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Posts from February 2007

“La Juive”

Opéra Bastille, Paris • 28.2.07 à 19h
Jacques Fromental Halévy (1835). Livret d’Eugène Scribe.

Direction musicale : Daniel Oren. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Anna Caterina Antonacci (Rachel), Neil Shicoff (Éléazar), Annick Massis (la princesse Eudoxie), John Osborn (Léopold), Robert Lloyd (le cardinal de Brogni)…

Gerard Mortier (dont on vient d’apprendre qu’il prendra les rênes du New York City Opera en 2009) se rachète de toutes ses avanies réelles ou supposées en programmant cette œuvre-phare du répertoire du Grand Opéra français, largement tombée aux oubliettes dans son pays d’origine. Il s’acquitte ainsi d’un important devoir historique, ce qui est tout à son honneur.

Il est difficile de juger de la qualité intrinsèque de La Juive sur la base d’une unique production. Mais il est apparent que, sans être un chef d’œuvre de première catégorie, il s’agit d’une œuvre remarquablement écrite, au superbe potentiel émotionnel et dramatique.

C’est une production de fort bonne tenue que nous propose l’Opéra de Paris. Dans la fosse, Daniel Oren semble se battre un peu contre le plateau pour donner de l’allant à une partition dotée d’une apparente tendance naturelle au ralentissement. Il parvient malgré tout à donner beaucoup d’allure à la musique et à en faire ressortir les accents les plus spectaculaires sans verser dans l’excès. Il mène particulièrement bien la montée vers le paroxysme final, qui prend à la gorge.

Sur scène, on ne peut qu’être conquis par l’excellente prestation d’Anna Caterina Antonacci (qui m’avait déjà enthousiasmé dans le Carmen de Covent Garden) dans le rôle-titre. Son français est presque parfait, et elle éblouit tant par sa prestance vocale que par ses talents de tragédienne.

À ses côtés, Neil Shicoff en fait des tonnes dans le rôle d’Éléazar. Sa voix est d’une puissance étonnante, mais ce qu’il en fait est rarement d’un goût irréprochable : en particulier, il rajoute des ornements et tire les ralentis et les points d’orgue au-delà du raisonnable, à la manière d’un ténor italien un peu trop démonstratif. Et puis son français est épouvantable : aucune voyelle n’est reproduite fidèlement. Il semble malgré tout emporter les suffrages du public.

Et puis il y a la radieuse Annick Massis, dont la princesse Eudoxie est irréprochable à la fois sur le plan technique et sur celui de l’interprétation… malgré une certaine nervosité apparente — c’est pourtant la quatrième représentation.

J’ai beaucoup aimé aussi le cardinal de Robert Lloyd, doté d’une très belle prestance scénique malgré quelques difficultés sur les notes les plus graves.

La mise en scène de Pierre Audi surprend par son obstination à se situer dans le plan de face de la scène. Le décor, assez spectaculaire — mais pas très réussi, mal exploité et très mal éclairé —, offre la possibilité d’utiliser la dimension verticale ; par une curieuse auto-censure, la mise en scène n’utilise en revanche presque jamais la profondeur : les chanteurs semblent prisonniers d’une vignette de bande dessinée sans épaisseur. Le résultat manque singulièrement de théâtralité.


“Les Pêcheurs de perles”

Opéra-Théâtre d’Avignon • 25.2.07 à 14h30
Georges Bizet (1863). Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré.

Orchestre lyrique de région Avignon-Provence, Vincent Barthe. Mise en scène : Nadine Duffaut. Avec Patrizia Ciofi (Leïla), Antonio Figueroa (Nadir), Marcel Vanaud (Zurga), Nicolas Testé (Nourabad).

C’est avec trépidation que j’allais voir pour la première fois une production du chef d’œuvre de Bizet. Même si le plaisir ne fut pas vraiment à la hauteur de mes attentes, la représentation a confirmé à quel point cette partition est un véritable bijou. Les tempos de Vincent Barthe sont peut-être légèrement distendus, mais sa direction a de l’allure et donne une jolie personnalité à la musique.

Sur scène, même si toutes les prestations sont parfaitement respectables, il manque un petit quelque chose pour emporter l’adhésion.

Le Nadir d’Antonio Figueroa est léger, très léger. Même s’il fait montre de belles intentions stylistiques, la réalisation laisse à désirer. Quelqu’un dans les galeries supérieures a crié “bis !” à la fin de son grand air “Je crois entendre encore…” Mon voisin m’a regardé, incrédule. “Ce doit être son père”, nous sommes-nous dit presque simultanément.

Le Zurga de Marcel Vanaud est beaucoup plus convaincant, mais la voix, dont elle sent qu’elle a dû être superbe, commence à montrer les signes de l’âge et perd une bonne partie de sa puissance dans le médium. Et c’est dommage, car son grand air du début du troisième acte (“L’Orage s’est calmé”) a été magnifiquement mené.

Quant à la Leïla de Patrizia Ciofi… comment dire ? Elle a une technique solide, très solide, même… mais elle donne l’impression de forcer ses aigus… et les intentions stylistiques, qui sont visibles sur son visage et dans ses attitudes, ne se transmettent pas du tout à la voix, qui manque de rondeur, de chaleur, de recueillement. On en retire l’impression d’une relative froideur, d’autant plus surprenante que Ciofi vit intensément son rôle. Elle a même des allures de Callas, par moments. Mais est-elle vraiment colorature ?

Magnifique prestation de Nicolas Testé, qui n’a malheureusement pas beaucoup d’occasions de briller dans le petit rôle de Nourabad, ainsi que du Chœur.

J’ai trouvé la mise en scène d’une totale indigence. Il ne suffit pas d’essayer de faire de jolies images et de “poser” des danseurs (excellents, du reste) à côté des chanteurs pour créer la moindre illusion de contenu dramatique. Je plaignais les pauvres Nadir et Zurga, obligés de réaliser une parodie de langage des signes pendant leur duo “Mais dans mon âme soudaine…” : chaque fois que revenait la phrase “Jurons de rester amis”, les pauvres devaient tendre leurs mains devant eux pour les rejoindre en signe d’union. Chacun face au public, bien sûr : chez Nadine Duffaut, les personnages ne chantent jamais autrement qu’en regardant le public. Quel gâchis quand on pense au potentiel dramatique de ces merveilleux duos et trios !

