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Posts from March 2007

“Face the Music”

City Center, New York • 31.3.07 à 20h
Musique et lyrics : Irving Berlin. Livret : Moss Hart.

>> English-language account available here.

Mise en scène : John Rando. Direction musicale : Rob Fisher. Chorégraphie : Randy Skinner. Avec Judy Kaye, Lee Wilkof, Jeffry Denman, Meredith Patterson, Mylinda Hull, Eddie Korbich, Felicia Finley, Chris Hoch, Timothy Shew et Walter Bobbie.

La mission de la série “Encores!” consiste à permettre de revoir, le temps de quelques représentations, des œuvres oubliées du répertoire de la comédie musicale dont le potentiel commercial serait aujourd’hui très faible. Mission parfaitement réussie lorsqu’il s’agit, comme ici, de redécouvrir un bijou de 1932 écrit par deux des auteurs les plus doués de l’histoire de la comédie musicale, Irving Berlin et Moss Hart (dont l’autobiographie, Act One, reste la plus belle histoire de théâtre jamais écrite).

La musique est enchanteresse ; les dialogues et les lyrics sont légers et pleins d’humour. Autant de qualités superbement mises en valeur par une distribution sans faille, guidée de main de maître par une équipe qui a trouvé un ton dénué non seulement de révérence excessive mais aussi d’un second degré mal venu dont on enrobe parfois les “vieilleries” de ce genre. Les scènes dansées sont à elles seules euphorisantes tellement elles pétillent de légèreté et de bonne humeur communicative.

Bref, un spectacle tout simplement délicieux qui se présente comme un concentré de ce que les termes “comédie musicale” représentent de plus irrésistible.


“Spring Awakening”

Eugene O’Neill Theatre, New York • 31.3.07 à 14h
Livret et lyrics : Steven Sater. Musique : Duncan Sheik. D’après la pièce de Frank Wedekind.

>> English-language account available here.

Mise en scène : Michael Mayer. Chorégraphie : Bill T. Jones. Avec Jonathan Groff (Melchior), John Gallagher, Jr. (Moritz), Lea Michele (Wendla), Stephen Spinella (les Hommes adultes), Frances Mercati-Anthony (les Femmes adultes [“understudy”])…

Spring_awakening Spring Awakening illustre bien la difficulté d’adapter en comédie musicale une pièce déjà parfaitement aboutie. Il s’agit en effet d’une adaptation de la pièce L’Éveil du printemps de Frank Wedekind sur la découverte de la sexualité par des adolescents dans un village allemand à la fin du 19ème siècle. Les auteurs n’ont rien trouvé de mieux que de faire chanter les comédiens, micro en main, dans un style très contemporain, assez proche de celui de Rent. Le résultat est particulièrement peu convaincant, l’originalité formelle qui ne résulte ayant beaucoup de mal à passer pour autre chose qu’un gadget prétentieux et gratuit.

Autre problème : il ne se passe quasiment rien dans le premier acte, tant et si bien qu’il n’y a, au moment de l’entracte, aucune véritable raison de rester pour voir la suite. La suite de quoi, au juste ? Il ne manque aucune résolution, aucun dénouement. La mise en scène en rajoute pas mal au rayon “conceptuel”… ce qui fait du spectacle une expérience globalement assez agaçante.


“The Pirate Queen”

Hilton Theatre, New York • 30.3.07 à 20h (“preview”)

>> English-language account here.

Livret : Alain Boublil, Claude-Michel Schönberg et Richard Maltby, Jr. Musique : C.-M. Schönberg. Lyrics : A. Boublil, R. Maltby, Jr. et John Dempsey.

Mise en scène : Frank Galati. Chorégraphie : Graciela Daniele. Avec Stephanie J. Block (Grace “Grania” O’Malley), Hadley Fraser (Tiernan), Linda Balgord (Queen Elizabeth I), William Youmans (Sir Richard Bingham), Marcus Chait (Donal O’Flaherty), Jeff McCarthy (Dubhdara)…

Pirate_queen C’est évidemment un événement lorsque les auteurs de deux des plus gros succès historiques de la comédie musicale, Les Misérables et Miss Saigon, présentent une nouvelle création. Ça ne s’était pas produit depuis Martin Guerre, une comédie musicale créée à Londres en 1996 qui, bien que non dénuée de qualités, n’avait pas réussi à trouver son public et n’a jamais traversé l’Atlantique.

Stratégie inverse, donc, pour ce Pirate Queen, qui est créé aux États-Unis. L’œuvre met en scène un épisode de l’histoire irlandaise du 16ème siècle : un clan maritime mené par une femme défie la reine Elizabeth I alors que l’Angleterre tente d’affirmer sa domination sur l’Irlande.

La première n’a pas encore eu lieu, donc il est possible que le spectacle soit encore un peu modifié… mais, en tout état de cause, il rappelle beaucoup Martin Guerre et les créations précédentes du duo français par sa dimension épique et ses grands tableaux héroïques. Il y a du bon (la musique se laisse écouter, la mise en scène est très réussie) et du moins bon (les lyrics sont exécrables, les personnages passent leur temps à danser la gigue irlandaise, l’histoire est un peu trop linéaire et manque sérieusement de tension dramatique) mais, dans l’ensemble, ça se laisse regarder et écouter.

Le public de Broadway est devenu assez imprévisible. Difficile, donc, de deviner quel avenir aura cette Pirate Queen qui, semble-t-il, est l’une des productions les plus coûteuses jamais montées à Broadway.


