caroline Wenborne (Gerhilde), Alexandra Reinprecht (Ortlinde), Aura Twarowska (Waltraute), Sophie Marilley (Siegrune), Daniela Denschlag (Grimgerde), Zoryana Kushpler (Schwertleite), Cornelia Salje (Roßweiße).

Cette représentation était tellement euphorisante sur le plan musical que je crois qu’elle prend un léger avantage sur la Walküre de Rattle à Aix. Le mérite en revient beaucoup à Franz Welser-Möst, futur “Generalmusikdirektor” du Staatsoper à compter de la rentrée 2010, au moment où Dominique Meyer, l’actuel Directeur Général du Théâtre des Champs-Élysées, prendra les rênes de la prestigieuse maison (avec le titre de “Staatsoperndirektor”). Welser-Möst venait d’ailleurs de signer son contrat… et Meyer était présent, dans une loge d’avant-scène.

Comme à Aix, j’ai eu la surprise de me retrouver au premier rang, à une place qui m’a permis de profiter de manière particulièrement privilégiée de la performance absolument sidérante de l’orchestre. On sait qu’on n’entre au Philharmonique de Vienne qu’après avoir fait ses preuves dans la fosse du Staatsoper : on y trouve donc les meilleurs musiciens du monde. Il ne faut d’ailleurs pas observer longtemps ce qui se passe dans l’orchestre pour se rendre compte que les individualités sont fortes et que l’ambiance est plutôt à la compétition… mais, malgré cela, l’intensité de la concentration et, surtout, la capacité à jouer ensemble sont fascinantes.

Du coup, on ne regarde pas trop ce qui se passe sur scène — et c’est aussi bien, parce que la mise en scène de Sven-Eric Bechtolf est beaucoup plus remarquable du point de vue du travail sur le jeu d’acteurs que de la composition visuelle. Il y a de jolies idées éparpillées dans la pièce, mais on ne peut pas dire que l’on soit fasciné par ce que l’on voit. Un choix assez étonnant consiste à faire amener un cadavre de louve par Fricka pendant le deuxième acte : on comprend que c’est sa façon de rappeler Wotan à ses devoirs, en éliminant celle avec qui il a fauté pour engendrer Siegmund et Sieglinde. Ça rappelle un peu The Goat d’Edward Albee… mais ça pose plus de questions que ça n’en résout car, Wotan a beau être un Dieu, on n’imagine pas très bien comment un homme et une femme ont pu naître de son union avec une louve…

Distribution largement éblouissante, avec au premier plan un Siegmund (Johan Botha) et une Sieglinde (Nina Stemme) sensationnels. Le Wotan de Juha Uusitalo a une façon de faire claquer ses consonnes qui lui donne un bel air d’autorité… et il est capable d’un joli changement de couleur lorsqu’il s’attendrit sur le sort de Brünnhilde à la fin. La Brünnhilde d’Eva Johannson est nettement moins convaincante, en raison d’une puissance vocale vraiment mal canalisée.

Mais quel bonheur d’entendre l’orchestre rendre un aussi magnifique hommage à la partition de Wagner sous la direction à la fois rigoureuse et fougueuse de Welser-Möst ! Un seul regret : qu’il n’y ait eu que deux harpes dans l’orchestre. Pour le reste, on va d’émerveillement en émerveillement. Les débuts et fins d’actes sont particulièrement sublimes.

Je n’ai jamais vu autant de rappels de ma vie, et c’était largement justifié.

Je n’ai pas bien compris pourquoi le Staatsoper a choisi de commencer son Ring par Die Walküre, mais il est d’ores et déjà évident que les trois autres épisodes vont être absolument incontournables.

À Vienne, on est tout le temps entouré par la musique. Il y a les étoiles incrustées dans le sol qui rendent hommage aux grands compositeurs et aux grands chefs de l’histoire. Il y a les plaques sur les immeubles qui rappellent qu’un tel a vécu ici à telle époque. Avec V., nous visitons la maison où Schubert est mort, nous passons devant la maison où il est né, nous visitons l’une des nombreuses maisons où a vécu Beethoven… Le lendemain de la représentation, je suis à peine étonné de voir que la Walküre du Staatsoper fait la une d’un quotidien local (c'était la deuxième représentation, mais Uusitalo n’avait pas pu assurer la première).


Le Musée Lichtenstein

Vienne • 9.12.07 à 14h

Ce musée, installé dans un palais qui appartient à la famille princière du Lichtenstein, donne à voir une petite partie de la collection d’art de la famille, consacrée majoritairement au baroque italien et flamand. Rubens est particulièrement bien représenté. Visite en compagnie de V., qui me fait comme d’habitude une sélection des œuvres majeures de la collection. Le palais lui-même, entièrement restauré, est une petite merveille.

