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Posts from April 2007

“Věc Makropulos”

Opéra Bastille, Paris • 30.4.07 à 20h
L’Affaire Makropoulos. Leoš Janáček (1926). Livret du compositeur d’après la comédie de Karel Čapek.

Direction musicale : Tomáš Hanus. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Avec Angela Denoke (Emilia Marty), Charles Workman (Albert Gregor), Vincent Le Texier (Jaroslav Prus), Paul Gay (Kolenatý), David Kuebler (Vítek), Karine Deshayes (Krista), Ales Briscein (Janek), Ryland Davies (Hauk-Šendorf).

Deuxième visite à cette impressionnante et fascinante production signée du metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski. Je n’en ai que plus apprécié les efforts conjoints du metteur en scène et du jeune chef tchèque Thomáš Hanus pour donner vie à une œuvre qui n’est pas extraordinairement accessible.

Sur scène, la transposition de cette Affaire Makropoulos à Hollywood, avec une Emilia Marty transformée en Marilyn Monroe qui traîne son “immortalité” de star comme un fardeau insupportable relève du coup de génie… même si on tremble en permanence de franchir les limites du bon goût — surtout quand apparaît une salle de bains !

Dans la fosse, le chef tchèque Thomáš Hanus fait un travail remarquable à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris d’une grande malléabilité, même s’il y a eu quelques accrocs de plus qu’à la représentation de vendredi dernier.

Diable… je m’aperçois que Renaud Machart dit du bien de cette production, pour une fois. Y aurait-il eu une faille dans la muraille spatio-temporelle qui semble d’habitude nous séparer ?


“Djamileh” / “Il Tabarro”

Opéra de Lyon • 29.4.07 à 16h
Direction musicale : Eivind Gullberg Jensen.

Djamileh. Bizet (1872). Livret de Louis Gallet, d’après Namouna d’Alfred de Musset. Mise en scène : Christopher Alden. Avec Janja Vuletic (Djamileh), Jean-Pierre Furlan (Haroun), Laurent Naouri (Splendiano)…

Il Tabarro. Puccini (1918). Livret de Giuseppe Adami, d’après La Houppelande de Didier Gold. Mise en scène : David Pountney. Avec Laurent Naouri (Michele), Hélène Bernardy (Giorgetta), Jean-Pierre Furlan (Luigi), Ceri Williams (La Frugola)…

Jamais le mot “eurotrash” n’aura semblé plus adapté que pour décrire ces deux productions. La pauvre Djamileh, en particulier, se trouve transposée dans un squat où Haroun, sorte de caïd consommateur de bière et de cocaïne et vissé sur une chaise devant sa télévision, s’adonne à une relation sado-masochiste avec une “esclave” qui aime cela… le tout sous le “regard” d’un Splendiano qui filme le tout avec une caméra. Christopher Alden pousse le vice jusqu’à faire étrangler Djamileh par Haroun à la fin. Même s’il faut bien reconnaître qu’aucun des choix de mise en scène ne crée de décalage flagrant avec le livret, j’ai trouvé tout cela fort malsain et bien peu nécessaire.

Mais en dépit de ces choix de mise en scène, la représentation fut merveilleuse sur le plan musical. Un peu comme si les interprètes se sentaient obligés de compenser en se surpassant. Et le résultat fut étonnant. Car la partition de Bizet est une merveille de bout en bout. J’avais déjà été très impressionné par Eivind Gullberg Jensen lors d’un récent concert ; il y a fort à parier que c’est un nom destiné à un brillant avenir. Magnifique prestation, comme toujours, d’un Laurent Naouri parfaitement à l’aise dans son personnage. Janja Vuletic fait de très belles choses avec le rôle de Djamileh. Jean-Pierre Furlan est un tout petit peu à côté de la plaque stylistiquement (comment un Français arrive-t-il à “sonner” aussi italien ?), mais il compense en élégance du timbre sa prononciation approximative et ses voyelles trop ouvertes.