“Le Rossignol” / “Œdipus Rex”

Opéra national du Rhin, Strasbourg • 25.3.07 à 15h
Stravinsky (1914/1927). Livrets de Stepan Stepanovitch Mitousoff et Igor Stravinsky d’après Hans Christian Andersen (Le Rossignol) ; de Jean Cocteau d’après Sophocle, traduit en latin par Jean Daniélou (Œdipus Rex).

Orchestre Symphonique de Mulhouse, Daniel Klajner. Mise en scène : Lucinda Childs.
Le Rossignol : avec Mélanie Boisvert (Le Rossignol), Isabelle Cals (La Cuisinière), Kresimir Spicer (Le Pêcheur), Michael Schelomianski (L’Empereur de Chine), David Bizic (Le Chambellan), Patrick Bolleire (Le Bonze)…
Œdipus Rex : avec Claude Duparfait (Le Narrateur), Kresimir Spicer (Œdipe), Sylvie Brunet (Jocaste), David Bizic (Créon), Michael Schelomianski (Tirésiais), Roger Padullès (Le Berger), Patrick Bolleire (Le Messager)…

Stravinsky Superbe idée de la part de l’Opéra du Rhin que de proposer ces deux courtes œuvres de Stravinsky, dont la seconde est parfois donnée en oratorio. Que ce soit dans Le Rossignol, adapté d’une chinoiserie d’Andersen, ou dans Œdipus Rex, inspiré par la tragédie de Sophocle, l’écriture musicale est remarquable de concision et d’efficacité.

La mise en scène de Lucinda Childs est surtout illustrative, mais elle s’appuie sur de fort belles images scéniques, peut-être un peu plus convaincantes dans Le Rossignol que dans Œdipus Rex. Interprétation très réussie également, avec une distribution parfaitement homogène et un Orchestre Symphonique de Mulhouse parfaitement dans le ton sous la baguette assurée de Daniel Klajner.


CD : la 4ème de Tchaïkovski par Sergiu Celibidache

24.3.07

Tchaïkovski : Symphonie n°4 et Suite de Casse-Noisettes.
Münchner Philharmoniker, Sergiu Celibidache. Enregistré en direct en novembre 1993.

Tchai4_celibidacheJe continue à explorer le monde de la quatrième symphonie de Tchaïkovski après deux concerts à huit jours d’intervalle (un sublime ici, un très décevant ici).

Les héritiers de Sergiu Celibidache ont décidé de publier une sélection d’enregistrements “live” du maestro malgré sa réticence légendaire à fréquenter les studios. J’ignore ce que valent les autres volumes de la série (j’ai aussi une Messe en si mineur de Bach que je n’ai pas encore écoutée), mais cette quatrième est remarquable.

Celibidache adopte des tempos lents, voire très lents, qui mettent à nu la musique de Tchaïkovski et en illustrent l’élégance et la majesté sans effet gratuit et sans la sentimentalité à la guimauve dont on accuse parfois un peu rapidement le compositeur. La Philharmonie de Munich se laisse brillamment emmener sur ce chemin inhabituel mais issu d’une vision forte et envoûtante : de superbes sonorités et un réel sens du discours musical.

On apprend d’ailleurs en lisant les notes d’accompagnement que Pletnev s’inscrit dans la tradition de Mravinsky, qui jouait Tchaïkovski à toute allure pour éviter de faire ressortir la guimauve. Celibidache démontre qu’il y a des alternatives autrement plus convaincantes.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 23.3.07 à 20h
Orchestre National de Russie, Mikhail Pletnev.

Liszt : Les Préludes
Rachmaninov : Rhapsodie sur un thème de Paganini (Nikolaï Lugansky, piano)
Tchaïkovski : Symphonie n°4

Ma fatigue de la semaine a malheureusement eu raison de ma détermination à rester réveillé durant la première partie, que je n’ai donc suivie que par bribes. Ce que j’ai entendu de la Rhapsodie était merveilleusement aérien, plein d’esprit et d’un goût impeccable. Très belle prestation de Lugansky.

J’étais en revanche parfaitement réveillé pour la Quatrième de Tchaïkovski, déjà entendue il y a huit jours à Londres lors d’un concert d’anthologie. Je suis toujours très heureux lorsque le hasard me permet de comparer deux interprétations de la même œuvre à peu de temps d’intervalle. Et quel contraste ! J’ai eu l’impression que l’Orchestre National de Russie était en service minimum. Pletnev précipite les tempos, massacre la valse du premier mouvement, se montre incapable de donner de l’âme à un discours musical sans couleur et sans saveur. Les musiciens ne l’aident guère : les cordes utilisent deux centimètres d’archet et sont d’une sécheresse inouïe ; les cuivres dépassent la dose de couacs supportable. Bref, pas terrible du tout, surtout en comparaison de la superbe interprétation de Tugan Sokhiev avec le Philharmonia.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 21.3.07 à 20h
Orchestre de Paris, Michel Plasson.

Saint-Saëns : Symphonie n°3 avec orgue (Thierry Escaich, orgue)
Dutilleux : The Shadows of Time (1997) (Solistes de la Maîtrise de Paris)
Ravel : La Valse

Je dois concéder quelque chose à l’ami zvezdo : la symphonie de Saint-Saëns n’est pas un sommet de l’art musical. Elle doit être utilisée dans les classes de contrepoint et d’harmonie tellement elle a tendance à être monophonique, avec de nombreux passages à l’unisson et des thèmes qui s’enchaînent en évitant soigneusement de se superposer.

Ça ne l’empêche pas, lorsqu’elle est menée avec un sens éclairé du discours — comme sur mon enregistrement par James Levine à la tête de la Philharmonie de Berlin — d’être poignante (notamment dans le deuxième mouvement), efficace, monumentale. Malheureusement, j’ai trouvé que Plasson avait beaucoup de mal à lui donner de l’allure, notamment dans le quatrième mouvement, mené au métronome, sans respiration et sans véritable sens du phrasé. Déception.

