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Posts from August 2007

Concert

Royal Albert Hall, Londres • 31.8.07 à 19h30
BBC Symphony Orchestra, Jiří Bělohlávek

(Prom n°63)
Thea Musgrave : Two’s Company (création mondiale)
(Nicholas Daniel, hautbois ; Dame Evelyn Glennie, percussions)
Mahler : symphonie n°1

Très intéressante création de la compositrice Thea Musgrave, sorte de double concerto pour hautbois et percussions, dans lequel les solistes se déplacent sur scène au gré du déroulement de leur histoire. La percussionniste commence avec des cloches et un gong, dans un épisode dans lequel elle se trouve très “loin”, à la fois géographiquement et musicalement, du hautbois. Un début d’intimité se crée… et la soliste se déplace vers le vibraphone. Mais une contrariété l’amène à monter sur ses grands chevaux et la voilà aux tambours, congas et autres bongos. Mais tout se termine bien, dans un dernier épisode plus intime, au xylophone.

L’occasion aussi de découvrir Evelyn Glennie, dont la bio nous apprend qu’elle a été la première à poursuivre une carrière de percussionniste soliste. Elle est assez passionnante à observer et fait vraiment de très jolies choses avec ses mailloches.

Après un entracte un peu long car il faut bien démonter et enlever tous ces instruments (applaudissements fournis à la fin du démontage minutieux et assez fascinant du xylophone), Jiří Bělohlávek nous propose une première de Mahler à périr d’ennui. Analytique, froide, lente… elle rappelle furieusement la version de Chung qui m’avait mis hors de moi au Théâtre des Champs-Élysées. D’un bout à l’autre, on a le sentiment de voir un immense balancier battre inlassablement la mesure sans aucune fantaisie. Les nuances sont quasiment inexistantes, sauf lorsque le pianissimo laisse brusquement place au fortissimo à la fin des mouvements. C’est glacial, frigide même. Je me raccroche brièvement à l’espoir que Bělohlávek termine le dernier mouvement sur un coup d’éclat, mais non, au contraire, il s’accroche à sa vision.

Vers la fin de la symphonie, les huit cors ainsi que le trompette solo et le trombone solo se lèvent pour jouer une phrase. Un peu plus tard, ce sont les cordes qui se lèvent comme un seul homme (enfin, ceux qui peuvent jouer debout, donc pas les violoncelles) pour les dernières mesures. C’est grotesque et totalement inapproprié : n’est pas Dudamel qui veut. Liste noire pour le chef tchèque, qui m’avait déjà fort peu convaincu dans un récent concert Smetana.


Exposition “Impressionists by the Sea”

Royal Academy of Arts, Londres • 31.8.07 à 14h

Boudin Bien que je sois saturé d’impressionnisme pour un petit bout de temps, mon hôtel m’a gentiment proposé de voir cette petite exposition gratuitement. L’idée est intéressante : mettre en perspective la façon dont les peintres ont traité le littoral normand depuis les années 1860, avant l’impressionnisme, jusque vers 1890.

L’occasion de retrouver l’inénarrable Boudin et ses personnages barbouillés de noir, de voir l’académisme laisser la place au commentaire sociologique (le développement de Trouville et Deauville comme lieu de vacances pour les Parisiens grâce notamment au chemin de fer) et aux études sur la lumière, la couleur et l’opposition terre/mer chez Manet et Monet… et de finir dans un foisonnement de couleurs avec Renoir, chez qui la mer passe au second plan.


Quelque chose me dit…

… que ceux qui étaient présents vont s’en souvenir longtemps.

C’était le “Prom” numéro 48, le 19 août dernier, en conclusion d’un concert durant lequel Dudamel et le Simón Bolivar Youth Orchestra of Venezuela ont donné notamment la 10ème symphonie de Chostakovitch, qui a enthousiasmé les critiques.

[via Alex Ross]


“Take Flight”

Menier Chocolate Factory, Londres • 26.8.07 à 15h30
Musique : David Shire. Lyrics : Richard Maltby, Jr. Livret : John Weidman.

>> English-language account available here.

Mise en scène : Sam Buntrock. Direction musicale : Caroline Humphris. Avec Sam Kenyon (Wilbur Wright), Elliot Levey (Orville Wright), Michael Jibson (Charles Lindbergh), Sally Ann Triplett (Amelia Earhart), Ian Bartholomew (George Putnam), Clive Carter (Otto Lillienthal), Christopher Colley, Ian Conningham, John Conroy, Helen French, Edward Gower, Kaisa Hammarlund.