Il Tabarro est un autre petit chef d’œuvre, même s’il n’est normalement pas destiné à être séparé des deux autres mini-opéras qui constituent Il Trittico. J’ai été légèrement moins enthousiasmé par des prestations qui manquaient un tout petit peu d’une extravagance à l’italienne, notamment dans les passages de bravoure assez typiquement pucciniens. On aurait aimé que Laurent Naouri et Hélène Bernardy se “lâchent” un peu plus… Jean-Pierre Furlan s’en est donné à cœur joie dans une partition qui correspond beaucoup plus à son style naturel. Et, une fois de plus, une très belle prestation de l’orchestre et du talentueux Eivin Gullberg Jensen.


“La Voix humaine” / “A Kékszakállú herceg vára”

Opéra de Lyon • 28.4.07 à 20h
Direction musicale : Juraj Valcuha. Mise en scène : Laurent Pelly.

La Voix humaine. Francis Poulenc (1959), d’après la pièce de Jean Cocteau. Avec Felicity Lott (la Femme).

Le Château de Barbe-Bleue. Béla Bartók (1911), sur un livret de Béla Balász. Avec Peter Fried (Barbe-Bleue) et Hedwig Fassbender (Judith).

C’est définitivement avéré : je vis dans un univers parallèle de celui de Renaud Machart, qui a rendu compte de manière bien négative de cette excellente soirée d’opéras en un acte concoctée par Laurent Pelly.

Dans La Voix humaine, Felicity Lott est immensément touchante. Il est vrai que sa voix commence à montrer les signes de l’âge, mais son interprétation est tellement impeccable d’un point de vue dramatique et stylistique qu’elle prend véritablement aux tripes. Chaque mot est parfaitement intelligible, parfaitement articulé, parfaitement posé sur la musique, parfaitement mis au service du sens. Il faut dire que Lott reçoit un soutien précieux de la fosse, d’où la partition de Poulenc ressort parée de mille chatoiements resplendissants et de jolis contrastes séduisants.

Quant à la mise en scène de Pelly, elle est d’un minimalisme habilement calibré. Elle commence par une image d’une force quasi-cinématographique qui, avant que le moindre mot ne soit prononcé, dit presque tout ce qu’il y a à savoir de la violence de la situation : un panneau figurant un mur et une porte (où une tablette porte le fameux téléphone) avance vers l’avant-scène où “Elle” est allongée, à moitié inanimée, attendant que le téléphone sonne enfin.

L’effet de zoom qui en résulte, d’autant plus frappant que le personnage, lui, ne bouge pas, va devenir un leitmotiv dans la mise en scène du Château de Barbe-Bleue, qui est un délice tant au plan musical qu’un plan visuel. Le décor magnifiquement ingénieux de Chantal Thomas semble rendre hommage aux créations du génial Jean-Marie Stehlé. À peine la porte du château fermée, tel un organisme doté de sa volonté propre, le décor se met à onduler comme si les personnages étaient prisonniers d’une sorte de monstre cauchemardesque. Il passera ensuite son temps à se reconfigurer en permanence — les machinistes doivent être épuisés à la fin de la représentation. (Tous ces mouvements ne sont d’ailleurs pas totalement sans danger : au paroxysme de la pièce, Judith s’est retrouvée projetée à terre par le décor en rotation rapide, qui avait visiblement dévié de son itinéraire théorique.) Là aussi, on se croirait au cinéma — dans un Fritz Lang, peut-être.

Je pensais (surtout après avoir lu Machart) que cette production aurait du mal à égaler mes très bons souvenirs récents (ici avec Jessye Norman en concert et ici dans la superbe scénographie de La Fura dels Baus), mais c’était une crainte sans fondement. Les deux protagonistes sont excellents tant sur le plan dramatique que sur le plan vocal — c’est un plaisir que de retrouver la belle voix profonde et inquiétant de Peter Fried, qui était déjà le Barbe-Bleue de Jessye Norman.

L’orchestre a donné de la géniale partition de Bartók une lecture tout en contrastes et en ruptures, n’hésitant pas à accentuer fortement les harmonies les plus inquiétantes. La direction de Juraj Vacuha est très assurée ; elle donne vie à la partition en en soulignant la rapide succession des atmosphères.


