Previous month:
August 2006
Next month:
October 2006

Posts from September 2006

“Siegfried”

Four Seasons Centre for the Performing Arts, Toronto • 29.9.06 à 14h
Richard Wagner (1876).

Orchestre de la Canadian Opera Company, Richard Bradshaw. Mise en scène : François Girard. Avec Christian Franz (Siegfried), Robert Künzli (Mime), Peteris Eglitis (le Wanderer), Richard Paul Fink (Alberich), Phillip Ens (Fafner), Laura Whalen (l’Oiseau de la Forêt), Mette Ejsing (Erda), Susan Bullock (Brünnhilde).

Siegfried est celui des quatre opéras de la Tétralogie qui a du mal à soutenir mon attention pendant les cinq heures requises (entractes compris). En outre, cette représentation a été un véritable naufrage sur le plan vocal, avec un Siegfried (Christian Franz) dont la voix semblait fatiguée dès la première note et qui a eu pendant toute la représentation de sacrés problèmes de justesse et de projection et un Wotan/Wanderer (Peteris Eglitis) toujours aussi mauvais. Heureusement, il y a eu quelques jolis moments grâce aux rôles secondaires, notamment Alberich (Richard Paul Fink), Fafner (Phillip Ens) et l’Oiseau (Laura Whalen).

L’orchestre continue à faire un travail correct… même si j’avoue avoir ressenti quelques moments d’exaspération lorsque les couacs des cuivres arrivaient à peu près toujours sur des traits qu’ils devaient jouer pour la dixième ou la quinzième fois.

Quant à la mise en scène de François Girard, elle n’est pas tout lisible pour moi. Le rideau se lève sur une très belle image, une sorte de tourbillon qui emporte toutes sortes de fragments, notamment des morceaux du Walhalla et des corps de héros. Siegfried est assis sur une souche d’arbre, en-dessous du tourbillon. Mime forge dans un trou, sans marteau ni enclume : du coup, le motif rythmique du forgeron est obtenu en frappant entre eux les deux morceaux de Notung (pas étonnant qu’il n’arrive pas à la réparer, si c’est comme cela qu’il s’y prend !), et bien sûr pas d’enclume qui se brise ! Quand c’est Siegfried qui se met à forger, il le fait sur des flammes figurées par des mains qui ondulent… Au deuxième acte, le décor a pivoté de 90 degrés : on voit Siegfried assis sur sa souche comme si on regardait par dessus. C’est joli, mais qu’est-ce que ça dit ? En outre, il faut ressusciter quatre ou cinq “cadavres” pour aller le dégager de cette position acrobatique lorsque vient son temps de paraître sur scène : c’est d’une indescriptible gaucherie. Je ne sais pas très bien quoi penser de Fafner, figuré par des “cadavres” qui se lèvent en montant les uns sur les épaules des autres (comme ces acrobates en moto que l’on voyait autrefois). Le troisième acte est encore plus curieux, avec un groupe d’une trentaine de figurants, dont on pense d’abord qu’ils représentent des héros morts, avant qu’il ne rampent pour former le cercle dans lequel repose Brünnhilde : ils se lèvent alors et, bras levés, baignés par une lumière rouge, ils miment les flammes ! Ils se placent enfin en fond de scène pour regarder la suite avant de partir lentement en ordre dispersé (en ont-ils assez ?) juste avant le duo final.


Venezuela : El Sistema

28.9.06

On entend beaucoup parler (par exemple ici ou ) du “Sistema”, la filière de formation des jeunes à la musique classique créée au Venezuela il y a une trentaine d’années par José Antonio Abreu. Elle a servi de révélateur et d’incubateur de talents, mais a surtout été un fantastique facteur de lutte contre la pauvreté et l’exclusion et d’apprentissage de la socialisation en offrant des opportunités uniques à des gamins qui auraient sans doute mal fini. Dès leur plus jeune âge, les enfants se voient offrir un instrument et une aide financière en contrepartie de l’engagement de suivre des cours une vingtaine d’heures par semaine et de, très vite, jouer dans l’un des multiples orchestres de jeunes du pays.

L’un des diplômés du “Sistema”, le contrebassiste Edicson Ruiz, a été embauché par l’Orchestre Philharmonique de Berlin à l’âge de 17 ans.

DudamelUn autre phénomène issu du “Sistema” est le chef Gustavo Dudamel. Deutsche Grammophon vient d’éditer un enregistrement des cinquième et septième symphonies de Beethoven par l’Orchestre Simón Bolívar, l’un des orchestres de jeunes du pays, dirigé par Dudamel. Il y a indéniablement une intention marketing derrière cela, mais il faut reconnaître que l’orchestre a sa voix propre, et qu’il ne manque ni de virtuosité, ni d’homogénéité, ni de personnalité.

