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Posts from November 2006

Vocalise…

30.11.06

VocaliseLes aléas du transport aérien ne m’ont pas permis d’arriver à New York à temps pour y voir, comme prévu, la comédie musicale Grey Gardens. Voici donc un billet de remplacement, que j’avais initialement prévu de mettre en ligne lundi prochain.

L’un de mes premiers trente-trois tours des concertos de Rachmaninov (par Ashkenazy, me semble-t-il, mais je ne suis plus très sûr) contenait en complément une transcription pour piano seul de la Vocalise. C’était la première fois que je l’entendais, et je fus tout de suite fasciné.

(Je compris plus tard que cette fascination était causée par la succession de modulations… On trouve un schéma voisin dans une étude de Chopin, qui a à peu près le même effet sur moi.)

C’est donc avec un certain plaisir que je me suis jeté sur ce CD (label BMG Classics) qui regroupe pas moins de treize versions différentes de la Vocalise. Outre la version originale pour soprano et orchestre (chantée par la délicieuse Anna Moffo), on y trouve à peu près toutes les transcriptions possibles : pour violon et piano, pour flûte et orchestre, pour deux pianos, pour soprano et piano, pour contre-ténor et orchestre, pour piano seul (cette dernière par Evgeny Kissin)…

Le risque est grand, évidemment, de frôler l’indigestion. Caveat emptor


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 29.11.06 à 20h
Wiener Philharmoniker, Paavo Järvi

Mozart : ouverture de Die Zauberflöte
Haydn : symphonie n°104 en ré majeur, “Londres”
Schubert : symphonie n°9 en ut majeur, “La Grande”

Évidemment, l’avantage d’assister à un naufrage occasionnel, c’est qu’on ne peut qu’en apprécier davantage une expérience aussi envoûtante que le concert de ce soir.

Tout ce qui manquait hier était là : une qualité de son extraordinaire, des ensembles parfaits… mais surtout un sens profond du récit musical : un souffle qui traverse les œuvres de part en part, qui les unifie et les charpente en leur donnant du sens. Une vision.

C’est promis : je ne ferai plus jamais de commentaire réservé sur Haydn, dont la 104ème symphonie est apparue comme un monument d’élégance et d’équilibre.

Autre sommet, la 9ème de Schubert a impressionné par son souffle, son envergure… et par la capacité de l’orchestre à entretenir la tension (et l’attention) pendant près d’une heure. (J’écoutais récemment un live du New York Philharmonic dirigé par Bruno Walter à Carnegie Hall en 1946 : c’est du même calibre.)

En bis, la Valse Triste de Sibelius, dans laquelle les cordes m’ont laissé sans voix. Le pianissississimo du quatuor était à tomber.

Et Järvi ? C’est un chef extrêmement attachant, que je vois pour la quatrième fois cette année (après ça, ça et ça). J’étais idéalement placé pour l’observer… et je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il suivait plus la musique qu’il ne la dirigeait. Un peu comme lorsque, enfant, je mettais de la musique à tue-tête et je jouais au chef d’orchestre dans l’intimité de ma chambre.

Je vais voir les Philharmoniker in situ dans deux semaines (avec Gergiev). Vivement le 15 décembre…


Concert

Salle Pleyel, Paris • 28.11.06 à 20h
Orchestre National de Lille, Jean-Claude Casadesus.
Dagmar Pecková, alto. London Symphony Chorus. Maîtrise Boréale.
Mahler : symphonie n°3

Mes lecteurs réguliers savent que je n’aime pas être trop négatif dans mes commentaires, mais il serait impossible de trouver des périphrases satisfaisantes pour dire combien ce concert m’a attristé.

Je ne trouve dans mes souvenirs récents que deux expériences comparables : une première de Mahler dirigée par Chung (avec l’Orchestre Philharmonique de Radio-France au Théâtre des Champs-Élysées) et la tristement mémorable Kat’a Kabanova de Sylvain Cambreling à l’Opéra de Paris. Dans ces deux cas, comme ce soir, il n’y a qu’un qualificatif capable de décrire la direction d’orchestre : frigide.