“Věc Makropulos”

Opéra Bastille, Paris • 27.4.07 à 20h
L’Affaire Makropoulos. Leoš Janáček (1926). Livret du compositeur d’après la comédie de Karel Čapek.

Direction musicale : Tomas Hanus. Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Avec Angela Denoke (Emilia Marty), Charles Workman (Albert Gregor), Vincent Le Texier (Jaroslav Prus), Paul Gay (Kolenatý), David Kuebler (Vítek), Karine Deshayes (Krista), Ales Briscein (Janek), Ryland Davies (Hauk-Šendorf).

On ne peut qu’être impressionné par le remarquable travail de mise en scène qui a donné naissance à cette production. Le monde hollywoodien dans lequel Warlikowski situe cette Affaire Makropoulos — celui de Sunset Boulevard, de King Kong et de Marilyn Monroe — est parfaitement adapté à cette histoire d’éternelle jeunesse et à sa fin tragique.

Dans la fosse, on est un gros cran en-dessous de ce qu’obtient Mackerras des Wiener Philharmoniker dans son enregistrement de référence, mais la musique prend malgré tout aux tripes, notamment dans le troisième acte, qui constitue un très joli sommet dramatique. L’engagement de la distribution est total et rend joliment hommage à cette magnifique partition de Janáček.


Concert

Opéra Bastille, Paris • 21.4.07 à 20h
Orchestre de l’Opéra National de Paris, Christoph von Dohnányi.

Prokofiev : Symphonie n°1, “classique”
Strauss : les Quatre Derniers Lieder (Soile Isokoski, soprano)
Brahms : Symphonie n°2

Je suis toujours ravi d’entendre l’Orchestre de l’Opéra hors de la fosse car c’est une phalange excellente dont le son est peut-être l’un des plus soyeux de tous les grands orchestres parisiens. Dohnányi en joue beaucoup et propose des lectures presque pastorales des deux symphonies. Le résultat est très convaincant : la deuxième de Brahms, en particulier, se pare d’un irrésistible romantisme.

Très belle prestation de Soile Isokoski (que je ne quitte plus) dans les derniers lieder, même si l’acoustique de la salle ne permet pas de bien entendre une chanteuse placée sur scène juste devant l’orchestre.

[Edit, 2.5.07] J’ai (ré)écouté depuis plusieurs enregistrements de la 2ème de Brahms et je suis assez impressionné par la polarisation des choix d’interprétation.

Du côté illuminé, il y a (imbattable !) un enregistrement live survitaminé de Furtwängler à la tête de la Philharmonie de Vienne dont je n’ai pas pas noté l’année (c’était chez DG — j’ai rendu le CD depuis à celui qui me l’avait prêté). Le quatrième mouvement est hal-lu-ci-nant ; on s’essouffle rien qu’en écoutant.

Dans la même veine, l’enregistrement de 1987 que j’ai beaucoup écouté dans ma jeunesse : l’Orchestre de Cleveland dirigé par… Christoph von Dohnányi (Teldec). Le quatrième mouvement dure 8'48", soit à peine plus que chez Furtwängler (8'28''). Je pense que l’interprétation donnée pendant ce concert durait au bas mot une minute de plus… Comme si, en vieillissant, Dohnányi avait découvert une sorte de paix intérieure plus propice à exprimer la beauté de la musique.

Dans un style très proche de celui adopté par Dohnányi à la tête de l’Orchestre de l’Opéra, on remarque l’enregistrement de Claudio Abbado à la tête de la Philharmonie de Berlin (DG, 1971), dont le dernier mouvement dure 9'37", ainsi qu’un live de Bernard Haitink à la tête du London Symphony Orchestra (LSO Live, 2003), dont le dernier mouvement dure 9'39".


“Thaïs”

Théâtre du Châtelet, Paris • 16.4.07 à 19h30
Massenet (1894). Livret de Louis Gallet d’après le roman d’Anatole France.