Le budget de l’Opéra-Théâtre d’Avignon ne lui permet visiblement pas de se payer un système de surtitrage, qui serait pourtant le bienvenu. Il était très difficile de comprendre les paroles, pourtant en français. Seuls Marcel Vanaud et Nicolas Testé sont vraiment compréhensibles. Pour les spectateurs qui ne connaissent pas l’œuvre et qui doivent se contenter des vingt lignes de synopsis pompeusement intitulées “Analyse” dans le programme, il est sans doute difficile de comprendre quoi que ce soit.

En laissant traîner mes oreilles aux entractes, j’ai entendu les dames d’un certain âge, qui étaient nombreuses majoritaires partout, faire leurs commentaires… et j’ai été surpris par leur pertinence, en particulier sur les mérites comparés des chanteurs et sur la façon dont tel ou tel passage aurait dû être interprété, voire mis en scène. Je me suis réjoui de trouver enfin un public qui se fie à son instinct — et non à la critique du Monde — pour se forger une opinion.


“Das Rheingold”

Opéra national du Rhin, Strasbourg • 24.2.07 à 20h
Richard Wagner (1869). Livret du compositeur.

Orchestre philharmonique de Strasbourg, Günter Neuhold. Mise en scène : David McVicar. Avec Jason Howard (Wotan), Oleg Bryjak (Alberich), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Loge), Hanne Fischer (Fricka), Clive Bayley (Fasolt), Günther Groissböck (Fafner), Ann Petersen (Freia), Alexandra Klosse (Erda), Colin Judson (Mime), Julian Tovey (Donner), Carsten Suess (Froh), Cécile de Boever, Susanne Reinhard, Sylvie Althaparro (les Filles du Rhin)…

Rheingold_1 L’Opéra du Rhin propose une nouvelle production de L’Or du Rhin, imaginée par le metteur en scène David McVicar. L’exiguïté des dégagements impose un décor unique, abstrait, épuré… et fort bien éclairé par Paule Constable, qui parvient à créer des atmosphères très différentes selon les lieux de l’action.

McVicar propose une lecture simple, littérale et tout à fait convaincante de l’œuvre. Il élabore un visuel intemporel, qui utilise notamment beaucoup les masques. Par moments, on se croirait dans une mise en scène de Julie Taymor (The Lion King en comédie musicale, Die Zauberflöte au Met en opéra). L’utilisation des masques pour les dieux est de loin la plus belle trouvaille de mise en scène : lorsqu’ils enlèvent leurs masques, les dieux deviennent pour ainsi dire humains… et ce sont leurs tourments propres qui les agitent. Quand Freia est emmenée par les géants et que les dieux commencent à vieillir et à dépérir, des “ombres” viennent leur voler leurs masques. Ils les retrouveront, bien sûr, à la fin (en attendant, vraisemblablement, le Crépuscule…)

Le visuel, d’une manière générale, est plaisant : les métamorphoses d’Alberich sont très au point ; le trésor est composé d’immenses fragments dorés qui, une fois assemblés lors de la livraison aux géants, dessinent encore un masque de femme… L’idée la plus originale — mais pas forcément la plus convaincante — consiste à faire incarner l’Or du Rhin (ou son reflet ?) par un danseur/acrobate qui étincelle de tous ses feux au début et dépérit lorsque Alberich commet son forfait. On le revoit dans la dernière scène, pas du tout apaisé par la tournure que prennent les événements…

Musicalement, c’est une représentation d’une grande homogénéité à laquelle j’ai assisté. Günther Neuhold déroule la fascinante partition de Wagner en mettant joliment en valeur son caractère organique. L’orchestre s’en tire à peu près correctement, même si des passages laissent un peu à désirer, notamment les premières mesures, qui tirent en longueur un sublime accord de mi mineur bémol majeur [merci David] et qui demandent une maîtrise supérieure. L’acoustique, malgré quelques défauts (on n’entend pas assez les harpes à la fin), permet un bel équilibre entre la scène et la fosse, ce qui permet d’éviter que la représentation ne tourne au duel entre les voix et les instruments. Au contraire, l’unité est totale.

Pas de maillon faible dans une distribution cohérente, dans laquelle on dénombre pas moins de huit prises de rôles, en particulier pour Jason Howard en Wotan. Seules les Filles du Rhin déçoivent un peu par leur manque d’homogénéité. Prestations particulièrement remarquables du Loge de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke — même si le rôle semble largement contribuer à faire naître la sympathie dans le public — et du Fasolt de Clive Bayley.

Plus j’entends Das Rheingold, plus j’en apprécie la construction et la subtilité musicale. D’autres productions sont prévues dans les semaines et mois qui viennent.


Concert Rufus Wainwright

L’Olympia, Paris • 20.2.07 à 20h

23 avril 1961 : Judy Garland donne à Carnegie Hall un concert entré dans la légende. Elle n’est plus au top, mais c’est une bête de scène extraordinaire et l’alchimie avec le public est considérable.

14 et 15 juin 2006 : le chanteur Rufus Wainwright recrée le concert de Judy Garland à Carnegie Hall. Le programme est exactement celui du concert de Garland, joué avec les mêmes orchestrations… généralement transposées de quelques degrés vers le bas pour s’accomoder à la voix de Wainwright. Idée folle mais qui crée une attention considérable. Les deux représentations sont données à guichet fermé.

20 février 2007 : Rufus Wainwright vient à Paris donner le même concert à l’Olympia.

Rufus Ce qui rend ce concert extraordinaire, c’est la recréation fidèle des sublimes arrangements de Garland, joués merveilleusement par un orchestre éblouissant. Les arrangements de Garland sont tous plus ou moins légendaires mais certains, comme celui de “Come Rain Or Come Shine”, qui commence par un long ostinato de bongo, sont plus légendaires que d’autres. Les entendre en direct dans d’aussi bonnes conditions, avec des cuivres endiablés, ne peut que créer d’intenses réactions épidermiques… comparables à celles causées par le merveilleux concert de Robbie Williams dans lequel il recrée les orchestrations de Frank Sinatra. L’orchestre est dirigé par l’excellent Stephen Oremus, qui a été le directeur musical des comédies musicales Avenue Q, Wicked et All Shook Up à Broadway. Dire qu’à une époque, la chanson de variété utilisait de la vraie musique ; on l’aurait presque oublié.