Un chef qui détruit méthodiquement toute idée de plaisir, qui élimine perversement toute ombre de sentiment, qui fait de la musique une expérience purement mécanique et dénuée d’âme : c’est le point commun de ces trois soirées.

Je préfère m’arrêter.

L’Orchestre National de Lille, que je connais peu, m’a semblé toutefois d’un niveau tout à fait correct, et la soliste a fait de beaux efforts pour éviter un naufrage total (mais elle pouvait difficilement faire tout le travail toute seule).


Pour se mettre dans l’ambiance…

27.11.06

Weinchts_oratorium Je l’ai entendu dans un magasin de CD à Londres et j’ai tout de suite craqué : cet Oratorio de Noël de Bach par l’orchestre “The Symphony of Harmony and Invention” et le chœur “The Sixteen” sous la direction de Harry Christophers (label CORO) est un régal. La musique est bondissante, joyeuse, lumineuse ; elle donne envie de danser. Un concentré de bonheur…

(Si on m’avait dit que je dirais cela un jour d’un enregistrement sur instruments anciens…)


“Little Shop of Horrors”

Menier Chocolate Factory, Londres • 26.11.06 à 15h30

> English-language account available here.

Livret et lyrics : Howard Ashman. Musique : Alan Menken.
Mise en scène : Matthew White. Direction musicale : Alan Berry. Avec Sheridan Smith (Audrey), Paul Keating (Seymour), Barry James (Mushnik), Jasper Britton (Orin Scrivello et al.),…

Little_shop Avant de devenir une comédie musicale, (The) Little Shop of Horrors était un film d’horreur de série B de 1960 réalisé par l’inénarrable Roger Corman et dont la distribution comptait notamment un certain Jack Nicholson, dans un tout petit rôle. En 1982, Howard Ashman et Alan Menken (rendus célèbres par la suite pour leurs contributions musicales à des films de Disney) tirent du scénario du film une petite comédie musicale qui fait un tabac “Off-Broadway”, où elle va se jouer cinq ans. Un film en est tiré en 1986 par le réalisateur Frank Oz (la voix de Miss Piggy du Muppet Show). Les producteurs ont la bonne idée de garder la magnifique Ellen Greene dans le rôle d’Audrey, la vendeuse nunuche au grand cœur. (On remarque aussi dans la distribution du film musical un certain Christopher Guest.)

Depuis, Little Shop of Horrors a fait plusieurs fois le tour du monde, en s’arrêtant notamment à Paris dans une version conçue et mise en scène par l’excellent Alain Marcel. Une grosse production à Broadway en 2003 n’a pas résisté longtemps (372 représentations) : c’est un spectacle qui se porte mieux dans un petit espace, comme le démontre splendidement cette nouvelle version.

La Menier Chocolate Factory est le petit théâtre londonien qui monte, qui monte. Propulsé au premier plan par une magnifique production de Sunday in the Park With George — grand succès public comme critique —, il a enchaîné sur une jolie production de The Last Five Years. En montant Little Shop of Horrors, le Menier réussit une nouvelle combinaison gagnante : distribution de grande qualité, mise en scène éclairée, décor magnifique. Je me suis régalé. Pour l’instant, ils ont vraiment tout bon.


Exposition Alan Fletcher

Design Museum, Londres • 26.11.06 à 13h

Fletcher Le Musée du Design de Londres est l’un de ces endroits magiques où l’on sait que l’on trouvera toujours quelque chose d’exceptionnel. Après une magnifique exposition sur Saul Bass, le créateur de tant d’inoubliables génériques de films, voici donc un hommage à Alan Fletcher, l’un des grands maîtres du “design graphique” contemporain, malheureusement décédé il y a quelques semaines alors que l’exposition était en cours d’organisation.

Créateur de l’identité visuelle de Reuters ou bien du Victoria & Albert Museum, Fletcher enthousiasme par sa capacité à mettre en avant avec simplicité et élégance la personnalité et les valeurs des entreprises ou des institutions pour lesquelles il a travaillé. Son travail sur la typographie, qui révèle sans esbroufe aucune le potentiel expressif de quelques caractères, est tout simplement époustouflant. La plupart de ses créations n’a pas pris une ride.