Orchestre de Paris, Chœur Accentus, Christoph Eschenbach. Avec Renée Fleming (Thaïs), Gerald Finley (Athanaël), Fabrice Dalis (Nicias), Nicolas Courjal (Palémon), Rebecca Bottone (La Charmeuse), Marie Devellereau (Crobyle), Nora Sourouzian (Myrtale), Caitlin Hulcup (Albine), Laurent Alvaro (Le Serviteur de Nicias).

Version concert.

C’est un magnifique hommage au chef d’œuvre de Massenet qu’ont rendu l’Orchestre de Paris et une distribution exemplaire… à l’exception du ténor Fabrice Dalis, remplaçant “de dernière minute”, qui ne semblait pas dans le même spectacle que les autres.

Difficile de résister au charisme étonnant d’une Renée Fleming rayonnante dans sa toilette Dior. Le son est tellement beau et maîtrisé, l’interprétation tellement intense… qu’on pardonne volontiers les voyelles pas très françaises, l’émission un peu nasale dans le grave et les aigus un peu plus laborieux dans les dernières minutes. L’intensité interprétative de Fleming est un pur bonheur. On aurait vraiment dit qu’elle voyait Dieu et ses saints pendant les dernières mesures. Le grand air du début du deuxième acte a déclenché des tonnerres d’applaudissement totalement justifiés.

À ses côtés, l’Athanaël de Gerald Finley n’est pas moins remarquable. Sa belle voix envoûtante et expressive se marie merveilleusement à celle de Fleming. Et elle reste aussi riche et veloutée après trois heures de représentation.

Beaucoup de bonheur aussi dans les rôles secondaires, parmi lesquels on remarque particulièrement le Palémon de Nicolas Courjal et l’Albine de Caitlin Hulcup. (Et puis ça m’a amusé de retrouver Rebecca Bottone, vue récemment dans The Gondoliers à Londres.)

Quant à l’Orchestre de Paris, il est simplement parfait du début à la fin. Quelle partition ! Les nombreux passages orchestraux sont autant de petits joyaux. Très belle prestation de Philippe Aïche dans la “Méditation”. Comme dans Le Jongleur de Notre-Dame, les cordes graves — notamment les violoncelles — jouent un rôle de premier plan. Très belles prestations aussi des bois et des cuivres, tous impeccables. Et Eschenbach mène tout cela avec un goût sans faille.

Magnifique.

L’avantage du livret, c’est qu’il permet de réviser la différence entre les anachorètes et les cénobites. Et j’ajoute avec délectation une insulte à mon répertoire : “Va-t’en ! Cynocéphale !”


“Kiss Me, Kate”

Musikalische Komödie, Leipzig • 14.4.07 à 19h
Cole Porter (1948). Livret de Samuel et Bella Spewack.

Adaptation allemande de Günter Neumann. Direction musicale : Stefan Diederich. Mise en scène : Ana Christine Haffter. Avec Milko Milev (Fred Graham/Petruchio), Marianne Larsen (Lilli Vanessi/Katharine), Claudia Schütze (Lois Lane/Bianca), Andreas Rainer (Bill Calhoun/Lucentio)…

J’ai découvert non sans surprise que l’Opéra de Leipzig programmait une saison de comédies musicales et d’opérettes dans un théâtre assez charmant quoique légèrement excentré, la Musicakalische Komödie. J’en ai donc profité pour aller voir le chef d’œuvre de Cole Porter, Kiss Me, Kate, qui déroule en parallèle une adaptation musicale de La Mégère apprivoisée de Shakespeare et les intrigues qui agitent la troupe pendant la représentation.

Disons-le d’emblée : le spectacle faisait un peu amateur et, surtout, était joué sur le ton de l’opérette et non de la comédie musicale. Dès l’ouverture, on croule sous la guimauve. Et puis les chanteurs ne sont pas à l’aise dans le style de la musique ; il n’y a quasiment aucune chorégraphie, ce qui est un peu ennuyeux compte tenu de la quantité de musique destinée à des numéros dansés ; la mise en scène en costumes modernes est relativement incompréhensible… etc.