Le hic — car il y en a un — c’est que Wainwright a un gros rhume (ou quelque chose du même style), et que sa voix est totalement incapable de monter dans les aigus sans se casser. Il fait illusion dans les deux ou trois premières chansons, mais le déclin est ensuite inéluctable. On arrive à l’entracte peiné pour lui… mais on repart du concert très agacé. Car la deuxième partie est affligeante : il n’y a plus rien dès que la voix quitte la poitrine. Ce n’est pas raisonnable de s’acharner lorsqu’il n’y a rien à sortir. Le public, constitué en bonne partie de fans inconditionnels, est d’une indulgence touchante — d’autant que Wainwright ne songe même pas à s’excuser. Heureusement, comme pour le concert de New York, il y a deux guest stars lors de la deuxième partie : la sœur de Rufus, Martha Wainwright — une bien curieuse chanteuse, mais la voix sort, au moins — et la deuxième fille de Judy Garland, Lorna Luft, qui est une excellente chanteuse (bien meilleure que sa demi-sœur Liza Minnelli).

Bilan très mitigé, donc… même si l’écoute des orchestrations seule suffirait largement à justifier le prix du billet.

Ça doit être un signe de l’âge, mais je ne supporte pas ces salles (Olympia, Cigale, Bataclan) où le billet dit que le spectacle commence à 20h alors qu’il commence péniblement 20 minutes plus tard et que des spectateurs continuent à s’installer en continu pendant le premier quart d’heure de la représentation. On arrive bien à remplir l’Opéra Bastille ou le Châtelet avant que la représentation ne commence : c’est si difficile dans les lieux consacrés à la variété ?

Croisé un nombre impressionnant de visages connus. Certains sont passés plusieurs fois à dix centimètres de moi sans m’adresser la parole.


Le Concerto pour piano d’Esa-Pekka

19.2.07

Vous le savez peut-être, le New York Philharmonic vient de créer le Concerto pour piano d’Esa-Pekka Salonen, avec le compositeur à la baguette et Yefim Bronfman au piano. Comme c’est désormais le cas pour tous les concerts du New York Philharmonic, on peut aller se faire une idée en écoutant ici un enregistrement (d’excellente qualité) du concert. Attention, il n’est disponible que jusqu’au 2 mars.

La création a été reçue avec enthousiasme par le public, soulagé d’y distinguer des motifs rythmiques et mélodiques pas trop déroutants. C’est à la fois la force et la faiblesse du Concerto : il ressemble trop à des choses connues pour pouvoir être considéré comme vraiment “nouveau”, mais cette confortable familiarité le rend en même temps extrêmement séduisant. Anthony Tommasini, le critique du New York Times, a entendu l’influence de Messiaen. Pour ma part, j’entends aussi Ravel et Prokofiev…

Mais il est indéniable que cette partition, avec ses motifs rythmiques obstinés, ses envolées lyriques, ses jolies teintes sonores, son sens du mouvement rarement interrompu, son “inexorabilité” en somme, possède des charmes considérables et assez irrésistibles. Le son ample du New York Philharmonic se combine au beau jeu limpide mais décidé de Bronfman pour produire une musique pleine de caractère et d’entrain. Il faut noter aussi de très belles performances de solistes de l’orchestre, beaucoup mis à contribution par la partition.


“Earnest” x2

Deux versions cinématographiques de The Importance of Being Earnest de Oscar Wilde
DVD • 18.2.07

Version 1952. Réalisation Anthony Asquith. Avec Edith Evans (Lady Bracknell), Michael Redgrave (Jack Worthing), Michael Denison (Algernon Moncrieff), Joan Greenwood (Gwendolen Fairfax), Dorothy Tutin (Cecily Cardew), Margaret Rutherford (Miss Prism), Miles Malleson (Canon Chasuble)…

Version 2002. Réalisation Oliver Parker. Avec Judi Dench (Lady Bracknell), Colin Firth (Jack Worthing), Rupert Everett (Algernon Moncrieff), Frances O’Connor (Gwendolen Fairfax), Reese Witherspoon (Cecily Cardew), Anna Massey (Miss Prism), Tom Wilkinson (Canon Chasuble)…

C’est un grand plaisir de pouvoir regarder l’une après l’autre les deux principales adaptations cinématographiques de la pièce d’Oscar Wilde dont j’ai vu récemment une adaptation en français.

Earnest1952En 1952, le grand réalisateur anglais Anthony Asquith (grand-oncle de Helena Bonham Carter ; l’un de ses premiers films remarquables est Pygmalion [1938]) réalise une version parfaitement fidèle à la pièce, qui s’ouvre sur un lever de rideau et s’achève de manière symétrique. Il respecte à la lettre les indications de lieu et les dialogues, mais parvient pourtant à éviter l’impression de théâtre filmé. Les mouvements de caméra et le rythme d’ensemble montrent une belle sensibilité à la représentation cinématographique.

Le grand plaisir de cette version, c’est de nous donner à voir quelques monstres sacrés de la scène et de l’écran, qui mettent merveilleusement en valeur le texte ciselé de Wilde. À commencer bien sûr par la redoutable Dame Edith Evans, qui fit du rôle de Lady Bracknell sa spécialité pendant près de trente ans. Lorsque Jack Worthing, qui sollicite la main de sa fille, lui révèle qu’il a été trouvé dans un sac déposé dans une consigne de gare, Evans s’exclame “A handbag!” en donnant l’impression que le mot a cinq syllabes. Toutes les Lady Bracknell sont systématiquement comparées à elle sur la façon de se débrouiller de ce cette réplique.

On trouve à ses côtés le remarquable Michael Redgrave, fils de comédiens, père de trois comédiens (Vanessa, Corin, Lynn), grand-père de quatre comédiens (dont Natasha Richardson)… et l’impayable Margaret Rutherford, connue notamment pour avoir incarné Miss Marple dans plusieurs adaptations d’Agatha Christie datant des années 1960.