Take_flight Le duo Maltby & Shire est connu pour deux œuvres données à Broadway (Baby et Big) et pour deux revues créées Off-Broadway (Closer Than Ever et Starting Here, Starting Now). Ils ont créé une relative surprise en annonçant que leur nouvel opus serait créé dans ce petit théâtre de Londres auquel tout semble réussir, le Menier Chocolate Factory.

Take Flight est une œuvre conceptuelle consacrée à la passion pour l’aviation de trois pionniers : les frères Wright, Charles Lindbergh et Amelia Earhart. À la façon d’Assassins, elle déroule leurs destins en parallèle, de manière non-linéaire, jusqu’à ce que le deuxième acte vienne créer la synthèse.

On peut trouver des défauts ici et là, notamment dans le développement inégal des personnages, mais il y a quelque chose de rafraîchissant, pour ne pas dire enthousiasmant, à voir ainsi le travail de véritables artisans du genre musical, qui connaissent intimement la tradition dans laquelle ils s’inscrivent sans avoir peur bien sûr de faire évoluer la forme lorsque c’est nécessaire.

Car la qualité d’ensemble est assez bluffante, que ce soit dans la partition magnifique de David Shire, qu’il a orchestrée lui-même avec brio pour un petit orchestre de huit musiciens, ou dans les lyrics de Richard Maltby, qui prend plaisir à enchaîner les rimes un peu décalées. Le livret de John Weidman aurait sans doute besoin d’être encore un peu travaillé, mais il y a quand même suffisamment de matière pour construire un bel édifice dramatique.

La production est magnifique et bénéficie d’une distribution solide et homogène. Sally Ann Triplett, qui a la chance de jouer le rôle le mieux écrit, celui d’Amelia Earhart, est particulièrement remarquable.

Un tel niveau d’ensemble est tellement inhabituel de nos jours que l’on pardonne bien volontiers les petites maladresses : c’est de la très belle ouvrage.


Concert

Royal Albert Hall, Londres • 25.8.07 à 18h30
Royal Concertgebouw Orchestra, Bernard Haitink.

(Prom n°55)
Wagner : Parsifal, prélude du premier acte et Enchantement du Vendredi Saint
Debussy
Nocturnes (chœur Tenebræ, voix de femmes)
Six épigraphes antiques (orchestration de Rudolf Escher)
Wagner : Tristan et Isolde, prélude et Liebestod

Très joli petit concert, reprise à l’identique d’un concert auquel j’aurais aimé assister le 17 août à Amsterdam si j’avais pu y rester après les deux concerts du hr-Sinfonieorchester de Paavo Järvi.

L’Orchestre du Concertgebouw se montre très à l’aise dans les couleurs orchestrales si diaphanes et si ensorcelantes de Debussy, dont les Nocturnes, en particulier, font entrer la musique dans le 20ème siècle. On ne peut s’empêcher de penser que la gigantesque salle de l’Albert Hall n’est peut-être pas l’écrin idéal pour ce type de musique, même si l’acoustique est très propre.

Dans Wagner, un compositeur incontournable des Proms, Haitink adopte une conduite posée, sereine, presque introvertie. Le résultat est assez hypnotique.


“Boeing Boeing”

Comedy Theatre, Londres • 25.8.07 à 14h30
Marc Camoletti (1965). Adaptation en anglais : Beverley Cross.

Mise en scène : Matthew Warchus. Avec Adrian Dunbar (Bernard), Neil Stuke (Robert), Eunice Drewry (Bertha [“understudy”/remplaçante]), Amy Nuttall (Gloria), Elena Roger (Gabriella), Doon Mackichan (Gretchen).

Boeing Boeing est le représentant par excellence du “bon” théâtre de boulevard français, avant que le genre ne soit détourné par un clan de comédiens septuagénaires qui se sont fait écrire des pièces sur mesure dans lesquelles ils courent après des jeunettes de 40 ans trop décolorées qui jouent la comédie avec la grâce d’un éléphant sur un skateboard.

Cette production, qui tient l’affiche depuis six mois à Londres, est exemplaire : les comédiens (qui ont tous un sacré pédigré) sont excellents ; la mise en scène repose sur un sens idéal du “timing”, avec des portes qui claquent parfaitement en rythme ; le décor et les costumes rendent un hommage discret et élégant à l’esthétique des années 1960/1970.

Un comédien se distingue particulièrement : Neil Stuke, dans le rôle de Robert, le provincial un peu hébété qui débarque sans prévenir à Paris chez son ami d’enfance Bernard, un séducteur invétéré qui jongle avec trois hôtesses de l’air avec la complicité bienveillante mais bougonne de sa gouvernante, Bertha. Les trois hôtesses ne doivent bien sûr jamais se rencontrer. Cela fonctionne avec la régularité d’une horloge suisse… jusqu’à ce que la mécanique se grippe.