Via The Well-Tempered Blog enfin, on découvre la pianiste vénézuelienne Gabriela Montero, elle aussi issue du “Sistema” et protégée de Martha Argerich. Dans cette émission de la National Public Radio, on peut entendre quelques extraits de son CD “Bach and Beyond”, dans lequel elle propose des interprétations virtuoses d’œuvres du répertoire classique, mais aussi des improvisations assez réussies.

La musique classique comme facteur d’intégration… Ne pourrait-on en prendre de la graine ailleurs ?


“Die Walküre”

Four Seasons Centre for the Performing Arts, Toronto • 27.9.06 à 19h
Richard Wagner (1870)

Orchestre de la Canadian Opera Company, Richard Bradshaw. Mise en scène : Atom Egoyan. Avec Clifton Forbis (Siegmund), Adrianne Pieczonka (Sieglinde), Phillip Ens (Hunding), Susan Bullock (Brünnhilde), Judit Németh (Fricka), Julie Makerov, Irmgard Vilsmaier, Mary Phillips, Buffy Baggott, Elizabeth Stannard, Krisztina Szabó, Allyson McHardy, Guang Yang (les Walkyries).

L’avantage de ne pas s’attendre à un spectacle bouleversant, c’est qu’on peut avoir de bonnes surprises. Voire de très bonnes. J’ai toujours trouvé le premier acte de Die Walküre bien meilleur que les autres, mais ce soir, il a été carrément à couper le souffle. Littéralement. D’une part, Richard Bradshaw avait nettement relâché la pédale de frein qui semblait empêcher toute envolée dans le Rheingold d’hier : malgré quelques attaques encore mollassonnes (et quelques couacs) du côté des cuivres, la musique a déferlé par vagues délicieusement charnelles : ainsi, l’arrivée du printemps, avec ses dégoulinades de harpe, a été un moment d’une beauté sidérante. Mais ce qui a fait la force de ce premier acte, c’est la qualité de sa distribution : Phillip Ens, parfait en Hunding ; Adrianne Pieczonka, magnifique Sieglinde… mais surtout performance absolument époustouflante de Clifton Forbis en Siegmund. Quelle voix ! Puissante et expressive à la fois, efficace sans maniérisme, tout simplement magnifique. Quand il appelle son père, “Wälse! Wälse!”, le temps est suspendu. Il devient pour moi, sans hésitation, le Siegmund de référence.

Évidemment, difficile de faire aussi bien après cela. Les deuxième et troisième actes, outre qu’ils sont moins bien écrits (à mon avis), sont plombés par le Wotan de Peteris Eglitis (qui remplace Pavlo Hunka), vraiment pas à la hauteur de la tâche. Du coup, même avec des performances très acceptables de Susan Bullock en Brünnhilde et de Judit Németh en Fricka, le spectacle sombre. Il faut dire que j’ai toujours trouvé le dernier acte terriblement bavard. Heureusement que les neuf walkyries sauvent un peu la mise avec un ensemble très au point.

La mise en scène d’Atom Egoyan n’est pas particulièrement remarquable. On retrouve une partie du dispositif scénique de Das Rheingold, des tours et perches chargées de lampes. Alors que cela créait de jolis visuels pour Rheingold, la présence de ces lampes dans la maison de Hunding ou sur la colline où Brünnhilde va être livrée à son sort est beaucoup plus curieuse. Egoyan choisit de faire apporter des flambeaux aux sœurs de Brünnhilde dans la dernière scène pour constituer l’anneau de feu qui encerclera la walkyrie ; ce n’est pas d’une grande fidélité au texte.


“Das Rheingold”

Four Seasons Centre for the Performing Arts, Toronto • 26.9.06 à 19h
Richard Wagner (1869).

Orchestre de la Canadian Opera Company, Richard Bradshaw. Mise en scène : Michael Levine. Avec John Fanning (Wotan), Judit Németh (Fricka), Julie Makerov (Freia), Richard Berkeley-Steele (Loge), Richard Paul Fink (Alberich), Robert Pomakow (Fasolt), Philip Ens (Fafner), Thomas Rolf Truhitte (Froh), Julian Tovey (Donner), Robert Künzli (Mime), Mette Ejsing (Erda), Laura Whalen, Krisztina Szabó, Allyson McHardy (les Filles du Rhin).