Earnest2002_1En 2002, le réalisateur Oliver Parker entreprend une nouvelle version, que j’ai trouvée très convaincante. Il parvient à la fois à rester très fidèle au texte et à rendre le scénario plus “cinématographique”, en en profitant pour donner un peu plus de profondeur aux personnages. Quelques scènes et répliques sont déplacées, quelques scènes incidentes sont rajoutées… mais toujours avec une attention tangible à ne pas rompre le délicat équilibre du texte qui constitue la fondation de la pièce. Si certains ajouts sont contestables (le rêve de Cecily qui voit arriver le prince de ses rêves en armure sur un destrier), d’autres, au contraire, apportent des améliorations certes marginales mais réelles à la comédie romantique d’Oscar Wilde.

Colin Firth et Rupert Everett sont parfaits dans les deux rôles principaux. Ils ont la chance de donner la réplique à une autre Lady Bracknell d’exception, l’extraordinaire et exceptionnelle Judi Dench, pour qui je ne cache pas mon admiration. Elle parvient à donner une intention totalement différente à sa réplique “A handbag!” et fait mouche, évidemment.

Que du bonheur…


“L’Amour masqué”

Grand Théâtre, Reims • 17.2.07 à 20h30
André Messager (1923). Livret et lyrics de Sacha Guitry.

Direction musicale : Christophe Talmont. Mise en scène : Bernard Pisani. Avec Caroline Mutel (Elle), Jean Dalric (Lui), Sophie Hervé et Lydia Mayo (les servantes), Bernard Pisani (le Baron d’Agnot), Jacques Gay (le Maharadjah), Franck Cassard (l’interprète)…

Rencontre du plus délicieux compositeur de musique légère et d’un librettiste au raffinement extrême, L’Amour masqué fut à sa création un triomphe pour la remarquable Yvonne Printemps (dont nous avons déjà eu l’occasion de parler ici). Cette production, originellement montée à Tours, rend à cette œuvre magnifique un hommage mérité et inspiré.

Dans un décor couvert de roses blanches, la mise en scène respectueuse et rythmée de Bernard Pisani tombe juste : en traitant L’Amour masqué avec respect mais sans révérence excessive, il en souligne toutes les qualités. Les alexandrins de Guitry sont exquis… et jouent merveilleusement avec les mots. La partition de Messager est un cocktail de bonheur sans cesse renouvelé, alliant irrésistibles mélodies et harmonies enchanteresses.

Joli travail de Christophe Talmont à la tête d’un orchestre qui parvient bien à se laisser aller dans l’insouciante élégance de la partition. Sur scène, l’interprétation est très correcte. Caroline Mutel fait du très bon travail dans le rôle principal. On retrouve toujours avec plaisir le fiable et efficace Franck Cassard, et on se régale de la belle voix de Jacques Gay, dont le rôle est malheureusement peu fourni.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 14.2.07 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach.

Stravinski : L’Oiseau de feu, suite (version 1919)
Beethoven : concerto pour violon (Frank Peter Zimmermann, violon)
Stravinski : Le Sacre du printemps

Concert superbe, avec un Orchestre de Paris en forme olympique. Très belle entrée en matière avec la suite de L’Oiseau de feu, le premier ballet écrit par Stravinski pour Diaghilev. Eschenbach, impérial, travaille la matière sonore — il y a de quoi faire — avec une précision d’orfèvre. Final époustouflant de puissance brute et de précision ; j’en ai eu la chair de poule pendant les trente dernières secondes.

(Une autre très belle version à entendre ici : Ansermet dirige l’Orchestre Symphonique de la NHK en 1964. Cette autre version moins brute, plus “ronde” et contrastée de Claudio Abbado avec les Berliner Philharmoniker est également intéressante.)

Le concerto pour violon de Beethoven, un tout petit peu “à l’étroit” entre les deux Stravinski, a néanmoins permis d’admirer le son quasiment divin de Frank Peter Zimmermann (un peu aidé, certes, par son Stradivarius). En bis, le Bach obligatoire… On n’en sortira donc jamais.

Puis retour à Stravinski pour un Sacre du printemps décoiffant de carnalité, d’énergie primale et de force brute. L’Orchestre de Paris répond au quart de tour à un Eschenbach déchaîné… recherchant peut-être un peu trop l’effet (comme Jansons la veille dans la “Du Nouveau Monde”), mais dans une œuvre qui s’y prête particulièrement bien. Tous les pupitres accompagnent le rituel dans un ensemble magnifique. Du coup, on est scotché à son siège, en transe, comme emporté par ce rite païen exalté.

(Si vous ne l’avez pas encore fait, précipitez-vous pour écouter le nouvel enregistrement du Sacre par Esa-Pekka Salonen à la tête de l’Ochestre Philharmonique de Los Angeles, dans les conditions d’acoustique idéales du Walt Disney Concert Hall. Vous aurez du mal à en revenir. C’est un disque comme on en rencontre peut-être dix dans sa vie.)


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 13.2.07 à 20h
Koninklijk Concertgebouworkest, Mariss Jansons.

Berlioz : Carnaval romain
Berio : Folk Songs (Elina Garanča, mezzo-soprano)
Dvořák : symphonie n°9, “Du Nouveau Monde”

Le public du Théâtre des Champs-Élysées a réservé une ovation enthousiaste et fort méritée à l’orchestre du Concertgebouw, dont l’homogénéité, le sens de la couleur et la désarmante capacité à suivre les ruptures dynamiques de Jansons ont été brillamment mises en valeur par ce programme fort bien conçu.

L’ouverture Carnaval romain de Berlioz, qui n’est pas passionnante sur le plan musical, a été l’occasion d’ouvrir le concert sur une époustouflante démonstration de puissance et de virtuosité. Le décor était planté.