De Leipzig je retiendrai plutôt mon petit pèlerinage musical : l’Opéra, le Gewandhaus, l’Église Saint-Thomas avec la pierre tombale de J.-S. Bach couverte de fleurs dans le chœur… et puis la découverte qu’à côté des Mozartkugeln de Salzbourg, il y a aussi les Bachtalen de Leipzig. Je préfère les premiers.


“Angélique” / “Les Mamelles de Tirésias”

Opéra-Comique, Paris • 12.4.07 à 20h
Orchestre-Atelier OstinatO, Jean-Luc Tingaud.

Angélique. Jacques Ibert (1927), livret de Nino. Avec Gaëlle Méchaly (Angélique), Marc Barrard (Boniface), Matthieu Lécroart (Charlot), Mowgli Laps (l’Italien), Jean-Louis Meunier (l’Anglais), Jean-Loup Pagésy (le Nègre), Olivier Podestà (le Diable), Marie-France Goudé-Ducloz (1ère Commère), Jeanne-Marie Lévy (2ème commère).

Les Mamelles de Tirésias. Francis Poulenc (1947), livret d’après Apollinaire. Avec Gaëlle Méchaly (Thérèse/Tirésias), Jean-Paul Fouchécourt (le Mari), Marc Barrard (le Directeur, le Gendarme), Matthieu Lécroart (Presto, le Vieux Monsieur), Jean-Louis Meunier (Lacouf, le Fils), Olivier Podestà (le Journaliste), Jeanne-Marie Lévy (la Marchande), Marie-France Goudé-Ducloz (la Dame élégante, la Grosse Dame).

(Œuvres données en concert.)

Magnifique petit concert permettant d’entendre des pages trop peu connues du répertoire. De la farce Angélique, on retiendra surtout les alexandrins fort bien troussés et le côté politiquement incorrect de l’intrigue : sa femme est une mégère ; il décide de la vendre… mais personne, ni l’Italien, ni l’Anglais, ni le Nègre, ni même le Diable ne souhaite la garder.

Quant aux Mamelles de Tirésias, c’est un irrésistible et savoureux petit bijou surréaliste. La partition est pleine de ces harmonies et de ces couleurs si typiques de Poulenc et qui me font toujours vibrer. Interprétation très réussie d’un orchestre OstinatO en bonne forme, et distribution magnifique dans laquelle se distinguent particulièrement Jean-Paul Fouchécourt et Matthieu Lécroart. Que du bonheur !

Dommage toutefois qu’il n’y ait pas de surtitres, car il est souvent très difficile de comprendre les paroles… ce qui est ennuyeux en particulier dans Les Mamelles, dont l’intrigue part dans tous les sens.


Concert

Philharmonie, Berlin • 9.4.07 à 20h
Staatskapelle de Berlin, Pierre Boulez.

Mahler : symphonie n°8

avec Twyla Robinson, Soile Isokoski, Adriane Queiroz (sopranos) ; Michelle DeYoung, Simone Shröder (contraltos) ; Johan Botha (ténor) ; Hanno Müller-Brachmann (baryton) ; Robert Holl (basse) ; le Chœur du Staatsoper de Berlin, le Chœur Philharmonique de Prague et le Aurelius Sängerknaben Calw.

J’en ai encore la gorge serrée. C’était la première fois que j’entendais la huitième de Mahler en concert, et je ne suis pas près de l’oublier. Dans les conditions d’acoustique idéales de la Philharmonie (sauf pour entendre les solistes si l’on n’est pas en face d’eux) et sous la direction d’un Boulez étonnant tellement le rapport efficacité / énergie dépensée de sa gestique est élevé, chacune des deux parties a cheminé inéluctablement vers de véritables apothéoses mystiques.

Il est vraiment étonnant de voir Boulez conduire son monde de quelques gestes : jamais la tension ne faiblit ; le cheminement vers la résolution est comme tracé, contenu dans chaque note, dans chaque instant ; sereinement mais inéluctablement, le discours musical suit son cours. C’est irrésistible, c’est bouleversant, c’est beau.