Parmi les pièces maîtresses de l’exposition : un grand nombre d’en-têtes de lettres conçus pour divers clients, une campagne promotionnelle pour mettre en avant des tarifs pour Pan Am, des couvertures de livres de poche Penguin, un travail sur la signalétique du “Queen Elizabeth II” pour Cunard… Beaucoup d’Helvetica, une police au potentiel inépuisable.

Même les travaux qui ont plus de trente ans n’ont pas pris une ride. Du grand art.

J’en profite pour recommander aux amateurs de graphisme le blog Ace Jet 170, une véritable mine.


“Porgy and Bess”

Savoy Theatre, Londres • 25.11.06 à 19h30

> English-language account available here.

De George Gershwin, DuBose et Dorothy Heyward, et Ira Gershwin.
Adaptation et mise en scène : Trevor Nunn. Musique adaptée par Gareth Valentine. Chorégraphie : Jason Pennycooke. Avec Clarke Peters (Porgy), Nicola Hughes (Bess), Cornell S. John (Crown), O.-T. Fagbenle (Sporting Life),…

Porgy Porgy and Bess, créé en 1935, est peut-être le chef d’œuvre de Gershwin. Son étiquette d’opéra a pu l’empêcher de toucher un très large public, alors que c’était pourtant l’intention de son auteur.

Le metteur en scène anglais Trevor Nunn a franchi un pas osé en transformant Porgy and Bess… en comédie musicale. Longueur réduite, récitatifs remplacés par des scènes parlées, réduction de la partition pour un orchestre de 20 musiciens plus formaté pour le jazz qu’une formation d’opéra. Et, bien sûr, des micros.

Le résultat est superbe. La partition sort non seulement indemne, mais même magnifiée. Il faut dire que plusieurs passages supprimés de la version de 1935 ont été réintroduits, comme un magnifique prologue “jazzy” qui crée magnifiquement l’ambiance. Très belle mise en scène reposant sur des visuels très travaillés et sur une excellente chorégraphie, distribution solide : la magie opère.

Foin des étiquettes : opéra ou comédie musicale, Porgy and Bess est un chef d’œuvre impérissable.


“The Sound of Music”

London Palladium • 25.11.06 à 14h30

> English-language account available here.

Musique : Richard Rodgers. Lyrics : Oscar Hammerstein II. Livret : Howard Lindsay et Russel Crouse.
Mise en scène : Jeremy Sams. Direction musicale : Michael Lloyd. Avec Connie Fisher (Maria), Alexander Hanson (Captain Von Trapp), Lesley Garrett ou Margaret Preece (The Mother Abbess), Sophie Bould (Liesl), Ian Gelder (Max), Neil McDermott (Rolf), Lauren Ward (Baroness Schraeder)…

Som The Sound of Music (connu en français sous le titre La Mélodie du bonheur), c’est bien sûr l’une des œuvres cultes du répertoire de la comédie musicale. Créée en 1959 à Broadway avec la légendaire Mary Martin dans le rôle principal de Maria, l’œuvre a été immortalisée en 1965 par le film de Robert Wise mettant en vedette une Julie Andrews irrésistiblement radieuse (sans parler des superbes paysages autrichiens).

Une reprise de The Sound of Music est donc toujours un événement. En l’occurrence, Andrew Lloyd Webber, qui est à l’origine de cette nouvelle version, a su créer un fort intérêt public en organisant une émission de télé réalité dont le but était de sélectionner l’heureuse titulaire du rôle principal. C’est donc Connie Fisher qui l’a emporté. Elle a une jolie voix, mais peu de présence et de personnalité : la comparaison avec ses illustres prédécesseuses n’est donc pas très flatteuse.