Les scènes avec l’hôtesse allemande, Gretchen, sont tellement réussies que le public en pleure collectivement de rire. Et on retrouve avec une certaine surprise la comédienne Elena Roger, la vedette de la récente production d’Evita, dans le rôle de Gabriella, l’hôtesse italienne. Un très bon moment.


Concert

Royal Albert Hall, Londres • 22.8.07 à 19h30
Orchestre du Festival de Lucerne, Claudio Abbado

(Prom n°51)
Mahler : symphonie n°3
avec Anna Larsson (mezzo-soprano), le Trinity Boys’ Choir et le London Symphony Chorus (voix de femmes)

Ayant échoué à obtenir des places pour le concert Abbado/Mahler du Festival de Lucerne, je me suis rabattu avec une certaine voracité sur la reprise du concert proposée dans le cadre des Proms de cette année.

Mes deux dernières rencontres avec la troisième de Mahler étaient une répétition bien intéressante du LSO sous la baguette de Paavo Järvi en juin 2006 et, quelques mois plus tard, une interprétation glaciale et à contre-sens par Jean-Claude Casadesus. Je savais qu’avec Abbado, j’étais entre de bonnes mains.

Première surprise : l’acoustique de l’Albert Hall n’est pas aussi caverneuse que dans mes souvenirs. Même si elle a tendance à étouffer un peu les cuivres, elle restitue les détails sonores avec une finesse qui constitue un écrin idéal pour la dentelle sonore que nous offre Abbado.

Car c’est de la dentelle que nous sert le maestro : et avec un tel orchestre, il aurait tort de se priver. Le niveau technique de tous les pupitres est à tomber. Ce sont les trombones et le tuba qui ouvrent le bal avec, dès les premières mesures, une juxtaposition de nuances extrêmes qui annonce d’emblée une interprétation de très haut vol. Le trombone solo ne cessera d’ailleurs par la suite d’enchaîner les moments de génie.

Ses collègues ne sont pas en reste. Avec un orchestre d’une telle qualité technique, l’interprétation peut s’élever à des niveaux stratosphériques. Et c’est ce qui se produit avec un Abbado devenu avec l’âge un magicien visionnaire. La qualité du silence dans la salle témoigne de la fascination exercée sur le public par une interprétation à couper le souffle. Abbado refuse systématiquement les effets et construit un discours intense, serein et inéluctable à la fois.

Très belle prestation de la gigantesque Anna Larsson, qui semble plus grande qu’Abbado même quand il est sur son podium. Elle comprend la vision du maestro et y adhère de tout son cœur et de tout son talent. Les garçons commencent à chanter assis, ce qui produit un bel effet de surprise.

Les trois derniers mouvements, enchaînés, semblent conduire à une sorte de renaissance : le jour se lève sur un monde nouveau qui s’éveille. Abbado, en refusant l’emballement et la facilité, reste fidèle aux indications de la partition : langsam, ruhevoll, empfunden (lent, paisible, ressenti). Fascinant.

Un CD de la 4ème de Bruckner par Abbado et le Lucerne Festival Orchestra, enregistré en 2006 au Japon, était en vente à l’entrée de la salle. Il me tarde de l’écouter.


Flight Memory

20.8.07

Ce site permet de conserver des informations sur ses vols en avion afin d'en tirer quelques statistiques. Je n'ai évidemment aucun moyen de reconstituer mon historique complet, mais ça m'amuse de voir que les seuls vols retrouvés représentent 12,25 fois le tour de la Terre à ce jour... dont plus de deux tours complets déjà cette année.

L'expérience m'a aussi permis de me replonger dans mes vieux agendas pour tenter d'y retrouver des informations. Mes agendas papiers de 1989 à 1998 se sont révélés précieux. Passage à l'agenda électronique en 1999... et aucun historique pendant plus de deux ans ! Dans la période récente, je me suis astreint à des archivages réguliers, mais certaines périodes présentent des "trous"... Et même lorsque j'ai l'agenda, je n'ai pas toujours noté le détail de mes vols, loin de là. Il manque en particulier beaucoup de vols vers les Etats-Unis, que j'essaierai de reconstituer par d'autres biais.


Concert

Het Concertgebouw, Amsterdam • 15.8.07 à 20h15
Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort (“hf-Sinfonieorchester”), Paavo Järvi.

Weber : Oberon, ouverture
Mahler : extraits de Des Knaben Wunderhorn (Matthias Goerne, baryton)
Brahms : quatuor avec piano n°1 en sol mineur, orchestré par Schönberg

C’est pour ce concert que j’ai fait le voyage d’Amsterdam, car l’association Järvi / Goerne dans Mahler me semblait bénie des dieux. J’avais raison.