Public déchâiné à la fin, évidemment. Les applaudissements continuent alors que les musiciens et le chœur sont déjà sortis. Boulez revient saluer : ovation retentissante, largement méritée.


Concert

Philharmonie, Berlin • 8.4.07 à 20h
Staatskapelle Berlin, Daniel Barenboim.

Mahler :
Lieder eines fahrenden Gesellen (Thomas Quasthoff, baryton)
– Symphonie n°7

Tous les ans à Pâques, l’orchestre du Staatsoper Unter den Linden propose un festival de musique intitulé “Festtage”. Cette année, c’est Mahler qui est à l’honneur, avec une intégrale des symphonies dirigée en alternance par Daniel Barenboim et par Pierre Boulez.

C’est en fort bonne compagnie que j’ai assisté au concert n°7, dirigé par Barenboim.

La lecture de Barenboim n’est malheureusement pas enthousiasmante et cette septième ne me convainc pas beaucoup plus que la neuvième entendue au Châtelet il y a quelques mois par les mêmes interprètes. On ne perçoit pas de dessein dans la direction de Barenboim ; pas de souffle qui traverserait l’œuvre pour lui donner un élan. Ce n’est pas que ce soit mauvais, mais ça laisse assez indifférent.

En tout cas, ça me laisse indifférent. Car le public réserve une ovation de folie à Barenboim à la fin du concert.

Nous étions mal placés pour bien entendre Thomas Quasthoff chanter les Lieder eines fahrenden Gesellen. Mais s’il faut en juger par la très courte répétition à laquelle nous avions réussi à assister juste avant le concert, ce devait être magnifique.


“The Cherry Orchard”

Crucible Theatre, Sheffield (UK) • 7.4.07 à 19h30
La Cerisaie (Вишневый сад), Anton Tchekhov (1903).

Version anglaise de Pam Gems d’après une traduction de Tania Alexander. Mise en scène : Jonathan Miller. Avec Joanna Lumley (Madame Ranevskaya), Tom Mannion (Lopakhin), Annabel Scholey (Anya), Lisa Dillon (Varya), Tobias Menzies (Trofimov)…

Cherry_orchard Les pièces de Tchekhov reposent sur un subtil équilibre entre l’atmosphère et les mots. Le Crucible de Sheffield n’est pas le lieu idéal pour créer l’atmosphère idoine : c’est un théâtre “in the round” (en amphithéâtre, avec une scène entourée de gradins sur trois côtés), à l’acoustique assez critiquable. Le travail remarquable sur la lumière (Tim Mitchell) et sur la musique et les bruitages (Adam Cork) permet malgré tout d’évoquer cette Russie de la fin du 19ème siècle dans laquelle les repères se modifient rapidement.

La Cerisaie met en effet en scène les profonds bouleversements consécutifs à l’abolition de la servitude en 1861 : déclin de l’aristocratie oisive profitant de ses esclaves pour vivre gratuitement sur ses domaines, apparition d’une élite intellectuelle et d’une classe moyenne de commerçants, développement des villes. Quand le marchand Lopakhin (joué par Tom Mannion avec un accent écossais à couper au couteau, ce qui est un peu déstabilisant) finit par acheter la maison de madame Ranevskaya, criblée de dettes, alors qu’il est fils et petit-fils de serfs, il est évident que les représentants de l’ancien monde, Ranevskaya en tête, sont incapables de comprendre ce qui se passe.

Cette incapacité à saisir le sens de l’histoire est fort bien mise en scène par Jonathan Miller, un comédien et metteur en scène anglais très connu qui avait abandonné la mise en scène de théâtre depuis dix ans. Il est amusant de retrouver Joanna Lumley et ses intonations si caractéristiques dans un rôle pour le moins différent de ses apparitions dans The Avengers ou Absolutely Fabulous. Elle s’en sort fort bien, même si sa madame Ranevskaya a l’air un peu anesthésiée par moments ; l’aristocratie russe de Tchékov est sans doute un peu plus passionnée que cela.

Beaucoup de larmes sur les visages des comédiens lors des saluts car c’était la dernière représentation.