La seconde partie fut autrement plus plaisante.

Superbe interprétation de la pièce de Dutilleux, une commande de Seiji Ozawa créée par l’Orchestre philharmonique de Boston. L’œuvre comprend cinq mouvements organisés autour d’un émouvant épisode central intitulé “Mémoire des ombres”, qui fait intervenir quatre voix d’enfants. On avait presque oublié qu’il y avait des voix dans la pièce ; les enfants, assis avec les spectateurs à la tribune d’arrière-scène, créent la surprise en commençant à chanter assis. Effet garanti. Très joli moment de musique. Dutilleux, comme chaque fois que l’une de ses œuvres a été jouée cette saison, vient péniblement saluer devant la scène ; il se répand en félicitations méritées pour tous les pupitres de l’orchestre.

Final en apothéose avec une magnifique Valse de Ravel, qui est aux antipodes de la symphonie de Saint-Saëns tant est riche sa texture musicale et tant est chatoyante sa couleur instrumentale. 


Roland Petit : “Proust ou les intermittences du cœur”

Palais Garnier, Paris • 19.3.07 à 19h30
Roland Petit (1974). Ballet en deux actes et treize tableaux, inspiré du roman de Marcel Proust À la Recherche du temps perdu.

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Koen Kessels. Musiques de Beethoven, Debussy, Fauré, Franck, Hahn, Saint-Saëns, Wagner.

Je n’avais pas du tout prévu d’aller voir ce spectacle, mais l’avalanche d’échos positifs m’a convaincu de tenter l’expérience.

Ça aurait été une grave erreur de le manquer. C’est la première fois qu’un spectacle de danse m’émeut autant. Le langage chorégraphique de Petit est enthousiasmant ; et il est servi merveilleusement par le Ballet de l’Opéra de Paris, qui démontre une fois de plus une supériorité technique et interprétative qui le met à cent lieux d’autres corps de ballet.

Le premier acte, intitulé “Quelques images des paradis proustiens”, n’est pas le plus fort. Il se termine néanmoins sur un pas de deux à tomber de bonheur entre Albertine (Eleonora Abbagnato) et “Proust jeune” (Hervé Moreau). D’une grâce infinie, les deux danseurs expriment une palette d’émotions qui prend vite à la gorge. L’image finale du tableau provoque la première manifestation lacrymale incontrôlable de la soirée. Il faut dire que la scène est dansée sur le deuxième mouvement de la troisième symphonie de Saint-Saëns qui, n’en déplaise à certains, est d’une immense puissance émotionnelle.

Il y aura beaucoup d’autres manifestations lacrymales dans le deuxième acte, intitulé “Quelques images de l’enfer proustien”. L’enfer est autrement plus captivant que le paradis ; ce n’est pas très surprenant. Ça commence très très fort, avec trois tableaux mettant en scène le Charlus é-pous-tou-flant de Manuel Legris, littéralement détruit par sa fascination pour le Morel de Stéphane Bullion. Le premier de ces tableaux, notamment, est présenté sur le 14ème Quatuor de Beethoven, dont le caractère obsessif lui va comme un gant. En quelques attitudes, Charlus exprime à la fois l’attraction, le dégoût, l’humiliation, la bataille perdue d’avance pour conserver un semblant de dignité… et annonce la chute qui sera tout aussi brillamment interprétée dans les deux tableaux suivants, avec son mélange de fascination coupable, de voyeurisme et, finalement, de masochisme et d’auto-destruction.

Le tableau suivant, intitulé “rencontre fortuite dans l’inconnu”, dansé par une femme et trois hommes devant un cyclo d’un blanc éblouissant, qui dessine les corps en silhouette. C’est, bien sûr, une partie carrée qui est figurée… au son des magnifiques Danses pour harpes et orchestre de Debussy. Le dernier très beau tableau avant le final, un duo entre Morel et Saint-Loup (Mathieu Ganio) enchaîne l’Élégie de Fauré une première fois dans sa version pour violoncelle et piano, puis une seconde fois dans sa version pour violoncelle et orchestre. C’est superbe.

La représentation était filmée, ce qui conduit toujours à modifier un peu les lumières — et ça se sentait un peu. Roland Petit est venu saluer mais, bien qu’ovationné, il n’a pas obtenu la “standing ovation” qu’il méritait largement à mon sens.

Au fait, je dois à la vérité de révéler l’une de mes tares historiques : je n’ai jamais lu Proust.


“The Tempest”

Royal Opera House, Londres • 17.3.07 à 19h30
Thomas Adès (2004). Livret de Meredith Oakes d’après Shakespeare.

Direction musicale : Thomas Adès. Mise en scène : Tom Cairns. Avec Simon Keenlyside (Prospero), Kate Royal (Miranda), Toby Spence (Ferdinand), Ian Bostridge (Caliban), Cyndia Sieden (Ariel), Philip Langridge (the King of Naples), Donald Kaasch (Antonio)…

Tempest Difficile, ces jours-ci, de lire un magazine ou d’écouter une émission sur la musique sans entendre parler de Thomas Adès, le petit génie britannique (il est né en 1971) qui est à la fois compositeur, chef d’orchestre et pianiste et qui semble déjà crouler sous les récompenses, les hommages et les honneurs. D’ailleurs, après cette série de représentations de The Tempest, il sera le sujet d’un mini-festival au Barbican.

