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Posts from October 2006

Prodige ?

31.10.06

Jay_greenberg On entend beaucoup parler ces jours-ci du compositeur Jay Greenberg, dont Sony vient d’éditer la cinquième symphonie (interprétée par le London Symphony Orchestra, dirigé par José Serebrier) et un quintette à cordes (interprété par le Juilliard String Quartet).

Le point remarquable, c’est que Jay Greenberg (qui, bien sûr, a un site Internet) n’a pas tout à fait 15 ans. Il étudie à la Juilliard School depuis quatre ans.

Alors, coup marketing ou révélation d’un génie d’envergure planétaire ?

Je penche plutôt pour la première solution. Greenberg possède indiscutablement une maîtrise avancée de la composition : il sait créer de jolies textures, bâtir des moments forts, jouer sur les contrastes… mais sa musique donne encore l’impression de résulter d’un exercice assez académique. Les juxtapositions thématiques semblent découler davantage d’un souci de “passer à autre chose” que d’un véritable sens de la construction. La voix ne semble pas très personnelle, pas très mûre. Peut-être le quintette révèle-t-il les prémices d’une voix originale… mais il me semble qu’un peu de maturation est encore nécessaire.


“L’Elisir d’Amore”

Opéra Bastille, Paris • 30.10.06 à 19h30
Donizetti (1832). Livret de Felice Romani, d’après celui d’Eugène Scribe pour Le Philtre d’Auber.

Orchestre de l’Opéra national de Paris, Edward Gardner. Mise en scène : Laurent Pelly. Avec Heidi Grant Murphy (Adina), Charles Castronovo (Nemorino), Laurent Naouri (Belcore), Alberto Rinaldi (Dulcamara), Aleksandra Zamojska (Giannetta).

Elisir Deuxième Donizetti de la saison (il y en aura d’autres), L’Elisir d’Amore a été créé quelques années avant Lucia et aurait été écrit en deux semaines (comme un autre opéra vu cette saison). Je ne suis pas encore un inconditionnel de Donizetti, mais il faut reconnaître que l’écriture connaît ici et là quelques fulgurances remarquables, tout particulièrement dans les duos, trios et autres numéros d’ensemble. L’ensemble qui clôt le premier acte est un sommet.

Je n’ai pas été convaincu du tout par la direction musicale d’Andrew Gardner, assez raide et empesée. J’ai le sentiment que la musique de Donizetti mériterait qu’on lui laisse davantage d’oxygène. Il doit bien exister un juste milieu entre le cinéma d’Evelino Pidò et la triste rigueur de Gardner…

Distribution dominée à tous les sens du terme par un Laurent Naouri maîtrisant parfaitement son art, remarquable troupier dans la comédie (au sens noble du terme) comme dans le chant. Les deux jeunes premiers, Heidi Grant Murphy et Charles Castronovo, tous deux issus du “Young Artists Development Program” du Metropolitan Opera, sont d’excellents comédiens, mais leurs performances vocales ont été très inégales, bien qu’elles se soient améliorées pendant la représentation. Au premier acte, il y avait des moments où l’on n’entendait ni Adina, ni Nemorino. Heidi Grant Murphy a même fait annoncer qu’elle était souffrante avant le deuxième acte… alors qu’elle a beaucoup mieux chanté après. Castronovo a très bien géré son grand air du second acte, “Una furtiva lagrima” (avec un petit coup de pouce du metteur en scène).

Très jolie mise en scène de Laurent Pelly, qui confirme tout le bien que je pense de lui. Inventive, pleine de fraîcheur, respectueuse du texte, elle se distingue aussi par une vraie direction d’acteurs comme on en voit de moins en moins sur les scènes d’opéra.


“Le Petit Duc”

Opéra-Théâtre de Metz • 29.10.06 à 15h
Musique : Charles Lecocq (1878). Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy.

Nouvel Ensemble Instrumental, Jean-Pierre Aniorte. Mise en scène : Éric Chevalier. Avec Patricia Samuel (Le petit duc), Isabelle Fallot (La petite duchesse), Simone Burles (La directrice du pensionnat), Michel Vaissière (Montlandry), Christophe Crapez (Frimousse)…

On dit parfois de Charles Lecocq qu’il était le fils spirituel d’Offenbach. La filiation est assez évidente dans cette œuvre, l’une de ses plus connues avec La Fille de Madame Angot et Giroflé-Girofla, d’autant que le livret en est de Meilhac et Halévy.

Très belle production de l’Opéra-Théâtre de Metz, servie par un orchestre de bonne qualité (malgré des cordes peu homogènes) et par une distribution à la fois respectueuse du genre et capable de mettre en valeur les nombreux petits bonheurs du livret de Meilhac et Halévy. Je me suis particulièrement régalé de l’interprétation de Simone Burles, dans le rôle la directrice du pensionnat des demoiselles nobles de Lunéville.

J’ai dû malheureusement partir au deuxième entracte car je n’avais prévu que le spectacle durerait aussi longtemps.

Et en bonus : quelques photos de Metz.