Puis vint un moment de grâce infini avec les Folk Songs de Berio, interprétés magnifiquement par Elina Garanča. Œuvre indéfinissable s’appuyant en partie sur des chansons populaires de divers pays, Folk Songs se caractérise par une atmosphère musicale superposant la mélodie des chansons et une texture orchestrale très inhabituelle — le premier numéro fait appel au mode dorien… Garanča a une voix magnifique et d’une remarquable ductilité ; dommage qu’elle manque un tout petit peu de puissance dans le grave, parce que le médium et l’aigu sont extraordinaires. (Je n’y connais pas grand’ chose, mais je suis surpris qu’elle soit mezzo.) Un moment magique…

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu la symphonie “Du Nouveau Monde” en concert. C’est une œuvre qui a une résonance particulière : étudiant, un ami et moi avions pris l’habitude de mettre le quatrième mouvement à tue-tête au petit matin pour nous remettre en route après nos nuits blanches de travail. L’orchestre du Concertgebouw a fait une démonstration de virtuosité assez époustouflante — à part un trait de flûte plutôt simple complètement loupé. Jansons s’amuse beaucoup — un peu trop à mon goût — avec la dynamique, mais la réactivité de l’orchestre est étonnante. Les cuivres sont particulièrement remarquables — je n’ai jamais entendu de cors aussi soyeux. Jansons termine en beauté en “éteignant” l’accord final comme un majestueux accord d’orgue. Il parvient (bravo !) à maintenir la tension quelques secondes après l’extinction du son : aucun abruti pour crier “bravo” trop tôt ; j’en oublie de respirer. C’est étourdissant.


“Adrift in Macao”

Primary Stages at 59E59 Theaters, New York • 11.2.07 à 15h

Livret et lyrics : Christopher Durang. Musique : Peter Melnick. Direction musicale : Fred Lassen. Mise en scène : Sheryl Kaller. Avec Alan Campbell, Rachel de Benedet, Orville Mendoza, Michele Ragusa, Jonathan Rayson, Will Swenson, Elisa van Duyne.

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Adrift Ce petit spectacle est une parodie en musique des films noirs des années 1940 écrite par l’auteur dramatique Christopher Durang pour le livret et les lyrics et le compositeur Peter Melnick, un petit-fils de Richard Rodgers, pour la musique. Le texte est résolument écrit au troisième, voire quatrième, degré : les plaisanteries sont parfois un peu grosses, mais on rit de bon cœur. La musique, bien que pas très originale, est très agréable à écouter… et l’on passe un excellent moment grâce à ce spectacle un peu déjanté et totalement inclassable.

Le rôle de Mitch est tenu par Alan Campbell, qui a été révélé en 1994 dans la comédie musicale Sunset Boulevard d’Andrew Lloyd Webber, dans laquelle il interprétait le rôle de Joe Gillis. Il avait depuis virtuellement disparu des scènes new-yorkaises. C’est une bonne surprise de le retrouver.


“Follies”

City Center, New York • 10.2.07 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Goldman.

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Mise en scène et chorégraphie : Casey Nicholaw. Direction musicale : Eric Stern. Avec Victoria Clark (Sally), Donna Murphy (Phyllis), Michael McGrath (Buddy), Victor Garber (Ben), Mimi Hines (Hattie), Jo Anne Worley (Stella), Christine Baranski (Carlotta), Yvonne Constant (Solange)…

Follies Et un Follies de plus ! Après la version concert à Londres la semaine dernière, c’est à New York que l’on donnait quelques représentations de Follies, dans le cadre d’un cycle intitulé “Encores!”, qui présente sous forme de concert des œuvres prétendument oubliées du répertoire de la comédie musicale. Inutile de dire que Follies ne rentre pas vraiment dans le cadre, ce qui n’a pas manqué de faire couler pas mal d’encre et de salive lorsque ce choix a été annoncé.

Mais loin de moi l’idée de me plaindre d’avoir une occasion de plus de voir et d’entendre cette œuvre magnifique, même si je dois reconnaître que j’ai été un peu moins emballé par cette version que par le concert de Londres. J’ai trouvé en particulier que les comédiens parvenaient moins bien à créer la tension dramatique qui doit s’accumuler tout au long du premier acte pour rendre crédible l’espèce de crise de nerfs collective qui occupe la plus grande partie du deuxième acte.

L’orchestre, magnifique, était dirigé de main de maître par le très talentueux Eric Stern. Parmi les rôles secondaires, j’ai été intéressé de retrouver une certaine Yvonne Constant, une comédienne française qui a débarqué à Broadway dans les années 1950 pour y jouer La Plume de ma Tante, l’un des seuls exemples historiques (avec Irma la Douce et, dans une certaine mesure, Les Misérables) de spectacle français ayant réussi à New York. Elle jouait, bien sûr, le rôle de Solange, souvent trusté par Liliane Montevecchi. Je ne sais pas quel âge elle a, mais elle ne le fait pas.


“Grey Gardens”

Walter Kerr Theatre, New York • 10.2.07 à 14h

>> English-language account available here.

Livret : Doug Wright. Musique : Scott Frankel. Lyrics : Michael Korie. D’après le documentaire des frères Maysles. Mise en scène : Michael Greif. Avec Christine Ebersole (la jeune Edith Bouvier Beale, la vieille “Little” Edie Beale), Mary Louise Wilson (la vieille Edith Bouvier Beale), Erin Davie (la jeune “Little” Edie Beale), John McMartin…

Grey_gardens J’avais dit un mot (ici) du documentaire assez incroyable qui a inspiré cette comédie musicale, à propos de deux cousines de Jackie Kennedy Onassis qui vivaient dans la crasse dans une maison laissée totalement à l’abandon trente ans après avoir fait partie de la haute société new-yorkaise.

Le spectacle avait d’abord fait sensation dans un petit théâtre “Off-Broadway” avant d’être déplacé dans un grand théâtre de Broadway. Les auteurs du spectacle ont rajouté un premier acte montrant Edith et “Little” Edie Beale  dans les années 1940, au temps de leur splendeur. On y voit “Little” Edie sur le point de se fiancer à l’un des fils Kennedy. Mais les choses se gâtent, les fiançailles n’ont pas lieu… et c’est, vraisemblablement, le début de la chute. Le deuxième acte, quant à lui, est une reprise du documentaire, presque à l’identique.

J’ai passé un bon moment, mais je n’ai pas été aussi enthousiasmé que la lecture des critiques avait pu me le laisser espérer. En effet, même si Christine Ebersole réalise une remarquable prestation dramatique en interprétant le rôle de “Little” Edie Beale dans le deuxième acte (et celui de sa mère dans le premier), on ne peut s’empêcher de se demander à quoi rime cette espèce d’exercice consistant à faire revivre sur scène les personnages du documentaire. Certes, la ressemblance est frappante ; l’accent, les mimiques, la lueur de folie au fond des yeux… tout y est. Mais à quoi bon ?