Curieusement, je pense que je n’avais jamais été exposé à sa musique… et j’allais donc voir cette représentation sans aucun préjugé, n’ayant eu le temps de ne faire aucune écoute préalable. C’est Adès lui-même qui dirigeait la représentation… qui fut excessivement plaisante. Je ne pense pas qu’Adès ait vraiment ouvert de nouvelles portes : son langage musical reste assez conventionnel, mais ce qu’il en fait est inspiré, expressif, cohérent… et porte une véritable charge dramatique.

Sur scène, c’est le bonheur : la mise en scène est superbe, avec des visuels vraiment magiques… tandis que la distribution rassemble ce qui se fait de mieux en matière d’opéra anglophone. Simon Keenlyside est magistral dans le rôle de Prospero ; à ses côtés, Cyndia Sieden s’attaque avec beaucoup de réussite au rôle d’Ariel, écrit presque entièrement dans le suraigu. Le résultat est très particulier mais aussi très adapté à la nature féerique du personnage — par moments, il est impossible de comprendre ce qu’elle chante sans regarder le surtitrage. Et puis c’est un grand plaisir de retrouver Ian Bostridge et Philip Langridge — ce dernier étant d’ailleurs le mari d’Ann Murray, vue quelques heures plus tôt dans The Gondoliers.

Si c’est ça, l’avenir de l’opéra… j’achète.


“The Gondoliers”

Coliseum (English National Opera), Londres • 17.3.07 à 14h30
Arthur Sullivan (1889), livret de W. S. Gilbert.

Direction musicale : Murray Hipkin. Mise en scène : Martin Duncan. Avec Henry Goodman (the Duke of Plaza-Toro), Ann Murray (the Duchess of Plaza-Toro), Rebecca Bottone (Casilda), Robert Murray (Luiz), Donald Maxwell (Don Alhambra del Bolero), Sarah Tynan (Gianetta), Stephanie Marshall (Tessa), David Curry (Marco), Toby Stafford-Allen (Giuseppe)…

Gondoliers The Gondoliers est le dernier grand succès de Gilbert & Sullivan. La partition de Sullivan est délicieuse, comme toujours (l’ouverture à elle seule justifierait d’acheter un billet). Quant au livret, c’est un petit bijou bourré de trouvailles comiques et dont le contenu satirique est réjouissant.

Comme d’habitude avec l’English National Opera, il semble manquer quelque chose pour que la mayonnaise prenne totalement. Les premiers rôles sont pourtant irréprochables : Henry Goodman, vu pour la dernière fois dans Fiddler on the Roof à Sheffield, campe un duc de Plaza-Toro exubérant à souhait ; et c’est un plaisir de retrouver la délicieuse Ann Murray, la célèbre mezzo irlandaise, dans le rôle de la Duchesse. Donald Maxwell est un Grand Inquisiteur absolument truculent, tandis que les quatre jeunes tourtereaux montrent de réels talents pour la comédie comme pour le chant.

Non, c’est dans la mise en place générale que quelque chose ne colle pas. Service minimum du côté de la mise en scène, qui ne sait pas trop quoi faire d’un décor plutôt ingénieux mais qui paraît finalement assez raté. Il y a peu de direction d’acteurs, qui se contentent trop souvent d’entrer, de chanter et de ressortir. Et puis c’est le chœur, surtout, qui déçoit. Les choristes de l’ENO ne semblent pas à l’aise dans ce genre musical… et c’est dommage, car les dix premières minutes de la pièce reposent sur eux. Du coup, on met beaucoup de temps à se mettre dans l’ambiance.


“The Entertainer”

Old Vic, Londres • 16.3.07 à 19h30
John Osborne (1957). Musique : John Addison.

Mise en scène : Sean Holmes. Avec Robert Lindsay (Archie), John Normington (Billy), Pam Ferris (Phoebe), Emma Cunniffe (Jean), David Dawson (Frank)…

Entertainer Il y a quelques années, le National Theatre avait demandé à des personnalités du théâtre (auteurs, metteurs en scène, comédiens, critiques) de nommer les œuvres de théâtre (anglophones) les plus influentes du 20ème siècle. Look Back in Anger (La Paix du dimanche), de John Osborne, était arrivée en quatrième position après Waiting for Godot (En attendant Godot, Samuel Beckett), Death of a Salesman (Mort d’un commis voyageur, Arthur Miller) et A Streetcar Named Desire (Un Tramway nommé Désir, Tennessee Williams). Osborne arrivait en cinquième position des auteurs les plus cités derrière Beckett, Miller, Williams et Harold Pinter.

The Entertainer est la pièce que Osborne écrivit juste après Look Back in Anger, en partie à la demande de l’immense Laurence Olivier, qui souhaitait toucher à un théâtre plus rugueux, avec du sang et des larmes.

Le personnage central de la pièce, Archie Rice, est un comédien de music-hall en fin de route, qui ne s’avoue qu’à moitié que cette forme de théâtre est à peu près aussi dépassée que lui est usé, fatigué et ruiné. Parallèlement, sa famille — sacrée galerie de portraits — part à vau-l’eau et noie son malaise dans l’alcool. Tout cela pendant que ce qui reste de l’Empire britannique rend son dernier soupir à l’occasion de la crise du Canal de Suez.

Trouvaille formelle assez efficace sur le plan dramatique, la pièce contient plusieurs scènes dans lesquelles Archie Rice fait son numéro de music-hall. Inutile de préciser que ses prestations sont de plus en plus pitoyables à mesure que la pièce avance… et Rice le sent bien, ce qui contribue grandement à caractériser son personnage.