“Bagdad Café, the Musical”

Théâtre Mogador, Paris • 28.10.06 à 20h30

Musique : Bob Telson. Livret : Percy et Eleonore Adlon. Lyrics : Lee Breuer, Percy Adlon, Bob Telson. Mise en scène : Percy Adlon. Chorégraphie : Blanca Li. Avec Sissy Staudinger (Jasmin Münchgstettner), Jevetta Steele (Brenda), John Margolis (Rudi Cox),…

Bagdad_cafe Bon, j’avoue : je n’ai toujours pas vu le film Bagdad Café (alias Out of Rosenheim), mais j’ai été, en son temps, subjugué par la chanson “Calling You” et par la voix inoubliable de Jevetta Steele. La même Jevetta Steele est aujourd’hui sur la scène du Théâtre Mogador pour interpréter le rôle principal de Brenda dans une comédie musicale tirée du scénario du film par ses scénaristes Percy et Eleonore Adlon et par le compositeur de “Calling You”, Bob Telson. Et, croyez-moi, entendre Steele chanter “Calling You” en direct (avec le compositeur à la tête du petit orchestre) est une raison largement suffisante pour aller voir le spectacle.

Je ne peux donc pas dire comment ce spectacle se compare au film. D’un point théâtral, la construction et le travail sur les personnages laissent un peu à désirer. Mais il s’en dégage une telle chaleur et une telle énergie positive qu’il est difficile de ne pas être conquis. Les nouvelles chansons sont entraînantes ; la chorégraphie de Blanca Li est magnifique et interprétée par d’excellents danseurs. Mais, surtout, la distribution est excessivement attachante, à commencer bien sûr par Steele et par l’étonnante Sissy Staudinger, qui rappelle beaucoup Marianne Sägebrecht.

On ressort avec l’impression agréable d’avoir passé un moment hors du temps, dans un monde décalé et furieusement attachant. Le spectacle démarre un tour de France qui va le mener dans une dizaine de villes d’ici début décembre.


“L’Éventail de Lady Windermere”

Théâtre 14, Paris • 27.10.06 à 20h30

Lady Windermere’s Fan, d’Oscar Wilde. Adaptation : Pierre Laville. Mise en scène : Sébastien Azzopardi. Avec Geneviève Casile (Madame Erlynne), Elisa Sergent (Lady Windermere), Jean-Philippe Beche (Lord Windermere), Marie-France Santon (la Duchesse de Berwick), Jean-François Guilliet (Lord Augustus), Sébastien Assopardi (Lord Darlington), Franck Desmedt (Cecil Graham), Jean-Michel Bonnarme (Parker), Aude Sabin (Lady Agatha).

Lady Windermere’s Fan est l’une des comédies les plus connues d’Oscar Wilde. Créée en 1892, elle est l’occasion pour Wilde de tourner en dérision les faux bons sentiments et l’hypocrisie de ses contemporains, notamment sur le mariage… tout en distillant avec beaucoup de générosité les bons mots et les épigrammes pour lesquels il est connu (le troisième acte constituant de ce point de vue un véritable festival). Lady Windermere’s Fan fut également l’inspiration de l’opérette After the Ball de Noël Coward, créée en 1954.

J’ai souvenir d’une production vue à Londres en 1997, qui constitue pour moi une référence difficile à surpasser. Il peut être un peu délicat pour des Français de saisir l’essence de l’humour de Wilde, mais Pierre Laville s’en sort haut la main avec un texte français délicieux, même s’il procède au passage à une réduction en bonne et due forme de l’œuvre originale, écrite pour quinze personnages (il n’en reste que neuf).

Cette production française a néanmoins un joker de poids dans son jeu : la merveilleuse Geneviève Casile, 441ème sociétaire de la Comédie-Française, aujourd’hui sociétaire honoraire, dont chaque pas, chaque regard, chaque mot est une leçon de théâtre à couper le souffle. Il n’y a qu’à la Comédie-Française que l’on trouve des comédiennes capables de rivaliser avec des Judi Dench ou des Helen Mirren

Le problème, bien entendu, c’est que le reste de la distribution, pour talentueux qu’il soit, souffre de la proximité avec une pareille bête de scène. Je n’ai, en particulier, pas été très impressionné par l’interprétation du rôle titulaire par Elisa Sergent, dont l’agitation était lassante et dont la diction laisse sérieusement à désirer.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 26.10.06 à 20h
Orchestre de Paris, Christoph Eschenbach

Mozart :
– Ouverture des Noces de Figaro,
– Concerto pour piano n°23 (Eschenbach, piano)
Ravel : Ma Mère l’Oye (Suite)
Roussel : Bacchus et Ariane (Suite n°2)
Ravel : Boléro

Un petit concert fort réjouissant et généralement fort agréable.

L’apex en fut sans hésitation pour moi le merveilleux Ma Mère l’Oye, joué avec un doigté extraordinaire par un Orchestre de Paris qui, pendant un moment, ne faisait vraiment qu’un pour restituer ces superbes textures sonores que seul un orchestrateur comme Ravel pouvait créer. (Tout cela alors que le public tousseur s’est déchaîné comme jamais.)

Le démarrage avait pourtant été un peu laborieux, avec un orchestre (l’harmonie, surtout) légèrement dépassé par le tempo débridé choisi par Eschenbach pour l’ouverture des Noces. Concerto très correct, joué sans chichi par Eschenbach peut-être légèrement trop discret. Confirmation que ce deuxième mouvement est décidément sublime. Cela étant, je ne suis pas un inconditionnel du concept du chef/soliste, qui dénature un peu l’essence-même du concerto.

Très jolie interprétation également de la suite de Bacchus et Ariane, avant de finir en beauté avec le Boléro. Que voulez-vous, moi, le Boléro, ça me fait vibrer. Bien sûr, c’est tout le temps la même chose… mais c’est un vrai petit bonheur de suivre les entrées successives des pupitres et de sentir le son gonfler peu à peu. (Je laisse zvezdo résumer, mais ce n’est certainement pas flaccide.) Une fois donnée l’impulsion initiale, Eschenbach n’a quasiment plus bougé jusqu’aux dernières mesures, se contentant de quelques mouvements de tête à droite et à gauche. Amusant.