Après une exécution impeccable de l’ouverture d’Oberon, qui a sans doute rarement eu droit à une interprétation aussi scrupuleuse et aussi inspirée, Goerne arrive en claudiquant et on sent que quelque chose de peu banal se prépare.

Difficile d’imaginer deux interprètes autant en phase que Järvi et Goerne : d’un bout à l’autre, ils semblent respirer du même souffle et vivre la même aventure musicale. Goerne accentue les ruptures dynamiques, passe du pianissimo le plus fluet à un fortissimo héroïque qui remplit miraculeusement la salle du Concertgebouw. S’appuyant sur une maîtrise du souffle peu banale, il cisèle son émission au gré du texte et de la musique : c’est de l’orfèvrerie musicale. Goerne et Järvi s’appliquent à ne pas laisser une note au hasard : aucun relâchement, aucune approximation. Chaque geste contribue à l’élaboration d’un discours musical qui, en plus d’être captivant, est d’une beauté confondante, même dans les pièces les plus légères.

Nous nous régalons ainsi successivement de “Der Schildwache Nachtlied”, “Wo die schönen Trompeten blasen”, “Lob des hohen Verstandes”, “Des Antonius von Padua Fischpredigt”, “Das irdische Leben”, “Urlicht” (bouleversant), “Revelge” et “Der Tamboursg’sell”.

L’arrangement pour orchestre du premier quatuor avec piano de Brahms est surtout une curiosité. Schönberg était un remarquable orchestrateur, capable de donner à la partition des couleurs chatoyantes et, parfois, inattendues. On ne peut s’empêcher de trouver l’exercice un peu gratuit malgré tout, même si l’exécution est, une fois de plus, un modèle de précision et de conduite visionnaire.


Concert

Het Concertgebouw, Amsterdam • 14.8.07 à 20h15
Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort (“hr-Sinfonieorchester”), Paavo Järvi.

Nielsen : Maskarade, ouverture (1904-1906)
Mendelssohn : concerto pour violon (1844) (Veronika Eberle, violon)
Dvořák : symphonie n°9, “Du Nouveau Monde” (1893)

Après plusieurs tentatives infructueuses, me voici enfin au légendaire Concertgebouw d’Amsterdam, une grande salle rectangulaire qui peut accueillir 2000 personnes — soit le même type de configuration et de jauge que le Musikverein de Vienne. Compte tenu de ses caractéristiques et de sa décoration opulente, c’est une salle à l’acoustique fournie, avec une réverbération assez forte, qui convient sans doute mieux au répertoire romantique qu’à d’autres.

Des médaillons disposés autour de la salle rendent hommage à de grands compositeurs : Mahler occupe la place d’honneur, entre Bruckner et Franck. Bach et Haendel se trouvent quant à eux de part et d’autre de l’orgue. Il y a dans le lot plusieurs noms de compositeurs néerlandais que l’on ne croise pas tous les jours (sauf sur les coffrets anthologiques de l’Orchestre du Concertgebouw) : Wagenaar, Diepenbrock, Verhulst, Pijper…

Les Amstellodamois sont de sacrés veinards : ils peuvent assister en juillet et août à une centaine de concerts tous plus alléchants les uns que les autres, tous donnés au Concertgebouw (il y a deux salles !), dans tous les genres : symphonique, opéra, jazz, musiques du monde, etc. Beaucoup parmi les interprètes à l’affiche sont des premiers couteaux. L’orchestre résident du Concertgebouw, l’un des meilleurs du monde, en fait évidemment partie.

Mais ce n’était pas lui qui se produisait ce soir. C’était l’Orchestre Symphonique de la Radio de Francfort, avec son chef principal, l’Américain d’origine estonienne Paavo Järvi qui, depuis un concert inoubliable à la tête de l’Orchestre de Paris (dont il doit devenir le Directeur Musical dans quelques années), figure dans ma liste de chefs pour qui je n’hésite pas à sauter dans un avion.

Le concert a commencé avec l’ouverture de Maskarade, un opéra  du compositeur danois Carl Nielsen. C’est une pièce d’une écriture assez simple, fort peut contrapuntique et aux harmonies relativement élémentaires. Mais elle est d’une belle énergie et permet surtout de montrer l’orchestre dans une forme déjà étonnante.