Cette nouvelle production du Old Vic (un théâtre dont le directeur artistique est Kevin Spacey, excusez du peu) marque donc le 50ème anniversaire de la pièce. J’ai été estomaqué par la qualité de la distribution, qui est hallucinante. Je ne connaissais Robert Lindsay que parce qu’il a mené pendant des années la comédie musicale Me And My Girl, qui a été un énorme succès des deux côtés de l’Atlantique. Il est extraordinaire dans le rôle d’Archie Rice ; il fait un numéro d’acteur époustouflant de justesse, d’énergie et d’efficacité dramatique.


Visite du Prince of Wales Theatre

Prince of Wales Theatre, Londres • 16.3.07 à 14h

Cimg2912 Le Prince of Wales Theatre, dont le bâtiment actuel date de 1937, a accueilli de nombreuses comédies musicales à succès, notamment Funny Girl (avec Barbra Streisand), Sweet Charity (avec Juliet Prowse) ou encore Aspects of Love (l’un des meilleurs Andrew Lloyd Webber).

En 2002, Cameron Mackintosh, qui en est propriétaire, ferme le théâtre pour entreprendre une rénovation majeure qui durera deux ans. Le théâtre rouvre en juin 2004 avec le transfert de la comédie musicale Mamma Mia!, qui occupait jusque-là le Prince Edward Theatre et qui est toujours à l’affiche. Comme j’ai vu Mamma Mia! à New York et qu’une fois suffit largement, je n’avais donc jamais eu l’occasion de revoir le bâtiment depuis sa rénovation.

Cimg2905 On peut penser ce qu’on veut de Cameron Mackintosh comme producteur, mais le soin avec lequel les travaux ont été menés est exemplaire. Le théâtre a été repensé et davantage ouvert sur l’extérieur ; les circulations ont été améliorées ; d’anciens espaces publics perdus ont été remis en service. La décoration art déco a été rénovée, voire enrichie en exploitant au maximum le thème du paquebot qui est omniprésent. Les foyers et bars, qui utilisent beaucoup le zinc, ont été superbement mis en valeur. L’attention portée aux détails est remarquable : un papier peint sur mesure a été réalisé à partir d’une gravure ancienne du théâtre pour orner les murs des toilettes pour handicapés !

Seule ombre au tableau : de nombreuses pièces historiques retrouvées pendant les travaux (notamment la collection complète des affiches des spectacles joués dans le théâtre… mais aussi la tournette de la scène) ont été données au Theatre Museum, qui a dû fermer depuis pour cause de difficultés financières. Dieu sait où tous ces objets finiront, ou s’ils seront seulement préservés.


Concert

Queen Elizabeth Hall, Londres • 15.3.07 à 19h30
Philharmonia Orchestra, Tugan Sokhiev.

Stravinski : Suite de Pulcinella
Bartók : Concerto pour piano n°3 (Piotr Anderszewski, piano)
Tchaïkovski : Symphonie n°4

Sokhiev Oh là là, mes aïeux, quel feu d’artifice ! Je deviens officiellement fan inconditionnel de Tugan Sokhiev, qui m’avait déjà emballé dans la merveilleuse version concert de Katerina Ismailova exactement une semaine plus tôt.

Après la Suite de Pulcinella, composée par Stravinski sur ce qu’il pensait être des thèmes de Pergolèse avant que l’on ne s’aperçoive que la plupart était d’autres compositeurs, premier choc avec le troisième concerto pour Bartók. Mais d’où sort ce Piotr Anderszewski ? Je n’en avais jamais entendu parler avant aujourd’hui, alors que son jeu a toutes les qualités que j’apprécie chez un pianiste : techniquement parfait mais sans ostentation, n’ayant pas peur d’attaquer le clavier de tout son poids… mais, surtout, d’une musicalité étonnante qui fait du concerto une œuvre d’un romantisme infini. L’osmose avec l’orchestre est totale.

Puis la 4ème symphonie de Tchaïkovski est à couper le souffle, littéralement. Sokhiev me sidère : on sent qu’il “tient” complètement l’orchestre et impulse une forme de tension permanente qui fait qu’on se trouve sur le bord de son siège, en déséquilibre, entraîné par le suspense, accroché à l’espoir d’une résolution. La dynamique est superbe, avec des accélérations qui donnent le vertige. Sokhiev veille en permanence à l’équilibre des voix et fait des corrections perceptibles en direct. L’orchestre, dont la technique me sidère, est d’une totale réactivité.

Et quelle musicalité ! Le premier mouvement est renversant de beauté, notamment lorsque la valse fait son apparition. Le troisième mouvement a de la gueule, vraiment, malgré la difficulté technique des pizzicati. Quant au quatrième mouvement, c’est un monument… avec des cuivres en délire. J’avais l’impression d’être au volant d’une Formule 1 ou sur un “grand huit” de fête foraine.

Il faut dire que l’acoustique du Royal Elizabeth Hall, où le Philharmonia est exilé pendant les travaux du Royal Festival Hall, contribue beaucoup à l’expérience. On en a vraiment plein les oreilles. Encore une fois, allez écouter de la musique dans votre salon après cela.

Sokhiev a enregistré (chez Naïve) cette même 4ème symphonie de Tchaïkovski avec l’Orchestre du Capitole de Toulouse, dont il est le chef principal. J’ignore ce que ça donne.

Note à Monsieur gV : le Philharmonia donne la 3ème de Mahler sous la baguette d’Esa-Pekka Salonen pour la réouverture du Royal Festival Hall le 12 juin. Je ne pense malheureusement pas être en mesure d’y aller.


Visite du Royal Opera House

Royal Opera House, Londres • 15.3.07 à 10h30

Une heure et quart de visite guidée de la vénérable maison londonienne.