Concert

Théâtre du Châtelet, Paris • 25.10.06 à 20h
Staatskapelle de Berlin, Daniel Barenboïm

Schumann : concerto pour piano (Radu Lupu, piano)
Mahler : symphonie n°9

Troisième et dernière soirée de la Staatskapelle de Berlin au Châtelet. zvezdo était au premier concert, consacré essentiellement à la 7ème de Mahler. Puis vint un deuxième concert, consacré à la 5ème, avant donc ce dernier concert et sa 9ème. Lorsque j’ai pris mon billet, c’était la 7ème qui était prévue le troisième soir. J’ai ensuite reçu un courrier précisant que le Maestro Barenboïm avait souhaité intervertir la 7ème et la 9ème. Zut.

Ce n’est pas que je n’aime pas la 9ème, bien au contraire. Elle est totalement à part dans la production symphonique de Mahler… et demande autant de génie de la part des interprètes que de concentration de la part du public. J’avais plutôt l’intention pour ma part de rester pour quelque temps encore sur l’impression sublime laissée par une interprétation de la Philharmonie de Vienne avec Bernard Haitink au Théâtre des Champs-Élysées en avril 2004.

Il est clair d’emblée que la Staatskapelle de Berlin ne joue pas dans la même cour. Certes, il y a la discipline germanique, mais elle écrase ici plus qu’elle ne favorise toute tentative d’expressivité. Les cordes sont sèches, rêches presque. Les cuivres ne sonnent pas rond. Les vents ne se distinguent pas dans les solos. Il en résulte une interprétation presque mécanique, assez peu envoûtante. Certes, le pianissimo final est très réussi, même si Barenboïm “lâche” la tension aussitôt la dernière note disparue, alors que l’on pourrait sans problème de laisser porter dans le silence pendant de longues secondes. Signe, à mon sens, qu’il n’y a pas beaucoup de ressenti dans tout cela.

Du coup, on est très loin de cette espèce de synthèse entre la genèse et l’apocalypse qu’avait évoquée Haitink… ou qui caractérise aussi l’enregistrement live de Abbado à la tête des Berliner Philharmoniker, le seul enregistrement de cette symphonie que je possède.

Je ne comprends pas du tout l’intérêt de compléter un programme consacré à la 9ème de Mahler par quoi que ce soir. J’aime bien le concerto de Schumann, mais avait-il vraiment sa place dans ce concert ? En outre, Radu Lupu, comme d’autres grands virtuoses du piano, semble avoir atteint un niveau de sagesse et de détachement qu’il ne sait pas transmettre à son public. Assis loin du piano, comme pour prendre ses distances, il joue du bout des doigts. L’équivalent musical d’une pièce aux murs fraîchement repeints de blanc : c’est paisible, mais il n’y a ni passion, ni engagement, ni fusion avec le clavier. Le résultat ? Flaccide.


“The Queen”

UGC Ciné-Cité les Halles, Paris • 23.10.06 à 22h
Stephen Frears (2006)

The_queen Chaque nouveau film de Stephen Frears est un événement. Il faut dire qu’il y a selon moi plus de candidats au titre de “classiques du cinéma” dans sa filmographie que dans celles de beaucoup de ses contemporains : Prick Up Your Ears, une évocation magnifique de Joe Orton (avec Gary Oldman, mais surtout un Alfred Molina dans le rôle de sa vie) ; Dangerous Liaisons, une mise en images très réussie de la pièce que Christopher Hampton a tirée du roman, avec une distribution en platine ; The Grifters, un de mes films préférés de tous les temps ; l’étonnant Dirty Pretty Things (avec le non moins étonnant Chiwetel Ejiofor)… et surtout cette bouffée de bonheur, Mrs. Henderson Presents, une évocation du Windmill Theatre et de sa propriétaire, incarnée par la sublime Judi Dench.

Eh bien, Frears a encore fait très fort avec ce nouveau film, qui évoque les coulisses imaginaires des relations entre la reine Elizabeth II et son Premier ministre, Tony Blair, au moment du décès de Diana, Princesse de Galles.

La pièce maîtresse de ce film est bien sûr la sublimement talentueuse Helen Mirren, qui s’était déjà distinguée dans des films comme Calendar Girls ou Gosford Park, mais qui est aussi l’une des comédiennes de théâtre les plus acclamées et les plus attachantes de son pays (avec la susnommée Judi Dench, bien entendu). L’Angleterre a un talent surprenant pour favoriser l’émergence de ces comédiennes capables de jouer tous les registres sur tous les media ; il suffit de regarder les biographies dans les programmes de théâtre anglais pour s’en convaincre : on y liste les apparitions télévisées et même les publicités au même titre que les rôles joués avec la Royal Shakespeare Company. La France, comme dans beaucoup d’autres domaines, aime compartimenter davantage les choses… et les quelques comédiennes qui auraient pu s’illustrer de la même façon ont généralement terminé leur carrière dans la troupe de la Comédie française, là où elles l’avaient commencée.

Frears a choisi un sujet surprenant au premier abord, mais qu’il parvient à traiter avec beaucoup de sensibilité et de retenue, même si certains pourront s’offusquer du traitement un peu caricatural réservé à certains membres de la famille royale, comme ce pauvre Prince Philippe, dont le scénario laisse entendre qu’il a au minimum très mal vieilli… et qu’il pense que la chasse est le remède à toute question. Le scénario est d’ailleurs à l’inverse tout aussi partial en faveur du Prince Charles, à qui la presse aime bien d’habitude faire jouer le rôle de l’ahuri.