C’est incontestablement une très belle production qui nous est proposée, avec de superbes décors et une solide distribution. Malgré cela, je n’ai pas été emballé, sauf par quelques moments forts, comme le “Preludum” chanté a cappella par les nonnes au tout début, ou encore la scène finale. Peut-être l’œuvre a-t-elle un tout petit peu vieilli depuis 1959. C’est un peu l’impression que me fait tout le répertoire du duo Rodgers & Hammerstein.


Encore une jolie initiative pédagogique

21.11.06

Le Philharmonia Orchestra propose sur son site une section pédagogique remarquable nommée “The Sound Exchange” (en anglais). On y trouve une description des instruments de l’orchestre, des extraits sonores, des interviews de musiciens de l’orchestre,… Elle mérite la visite.

Au passage, le site de “Keeping Score” (dont j’avais parlé ici) propose désormais deux magnifiques animations consacrées à Copland et au Sacre du Printemps de Stravinski.


“Dialogues des Carmélites”

Opéra de Marseille • 19.11.06 à 14h30
Poulenc (1957). Livret d’après la pièce de Georges Bernanos.

Orchestre de l’Opéra de Marseille, Patrick Davin. Mise en scène : Jean-Claude Auvray. Avec Barbara Ducret (Blanche de la Force), Zlatomira Nikolova (Mme de Croissy), Manon Feubel (Mme Lidoine), Marie-Ange Todorovitch (Mère Marie), Laura Hynes Smith (Sœur Constance), Kristian Paul (Le Marquis de la Force), Gilles Ragon (Le Chevalier de la Force),…

J’ai pour les Dialogues de Poulenc une admiration sans borne. Je me souviens encore du jour où j’ai découvert cette œuvre à l’Opéra de Massy grâce à une invitation Télérama. Je n’avais jamais rien entendu de la musique ; je ne m’étais pas documenté préalablement ; je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Je suis sorti littéralement transfiguré par la force du livret et submergé de bonheur tant la musique sublime de Poulenc m’avait pris aux tripes.

Chacune de mes rencontres suivantes avec l’opéra a renouvelé l’expérience : à Amsterdam (dans une mise en scène de Robert Carsen), à Liège, à l’Opéra Bastille (deux fois). J’étais donc très heureux de pouvoir retrouver ces Dialogues, tout en découvrant l’Opéra de Marseille, petit écrin très chaleureux dont l’acoustique est étonnante.

La mise en scène de Jean-Claude Auvray est celle que j’avais déjà vue à Liège – avec quelques retouches. Elle est économe, intériorisée, élégante. La direction musicale de Patrick Davin est exemplaire : elle met joliment en valeur les qualités dramatiques de la partition et les chromatismes enchanteurs si particulier de Poulenc.

Du côté de la distribution, il y a de l’excellent (Marie-Ange Todorovitch en Mère Marie), du très bon (Zlatomira Nikolova et Manon Feubel dans le rôle des deux prieures, Gilles Ragon en Chevalier de la Force, Kristian Paul dans le rôle de son père)… et quelques déceptions, notamment une Barbara Ducret encore un peu tendre pour rendre justice à la complexité du rôle de Blanche de la Force.

Ce fut, malgré tout, une expérience magnifique, mettant bien en valeur la cohésion du livret, tout entier consacré à la mort, à la crainte qu’elle inspire et au chemin vers l’acceptation de cette peur.


“Faustus, the Last Night”

Théâtre du Châtelet, Paris • 16.11.06 à 20h
Pascal Dusapin (2006). Livret (en anglais) du compositeur, d’après The Tragical History of Doctor Faustus de Christopher Marlowe (1588).

Orchestre de l’Opéra National de Lyon, Jonathan Stockhammer. Mise en scène : Peter Mussbach. Avec Georg Nigl (Faustus), Urban Malmberg (Mephistopheles), Robert Wörle (Sly), Jaco Huijpen (Togod), Caroline Stein (The Angel).