Puis vient le magnifique concerto pour violon de Mendelssohn, dont j’ai pris conscience durant la représentation qu’il me touche infiniment plus que celui de Brahms, beaucoup entendu ces derniers temps. Lorsque je vois la (très ?) jeune Veronika Eberle arriver avec son Giuseppe Gagliano de 1790, j’ai un petit moment d’inquiétude car il semble y avoir eu ces dernières années une génération spontanée de jeunes violonistes féminines dotées d’une technique parfaite mais plutôt rébarbatives à écouter. Dès les premières notes, je suis rassuré : Eberle a un son magnifique ; elle ne se contente pas d’effleurer les cordes, même dans les passages virtuoses : elle les travaille, elle les écrase… Il en résulte ce son charnu et chaleureux qui peut rendre le violon si ensorcelant. Certes, il lui manque encore un peu de passion, mais elle est bien jeune. Il faut qu’elle vive, qu’elle rie, qu’elle pleure un peu, mais elle semble avoir l’étoffe d’une grande. Il faudrait malgré tout qu’elle se décide à se muscler un peu les bras, et cela pour deux raisons : d’une part, cela lui éviterait la baisse de régime manifeste qu’elle a connue dans le troisième mouvement, dans lequel elle a donné beaucoup moins d’énergie au tricotage des dernières mesures qu’au reste de l’œuvre. D’autre part, c’est une absolue nécessité esthétique si elle veut continuer à porter des robes sans manches.

Je m’attendais à un grand moment avec la neuvième symphonie de Dvořák, et j’ai été servi. Järvi confirme qu’il est un visionnaire, un sculpteur de matière musicale qui n’hésite pas à faire des choix parfois un peu inhabituels, notamment dans ses tempos, mais sans jamais perdre le fil d’un propos parfaitement lisible et convaincant. Il faut dire que son Orchestre Symphonique de la Radio de Hambourg le suit les yeux fermés partout où il veut les emmener. L’homogénéité des cordes est étonnante, surtout dans les passages très lents et très (mais vraiment très) piano. Le solo de cor anglais, l’une des pages les plus émouvantes du répertoire, jouée avec une sensibilité infinie, prend aux tripes. Järvi mène les dernières minutes dans une sorte d’emballement qui évite le piège stylistique d’un discours un peu pompier. C’est vraiment superbe.

En bis, la sublime Valse Triste de Sibelius (après le compositeur danois et le compositeur tchèque, on nous sert donc le compositeur finlandais), jouée par un orchestre en état de grâce, avec notamment des pianissimi de cordes que je n’aurais même pas pensé possibles. Ce morceau me met toujours dans tous mes états ; j’ai été servi.

Et dire qu’il y a un deuxième concert à venir…


“Can-Can”

DVD • 13.8.07 à 21h
Walter Lang (1960).

Cancan Can-Can est l’avant-dernière comédie musicale écrite par Cole Porter pour Broadway (sur un livret d’Abe Burrows). Comme beaucoup de ses œuvres précédentes, elle rend un hommage vibrant à Paris, une ville chère à son cœur. Cole Porter y fait montre de sa maestria habituelle tant dans l’écriture de la musique que dans celle des lyrics (qui d’autre ferait rimer “prayers” et “derrières” ?)

Créée en 1953, elle tiendra l’affiche deux ans et fera une star de Gwen Verdon, qui ne tenait pourtant que le second rôle féminin. (Tout le monde a oublié Lilo, la comédienne française qui tenait le premier rôle. Un article récent — je n’arrive plus à me souvenir dans quelle publication — nous apprenait que Lilo a épousé un riche Américain, s’est rapidement retirée de la scène et vit toujours paisiblement à Manhattan.)

Le spectacle n’a été revu à Broadway que très brièvement en 1981 à l’occasion d’une reprise mise en scène et chorégraphiée par Roland Petit, mettant bien sûr en vedette la formidable Zizi Jeanmaire. Le spectacle ne sera guère prisé par les critiques (bien que la critique de Frank Rich, du New York Times, que l’on peut lire ici [il faut être inscrit — c’est gratuit], fasse plutôt envie) et fermera ses portes après seulement cinq représentations. Une version “en concert” a également été donnée en 2004 dans la série des “Encores!”, qui permet de retrouver des œuvres du passé l’espace de quelques représentations.

Le spectacle est aussi devenu un film, réalisé par Walter Lang en 1960 pour la Fox. L’histoire, réécrite, n’est guère plus intéressante que celle de l’œuvre originale. Mais le film a beaucoup d’autres vertus. Avant tout, il réunit un quatuor de comédiens mythiques : Shirley MacLaine, Frank Sinatra, Maurice Chevalier et Charles Jourdan. Et puis il y a les formidables chorégraphies de Hermes Pan, l’inventeur du style aérien de Fred Astaire, particulièrement remarquables dans deux grands tableaux dansés : “Apache Dance” et “Garden of Eden” (ce dernier exploitant la plus merveilleuse convention de la comédie musicale cinématographique : un rideau s’ouvre dans un petit cabaret et révèle une scène vingt fois plus grande que la salle).