Helen Mirren joue merveilleusement les hésitations de celle qui va progressivement accepter, sans vraiment la comprendre, l’idée qu’elle doit agir à l’encontre de ses instincts les plus profonds. Il faut dire que Frears a mis en face d’elle un excellent comédien, Michael Sheen, qui campe un Tony Blair d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité. D’une certaine façon, le film rend hommage à la fois à une reine qui, depuis bientôt 55 ans, incarne la continuité d’une institution britannique avec intelligence et élégance… et aux talents d’un jeune Premier ministre plein de fougue… à qui il fait dire par la reine à la fin du film que lui aussi, un jour, se retrouvera déchu de sa popularité — ce qui est précisément en train de se produire.

Ajoutons la joie de voir dans la distribution une autre gloire de la scène anglaise, la comédienne Sylvia Syms, dans le rôle de la Reine-mère, et notre bonheur est total.


Quiz

23.10.06

De qui sont ces propos ?

I am astonished at the foolish music written in these times. It is false and wrong and no longer does anyone pay attention to what our beloved old masters wrote about composition. It certainly must be a remarkably elevated art when a pile of consonances are thrown together any which way.

I remain faithful to the pure old composition and pure rules. I have often walked out of the church since I could no longer listen to that mountain yodelling. I hope this worthless modern coinage will fall into disuse and that new coins will be forged according to the fine old stamp and standard.

Ma traduction approximative en français :

Je suis étonné par la musique folle que l’on écrit de nos jours. Elle est fausse et erronée  ; plus personne ne se préoccupe de ce que nos chers vieux maîtres ont écrit à propos de la composition. Il faut croire que l’on produit un art remarquablement élevé en jetant ensemble une pile d’accords n’importe comment.

Je reste fidèle à la bonne vieille composition et à ses règles pures. Souvent je suis sorti de l’église parce que je ne pouvais plus supporter ce yodelling des montagnes. J’espère que cette monnaie moderne sans valeur tombera en désuétude et que de nouvelles pièces seront frappées en accord avec les bons vieux canons et règles.

Et la réponse est ici.


“Cabaret”

Lyric Theatre, Londres • 21.10.06 à 19h45
Musique : John Kander. Lyrics : Fred Ebb. Livret : Joe Masteroff.

Mise en scène : Rufus Norris. Chorégraphie : Javier de Frutos. Avec Anna Maxwell Martin (Sally Bowles), Sheila Hancock (Fraulein Schneider), Michael Hayden (Clifford Bradshaw), James Dreyfus (le Maître de cérémonies), Geoffrey Hutchings (Herr Schultz),…

Le petit monde de la comédie musicale a été surpris d’apprendre qu’une nouvelle production de Cabaret était prévue à Londres, alors même que la version de Sam Mendes, qui a fait le tour du monde (et qui s’installe ces jours-ci aux Folies-Bergère), est encore toute fraîche dans les mémoires.

Le petit monde de la comédie musicale a été tout aussi surpris d’apprendre que la mise en scène serait assurée par Rufus Norris, un metteur en scène talentueux, mais dont l’expérience en matière de théâtre musical est limitée… et que le rôle du “Emcee” — le Maître de cérémonies — serait tenu par James Dreyfus, un comédien connu pour incarner avec une certaine générosité des personnages plutôt efféminés.

Le petit monde de la comédie musicale s’était réjoui, en outre, d’apprendre que le rôle de Fraulein Schneider serait tenu par Sheila Hancock, une vedette du théâtre anglais, à qui l’on permet ainsi de jouer encore un grand rôle.

J’ai beaucoup aimé ce Cabaret. Il est difficile, évidemment, de prendre la suite de Sam Mendes, dont la version a profondément influencé la perception que l’on a de l’œuvre. Il est devenu quasiment incontournable, par exemple, de présenter le Kit Kat Klub comme une antre de débauche dont les occupants portent des tenues plus que suggestives et qui évoquent une totale confusion sexuelle.

De la même façon, la version scénique a été considérablement déformée par le scénario du film qui, en recentrant l’histoire autour du personnage de Sally Bowles (pour permettre à Liza Minnelli de briller), a laissé sur le bord de la route les personnages pourtant hautement attachants de Fraulein Schneider et de Herr Schultz. Cette production essaie de retrouver un équilibre avec la version originale, mais continue, comme cela est devenu l’habitude, d’incorporer les chansons écrites pour le film.

Les visuels de cette version sont très réussis.  Des panneaux coulissants modifient l’espace scénique en temps réel, presque comme les fondus-enchaînés d’un film. Les images évoquent l’univers des peintres expressionnistes allemands comme Kirchner.

L’interprétation est un régal. Sheila Hancock est tout simplement sublime dans le rôle de Fraulein Schneider, de loin mon rôle préféré dans Cabaret. James Dreyfus crée la surprise en campant un Emcee très sombre et très introspectif, à l’opposé de ses personnages habituels. Dans les rôles de Sally Bowles et de Clifford Bradshaw, Anna Maxwell Martin et Michael Hayden sont d’une intensité frappante. Leurs scènes illustrent l’importance que Rufus Norris semble accorder aux scènes non musicales.

Cela fait des années que je n’avais plus vu de nudité sur scène… et voici que deux spectacles en comportent dans la même semaine : Le Cabaret des hommes perdus et ce Cabaret, à plusieurs reprises. Reviendrait-on à la mode des années 1970 ?