Nous assistons également à un petit concert gratuit dans une galerie du palais. Un contre-ténor y interprète le Nisi Dominus de Vivaldi. On est loin de James Bowman : il patine beaucoup et respire bizarrement, mais c’est une ponctuation musicale parfaitement appropriée pour le lieu.


“Rebecca”

Raimund Theater, Vienne • 8.12.07 à 19h30
Musique : Sylvester Levay. Livret et lyrics : Michael Kunze.

Mise en scène : Francesca Zambello. Direction musicale : Caspar Richter. Avec Wietske Van Tongeren (“Ich”), Uwe Kröger (Maxim de Winter), Susan Rigvava-Dumas (Mrs. Danvers)…

Cette comédie musicale est inspirée par le roman éponyme de Daphné du Maurier, publié en 1938 et dont Hitchcok réalisa une célèbre adaptation cinématographique couronnée par l’Oscar du meilleur film en 1941. Elle est l’œuvre du compositeur Sylvester Levay, déjà auteur avec le même librettiste, Michael Kunze, de la comédie musicale Elisabeth, dont le succès dans les pays germaniques a été phénoménal. (Sylvester Levay est aussi l’auteur du générique de la série télé Airwolf, rebaptisée Supercopter en France.)

La critique de Variety, la gazette du show business, fut dithyrambique lors de la première de Rebecca en septembre 2006. Aussi étais-je curieux de voir l’œuvre qui inspirait autant de louanges.

Il faut dire que le roman de Daphné du Maurier fournit une base parfaite : trois personnages principaux éminemment romanesques et aux contours bien dessinés (Maxim de Winter, le veuf au silence mystérieux ; la narratrice, dont le prénom n’est jamais révélé, jeune-femme naïve et maladroite, qui trouve finalement une force extraordinaire dans l’amour de Maxim ; et la truculente Mrs. Danvers, l’indéchiffrable gouvernante en proie à une fascination malsaine — pour ne pas dire plus — pour feue la première femme de Maxim, la fameuse Rebecca) ; une intrigue aux allures de thriller et pleine de rebondissements ; un lieu à la fois majestueux et mystérieux : Manderley, la somptueuse propriété de Maxim en Cornouailles.

Avec une telle matière première, il y a de quoi bâtir une sacrée épopée théâtrale. Et c’est précisément ce que fait cette production, qui est une merveille sur le plan scénique. La richesse du décor, les transitions quasi-cinématographiques, les effets spéciaux… C’est un véritable festival. Francesca Zambello nous donne à voir un spectacle total, en faisant apparaître et disparaître le gigantesque escalier monumental de Manderley, installé sur un ascenseur tournant au milieu de la scène, ou encore en nous offrant un impressionnant incendie à la fin de la pièce.

La distribution, solide, m’a enfin permis de voir le fameux Uwe Kröger, devenu une star de la comédie musicale depuis qu’il a joué dans Les Misérables. J’ai beaucoup aimé la Mrs. Danvers de Susan Rigvava-Dumas : froide, avec juste ce qu’il faut de soupçon de folie au fond du regard. Elle a de surcroît la chance d’avoir à chanter le thème le plus frappant de la partition, celui que tout le monde chante dans la rue en sortant du théâtre.

Justement… la partition. C’est, à mon sens, le point faible de cette production. Je trouve l’écriture de Levay très rudimentaire, sans grande invention mélodique et sans épaisseur harmonique… et souvent répétitive (on pense beaucoup à Andrew Lloyd Webber lorsque les thèmes du premier acte commencent à être repris les uns après les autres dans le deuxième acte). On entend beaucoup les deux ou trois synthétiseurs qui se trouvent dans la fosse, alors que — c’était la surprise de l’entracte — il y a un monde fou avec de vrais instruments. Un effectif instrumental comme on n’en trouve plus à Londres et à New York et qui devrait permettre, en théorie, de construire un son autrement plus naturel.

Si Levay n’est pas très convaincant pour écrire des chansons, il l’est en revanche beaucoup plus lorsqu’il s’agit de créer une atmosphère avec quelques notes : son passé de compositeur de musique de film lui est alors bien utile. Et puis, il connaît bien les recettes qui font plaisir au public. Aussi prend-il soin de terminer la plupart des chansons sur une grande note tenue aiguë, garantie absolue que le public va adorer. Et ça marche.