Faustus Je connais très mal l’opéra contemporain. J’ai décidé d’aller voir Faustus uniquement parce que j’avais vu une photo assez alléchante de la mise en scène. Décision aussitôt regrettée lorsque je suis tombé sur une interview des concepteurs du décor, Michael Elmgreen et Ingar Dragset : ils y expliquent que, lorsqu’on leur a demandé de concevoir un décor d’opéra, ils se sont souvenus y avoir été emmenés, enfants, et avoir passé le plus clair de leur temps à regarder leurs montres… d’où l’idée de mettre une immense horloge sur scène. Je trouvais la motivation pour le moins légère… mais c’était avant de rencontrer l’œuvre.

Ce soir, divine surprise. La musique de Dusapin est tout à fait captivante et porte une remarquable charge dramatique. Plaisir supplémentaire : étant assis au premier rang, j’ai pu regarder jouer l’orchestre. J’ai toujours pensé que la musique contemporaine s’appréciait aussi avec les yeux. Il s’y passe en effet des tas de choses que l’on ne voit pas d’habitude, et cela fait pour moi partie intégrante du spectacle. Par exemple, dans Faustus, une partie des musiciens doit taper dans ses mains en suivant un rythme syncopé assez irrégulier pendant une bonne minute ; regarder les musiciens se concentrer sur le rythme était un petit plaisir.

Le livret, inspiré par l’une des nombreuses incarnations de la légende faustienne, est articulé “en une nuit et onze numéros”. Il est très solidement construit. Musique et livret sont soutenus par une mise en scène spectaculaire, presque épique, de Peter Mussbach, avec ses personnages jonchés sur une gigantesque horloge dont les aiguilles s’activent en tous sens (quand ce n’est pas l’horloge elle-même qui se met en mouvement). Le résultat est vraiment étonnant.

S’il fallait absolument trouver des faiblesses, il faudrait les rechercher du côté des accents anglais exécrables d’une partie de la distribution — par ailleurs remarquable —, ainsi que du côté de la traduction française utilisée pour les surtitres, que j’ai trouvée à plusieurs reprises à la limite du contresens.

Très belle expérience, donc, d’une création qui fait honneur au Théâtre du Châtelet.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 15.11.06 à 20h
Orchestre de Paris, Mstislav Rostropovitch.

Chostakovitch :
– concerto pour violoncelle et orchestre n°1 (Tatjana Vassilieva, violoncelle)
- symphonie n°8

Rostropovitch Encore un très grand moment de musique. On craignait un peu pour la santé de Rostro, dont on sait qu’elle a été précaire ces derniers temps, au point de l’obliger à annuler quelques concerts. Mais on avait tort, car c’est un immense concert qu’il nous a proposé à la tête d’un Orchestre de Paris en état de grâce.

On pourrait chinoiser sur les tempos du concerto pour violoncelle, pris peut-être un peu lent… et qui a perdu du coup un peu de son mordant habituel. Mais Vassilieva fait montre d’une magnifique musicalité… et l’osmose de la soliste avec l’orchestre crée un jolie expérience musicale.

Dans la symphonie, Rostropovitch s’inscrit en rupture avec l’interprétation historique de Mravinsky, toute en tensions, en attaques acides, en mordures hystériques. Il déroule au contraire un discours serein et contrôlé, sorte de parcours initiatique qui mène, à travers les épreuves et les soubresauts, à ce sublime apaisement final, dirigé avec une maestria et une retenue qui mettent les larmes aux yeux. (On pense un peu à la fin de la 9ème de Mahler.)

Rostropovitch accompagne le dernier accord d’un lent mouvement ascendant de ses mains presque octogénaires. Geste transcendal qui semble pointer vers une sorte d’au-delà musical. On est submergé par l’émotion.

Au premier rappel, le vieil homme prend l’imposante partition de la symphonie et la presse contre son cœur tout en recevant les applaudissements de la salle. Au deuxième rappel, il entreprend une périlleuse ascension des gradins où se trouvent les musiciens. Ses pas ne semblent pas complètement assurés lorsqu’il franchit à la montée comme à la descente des dénivelés bien supérieurs à ceux d’un escalier. À plusieurs reprises, la salle retient son souffle ; mais non, il gambade. Il semble vouloir saluer un à un tous les musiciens. Les cuivres bénéficient particulièrement de ses effusions — et c’est justifié. La salle est debout. Mes quelques lecteurs réguliers le savent : autant montrer notre amour à nos grands musiciens tant qu’ils sont en situation de le recevoir.