Toronto dispose désormais d’une magnifique salle d’opéra, le Four Seasons Centre for the Performing Arts, dont l’ouverture est fêtée en grande pompe par une production du Ring de Wagner, dont la particularité est de faire appel à quatre metteurs en scène différents. Les décors et costumes sont en revanche confiés au même designer, Michael Levine, de manière à créer une unité dans le cycle. Le même Michael Levine se trouve d’ailleur être aussi le metteur en scène de Das Rheingold.

Le Four Seasons Centre sera désormais la maison de la Canadian Opera Company. Son élégante façade de verre s’élève au coin de Queen Street et de University Street. L’intérieur, magnifique, est constitué d’un empilement de balcons circulaires. Les architectes ont réalisé un exploit en conservant à l’ensemble une sensation d’intimité malgré ses 2000 places.

Ayant vu beaucoup de bons et de très bons Rheingold récemment (à Liège, au Châtelet, à Cologne, à Aix-en-Provence), je ne m’attendais pas nécessairement à être bouleversé. Et je ne l’ai pas été. Le point fort de cette production est la qualité de ses visuels : Michael Levine sait créer de très belles images, ce qui me donne beaucoup d’espoirs pour le reste du cycle. Sa mise en scène est également très convaincante. Curieuse coïncidence, on y trouve Wotan endormi sur scène dès le début, comme à Aix dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig.

C’est musicalement que j’ai eu un peu plus de mal à entrer dans cette version : Richard Bradshaw nous a donné en effet une lecture d’une grande retenue, quasiment chambriste, de la partition. C’est un parti pris esthétique qui peut se défendre, mais des passages qui devraient nous submerger de musique comme l’arrivée des géants Fasolt et Fafner deviennent anodins. Comme tout est joué un peu sur le même ton sans aucune rupture, certains passages qui sont généralement source de chair de poule instantanée, comme le leitmotiv du renoncement à l’amour ou l’entrée des harpes dans la dernière scène, passent presque inaperçus. J’étais prêt à rejeter la faute sur une acoustique défaillante mais non, l’unique fois où Richard Bradshaw s’est un peu lâché, le son a (enfin) rempli la salle.

Peut-être cherchait-il à ménager les chanteurs ? Il est vrai que la distribution n’est pas époustouflante, même s’il n’y a pas non plus d’erreur manifeste de “casting”. C’est de loin la Freia de Julie Makerov qui m’a le plus emballé. Dans le rôle de Wotan, John Fanning remplace Pavlo Hunka, qui avait été intialement distribué (et dont je ne sais pas très bien s’il a chanté ou non) ; il est correct, sans plus. Richard Berkeley-Steele (Loge) et Richard Paul Fink (Alberich) ont été ovationnés, mais plus pour leurs qualités de comédiens que pour leurs talents de chanteurs. Les Filles du Rhin ne m’ont pas non plus totalement convaincu.

Bref : rien de déshonorant, rien non plus d’enthousiasmant. La “standing ovation” finale m’a semblé quelque peu exagérée.

Annonce 1 : Deutsche Grammophon a réédité pour l’occasion le Ring enregistré au Metropolitan Opera entre 1988 et 1991 sous la directon de James Levine avec notamment Christa Ludwig, Jessye Norman, Kathleen Battle, Cheryl Studer, James Morris, etc. Quatorze CD dans un élégant coffret de 4 ou 5 centimètres d’épaisseur… pour seulement 46 dollars canadiens, soit à peine plus de 32 euros (!) Les affiches prétendent que cette édition est réservée au marché canadien. Je peux envisager d’en rapporter quelques-uns dans mes bagages. Si vous êtes intéressé : laurent at parisbroadway dot com (jusqu’à samedi, voire dimanche si pas trop tard).

Annonce 2 : Covent Garden présentera à l’automne 2007 son Ring en cycles complets (avec Bryn Terfel en Wotan). La location ouvre le 14 novembre prochain, ou le 1er novembre pour les “Friends”.


(Soupir de contentement)

25.9.06

Christine_rice Lu dans About the House, le magazine du Royal Opera House de Londres, dans une interview de la mezzo-soprano Christine Rice (les questions sont formulées à la première personne) :

Question : I wish directors would take more notice of…

Réponse : This only goes for the bad directors… the audience and the plot. The number of shows I’ve done where even I struggle to grasp the production concept after five weeks’ rehearsal, so what an audience is expected to make of it at only one sitting I don’t know. Plus it’s quite common to be told you play one idea while the words you are singing mean something else.