Roh On commence par la visite des zones publiques. Le bâtiment date de 1858, même si des modifications considérables ont été apportées dans les années 1990, après que la disparition du marché de Covent Garden (voir My Fair Lady) a permis à l’Opéra d’acquérir des terrains supplémentaires. Le bâtiment a alors été étendu dans toutes les directions : vers le bas (on descend maintenant jusqu’à “S–3”, soit trois niveaux en-dessous de la scène, pour atteindre le petit auditorium nommé le Linbury Studio) ; vers le haut (les bureaux les plus élevés sont à “S+6”) ; en emprise au sol, avec la construction de nombreux espaces supplémentaires qui font notamment du dispositif d’arrière-scène de la maison l’un des plus sophistiqués du monde… et aussi avec l’annexion et la surélévation du bâtiment mitoyen, le magnifique “Floral Hall”, sublime construction en métal et en verre inspiré par le légendaire Crystal Pavillion construit pour l’Exposition de 1851.

Puis l’on traverse un passage interdit au public pour découvrir l’antre des 900 personnes qui travaillent dans le bâtiment. Visite à l’atelier de teinture des costumes, puis à un studio de répétition du Royal Ballet… avant d’observer l’arrière-scène depuis plusieurs fenêtres stratégiquement placées en hauteur. L’arrière-scène dispose de deux salles de répétition de la même dimension que la scène, et où l’on peut placer les décors et donc répéter dans les conditions de la représentation. Dans les immenses dégagements, on aperçoit les décors d’Orlando, que l’on s’apprête à démonter définitivement pour les envoyer dans de gigantesques entrepôts de stockage au Pays de Galles. Des semi-remorque entiers peuvent entrer dans le bâtiment, où un ascenseur les descend au “S–3” pour le chargement/déchargement. Le guide nous montre aussi les décors de The Tempest de Thomas Adès, que je vais voir bientôt.

Dommage, c’est fini…


“Equus”

Gielgud Theatre, Londres • 14.3.07 à 19h30
Peter Shaffer (1973).

Mise en scène : Thea Sharrock. Avec Richard Griffiths (Martin Dysart), Daniel Radcliffe (Alan Strang), Jonathan Cullen (Frank Strang), Gabrielle Reidy (Dora Strang), Jenny Agutter (Hesther Saloman), Joanna Christie (Jil Mason), Colin Haigh (Harry Dalton), Will Kemp (The Young Horseman & Nugget)…

Les hasards de la programmation me permettent de voir, le même jour, deux pièces mettant en vedette des stars de la série des Harry Potter : après Maggie Smith dans The Lady From Dubuque, voici donc Harry Potter lui-même, alias Daniel Radcliffe.

Incontestablement, Radcliffe veut montrer qu’il a grandi, mûri… et qu’il est capable de s’attaquer de manière convaincante à un rôle plus que difficile. Equus est une pièce un peu mythique de Peter Shaffer, qui devait connaître quelques années plus tard un succès planétaire avec sa pièce Amadeus. Ayant entendu parler d’un fait divers dans lequel un adolescent avait gravement blessé des chevaux, Shaffer a voulu imaginer par quel enchaînement de circonstances cela avait été possible.

La pièce est construite autour de séances successives entre Alan Strang (Radcliffe), un adolescent de 17 ans qui a crevé les yeux de six chevaux et son psychiatre le Docteur Dysart, joué avec une grande maestria par Richard Griffiths, rendu célèbre par son rôle dans la pièce The History Boys (et qui, accessoirement, loge dans le même hôtel que moi).

Le récit de Strang prend vie grâce à de superbes visuels de John Napier (déjà à l’origine de la conception scénique de la production originale en 1973). Petit à petit, les pièces du puzzle s’assemblent, comme dans une intrigue policière… jusqu’aux deux superbes résolutions qui couronnent chacun des deux actes. C’est, encore une fois, du théâtre merveilleusement écrit et construit… qui sait où il va, comment il y a va et pourquoi il y va.

Richard Griffiths joue très bien l’ambivalence du psychiatre qui aide depuis toujours les enfants “à problèmes” mais qui n’est pas très clair lui-même dans sa tête. Un rôle finalement très proche de celui qu’il interprétait dans The History Boys.

Quant à Daniel Radcliffe, il se donne à corps perdu dans un rôle qui lui impose d’être presque tout le temps en scène, avec des passages qui demandent beaucoup d’énergie et une scène finale qu’il doit jouer nu pendant cinq bonnes minutes. (En outre, c’est mercredi ; il jouait donc pour la deuxième fois). Sa prestation n’est pas inoubliable, mais elle est loin d’être indigne. On le sent encore un peu tendre. Il a notamment besoin d’apprendre à mieux placer sa voix. Mais on ne peut qu’admirer une telle envie de se dépasser… et de dépasser un rôle auquel le risque était grand qu’il reste identifié sa vie durant.


“The Lady From Dubuque”

Theatre Royal Haymarket, Londres • 14.3.07 à 15h
Edward Albee (1980).

Mise en scène : Anthony Page. Avec Maggie Smith (Elizabeth), Vivienne Benesch (Lucinda), Robert Sella (Sam), Catherine McCormack (Jo), Glenn Fleshler (Fred), Chris Larkin (Edgar), Jennifer Regan (Carol), Peter Francis James (Oscar).

Je suis fan d’Edward Albee, l’auteur — parmi beaucoup d’autres pièces — de Who’s Afraid of Virginia Wolf? On parle beaucoup, dans les pièces d’Albee. C’est souvent pour illustrer combien une conversation anodine peut, sans qu’on s’en rende compte, devenir une scène d’une violence inouïe, avec des mots qui tranchent comme des poignards.