La magie du théâtre

5.4.07

L’English National Opera a mis en ligne cette vidéo qui montre en accéléré le travail de démontage du décor d’une production (en l’occurrence Les Gondoliers) pour le remplacer par celui d’une autre (Le Mariage de Figaro), régler les lumières, etc. Pour moi, ces quelques images sont une magnifique représentation de la raison pour laquelle j’aime autant le théâtre.


“Le Téléphone” / “Amelia al ballo”

Opéra-Comique, Paris • 4.4.07 à 20h
Gian Carlo Menotti.

Ensemble Orchestral de Paris, Chœur de l’Opéra de Lausanne, Bruno Ferrandis. Mise en scène : Éric Vigié.

Le Téléphone, ou l’Amour à trois (1947). Avec Katia Velletas (Lucie), Benoît Capt (Ben). En français (livret français de Léon Kochnitzky).

Amelia al ballo (1937). Avec Brigitte Hool (Amelia), Marc Mazuir (le mari), Davide Cicchetti (l’amant), Graziela Valceva Fierro (l’amie), David-Alexandre Borloz (le commissaire de police), Prune Guillaumon (première femme de chambre), Katja Trayser (seconde femme de chambre). En italien.

Menotti, décédé il y a peu, me semble un peu avoir été relégué sur un strapontin dans l’histoire de la musique contemporaine. Il a pourtant écrit plusieurs opéras charmants, dont un pour la télévision, Amahl and the Night Visitors, qui est aussi le plus connu. Il a en outre la particularité d’avoir vu beaucoup de ses œuvres jouées à Broadway (The Consul, The Medium, The Telephone, The Saint of Bleecker Street…), ce qui a sans aucun doute contribué à faire baisser sa cote chez les amateurs de musique “sérieuse” pour qui il y a des choses qui ne se mélangent pas.

Cette production de l’Opéra de Lausanne, “en collaboration avec” l’Opéra-Comique, jumelle l’une de ses œuvres les plus connues, Le Téléphone, et une œuvre de jeunesse beaucoup moins représentée, Amelia al ballo. Les deux opéras bouffes se caractérisent par une écriture efficace, ciselée, incisive… tant au plan musical qu’au plan dramatique. Les intrigues sont simples, comiques et vont rapidement au but sans complexes. Les partitions sont assez captivantes ; celle d’Amelia, comme le programme le fait remarquer justement, rappelle un peu Puccini.

L’Ensemble Orchestral de Paris donne une lecture exemplaire de la musique de Menotti. Sur scène, l’Opéra de Lausanne nous propose une distribution jeune issue de sa troupe permanente. Jolies performances dans l’ensemble, même s’il y a bien sûr du bon et du moins bon.

Mais on ne peut qu’être reconnaissant à l’Opéra Comique de nous proposer d’entendre ce répertoire… La salle, malheureusement était très loin d’être pleine.


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 3.4.07 à 20h
Gustav Mahler Jugendorchester, Myung-Whun Chung.

Bruckner : symphonie n°7

Je n’ai pas pu assister à la première partie de ce concert, consacrée au triple concerto de Beethoven, avec les frères Capuçon et Chung lui-même au piano.

J’ai généralement du mal à adhérer aux choix esthétiques de Chung mais, une fois n’est pas coutume, j’ai été assez convaincu par sa septième toute en lyrisme et en phrasés molletonneux. Comme toujours avec Chung, les tempos partent dans tous les sens, avec un deuxième mouvement presque insupportablement lent. Malgré tout, il y a incontestablement une vision, un cheminement vers une résolution totalement convaincante.

Le Gustav Mahler Jugendorchester (qui m'avait enthousiasmé l’année dernière sous la baguette d’Abbado) se montre sensible à la direction de Chung. Les sonorités des cordes, en particulier, sont assez envoûtantes. Les cuivres ont en revanche un peu de mal à surmonter toutes les difficultés techniques de la partition et, même si leur prestation d’ensemble est loin d’être déshonorante, la quantité de petits accrocs est un peu supérieure à mon seuil de tolérance.