Musicalement, le film repose solidement sur la superbe partition de Cole Porter (“I Love Paris”, “C’est Magnifique”, “It’s All Right With Me”…), complétée de chansons écrites pour d’autres spectacles : “You Do Something To Me” (écrite pour Fifty Million Frenchmen), “Let’s Do It” (écrite pour Paris), “Just One of These Things” (écrite pour Jubilee). En outre, le DVD récemment publié nous propose la version dite “Roadshow”, qui contient, outre le film, une ouverture, une musique d’entracte et une “exit music” (musique de sortie), trois arrangements superbes de thèmes tirés de la partition. C’est magnifique.


“Shi gan”

MK2 Beaubourg, Paris • 9.8.07 à 19h50
Film coréen de Kim Ki-Duk. Titre anglais : Time.

Shigan Encore un film superbe du Coréen Kim Ki-Duk, à qui l’on doit le sublime Printemps, été, automne, hiver... et printemps et le troublant et poétique Bin-jip.

Si ce film est plus ancré dans la réalité quotidienne que les deux précités, ce serait à mon sens une erreur de le prendre trop au premier degré. Car c’est bien encore une sorte de conte que nous propose Kim Ki-Duk, une fable sur le paraître et les apparences. C’est très bien écrit et superbement réalisé : la façon dont Kim Ki-Duk filme les lieux, même extérieurs, crée une étonnante impression d’enfermement, presque de huis-clos. On se laisse porter avec un bonheur évident jusqu’à la dernière scène, qui “boucle la boucle”.

Un petit avertissement toutefois : il est important, pour suivre le film, de bien reconnaître les diverses comédiennes, ce qui pose sans doute un petit défi à l’Européen moyen (à moi en tout cas).


“The Car Man”

Sadler’s Wells, Londres • 5.8.07 à 14h30
Un ballet de Matthew Bourne. Musique : Rodion Shchedrin et Terry Davies, d’après Carmen de Bizet. Distribution variable selon les représentations.

Carman_2 Ce week-end à Londres m’a décidément permis des enchaînements intéressants, puisque ce ballet partage avec Carmen Jones sa source d’inspiration : l’opéra de Bizet. Le traitement, toutefois, est fort différent : Matthew Bourne a utilisé une suite de ballet pour cordes et percussions du compositeur russe Rodion Shchedrin, créée en 1967 à Moscou sous la baguette de Rozhdestvensky, et il a demandé au compositeur Terry Davies de compléter dans le même style en exploitant les thèmes de la partition de Bizet que Shchedrin n’avait pas utilisés. Muni de cette partition, Bourne a imaginé une histoire originale qui n’est pas directement liée à celle de Carmen, même si on y retrouve la thématique des ravages de l’amour fou.

De Bourne, je connaissais déjà Cinderella (une transposition du ballet de Prokofiev dans le Londres du blitz), le fabuleux Swan Lake (une version 100% masculine du ballet de Tchaïkovski, malheureusement donnée à Paris dans une version à l’économie) et l’adorable Edward Scissorhands, créé en 2005 au même Sadler’s Wells.

Mais aucune de ces trois œuvres ne rivalise en pur génie avec ce Car Man, qui est époustouflant d’un bout à l’autre. Bourne crée une atmosphère de thriller inspirée des films noirs américains dont il est épris : la petite ville de Harmony coule des jours paisibles quand apparaît Luca, un aventurier à la puissante aura sexuelle, qui se fait embaucher dans le garage local comme mécanicien. La suite est à la fois inéluctable et magnifique.

On ne sait ce qui est le plus magique : la partition envoûtante, qui rend un hommage appuyé à la musique de Bizet ; le langage chorégraphique de Bourne, d’une lisible parfaite, qui mêle invention, humour et virtuosité (et qui assume ses influences : on pense plusieurs fois au Jerome Robbins de West Side Story) ; le visuel qui résulte des décors de Lez Brotherston et des lumières de Chris Davey…

C’est du très grand art et c’est bouleversant.


“Carmen Jones”

Royal Festival Hall, Londres • 4.8.07 à 19h30
Oscar Hammerstein, II (1943). Musique : Georges Bizet.