The Lady From Dubuque tient son titre d’une citation de Harold Ross, le fondateur du  New Yorker — mon magazine fétiche —, à qui l’on demandait à qui s’adressait le magazine. Il répondit que le magazine ne s’adressait en tout cas pas “à la petite vieille de Dubuque”. Dubuque est une ville de l’Iowa, l’une des première étapes de la conquête de l’ouest ; Ross aurait sans doute pu choisir parmi des douzaines de noms similaires. Mais voilà, il a choisi Dubuque, un nom qui de surcroît est un vrai plaisir à prononcer.

Le premier acte de cette Lady From Dubuque met en scène trois couples qui passent la soirée chez l’un d’eux. Curieusement, de temps en temps, ils se retournent vers le public pour lui parler, ce qui constitue une transgression importante au théâtre. On a à peine le temps d’apprendre que l’hôtesse, Jo, est mourante que la conversation dérape et que tout le monde commence à s’envoyer des invectives à la figure. Les invités sont enfin partis lorsque apparaît la silhouette de la “dame de Dubuque”, jouée par Maggie Smith, accompagnée d’un curieux compagnon. Rideau.

Le deuxième acte verse dans un total surréalisme. La dame prétend être la mère de Jo, ce que Sam, le mari de Jo, dément formellement. Lorsque Jo paraît, surprise ! elle se précipite dans les bras de la dame pour y trouver du réconfort. Entre temps, les amis sont revenus. Ils comptent les points, prennent parti. À la fin, lorsque la dame se retire, Jo et Sam semblent s’être résignés à l’idée de la mort. D’ailleurs, il est probable que Jo, retournée dans sa chambre, soit morte. La dame était-elle un ange qui passait ?

La pièce non seulement est d’une grande virtuosité, mais elle est aussi fort bien interprétée. Pas de maillon faible dans une superbe distribution dans laquelle se distingue quand même un peu le Sam de Robert Sella.

Bien entendu, on attend avec une certaine impatience l’entrée de Maggie Smith (qui, outre qu’elle est avec Judi Dench l’une des grandes dames du théâtre britannique, est aussi bien sûr le professeur McGonagall dans la série des Harry Potter). C’est un vrai bonheur de la voir jouer ce texte : difficile de dire ce qui l’emporte, de son évidente jubilation à le dire ou de la jubilation du public à la voir le dire. Dans tous les cas, on est emballé.

(Note au décorateur : je veux bien le même aménagement intérieur dans mon futur loft.)


Exposition “Les paysages de Renoir”

National Gallery, Londres • 14.3.07 à 12h

Renoir Cette exposition présente une soixantaine de paysages peints par Renoir entre 1865 et 1883, dans un accrochage à peu près chronologique. Comme à la Tate, l’accompagnement du visiteur est exemplaire : un petit fascicule remis à l’entrée donne quelques indications afin d’accompagner la découverte de chacune des toiles présentées ; l’audioguide propose un commentaire plus approfondi pour une sélection de 25 toiles. Un vrai plaisir pour le non-spécialiste.

Ce qui frappe le plus, dans cette exposition, c’est l’absence de continuité dans la technique, que Renoir semble sans cesse remettre en cause. Des toiles aux épaisses couches de peinture superposées jouxtent des toiles peintes avec des couleurs tellement diluées et diaphanes qu’elles en sont évanescentes. Lorsqu’il est proche de Monet, le style de Renoir ressemble à celui de son ami. D’ailleurs, deux toiles juxtaposées — l’une de Monet, l’une de Renoir — représentant des scènes similaires d’une guinguette des bords de Marne (la Grenouillère) sont totalement indistinguables pour moi. Plus tard, il rend une brève visite à Cézanne… et un phénomène similaire se produit.

Cette remise en cause permanente a notamment conduit Renoir à Venise… ou il a réalisé une toile — vraisemblablement inachevée — de la Place Saint-Marc qui m’a emballé par son réjouissant foisonnement de couleurs vives. Toute l’exposition n’est pas aussi jubilatoire… et je reconnais m’être un peu perdu, par moments, dans l’abondance de feuillages et de fleurs.


“Orlando”

Royal Opera House, Londres • 13.3.07 à 19h
Haendel (1733).

Orchestra of the Age of Enlightenment, Charles Mackerras. Mise en scène : Francisco Negrin. Avec Bejun Mehta (Orlando), Rosemary Joshua (Angelica), Anna Bonitatibus (Medoro), Camila Tilling (Dorinda), Kyle Ketelsen (Zoroastro).

Plongée annuelle dans le monde surprenant de l’opéra baroque avec son tempérament inégal, ses reprises (encore qu’Orlando en semble un peu moins encombré que d’autres), ses cordes grinçantes et sa dynamique allant du mezzo piano au mezzo forte (mais seulement dans les moments de grand abandon). “Un jour j’estimerai tout cela à sa juste valeur”, me dis-je depuis plus de dix ans ; en attendant, le temps passe.

Je dois malgré tout reconnaître que cette jolie production a réussi à soutenir mon attention pendant les 2h45 de la représentation (incluant deux entractes). Certes, les aventures d’Orlando, un lointain descendant du Roland de la Chanson de Roland, ont tendance à traîner un peu en longueur : chaque acte, qui dure une petite heure, pourrait se résumer en deux à trois lignes. Malgré tout, l’élégance du style musical, à laquelle répondent celles de la production et de l’interprétation, crée une douce ambiance dans laquelle on se laisse volontiers bercer.