La musique n’est pas particulièrement remarquable, d’autant que son auteur semble s’empêcher consciemment de recourir à des harmonies trop plaisantes… Les chansons n’apportent pas un éclairage révolutionnaire qui justifierait l’exercice… Bref, tout en reconnaissant l’indéniable qualité d’ensemble de l’œuvre et de son interprétation, je suis resté un peu sur ma faim.


“Евгений Онегин”

Metropolitan Opera, New York • 9.2.07 à 20h
Eugène Onéguine (1879). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.

Direction musicale : Valery Gergiev. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Dmitri Hvorostovsky (Eugène Onéguine), Renée Fleming (Tatiana), Ramón Vargas (Lenski)…

Oui, vous avez bien lu : Valery Gergiev, Robert Carsen, Dmitri Hvorostovsky, Renée Fleming, Ramón Vargas ! Peut-on imaginer une affiche plus idéale ? Le chef d’œuvre de Tchaïkovski reçoit une interprétation de rêve. Gergiev révèle magnifiquement le lyrisme débridé de la partition ; Carsen, une fois encore, nous propose des images fortes, belles et pertinentes ; les trois chanteurs principaux sont tout simplement divins, avec une mention particulière pour Dmitri Hvorostovsky, qui a l’une des voix les plus envoûtantes que j’aie entendues. Même les rôles secondaires sont magnifiques : le Prince Gremin de Sergei Aleksashkin est saisissant de beauté.

Un régal absolu !


“Dreamgirls”

Loews Lincoln Square, New York • 9.2.07 à 16h25
Un film de Bill Condon (2006). D’après la comédie musicale de Henry Krieger (musique) et Tom Eyen (livret et lyrics). Avec Beyoncé Knowles (Deena Jones), Jennifer Hudson (Effie White), Anika Noni Rose (Lorrell Robinson), Jamie Foxx (Curtis Taylor, Jr.), Eddie Murphy (James “Thunder” Early), Keith Robinson (C.C. White)…

Dreamgirls_1 J’ai déjà eu l’occasion (ici) de dire quelques mots de Dreamgirls, la légendaire comédie musicale qui fit sensation à Broadway au début des années 1980. On attendait donc avec une certaine impatience cette adaptation cinématographique de l’histoire d’un trio de chanteuses noires inspiré des Supremes. La mise en scène de la version scénique, imaginée par le génial Michael Bennett, utilisait des décors pilotés par ordinateur pour créer des enchaînements et des effets de fondu-enchaîné similaires à ce que permet la technique cinématographique. Il paraissait donc assez logique d’aller jusqu’au bout et d’en faire un film.

J’ai été absolument enthousiasmé par le résultat, qui reste d’une grande fidélité à sa source, sans pour autant tomber dans le piège de faire du “théâtre filmé”. Au contraire, le concept de Michael Bennett est poussé jusqu’à son paroxysme en utilisant au maximum les possibilités du cinéma. Certains pourront se lasser du style du montage, qui est résolument du type “clip video”, surtout au début du film. Mais quelle énergie !

Bien sûr, il y a la magnifique partition de Henry Krieger, qui enchaîne les chansons aux allures de standards. Et puis il y a le superbe trio de comédiennes/chanteuses : la langoureuse Beyoncé, qui révèle un très joli talent d’actrice ; la phénoménale Jennifer Hudson, qui est époustouflante dans la chanson mythique “And I Am Telling You I’m Not Going” ; et l’adorable Anika Noni Rose, que je me souviens avoir vue à Broadway dans Caroline, or Change.

Les tubes s’enchaînent les uns après les autres à un rythme infernal, la tension dramatique ne fléchit jamais : c’est exactement comme cela que j’imaginais une version cinématographique de Dreamgirls. Il semble qu’elle ne fasse pas l’unanimité. Pour moi, elle ne pourrait pas être plus réussie.


“Into the Woods”

Signature Theatre, Arlington (Virginie) • 8.2.07 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Lapine.

>> English-language account available here.

Mise en scène : Eric Schaeffer. Direction musicale : Jon Kalbfleisch. Avec Priscilla Cuellar (la sorcière [doublure]), Daniel Cooney (la boulanger), April Harr Blandin (la femme du boulanger), Lauren Williams (le Petit Chaperon Rouge), Stephen Gregory Smith (Jack), Donna Migliaccio (la mère de Jack), Stephanie Waters (Cendrillon), James Moye (le prince de Cendrillon / le loup), Erin Driscoll (Rapunzel), Sean MacLaughlin (le prince de Rapunzel)…

J’avais déjà eu l’occasion (ici) de dire quelques mots d’Into the Woods, conçu comme un joyeux mélange de contes de fées. À la fin du premier acte, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et tous les personnages s’apprêtent à vivre heureux et à avoir beaucoup d’enfants. Mais voilà, le monde réel n’est pas un conte de fées… C’est ce que le deuxième acte, beaucoup plus sombre, nous rappelle. C’est en se serrant les coudes et en acceptant d’aller de l’avant que l’on s’en sort.

Le petit Signature Theatre est depuis plusieurs années l’un des théâtre régionaux les plus remarquables des États-Unis. Son directeur artistique, Eric Schaeffer, s’est particulièrement distingué en mettant en scène avec brio la quasi-totalité des œuvres de Stephen Sondheim. Le théâtre vient de déménager dans des locaux moins exigus que l’ancien garage dans lequel il avait été créé en 1989. La nouvelle salle ressemble beaucoup à l’ancienne, mais les sièges sont plus confortables et l’acoustique permet sans problème de ne pas recourir à des micros pour les spectacles musicaux (ce qui est rarissime).

C’était la sixième fois que je voyais Into the Woods, mais mon enthousiasme pour l’œuvre ne tarit pas. Le théâtre est configuré de telle manière que l’action se déroule au milieu des spectateurs, ce qui crée une proximité très favorable. Les lyrics de Stephen Sondheim reçoivent ainsi toute l’attention que mérite l’incroyable virtuosité de leur écriture.

Très belle expérience, donc… grâce notamment à une distribution de très grande qualité, en particulier du côté des hommes.


Exposition Josephine Baker

National Portrait Gallery, Washington DC • 8.2.07 à 15h

Josephine La National Portrait Gallery, l’une des innombrables incarnations de la Smithsonian Institution, présente une petite mais fascinante exposition consacrée à Josephine Baker.