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Royal Philharmonic Orchestra, John Rigby. Mise en scène : Jude Kelly. Avec Tsakane Valentine Maswanganyi (Carmen Jones), Divine Harrison (Joe [remplaçant]), Sherry Boone (Cindy Lou), Rodney Clarke (Husky Miller)…

En 1943, Oscar Hammerstein II, l’un des créateurs de la comédie musicale contemporaine, eut l’idée de transposer le Carmen de Bizet (en anglais, bien sûr) : l’héroïne, Carmen Jones, travaillera désormais dans une fabrique de parachutes, pendant la guerre. Don José deviendra Joe, un soldat, tandis qu’Escamillo cédera la place au boxeur Husky Miller. La partition est ré-orchestrée pour un orchestre de comédie musicale, et la distribution est entièrement confiée à des comédiens noirs. L’œuvre se jouera plus de 500 fois et deviendra environ dix ans plus tard un joli film d’Otto Preminger avec Dorothy Dandridge dans le rôle principal.

Le Royal Festival Hall de Londres propose de retrouver Carmen Jones pendant l’été, dans la grande salle totalement refaite dont j’avais déjà parlé à l’occasion de la version concert mise en espace de Sweeney Todd avec Bryn Terfel le 7 juillet dernier. Le résultat n’est pas enthousiasmant, même si le Royal Philharmonic Orchestra, qui alterne dans la fosse avec le Philharmonia, fait de très jolies choses avec la partition de Bizet.

Pour le reste, on reste assez circonspect : le concept de la mise en scène, qui semble-t-il consiste à faire jouer Carmen Jones par une troupe amateur d’un pays d’Amérique du Sud (?), est abscons ; les chanteurs sont condamnés à tourner autour de l’orchestre car la fosse est située en plein milieu de la scène ; les décors sont laids (et statiques, compte tenu des limitations techniques de la salle)… Tsakane Valentine Maswanganyi incarne une Carmen Jones à la beauté fascinante, mais la voix est tout juste à la hauteur ; le pauvre Divine Harrison, qui remplace le chanteur qui joue normalement Joe, n’a pas la technique que requièrent les complexités de son rôle… Seule Sherry Boone incarne une magnifique Cindy Lou (la transposition du rôle de Micaëla).

Ce qui frappe le plus, c’est l’acoustique épouvantable, alors que les coûteux travaux qui viennent de s’achever avaient pourtant précisément pour objet d’améliorer l’acoustique du Festival Hall ! Le spectacle, bien sûr, est sonorisé, mais l’effet est déplorable : la spatialisation des voix est complètement ratée (on ne sait pas toujours très bien où se trouve celui qui chante ou qui parle ; par moments, on aurait presque envie de se retourner…) ; certains passages du premier acte étaient totalement incompréhensibles tellement les voix étaient noyées par l’orchestre…


“Lady Be Good”

Open Air Theatre, Regent’s Park, Londres • 4.8.07 à 14h30
Musique : George Gershwin. Lyrics : Ira Gershwin. Livret : Guy Bolton et Fred Thompson.

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Mise en scène : Ian Talbot. Direction musicale : Catherine Jayes. Avec Chris Ellis-Stanton (Dick Trevor), Kate Nelson (Susie Trevor), Norman Bowman (Jack Robinson), Hattie Ladbury (Josephine Vanderwater), Charlotte Warren (Daisy Parke), Giles Taylor (Bertie Bassett), Paul Grunert (Watty Watkins), Rachel Jerram (Shirley Vernon), Thomas Padden (Manuel Estrada), Steve Watts (Rufus Parke)…

Ladybegood Le hasard fait parfois vraiment bien les choses : en effet, Lady Be Good est le prototype de la comédie musicale des années 1920, le genre auquel The Drowsy Chaperone rend si bien hommage. Créée en 1924 à Broadway, cette œuvre pouvait s’enorgueillir d’une partition des frères Gershwin et d’une distribution emmenée par le mythique duo de Fred et Adele Astaire.

Le théâtre en plein air de Regent’s Park propose chaque année une ou deux comédies musicales dans un cadre qui, s’il est limité sur le plan technique, contribue beaucoup au charme de l’expérience — surtout le soir lorsque la nuit tombe pendant la représentation. Cette production de Lady Be Good a le mérite de nous donner à voir une œuvre qui n’aurait plus aujourd’hui de potentiel commercial, servie par une distribution de qualité, dans une mise en scène très respectueuse qui ne cherche pas trop à prendre ses distances. Le résultat est enchanteur…

Il l’aurait été encore plus si j’avais pensé à prendre une casquette et des lunettes de soleil. C’était la première fois que j’assistais à une matinée et j’aurais dû penser que le soleil d’août, particulièrement virulent en cette très belle journée d’été, ne serait pas si facile à supporter. Je porterai mon coup de soleil asymétrique comme un trophée…


“The Drowsy Chaperone”

Novello Theatre, Londres • 3.8.07 à 19h45
Musique et lyrics : Lisa Lambert et Greg Morrison. Livret : Bob Martin et Don McKellar.