On apprécie également les quelques moments d’humour. S’ils sont voulus par le metteur en scène dans le dernier acte (ce qui n’est pas nécessairement un signe de grande confiance dans le dénouement du livret), ils sont parfois beaucoup plus involontaires, comme lorsque Dorinda explique à Orlando (joué par un homme — un altiste — qui chante dans un registre habituellement réservé aux femmes), désespéré, qu’Angelica est amoureuse de Medoro (joué par une mezzo travestie) car il est viril, lui.

Petit détail qui a fait mes délices : le metteur en scène fait ouvrir et fermer le rideau “à la française”, ce qui est de loin la modalité la plus élégante et la plus théâtrale, qui de surcroît sert très élégamment le concept de mise en scène qui met Zoroastre en position de grand ordonnateur (quasiment de “metteur en scène”) du spectacle qui se déroule devant nous.

Jolie distribution, dans laquelle se distingue nettement le très impressionnant Orlando de Bejun Mehta. Dès avant la représentation et à chaque salut, le public a ovationné “Sir Charles”, le plus anglais des chefs d’orchestre australiens, qui semble jouir d’une immense popularité (et dont le répertoire s’étend de Haendel, donc, à Janáček, en passant par Sullivan [de Gilbert et Sullivan]).

Curieusement, la salle du Royal Opera House n’était pas pleine… même si elle était bien fréquentée, puisqu’on pouvait y croiser le Directeur du Théâtre des Champs-Élysées.


“The 39 Steps”

Criterion Theatre, Londres • 13.3.07 à 15h
Patrick Barlow (2005), d’après le livre éponyme de John Buchan (1915).

Mise en scène : Maria Aitken. Avec Charles Edwards, Rachel Pickup, Rupert Degas, Simon Gregor.

39steps Cette comédie fort distrayante utilise comme source le roman qui inspira le célèbre thriller d’Alfred Hitchcock (1935), dont le scénario n’a d’ailleurs plus grand’ chose en commun avec sa source.

Le principe consiste à raconter l’histoire en moins de deux heures avec quatre comédiens, dont tous à l’exception du rôle principal de Richard Hannay (Charles Edwards) jouent de nombreux rôles, parfois au prix de transformations rapides qui peuvent se résumer à un changement de couvre-chef. J’avais déjà vu ce procédé mis en œuvre de manière fort efficace dans la comédie Stones in His Pockets, dont les deux comédiens jouaient 14 rôles — l’un des deux était d’ailleurs Rupert Degas.

Ajoutez quelques clins d’œil réussis à la convention théâtrale, notamment à l’occasion des nombreux changements de décor… et vous obtenez un bon moment de théâtre comme je les aime. Je crois que je n’avais pas ri autant au théâtre depuis bien longtemps.


Exposition Gilbert & George

Tate Modern, Londres • 13.3.07 à 12h

Gg Le nombre d’œuvres rassemblées pour cette rétrospective est un peu écrasant… mais il permet de découvrir des facettes inattendues du célèbre duo britannique, notamment d’intéressantes œuvres de jeunesse qui étaient, me semble-t-il, absentes de la dernière grande exposition parisienne qui leur était consacrée (au Palais de Tokyo, si ma mémoire est bonne — ce qui n’arrive pas souvent).

L’exposition est remarquablement conçue, qui présente dans chaque salle une étape nouvelle du parcours créatif des deux Londoniens. Le programme contient des présentations superbement écrites, qui aident beaucoup à comprendre les évolutions stylistiques de l’œuvre de Gilbert & George.

Je dois avouer être surtout touché par les œuvres des années 1970 (à une époque où la signature oscille entre “Gilbert & George” et “George & Gilbert” — elle se stabilisera par la suite) : les fusains, d’abord ; puis les montages de photos noir et blanc hyper contrastées, qui constituent une véritable scénographie. Non seulement chaque photo est une composition en soi, mais les choix effectués dans la façon de juxtaposer les photos les inscrivent dans une dimension supplémentaire. Les titres ajoutent un énième niveau de lecture à des œuvres qui se laissent approcher par de nombreux chemins.

Puis, le rouge fait son apparition. Rien de tel qu’une photo noir en blanc fortement contrastée teinte en rouge. Puis Gilbert & George commencent à déroger au principe de “un cadre pour une photo” et laissent certaines photos déborder sur plusieurs cadres. La composition devient beaucoup plus travaillée.

J’ai été étonné d’apprendre que Gilbert & George n’ont pas utilisé les possibilités de l’informatique jusqu’en 2003. Leur technique consistait à exposer des plaques sensibles à des négatifs projetés, avec un soin infini pour que le résultat soit cohérent lorsque les plaques seraient assemblées (en gardant à l’esprit que rien n’était visible jusqu’au développement des plaques sensibles — un peu comme faire de la calligraphie à l’encre sympathique).

Puis, le propos devient plus militant, voire volontairement choquant (cf. l’exploration systématique et assez compulsive des fluides corporels et autres matières fécales). C’est à ce moment du parcours de Gilbert & George que je décroche un peu, non à cause du propos, mais parce que, parallèlement, le découpage en carrés, qui était jusque-là une dimension structurante de la composition des œuvres, ne devient plus qu’un support muet, sans interaction avec la conception générale des œuvres. Privées de cette particularité, les œuvres deviennent plus banales.

On retrouve une approche plus structurée par les carrés dans les œuvres les plus récentes qui, à nouveau, me parlent.

Drôle de parcours que celui de ces deux sculpteurs de formation qui, à la recherche de “l’art pour tous”, ont créé de toutes pièces un langage visuel si particulier et instantanément identifiable. La Tate Modern leur rend un bien bel hommage.