“Die Walküre”

Washington National Opera, Kennedy Center, Washington DC • 1.4.07 à 13h30
Richard Wagner (1870).

Mise en scène : Francesca Zambello. Direction musicale : Heinz Fricke. Avec Plácido Domingo (Siegmund), Anja Kampe (Sieglinde), Gidon Saks (Hunding), Alan Held (Wotan), Linda Watson (Brünnhilde), Elena Zaremba (Fricka), Jane Ohmes, Caroline Thomas, Stacey Rishoi, Heidi Vanderford, Beverly O’Regan Thiele, Claudia Huckle, Magdalena Wór, Rebecca Ringle (les Walkyries).

Je me répète, mais cette succession de Walkyries (après celle-ci et celle-ci, en particulier) est un bonheur pour qui aime comme moi comparer les versions et les interprétations.

L’Opéra de Washington est, lui aussi, en train de présenter un Ring au rythme d’un épisode par saison (bien que Siegfried soit apparemment repoussé à la saison 2008/2009). C’est un Ring qui se veut passé au filtre de l’histoire et de l’actualité américaines, ce qui est plutôt intéressant… sauf si on lit les notes du “dramaturge” dans le programme car sa façon d’évoquer les méfaits du capitalisme, les progrès du féminisme ou bien encore les irréparables outrages dont la nature est victime est assez affligeante. Zambello propose quelques visuels plutôt réussis (c’est son rayon) : le premier acte se déroule dans une sorte de cabane dont la façade se soulève lorsque les personnages y pénètrent et dont les murs s’écartent lorsque survient le printemps ; le début du deuxième acte est situé, semble-t-il, au sommet d’une très haute tour dominant une ville en noir et blanc qui rappelle New York ; le tableau suivant se déroule sous un coude d’un tronçon en mauvais état d’une sorte de route surélevée (copie conforme du décor de la comédie musicale Whistle Down the Wind, pour ceux qui ont vu) ; le dernier tableau, enfin, se déroule dans une sorte de champ de bataille dans lequel les Walkyries, habillées en pilotes d’avions, arrivent en parachute. Le tout soutenu par des projections assez réussies tantôt en fond de scène, tantôt à l’avant.

Sur scène, la distribution est solide. Domingo (que j’entendais, me semble-t-il, pour la première fois) est splendide en Siegmund… du moins aussi longtemps que tient sa voix. Il a un peu de mal à arriver au bout du deuxième acte et s’en excuse d’ailleurs lors des saluts qui suivent ; mais le public de Washington semble l’aduler et son geste d’excuse ne lui vaut qu’un redoublement des ovations. La Sieglinde d’Anja Kampe est satisfaisante sur le plan dramatique, mais je n’aime pas ses aigus un peu acides. Magnifique prestation d’Alan Held : son Wotan, parfaitement crédible de bout en bout, est d’une belle autorité. Dommage que Elena Zaremba contrôle aussi mal son vibrato car cela porte fortement préjudice à sa Fricka, par ailleurs fort bien jouée. Quant à la Brünnhilde de Linda Watson, déjà entendue dans le Ring du Châtelet, elle est plutôt convaincante, mais ses notes aiguës dans le cri de guerre des Walkyries tombent souvent à côté de leur cible. Seul réel point faible, les autres Walkyries sont sérieusement déficientes et ne font pas du tout illusion.

La direction musicale tout en velours de Heinz Fricke est un vrai bonheur. Il étire pas mal les tempos, mais ce n’est que pour mieux exposer la texture magnifique de la partition de Wagner (on n’est pas si loin de Celibidache). Du coup, on entend des motifs et des juxtapositions qui sont habituellement noyés dans la masse. C’est assez envoûtant et cela contribue fortement à faire monter le plaisir. Les trois fins d’actes sont électrisantes tellement elles sont menées avec un sens remarquable du drame musical.

Petite curiosité : seuls Wotan, Brünnhilde et Sieglinde sont présents au salut final. Les autres chanteurs ont dû rentrer se coucher après le deuxième acte…