En sortant, je me dis que certains chefs semblent atteindre après 70 ans un état de grâce étonnant : Abbado bien sûr, mais aussi Haitink, Masur certains jours, Prêtre…


“L’Amour des trois oranges”

Opéra Bastille, Paris • 13.11.06 à 19h30
S. Prokofiev (1921). Livret de Prokofiev et de Vera Janacopoulos, d’après l’adaptation par Meyerhold de la pièce L’Amore delle tre malarance de Carlo Gozzi. Donné en français.

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Alexander Lazarev. Mise en scène : Gilbert Deflo. Avec Philippe Rouillon (le Roi de Trèfle), Charles Workman (Le Prince), Patricia Fernandez (la Princesse Clarice), Guillaume Antoine (Léandre), Barry Banks (Trouffaldino), Jean-Luc Ballestra (Pantalon), Alain Vernhes (Tchélio), Jeanne-Michèle Charbonnet (Fata Morgana), Letitia Singleton (Linette), Natacha Constantin (Nicolette), Aleksandra Zamojska (Ninette), Victor von Halem (la Cuisinière), Antoine Garcin (Farfarello), Lucia Cirillo (Sméraldine), Nicolas Marie (le Maître de cérémonies), Rodrigo Garcia (Le Héraut).

Oranges Superbe ! Quand je pense que j’ai hésité à assister à la représentation pour cause de fatigue, je me serais privé d’un magnifique spectacle.

D’abord, il y a la partition de Prokofiev, un petit bijou qui annonce en germe bien des courants de la musique du 20ème siècle. Remarquable interprétation par l’orchestre de l’Opéra de Paris, joliment mis en énergie par le chef Alexander Lazarev. (Par chance, cette reprise n’est pas dirigée par l’anémique Sylvain Cambreling, qui a assuré la création de cette production la saison dernière.)

Et puis il y a une mise en scène qui exploite avec bonheur les conventions du théâtre et de la commedia dell’arte en injectant ici et là de jolies touches surréalistes. C’est plein d’invention, de fraîcheur, de candeur, même… et c’est captivant.

Distribution de très bon niveau, même si les non francophones ne sont pas toujours très compréhensibles. Alain Vernhes se distingue nettement du lot en interprétant un Tchélio impérial.


“Fra Diavolo”

Théâtre Impérial, Compiègne • 12.11.06 à 17h30
Opéra comique de Daniel-François-Esprit Auber (1830). Livret d’Eugène Scribe.

Orchestre français Albéric Magnard, Michel Swierczewski. Mise en scène : Pierre Jourdan. Avec Philippe Do (Fra Diavolo), Isabelle Philippe (Zerline), Anne-Sophie Schmidt (Lady Pamela), Franck Cassard (Milord), Mathias Vidal (Lorenzo), Paul Médioni (Matteo), Lionel Muzin (Beppo), Sébastien Lemoine (Giacomo)…

Encore une belle plongée dans le répertoire de l’opéra français. Bien qu’Auber ait donné son nom à la station de RER la plus fréquentée de Paris, son héritage artistique — pourtant volumineux — est aujourd'hui largement oublié. Comme d’habitude, Pierre Jourdan a rassemblé une distribution de grande qualité, menée par l’excellent ténor Philippe Do dans le rôle-titree, entouré notamment d’Isabelle Philippe (déjà remarquée dans Les Caprices de Marianne), du très bon Mathias Vidal (également remarqué dans Les Caprices) et du toujours fiable Franck Cassard.


Concert

Palais des Beaux-Arts (Bozar), Bruxelles • 11.11.06 à 20h
Orchestre symphonique de la Monnaie, Kazushi Ono.