Sam Mendes terminait sa version avec un “joli” coup de théâtre, avec une scène où l’on voit le Emcee partir dans un camp de concentration, avec en évidence sur ses vêtements l’étoile jaune et le triangle rose. Rufus Norris a dû se sentir obligé de frapper encore plus fort, en nous montrant la troupe du Kit Kat Klub, Emcee compris, s’avancer, nus, en fond de scène, sous une douche qui produit un son pour le moins inquiétant.

C’est un choix très fort… et il m’a été, du coup, quasiment impossible de commencer à applaudir lorsque le rideau est tombé.


“Caroline, or Change”

National Theatre (Lyttelton), Londres • 21.10.06 à 14h15
Musique de Jeanine Tesori. Livret et lyrics de Tony Kushner.

Mise en scène : George C. Wolfe. Avec Tonya Pinkins (Caroline Thibodeaux), Perry Millward (Noah Gellman), Anna Francolini (Rose Stopnick Gellman), Pippa Bennett-Warner (Emmie Thibodeaux), Valda Aviks (Grandma Gellman), Ian Lavender (Grandpa Gellman),…

Ce spectacle a été créé à Broadway au printemps 2004 et n’a tenu l’affiche que quelques mois. Je l’avais, à l’époque, absolument détesté, au point de ne pas acheter le CD alors que je suis plutôt du genre complétiste. Voici qu’on remonte la même production à Londres : même mise en scène, même vedette féminine… et je suis conquis.

Il faut dire que les Anglais sont beaucoup plus à l’aise que les Américains avec le théâtre “intello” (il suffit de voir la différence de l’accueil réservé à Stephen Sondheim de part et d’autre de l’Atlantique). Cela aide sans doute à faire de Caroline, or Change une expérience plus digeste. J’ai remarqué aussi que la prise de son était beaucoup plus claire et permettait mieux de suivre les paroles même dans les passages les plus bruyants.

Caroline, or Change devait être à l’origine un livret d’opéra écrit par Tony Kushner, l’auteur de Angels in America. Le compositeur ayant renoncé, c’est à Broadway que la pièce a vu le jour, avec des chansons mises en musique par Jeanine Tesori, une compositrice qui se consacre presque exclusivement à la comédie musicale, bien qu’elle travaille aussi actuellement à une commande pour le Metropolitan Opera.

Kushner a tiré le livret de Caroline de ses souvenirs d’enfance : les années 1960, la Louisiane, la conquête des droits civiques par les noirs, l’assassinat de JFK… qui marque d’ailleurs le point de départ de la pièce. Mais ce n’est pas une épopée qu’il nous propose. Le livret s’intéresse à Caroline, une noire qui travaille comme bonne dans une famille juive de Louisiane et qui se change les idées en discutant avec la machine à laver, la radio et le sèche-linge. Le fils de la famille a la fâcheuse habitude d’oublier de la monnaie dans ses poches de pantalons. Sa belle-mère décide de l’encourager à plus de vigilance en permettant à Caroline de garder ce qu’elle trouve en vidant les poches… jusqu’à ce qu’elle y trouve un billet de 20 dollars…

Autant j’avais trouvé le propos, la mise en scène et l’interprète principale horriblement prétentieux à New York, j’ai trouvé cette version londonienne parfaitement convaincante. L’écriture, en particulier, est de très bonne facture… La distribution est également remarquable, avec une mention particulière pour Anna Francolini, une comédienne que je trouve excellente chaque fois que je la vois.

Cela valait le coup de retenter l’expérience. Je vais l’acheter, ce CD, finalement.


Concert

Salle Pleyel, Paris • 20.10.06 à 20h
Orchestre Philharmonique de Radio-France, Paavo Järvi. Avec Soile Isokoski, soprano.

Richard Strauss :
Don Juan
Capriccio, scène finale
Ein Heldenleben

Très joli programme Strauss, qui complète agréablement le récent Salomé de Bastille. Je soupçonne Järvi de suractivité, un peu comme Gergiev, mais cela ne l’a pas empêché de conduire un concert très agréable. Son Strauss penche nettement du côté “héroïque”, mais ça lui va bien. C’était particulièrement vrai dans Don Juan, pris assez rapidement, dans lequel la finesse des parties individuelles s’effaçait nettement devant la monumentalité d’ensemble de l’édifice.

Le Philharmonique a suivi courageusement la cadence… avec de fort belles prestations des vents, particulièrement en forme. Remarquable prestation du violon solo, Svetlin Roussev, dans Ein Heldenleben.

Soile Isokoski a été superbe dans sa scène finale de Capriccio. Fine, subtile, d’un bon goût parfait, elle possède des aigus d’une pureté presque magique. Je me souviens d’un concert dans lequel elle avait interprété avec au moins autant de bonheur les quatre derniers lieder.

L’acoustique de la Salle Pleyel semblait assez différente ce soir. Était-ce dû au faible taux de remplissage ? Au fait qu’il n’y avait pas de public assis derrière l’orchestre ? Au fait que la scène était plus longue qu’à l’accoutumée (les trois premiers rangs d’orchestre AA à CC ayant été supprimés) ? Ou à une autre modification ? J’ai eu en tout cas nettement l’impression que le côté “hyper analytique” perçu lors des premiers concerts s’était estompé au profit d’un son plus homogène, plus rond. Peut-être mon cerveau me joue-t-il des tours…


Anna Russell (1911-2006)

19.10.06

Anna_russell La comédienne et chanteuse Anna Russell est morte aujourd’hui.