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Mise en scène et chorégraphie : Casey Nicholaw. Avec Steve Pemberton (Man in Chair), Summer Strallen (Janet Van De Graaff), John Partridge (Robert Martin), Elaine Paige (The Drowsy Chaperone), Joseph Alessi (Aldolpho), Nick Holder (Feldzieg), Selina Chilton (Kitty), ? (Mrs. Tottendale), Nickolas Grace (Underling), Sean Kingsley (George), Adam Stafford et Cameron Jack (les gangsters), Enyonam Gbesemete (Trix).

[Je ne suis pas sûr de la distribution. Une feuille volante était insérée dans les programmes, mais pas dans le mien. Je suis sûr que le rôle de Mrs. Tottendale n’était pas joué par Anne Rogers, et il se peut qu’il y ait eu d’autres remplaçants sans que je m’en rende compte.]

Drowsy J’avais parlé de cette délicieuse petite comédie musicale lorsque je l’avais vue à New York il y a un an à peu près. Alors que la production new-yorkaise tient toujours l’affiche à ce jour, celle de Londres est sur le point de fermer ses portes, après moins de trois mois de représentations. Le public anglais n’a donc pas “accroché” à cette évocation toute en tendresse de la comédie musicale des années 1920.

Cela pourrait s’expliquer par le manque de subtilité de l’interprétation. Le principe-même de la pièce est de nous montrer une œuvre (fictive) de 1928 dans laquelle l’humour est parfois un peu forcé et où certains comportements relèvent plus de la convention que d’un véritable souci théâtral. Mais il est inutile d’en rajouter, comme le fait ici abondamment la distribution. Du coup, on se trouve parfois moins dans l’évocation nostalgique que dans la grosse farce un peu lourde.

Celui qui sauve le spectacle de l’enlisement, c’est le merveilleux Steve Pemberton, qui joue le rôle central de “Man in Chair”, le narrateur qui nous guide à travers l’écoute de son enregistrement fétiche. À New York, lorsque j’avais vu le spectacle, c’était Bob Martin, l’un des auteurs du spectacle, qui tenait le rôle. J’avais déjà noté alors que Man in Chair était la pierre angulaire du spectacle, le rôle qui lui donne tout son sens. Car Man in Chair ne prétend pas que The Drowsy Chaperone est un spectacle parfait, oh non. Il l’aime parce qu’il lui permet de s’échapper, de rêver, d’oublier les aspects les moins agréables de sa vie. D’une certaine façon, il arrive à mettre en mots les raisons pour lesquelles la comédie musicale peut être un tel enchantement. Pemberton le vit et l’exprime merveilleusement. Sa seule prestation rend le spectacle inoubliable


“Ratatouille”

UGC Ciné-Cité la Défense, Paris • 2.8.07 à 21h
Brad Bird (2007).

Brad Bird avait déjà tapé très fort avec The Incredibles. Il fait encore mieux avec ce Ratatouille, qui présente le dosage idéal d’originalité scénaristique (des tonnes), d’humour (beaucoup) et de virtuosité technique (juste ce qu’il faut). Et puis comment résister à cette évocation d’un Paris certes plein de clichés mais montré avec autant d’émerveillement assumé ? (À part l’emballage typiquement américain de “take-away” chinois posé sur le réfrigérateur de Linguini, il y a remarquablement peu d’erreurs manifestes.)

Le film fourmille de trouvailles petites et grandes, de clins d’œil charmants, de petits moments d’émotion. Je ne ris plus très souvent à gorge déployée comme je l’ai fait de bon cœur à plusieurs reprises en suivant les aventures culinaires de Remy, ce héros pour le moins inhabituel lancé à la poursuite d’un objectif simple : réaliser son aspiration profonde, aussi incongrue soit-elle à première vue. Mais le message n’est ni simpliste ni pontifiant, car Remy est doté d’une personnalité complexe, qui ne le met à l’abri ni du doute ni des pulsions négatives.

Brad Bird se régale manifestement à concevoir des personnages hystériques de petite taille : après l’inénarrable Edna Mode des Incredibles (dont Bird fournissait d’ailleurs la voix), c’est cette fois le méchant mais désopilant Skinner qui contribue beaucoup à l’humour du film : son comportement physique rappelle un peu celui d’un Louis de Funès.

Le compositeur Michael Giacchino a conçu une bande son délicieuse, dans laquelle il réussit à rendre l’accordéon presque élégant : en ce qui me concerne, c’est une sacrée réussite !