Ce qui donne, approximativement, en français :

Question : J’aimerais que les metteurs en scène fassent plus attention à…

Réponse : Je ne réponds que pour les mauvais metteurs en scène… au public et à l’intrigue. J’ai fait tellement de spectacles dans lesquels même moi j’en suis toujours à essayer de comprendre le concept de la production après cinq semaines de répétitions, alors je ne sais vraiment pas comment le public est censé comprendre quelque chose en une représentation. Et puis il est assez courant de se voir dire que l’on joue une idée pendant qu’on chante des paroles qui disent autre chose.

Cette jeune-femme me semble bien sympathique…


Concert

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 24.9.06 à 20h
Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, Georges Prêtre.

Bartók : concerto pour orchestre
Beethoven : symphonie n°3 “Eroica”

Gpretre Ma saison parisienne n’est pas commencée depuis une semaine que voilà un concert pour les annales. L’orchestre de la Staatskapelle de Dresde, à n’en pas douter, est l’un des ces orchestres exceptionnels d’une totale plasticité, qu’un chef visionnaire et charismatique comme Prêtre prend un plaisir évident à façonner en multipliant les ruptures de ton et de dynamique.

Le résultat est généralement assez époustouflant. Le concerto pour orchestre de Bartók a été un premier régal, avec des passages joués presque comme de la musique française (Debussy ne semblait pas loin) contrastant avec des passages beaucoup plus électriques. Bien sûr, ce n’est pas la version quasiment illuminée de Firtz Reiner avec le Chicago Symphony que je venais de réécouter, mais il y a de la vertu aussi dans la capacité à dégager des thèmes aussi lyriques dans une telle œuvre.

Quant à l’Héroïque, une coïncidence voulait qu’elle ait été aussi au programme du concert de lundi dernier à Pleyel avec le London Symphony Orchestra et Bernard Haitink (qui, incidemment, est le chef principal de l’orchestre de la Staatskapelle de Dresde). Même si mes commentaires étaient réservés sur l’acoustique “parfaite” de Pleyel, j’avais beaucoup aimé l’Héroïque de Haitink. Mais celle de Prêtre fut beaucoup plus enthousiasmante, avec notamment un deuxième mouvement d’une tension indescriptible.

(Cela étant, un ami m’a recommandé un enregistrement de l’Héroïque qui me réconcilie définitivement et officiellement avec Beethoven : celui de Carl Schuricht à la tête de l’orchestre de la société des conservatoires, enregistré à la fin des années 1950. Il n’y a pas de mot pour décrire la sauvagerie et la voracité de cette version, qui évoque presque une bacchanale dans le style de Stravinski.)

“Standing ovation” d’une partie du public. Autant dire à nos grands chefs combien nous les aimons avant que leurs nécrologies ne s’en chargent. Deux bis à couper le souffle : une danse hongroise de Brahms (la même que pour le concert des 80 ans de Prêtre à Bastille) et une suite de L’Arlésienne.

L’instant people : au premier rang de la corbeille, les maestros Kurt Masur et Jean-Claude Casadessus témoignent leur admiration au Maître.


“Tosca”

Vlaamse Opera – Stadtsschouwburg, Anvers • 23.9.06 à 15h
Giacomo Puccini (1900). Livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa.

Orchestre de l’Opéra de Flandres, Jef Smits. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Francesca Patané (Tosca), Brandon Jovanovich (Cavaradossi), Stephen Kechulius (Scarpia)…

Tosca Je ne suis pas un inconditionnel d’opéra italien, mais je crois que ma tendresse pour Puccini augmente à chaque exposition à sa musique. La partition de Tosca est d’une belle richesse expressive et, surtout, elle est d’un grand impact dramatique. Si je ne craignais pas de trivialiser un compositeur légendaire, je dirais que sa musique possède quelques-unes des qualités de la (bonne) musique de film.

Mais, plus que la musique de Puccini, c’est le nom du metteur en scène qui m’a poussé à envisager ce voyage à Anvers. Pour moi, Robert Carsen est ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans l’univers de la mise en scène. Son travail se caractérise par de somptueuses compositions visuelles mises résolument au service de l’œuvre. Pas de réinvention, pas de prétention d’améliorer, pas de prétention tout court… au pire, Carsen se permet quelques transpositions… toujours lumineuses, jamais à contre-sens.