Elle s’était fait une spécialité de petits sketchs hilarants consacrés à la musique. Deux de ses créations sont pour moi de véritables classiques immortels : un pastiche d’opérette à la manière de Gilbert & Sullivan dans laquelle Russell joue tous les rôles en respectant scrupuleusement toutes les conventions du genre (“the little man that sings the patter song always winds up having to marry the great big contralto very much against his will”)… mais, surtout, son irrésistible résumé en trente minutes environ du Ring de Wagner.

Assise au piano, illustrant son propos par des extraits musicaux, Russell raconte les quatre épisodes du Ring en étant parfaitement fidèle à l’histoire, mais en jouant merveilleusement de ses intonations d’institutrice anglaise pour pimenter son récit de commentaires parfaitement hilarants — sans parler des mimiques. Ça commence par “The orchestra plays the chord of E flat major for about six minutes. If you know the chord of E flat major, you know the prelude to Rheingold” et “the Rhinemaidens are a kind of aquatic Andrews Sisters”… et ça chemine joyeusement jusqu’à la fin de Götterdämmerung, en soulignant par exemple au passage que Gutrune est la première femme que Siegfried rencontre qui ne soit pas sa tante (en fait plutôt une cousine, enfin bref)…

Bref, c’est indescriptible, mais on en pleure de rire. Incontournable.


“Salomé”

Opéra Bastille, Paris • 18.10.06 à 20h

Richard Strauss (1905).
Orchestre de l’Opéra national de Paris, Harmut Haenchen. Mise en scène : Lev Dodin. Avec Catherine Naglestad (Salomé), Chris Merritt (Herodes), Jane Henschel (Herodias), Evgeny Nikitin (Jochanaan), Tomislav Mužek (Narraboth)…

Curieux… J’avais beaucoup aimé cette production de Salomé lorsque je l’avais vue pour la première fois lors de sa création en 2003 avec la merveilleuse Karita Mattila. Je m’attendais donc logiquement à être enthousiaste, d’autant que Harmut Haenchen m’avait enchanté il y a quelque temps dans Capriccio à Amsterdam et Catherine Naglestad est une soprano de standing international.

Alors que s’est-il passé ? Difficile à dire. Je pense que j’étais à une place (au premier balcon) où l’acoustique doit être catastrophique, car j’entendais beaucoup plus l’orchestre que les voix et Chris Merritt, qui n’est pourtant pas un ténor de deuxième choix, me semblait crier son rôle au lieu de le chanter. En outre, la mise en scène m’a semblé assez creuse… et même la direction d’orchestre ne m’a pas convaincu.

Bref, on va vite oublier. J’étais peut-être trop fatigué.


“Le Cabaret des hommes perdus”

Théâtre du Rond-Point, Paris (Salle Jean Tardieu) • 17.10.06 à 21h
De Christian Siméon. Musique : Patrick Laviosa. Mise en scène : Jean-Luc Revol. Avec Denis d’Arcangelo, Sinan Bertrand, Alexandre Bonstein et Jérôme Pradon.

Difficile de parler de ce spectacle. L’écriture est de qualité (même si je ne comprends pas très bien l’intérêt de situer l’action à New York) ; la partition originale de Patrick Laviosa est un régal ; l’interprétation est confiée à quatre des meilleurs comédiens-chanteurs de la place de Paris (et d’ailleurs, puisque Pradon est une star internationale)… et pourtant, je suis ressorti très mal à l’aise, sans doute en raison du contraste entre la légèreté de la forme et la noirceur du propos.

Certes, c’est sans doute l’effet recherché (l’écriture est trop intelligente pour que ce soit involontaire)… et le théâtre musical n’a pas vocation à ne se préoccuper que d’oiseaux qui chantent et d’innocents jouvenceaux clamant leur bonheur sans faille… mais ce Cabaret des hommes perdus a curieusement dépassé mon seuil de tolérance à l’inconfort psychologique.

Dommage, car c’est incontestablement l’un des spectacles musicaux français les plus aboutis qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.


“Les Paladins”

Théâtre du Châtelet, Paris • 16.10.06 à 19h30
Jean-Philippe Rameau (1760). Livret de Duplat de Monticourt.

Chœur et orchestre Les Arts Florissants, William Christie. Mise en scène et chorégraphie : José Montalvo et Dominique Hervieu. Scénographie et conception vidéo : José Montalvo. Avec Topi Lehtipuu (Atis), Stéphanie d’Oustrac (Argie), Sandrine Piau (Nérine), François Piolino (La Fée Manto), João Fernandes (Orcan), René Schirrer (Anselme), Leif Aruhn-Solén (un Paladin).

Paladins Je classe cette note dans “Opéra”, mais ce n’est guère adapté à cette “comédie–ballet” qui comporte considérablement plus de musique de ballet que de passages chantés. (On est un cran plus loin qu’avec Platée, qui est pourtant un “ballet bouffon”.)

Ce serait suicidaire de monter Les Paladins sans une idée très forte de mise en scène, car la partition n’est pas inoubliable et comporte de nombreuses longueurs, en particulier dans les scènes dansées. Le pari, toutefois, est gagné haut la main par cette production, qui a vu le jour en 2004 et qui est reprise aujourd’hui “en hommage à Jean-Pierre Brossmann”, qui a été le directeur du Châtelet jusqu’à la fin de la saison dernière.

L’idée géniale a consisté à confier la mise en scène à un chorégraphe contemporain, qui s’est permis toutes les audaces : fonds vidéo surréaliste (un peu dans la veine Monty Python, mais en mieux), interactions entre les danseurs et les vidéos, quelques images charmantes créées avec des ballons, chorégraphie ultra-contemporaine faisant appel au hip-hop et à un trampoline… le tout dans un respect total de l’histoire et, surtout, de la partition.