Chostakovitch : suite de ballets
Strauss : les quatre derniers lieder (June Anderson, soprano)
Chostakovitch : symphonie n°5

Ono J’avais été très impressionné par l’orchestre de la Monnaie lorsque j’avais vu Le Vaisseau Fantôme l’an dernier. Aussi me réjouissais-je à l’idée d’assister à ce concert. À tort, car l’expérience fut assez décevante.

La “suite de ballets” porte mal son nom, car si elle contient quatre extraits du ballet Le Clair Ruisseau, le reste est de la musique de film ou provient de suites pour orchestre. Sept fragments plutôt amusants ; ce sera la meilleure séquence du concert.

Arrive le moment des quatre derniers lieder. Je me doutais bien que June Anderson ne devait plus avoir sa voix d’antan, mais pas à ce point-là. La pauvre semble faire des efforts surhumains pour sortir des sons corrects, mais ils sont tous poussifs et hétérogènes. Les attaques ne tombent pas toujours juste du premier coup ; le timbre change à chaque syllabe. L’orchestre non plus ne trouve pas la bonne atmosphère : aucune poésie, aucun mystère. Même mon voisin, qui reviendra pourtant après l’entracte muni d’un autographe de la diva, applaudit mollement.

La cinquième symphonie de Chostakovitch fut honnête, sans plus, et plusieurs crans en-dessous de la récente représentation par l’Orchestre de Paris. Le discours musical est morcelé, sans fil conducteur. L’équilibre des masses orchestrales est bancal. On flirte plus d’une fois aux limites du bon goût. Le public est semble-t-il emporté par le final et réserve une “standing ovation”, à mon sens peu justifiée, aux musiciens et au chef.


“Scoop”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 10.11.06 à 22h35
Woody Allen (2006). Avec Scarlett Johansson, Hugh Jackman, Woody Allen,…

Scoop Je perds tout sens critique devant les films de Woody Allen. J’aime la constance de leur ambiance (ah, les intérieurs de Santo Loquasto… malheureusement absent de ce film), leurs génériques tous identiques sur fond de musique grésillante, leurs rafales de bons mots…

Ce deuxième Allen londonien (après le magnifique Match Point) est loin d’être parfait. Son scénario, en particulier, est faible, même s’il s’ouvre sur une jolie idée. Et il n’est guère original. Mais cela ne m’a pas empêché de passer un excellent moment en compagnie d’une Scarlett Johansson époustouflante, d’un Hugh Jackman irrésistible de charme… et d’un Woody Allen (dont je pensais pourtant qu’il avait décidé de se cantonner à la réalisation) enchaînant les “one-liners” comme jamais (“My anxiety works like aerobics”, dit-il pour justifier pourquoi il ne grossit pas.)


“Shortbus”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 10.11.06 à 20h40
John Cameron Mitchell (2006).

Shortbus John Cameron Mitchell est surtout connu pour avoir écrit Hedwig and the Angry Inch, une comédie musicale touchante et inclassable, qu’il a créée en 1998 “Off-Broadway” avant d’en tirer un film très réussi trois ans plus tard environ. Il avait préalablement joué dans quelques autres pièces, dont la magnifique comédie musicale de Michael John LaChiusa, Hello Again, inspirée de La Ronde de Schnitzler — un spectacle de 1993 dont la distribution se lit comme un Who’s Who de la scéne musicale et dont le CD est un must dans toute collection.

Après Hedwig, Mitchell avait annoncé qu’il avait le projet de réaliser un film dans lequel les scènes de sexe ne seraient pas simulées. Choquant ? Bof. Pasolini et Von Trier sont déjà passés par là. Breillat aussi, avec beaucoup moins de bonheur. Avec Mitchell, c’est nettement plus rigolo.

En fait, passée la scène d’ouverture, traitée dans un deuxième degré très réussi soutenu par une réalisation assez virtuose, le sexe explicite passe nettement au second plan… et le film, curieusement (ou non ?), perd de son énergie première. Les personnages du monde de Mitchell, comme ceux de Hedwig, vivent dans un monde décalé, onirique, mais qui laisse indifférent plus souvent qu’il ne fascine. La fin, particulièrement gnan-gnan, déçoit beaucoup.