On y retrouve de nombreuses photographies d’époque, des affiches, des programmes de spectacles… mais aussi un remarquable portrait peint par Van Dongen et surtout une fabuleuse série de lithographies et autres dessins de Paul Colin.

On retrouvera ici un diaporama reprenant quelques pièces de l’exposition (et ici de nombreuses reproductions d’œuvres du Tumulte noir de Paul Colin, dont cette planche par exemple illustre bien le génie de l’artiste).

Je profite de mon passage pour jeter un coup d’œil au reste du musée, qui consacre par exemple une galerie aux portraits de présidents américains et une autre à des portraits des personnages historiques américains du 20ème siècle.

Dans le même bâtiment, le Smithsonian American Art Museum présente des collections consacrées uniquement à des artistes américains. En parcourant les galeries, j’ai remarqué notamment deux installations de l’artiste d’origine coréenne Nam June Paik (voir ici), cette impayable dame attablée de Duane Hanson ou encore une émouvante installation de David Hockney dans laquelle une fresque onirique est baignée d’une lumière aux chromatismes changeants, qui semblent modifier l’œuvre et lui donner une sorte de vie poétique. Il y a aussi de sublimes toiles de Hopper, dont celle-ci. Malheureusement, une exposition en préparation sur l’œuvre de Saul Steinberg (que je connais surtout pour ses dessins publiés en couverture du New Yorker) n’a pas encore ouvert ses portes.


Ballet

Palais Garnier, Paris • 7.2.07 à 19h30
Ballet de l’Opéra de Paris.
Ensemble Orchestral de Paris, Vello Pähn (1, 3, 4).

1. Apollon. Musique : Igor Stravinski. Chorégraphie : George Balanchine (1928). Avec Nicolas Le Riche*, Agnès Letestu*, Nathalie Riqué, Eleonora Abbagnato.
2. O złożony / O composite. Musique : Laurie Anderson. Chorégraphie : Trisha Brown (2004). Avec Muriel Zusperreguy, Jérémie Bélingard, Yann Bridard.
3. The Vertiginous Thrill of Exactitude. Musique : Franz Schubert, Allegro Vivace de la symphonie n°9. Chorégraphie : William Forsythe (1996). Avec Eleonora Abbagnato, Emilie Cozette, Mélanie Hurel, Alessio Carbone, Nicolas Paul.
4. Agon. Musique : Igor Stravinski. Chorégraphie : George Balanchine (1957). Avec Benjamin Pech*, Nolwenn Daniel, Myriam Ould-Braham, Laëtitia Pujol*, Yann Bridard, Karl Paquette, Marie-Agnès Gillot*, Kader Belarbi*.
(* dénote les danseurs-étoiles)

Cette soirée confirme l’extraordinaire niveau d’excellence que parvient à maintenir le Ballet de l’Opéra de Paris dans tous les répertoires. Programme très joliment composé, commençant et s’achevant sur des chorégraphies “historiques” de Balanchine sur des musiques originales de Stravinski. Des deux, c’est Apollon — pourtant la plus ancienne chorégraphie des deux — qui m’a le plus marqué par l’originalité d’un langage très personnel (même s’il apparaît aujourd’hui assez “classique”).

The Vertiginous Thrill of Experience est une curiosité de William Forsythe, plus distrayante que touchante : les cinq danseurs y réalisent des mouvements très classiques, mais à une vitesse importante et de manière légèrement heurtée. Par moment, on a un peu l’impression de voir des poupées mécaniques un peu désarticulées. Heureusement, ça ne dure que douze minutes.

La pièce maîtresse du programme fut pour moi, sans conteste, la merveilleuse pièce de Trisha Brown sur une bande enregistrée de Laurie Anderson, O złożony / O composite. Brown crée des images magnifiques en utilisant trois corps que l’on dirait soumis à des lois physiques étrangères, comme en apesanteur. Le résultat est poétique, touchant, inattendu. Vraiment enthousiasmant.


Ballet

Théâtre du Châtelet, Paris • 6.2.07 à 20h
American Ballet Theatre.
Orchestre Pasdeloup, Ormsby Wilkins (1 et 2), Charles Barker (3).

1. La Bayadère, acte des ombres. Musique : Léon Minkus. Chorégraphie : Marius Petipa (1877).
2. Dark Elegies. Musique : Gustav Mahler (Kindertotenlieder). Chorégraphie : Antony Tudor (1937). Detlef Roth, baryton.
3. Fancy Free. Musique : Leonard Bernstein. Chorégraphie : Jerome Robbins (1944).

Premier de cinq programmes proposés au Châtelet par le légendaire American Ballet Theatre, et malheureusement le seul que je pourrai voir.

Je n’ai pas été convaincu du tout par l’acte des ombres de La Bayadère. Je l’ai vu plusieurs fois interprété avec beaucoup plus de précision et d’élégance par le corps de ballet de l’Opéra de Paris, dont c’est une œuvre fétiche. Belle prestation cependant du soliste Angel Corella, dont le Solor s’acquitte de manière assez convaincante de ses séries de sauts. La superbe musique de Minkus (dont je n’ai jamais compris pourquoi on ne la donnait jamais en concert) est interprétée avec beaucoup de lyrisme par l’Orchestre Pasdeloup.

Dark Elegies, une chorégraphie articulée autour des Kindertotenlieder, est, forcément, une œuvre sombre. On imagine le deuil d’une famille ou d’une tribu après la mort d’un enfant. Les mouvements un peu mécaniques des danseurs et leurs déplacements parfaitement symétriques ont aujourd’hui un petit côté “moderne qui a mal vieilli”, mais certaines images scéniques — notamment la toute dernière, qui enlève tout doute sur la signification de ce que l’on vient de voir — sont saisissantes. On plaint de tout cœur le baryton Detlef Roth de devoir chanter la totalité de l’œuvre assis : cela porte préjudice à la qualité de son interprétation, qui manque de souffle et de précision dans les registres extrêmes. Même l’orchestre semble un peu mal à l’aise. Il faut dire que la pulsation un peu trop régulière entretenue par le chef n’est pas très compatible avec l’esprit de l’œuvre. (Mais on est au ballet, donc au royaume de la pulsation régulière.)