Ce qui frappe, c’est que tous les mouvements semblent découler de la musique, dans un synchronisme plus évident que dans le ballet "classique". La chorégraphie épouse la pulsation et les contours rythmiques de la musique. C’est souvent admirable, parfois un peu littéral, parfois joliment poétique... même si, occasionnellement, ça peine à faire oublier les longueurs de la musique.

Et la musique, au fait ? Elle passe presque au second plan, mais n’est-ce pas mérité ? Les chanteurs s’acquittent fort bien de leur tâche, malgré quelques points faibles (René Schirrer, dont la tessiture est trop étroite pour le rôle, ou encore João Fernandes, très mal à l’aise dans le grave). On se régale des performances, parfaitement dans l’esprit de la mise en scène, les chanteurs étant parfois entraînés avec une certaine jubilation dans le joyeux délire qui les entoure.

C’est du très bon théâtre, qui mérite largement le détour. Il y avait pas mal d’enfants dans la salle ; ils ont semblé totalement conquis.

Edit (17.10) pour réécrire un paragraphe incompréhensible.


Récital Bryn Terfel

Salle Pleyel, Paris • 15.10.06 à 20h
Orchestre National de France, Yannick Nézet-Séguin

Wagner :
Die Meistersinger : Ouverture et air “Was duftet doch der Flieder”
Tannhäuser : air “O du mein holder Abendstern” et Ouverture
Der Fliegende Holländer : air “Die frist ist um”
Mozart :
Don Giovanni : Ouverture et air “Madamina, il catalogo è questo”
Le Nozze di Figaro : air “Non più andrai”
– Air de concert “Lo to lascio, oh cara, addio”
Verdi :
La Forza del destino : Ouverture
Falstaff : air “Ehi ! Paggio !… L’onore ! Ladri !”
Bernstein : Ouvertude de Candide
Rodgers : “Some Enchanted Evening” (South Pacific)
Leigh : “The Impossible Dream” (Man of La Mancha)

Quel talent ! Et quel charisme irrésistible ! Je ne pense pas m’avancer beaucoup en disant que la totalité du public est ressortie envoûtée par Bryn Terfel (à l’exception peut-être de Nicolas Sarkozy, devant qui je me suis gentiment effacé lorsqu’il s’est présenté au contrôle des billets avec son entourage… et dont un ami stratégiquement placé m’a assuré qu’il avait passé la soirée à regarder sa montre).

J’ai cru un moment que Terfel allait devoir faire tout le travail lui-même, car l’entrée en matière de l’ONF (l’ouverture des Maîtres-Chanteurs) était laborieuse et pas vraiment en place. Mais l’orchestre est progressivement sorti de sa torpeur, de sorte que l’air du Vaisseau Fantôme fut proprement grandiose… et que la deuxième partie fut une succession de moments plus réussis les uns que les autres.

Bryn Terfel est aussi à l’aise dans le répertoire wagnérien que dans l’opéra italien ou dans la comédie musicale. L’ONF avait-il jamais joué des extraits de South Pacific et de Man of La Mancha ? Il s’en est fort bien sorti. Et puis, Terfel est un comédien hors pair, comme il l’a démontré dans l’air du catalogue de Don Giovanni. Un moment plus tard, il a eu un geste fort élégant en direction du public assis derrière l’orchestre en se tournant vers lui pour interpréter l’air de concert de Mozart (provoquant sans doute un malaise cardiaque chez l’ingénieur du son).

Il me tarde de l’entendre chanter Wotan dans un an à Covent Garden.

L’instant people : dans une brasserie voisine de Pleyel, on pouvait voir notamment autour d’une grande table parfaitement visible de la rue : Myung-Wung Chung, Evgeny Kissin et Martha Argerich. Ils étaient déjà là avant le récital ; ils y étaient toujours après.


Леди Макбет Мценского уезда (Lady Macbeth de Mtsensk)

Royal Opera House, Londres • 14.10.06 à 19h
Dmitri Chostakovitch (1934). Livret : Alexander Preis et Chostakovitch, d’après la nouvelle de Nikolai Leskov.

Orchestre du Royal Opera House, Antonio Pappano. Mise en scène : Richard Jones. Avec Eva-Maria Westbroek (Katerina Ismailova), Christopher Ventris (Sergey), John Tomlinson (Boris), John Daszak (Zinovy Ismailov), Christine Rice (Sonyetka),…

É-pous-tou-flant !

Représentation électrique, marquée par une abondance de moments forts. Antonio Pappano en état de grâce, à la tête d’un orchestre déchaîné, rendant un hommage magnifique à la richesse de la partition de Chostakovitch. Eva-Maria Westbroek, magnifique tragédienne à la gravité envoûtante. John Tomlinson (sublime Hagen du Götterdämmerung d’avril dernier), irrésistible dans le rôle du déplaisant beau-père Boris. Un chœur homogène et expressif. Une qualité d’ensemble comme on n’en voit jamais à Paris.

Richard Jones est le metteur en scène à qui l’on doit le magnifique Juliette ou la clé des songes, qui a été pour moi le sommet de la saison 2005/2006 de l’Opéra de Paris. Sa conception de ce Lady Macbeth sait se faire grave quand il le faut, mais ose aussi – avec beaucoup de succès – ajouter quelques touches grand-guignolesques fort efficaces.