Il n’en reste pas moins que la réalisation est soignée. La cinématographie est superbe ; les images d’animation de New York sont splendides (le film s’ouvre sur une évocation directe du 11 septembre et se termine le soir de la grande panne électrique de l’été 2003). Au passage, quelques personnages secondaires offrent des performances mémorables, en particulier Alan Mandell, dans le rôle dans l’ex-maire gay de New York… et Justin Bond, icone des nuits new-yorkaises, connu surtout comme la drag queen Kiki (du duo Kiki & Herb, qui vient de se produire pendant un mois environ à Broadway).


Récital Alfred Brendel

Théâtre du Châtelet, Paris • 9.11.06 à 20h

Haydn : Sonate n°42 en ré majeur
Schubert : Sonate en sol majeur D. 894
Mozart :
– Fantaisie en ut mineur K. 475
– Rondo en la mineur K. 511
Haydn : Sonate n°46 en ut majeur
Mozart : Andante de la Sonate n°9 en la mineur K. 310 (en bis)

Magnifique récital de l’un des maîtres incontestés du piano. À 75 ans, Brendel se concentre sur un cœur de répertoire avec lequel il a atteint une intimité d’une étonnante profondeur (et dont il a dû éliminer, arthrite oblige, les pages les plus virtuoses).

Il est rare de voir un instrumentiste dominer autant la musique qu’il joue… au point qu’on pourrait avoir l’impression, par moment, qu’il ne joue pas la musique d’un autre, mais sa propre création. La maîtrise technique parfaite et la clarté de l’articulation, loin d’assécher la musique comme chez tant d’interprètes virtuoses, permettent au contraire à Brendel de construire un discours parfaitement maîtrisé, d’une lumineuse clarté, issu d’une vision transcendante. Du très grand art.


“Tentative d’opérette en Dingochine”

Théâtre Le Ranelagh, Paris • 7.11.06 à 21h
Une comédie de Serge Valletti. Musique de Franz Lehar (Le Pays du sourire). Mise en scène : Alexandre Ribeyrolles. Avec Brigitte Faure, Alyssa Landry, Jean-Paul Audrain, Jean-Pierre Descheix.

Curieuse idée que de mettre en scène une répétition de l’opérette Le Pays du sourire, mais la mayonnaise prend peu à peu, même si la qualité de l’écriture est irrégulière.

L’interprétation, quant à elle, est de très haut vol. Quel plaisir, en particulier, de retrouver la truculente Alyssa Landry, que j’avais beaucoup appréciée notamment dans le spectacle C’est pas la vie de Laurent Pelly et Thierry Boulanger (ses camarades Florence Pelly et Jacques Verzier étaient d’ailleurs dans la salle). Amusant également de retrouver Jean-Pierre Descheix, vu il y a à peine quelques semaines dans le rôle travesti de la Duègne des Caprices de Marianne à Compiègne.

Tout cela bien sûr accompagné par la musique de Franz Lehár, délicieusement jouée par le pianiste Jozef Kaputska.

Un petit moment fort agréable, en somme…


Superbe…

5.11.06

Chosta_khacha Je suis emballé par ce nouvel enregistrement des concertos pour violon de Chostakovitch par le jeune Sergey Khachatryan et l’Orchestre National de France, sous la baguette de Kurt Masur.

Khachatryan tire de son violon (le Stradivarius “Huggin”, qui date de 1708) une palette de sonorités absolument époustouflante. Le mouvement lent du second concerto, avec ses clairs-obscurs mouvants, est une merveille absolue. Les mouvements rapides ne sont pas en reste, avec des attaques mordantes à souhait, d’une brutalité presque primale.

Nouvelle confirmation que le couple ONF / Masur est une combinaison gagnante dans Chostakovitch (ainsi qu’on a pu le constater aussi dans la récente 7ème symphonie — merci au passage à Naïve d’éditer le seul concert Chostakovitch de l’Orchestre National auquel je n’ai pas pu assister la saison dernière pour cause de vacances !)