Fancyfree Mais la véritable raison de ma présence était la troisième œuvre au programme, le légendaire et séminal ballet Fancy Free, dont j’avais beaucoup entendu parler mais que je n’avais encore jamais vu. (Il ne reste donc que le Rodeo d’Agnes de Mille sur la liste des ballets incontournables que je n’ai pas encore vus.) Séminal parce que Fancy Free marque à la fois le début de la carrière de chorégraphe de Jerome Robbins et le début de la collaboration entre Robbins et Leonard Bernstein, qui donnera quelques mois plus tard la comédie musicale On the Town (et, treize ans plus tard, leur chef d’œuvre, West Side Story). Sur une partition sublime de Bernstein, Robbins met en scène avec esprit et humour quelques heures de la permission de trois marins à New York en 1944 (c’est aussi le thème de On the Town, qui ne reprendra pas la musique du ballet). La chorégraphie est d’une richesse inouïe, bourrée de trouvailles, de clins d’œil et d’une irrésistible fraîcheur qui contribuent à faire émerger un langage expressif totalement nouveau. Le génie de Jerome Robbins, qu’il exprimera autant dans le ballet contemporain que dans la mise en scène de théâtre, y est déjà largement perceptible. L’interprétation des trois marins par Herman Cornejo, Ethan Stiefel et Jose Manuel Carreño est magnifique. On se sent cependant un peu désolé pour l’Orchestre Pasdeloup, qui — malgré quelques pages très joliment jouées — ne semble pas totalement dans son élément dans cette musique fortement syncopée, qui relève d’un idiome généralement peu compris par les Européens (Anglais inclus). La syncope est au cœur de la musique populaire américaine du 20ème siècle : il faut la sentir, pas la compter, sinon elle perd son identité. Je n’aurais pas été choqué que ce ballet utilise de la musique enregistrée.


“Follies” in Concert

London Palladium, Londres • 4.2.07 à 19h15
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Goldman.

>> English-language account available here.

Direction musicale : Richard Balcombe. Mise en scène et chorégraphie : Bill Deamer. Avec Maria Friedman (Sally), Tim Flavin (Buddy), Liz Robertson (Phyllis), Philip Quast (Ben), Kim Criswell (Carlotta), Imelda Staunton (Hattie), Liliane Montevecchi (Solange), Meg Johnson (Stella), Josephine Barstow (Heidi), Bonaventura Bottone (Roscoe)…

La première fois que j’ai vu Follies, l’un des chefs d’œuvre de Stephen Sondheim, c’était il y a à peine plus de dix ans, en décembre 1996, au Theatre Royal Drury Lane de Londres, dans une version concert enregistrée pour la radio. J’avais été émerveillé par la partition sublime de Sondheim et par la qualité de l’interprétation. La réaction de la salle lorsque Sondheim était venu saluer à la fin reste l’une de mes plus belles expériences d’hystérie collective.

J’ai depuis eu l’occasion de voir six autres productions de Follies (et une autre s’annonce pour dans moins d’une semaine) plus ou moins élaborées, plus ou moins réussies, toujours passionnantes. Cette occasion de revoir une version concert de Follies (à l’occasion d’un gala de charité) m’a un peu donné l’impression d’avoir terminé un premier tour de piste et d’entamer le deuxième… d’autant que la représentation se passait au London Palladium, qui est d’une taille comparable au Theatre Royal Drury Lane, et que la distribution était au moins aussi époustouflante.

La soirée fut très réussie : les quatre personnages principaux étaient joués par des valeurs sûres du “West End” (Maria Friedman, Liz Robertson, Tim Flavin, Philip Quast)… et l’on pouvait retrouver dans les seconds rôles une palanquée de comédiennes remarquables comme la merveilleuse Imelda Staunton (la vedette de Vera Drake), l’étonnante Liliane Montevecchi (ancienne danseuse des Folies-Bergère), la grande soprano d’opéra Josephine Barstow ou encore la sublime Kim Criswell (vue il y a quelques semaines dans le Candide de Robert Carsen au Châtelet).

J’espère qu’il y aura un autre concert du même genre dans dix ans, histoire de célébrer la fin de la deuxième boucle !


“Lucia di Lammermoor”

Opéra de Zurich • 3.2.07 à 19h
Gaetano Donizetti (1835). Livret de Salvatore Cammarano, d’après un roman de Walter Scott.

Direction musicale : Ralf Weikert. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Elena Moşuc (Lucia), Piotr Beczała (Edgardo), Cheyne Davidson (Enrico), Carlo Cigni (Raimondo), Miroslav Christoff (Arturo)…

Mosuc Au risque de donner encore l’impression d’avoir l’enthousiasme facile, je me sens obligé de dire que cette représentation fut sublime. Et au risque de commettre un crime de lèse-Dessay, je me sens obligé de dire que la Lucia d’Elena Moşuc est beaucoup plus touchante que celle de Natalie Dessay, car c’est une remarquable tragédienne, qui donne à son personnage une épaisseur dramatique époustouflante, notamment dans le dernier acte. Le son est d’une beauté à tomber : le premier contre-mi (bémol ?) de la scène de la folie a été d’une magnifique pureté cristalline (le deuxième était un peu voilé). Les difficultés techniques passent presque inaperçues tellement l’expressivité et l’intensité tragique sont mises au premier plan.

Elena Moşuc a la chance de partager le plateau avec une distribution de très haut niveau, notamment le ténor Piotr Beczala, qui campe un Edgardo d’une grande prestance romantique. Sa voix remplit le théâtre sans effort ; lui aussi donne l’impression de se moquer des difficultés techniques d’un simple haussement d’épaule. Dans le reste de la distribution, c’est le Raimondo de Carlo Cigni qui m’a le plus impressionné.

Magnifique prestation de l’orchestre : la partition de Donizetti ne m’avait jamais semblé aussi somptueuse. Je pense que la remarquable acoustique de la salle y était aussi pour quelque chose. La mise en scène de Robert Carsen est d’une totale sobriété : variations sur un visuel unique fort réussi, figurant un monde qui bascule. C’est magnifique.

Sauf erreur, cette représentation marque mon quatrième Donizetti de la saison (après ça, ça et ça) et ma quatrième mise en scène de Robert Carsen (après ça, ça et ça). Un autre Carsen est prévu dans quelques jours…