Comme je le disais à propos du Turandot de juillet dernier, j’aime la diversité du public de Covent Garden. Pour ce Lady Macbeth, j’ai été frappé aussi par sa concentration – bien plus grande que celle du public parisien –, par ses réactions aux touches comiques du livret et de la mise en scène et aussi par l’ovation bien méritée réservée à l’orchestre au début de la deuxième partie.


“Wicked”

Apollo Victoria Theatre, Londres • 14.10.06 à 14h30

Musique et lyrics : Stephen Schwartz. Livret : Winnie Holzman. D’après le roman de Gregory Maguire. Mise en scène : Joe Mantello. Avec Idina Menzel (Elphaba), Helen Dallimore (Glinda), Miriam Margolyes (Madame Morrible), Adam Garcia (Fiyero), Nigel Planer (The Wonderful Wizard of Oz), Katie Rowley Jones (Nessarose), James Gillan (Boq),…

Le phénomène Wicked débarque à Londres, après trois ans de succès à Broadway. Cette comédie musicale est tirée du roman éponyme de Gregory Maguire, qui imagine ce qui a bien pu se passer avant l’histoire du Magicien d’Oz, ce qui donne un éclairage assez original sur l’histoire bien connue.

Le problème, c’est que cette adaptation n’est pas très intéressante. La partition de Stephen Schwartz n’a aucun intérêt. En outre, elle semble avoir été écrite sur mesure pour les créatrices des deux rôles principaux, Idina Menzel (qui crie beaucoup) et Kristin Chenoweth (l’une des rares chanteuses de Broadway à avoir de jolis aigus)… Menzel est revenue pour créer la version londonienne, mais sa voix semble moins à l’aise qu’autrefois dans les passages où elle doit crier chanter très fort. Quant à Helen Dallimore, qui reprend le rôle créé par Kristin Chenoweth, elle n’en a clairement pas les moyens vocaux, même si elle est bonne comédienne.

Je n’avais guère été enthousiasmé par la version Broadway. Impression confirmée par cette production londonienne, qui en est la copie conforme, en un tout petit moins bien encore. Mais Wicked sera un succès à Londres comme à Broadway, car c’est une pièce qui semble mettre en transe les adolescentes de 14 à 18 ans, largement sur-représentées dans le public, et qui hurlent leur bonheur à la fin de chaque chanson.


“Follies”

Landor Theatre, Londres • 13.10.06 à 19h30
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : James Goldman. Création : 1971.

Mise en scène : Robert McWhir. Avec Brian Jackson (Dimitri Weissman), Claire Moore (Sally Durant), Nova Skipp (Young Sally), Roni Page (Heidi Schiller), Anne Smith (Solange LaFitte), Adele Anderson (Carlotta Campion), Helen Watson (Emily Whitman), Paul Tate (Theodore Whitman), Rachel Izen (Hattie Walker), Carol Ball (Stella Deems), Ian Dring (Roscoe), Sarah Payne (Phyllis Rogers), Leo Andrew (Ben Stone), Claire Winsper (Young Phyllis), Callum McIntosh (Young Ben), Bryan Kennedy (Buddy Plummer), Dominic Brewer (Young Buddy), Chris Carswell (Kevin), Jonathan Eio, Caroline Newman, Francesca Sibthorp.

Follies est peut-être la partition la plus enthousiasmante de Sondheim, même si le livret (plusieurs fois réécrit) a la réputation d’être problématique. L’histoire en est inspirée par une célèbre photo montrant Gloria Swanson dans les ruines d’un théâtre en cours de démolition : des femmes d’un certain âge, qui ont fait partie dans leur jeunesse de la troupe des “Weissman Follies”, se retrouvent une dernière fois dans le théâtre qui abritait leurs spectacles… avant que celui-ci ne soit détruit pour laisser place à un parking. C’est l’occasion de réjouissantes réminiscences employant des chansons écrites à la manière des grands compositeurs de la première moitié du 20ème siècle. Mais c’est aussi, pour les deux héroïnes, Sally et Phyllis, ainsi que pour leurs maris, dont les destins ont été fort différents, l’occasion de faire remonter à la surface des souvenirs moins agréables et de s’interroger sur l’irréversibilité des choix auxquels la vie, fatalement, nous confronte. Le spectacle s’achève sur une crise de nerfs métaphorique des quatre personnages principaux, qui livrent leurs sentiments les plus profonds en chanson.

C’était (je crois) ma 6ème rencontre avec Follies. La précédente, en 2003, avait eu lieu au Signature Theatre d’Arlington, dans la banlieue de Washington, un tout petit théâtre de peut-être 200 places… ce qui semblait fou, car Follies demande une trentaine de comédiens et un décor capable d’évoquer les restes d’un magnifique théâtre. Le pari avait été magnifiquement relevé par le metteur en scène Eric Schaeffer.

Eh bien, le Landor Theatre de Londres a fait encore mieux car il s’agit d’un minuscule théâtre situé au-dessus d’un pub du quartier de Clapham, dans lequel on peut mettre à tout casser une cinquantaine de spectateurs. En face de 21 comédiens ! Et un pianiste ! Et le résultat est magnifique.

Bien sûr, l’exiguïté des lieux crée de fortes contraintes… et il faut se résigner à ne pas entendre les sublimes orchestrations de la partition. Mais la qualité d’ensemble de cette production est remarquable, avec en particulier une distribution d’une qualité époustouflante. On ne sait qui louer le plus tellement les performances sont remarquables (et vraisemblablement désintéressées, car il est impossible que les comédiens soient payés). La mise en scène sait se faire inventive pour contourner les limites du lieu, avec notamment quelques projections dont le son est fort habilement synchronisé au spectacle.

Une très belle expérience.