Une parenthèse pour essayer de me remémorer tous les bons souvenirs dus à Robert Carsen. Voyons, à Paris, il y a eu Lohengrin, que je considère comme une œuvre de jeunesse moins réussie que les autres, puis les sublimes Contes d’Hoffmann (la meilleure mise en scène d’opéra que j’aie jamais vue), Rusalka et Capriccio. À Amsterdam, de magnifiques Dialogues des Carmélites. À Milan, une merveilleuse Kat’a Kabanova. À Cologne, une tétralogie assez enthousiasmante (dont je n’ai vu que trois épisodes). À Londres, la comédie musicale The Beautiful Game de Andrew Lloyd Webber. À Southampton, la tournée de la comédie musicale Sunset Boulevard, toujours de Andrew Lloyd Webber. Un sans faute ; je n’ai que de très bons souvenirs de toutes ces productions. Il me semble que j’oublie au moins un spectacle parisien mais, même en regardant sa bio, je sèche. Fin de la parenthèse, revenons à nos Romains.

Cette version de Tosca a été créée en 1992. C’est donc aussi, d’une certaine façon, une œuvre de jeunesse. Et pourtant, on y trouve déjà des visuels d’une redoutable efficacité. L’ensemble de la pièce se déroule dans un théâtre, vu sous différents angles (ça vous rappelle quelque-chose ?). L’église, le Palais Farnese, le  Château Saint-Ange ne font qu’un : c’est bien sûr le théâtre où Tosca se produit. Magnifique décor d’Anthony Ward, un nom bien connu des scènes théâtrales londoniennes. Et ça marche étonnamment bien. Le premier acte se passe du côté du public et se termine avec un impressionnant lever de rideau sur la “scène”. Le second acte se passe dans une coulisse, où Scarpia est installé ; sur le mur, l’inscription “Vietato Fumare” (ça vous rappelle quelque-chose ?). Le troisième acte se passe sur la scène nue vue de l’arrière du théâtre ; à la fin, Tosca se jette — bien sûr — par dessus les feux de la rampe, dans le néant. Tout est chic et classe. L’atmosphère est marquée années 60 et emprunte aux films noirs. Tosca fait un peu penser à Callas (dont les photos sont d’ailleurs un peu partout dans le programme).

Avant la représentation, une annonce devant le rideau : le maestro Silvio Varviso, directeur musical de la maison depuis de nombreuses années, est malade. Il est donc remplacé (au pied levé, si je comprends bien) par le chef assistant, Jef Smits, qui a assuré les répétitions. (J’ai curieusement très bien compris l’annonce alors que — est-il besoin de le préciser ? — je ne parle pas un mot de flamand.) La prestation de l’orchestre sera de très bonne tenue ; l’une des clarinettes a fait un couac assez impressionnant, qui a beaucoup amusé les bassons — je ne savais même pas que c’était possible. J’ai évité de regarder le chef, qui était dans mon champ de vision, car son visage est resté totalement impassible durant toute la représentation, comme s’il ne ressentait aucune émotion.

Sur scène, c’est le Scarpia de Stephen Kechulius qui m’a le plus séduit. À la fin du premier acte (qui est sublime musicalement), il semble être possédé par une pulsion presque satanique. Francesca Patané (Tosca) et Brandon Jovanovich (Cavaradossi) s’acquittent plus qu’honnêtement de leurs rôles exigeants. Patané a un timbre un peu grisâtre, tandis que Jovanich a quelques manies de “ténor italien”, mais ils sont tout à fait à la hauteur.

C’est la mise en scène, bien sûr, que je retiendrai. Chaque fin d’acte est d’une force extraordinaire. Ça valait largement le voyage.

En bonus, quelques photos d’Anvers.


“Le Chanteur de Mexico”

Théâtre du Châtelet, Paris • 22.9.06 à 20h
Musique : Francis Lopez (1951). Livret révisé par Agathe Mélinand.

Orchestre Philharmonique de Radio-France, Fayçal Karoui. Mise en scène : Emilio Sagi. Avec Ismaël Jordi (Vincent), Rossy de Palma (Eva), Clotilde Courau (Cricri), Jean Benguigui (Cartoni), Franck Leguérinel (Bilou),…

Chanteur J’en ai vu des rictus moqueurs, des moues désapprobatrices et des sourires en coin lorsque le nouveau directeur général du Châtelet, Jean-Luc Choplin (qui, lui, n’accole pas systématiquement son nom à celui du théâtre qu’il dirige — ça repose) a annoncé pour ouvrir sa saisons inaugurale une reprise du Chanteur de Mexico, une opérette “à grand spectacle” qui fit les grands jours du Châtelet, où elle fut créée en 1951 et où elle tint l’affiche deux ans.

L’intelligentsia culturelle parisienne y vit une raison de plus de dédaigner ce petit prétentieux qui, de surcroît, avait le front d’aspirer à diriger une vénérable institution après avoir pactisé avec Satan lui-même en travaillant chez Disney. La rédemption pour un tel crime est-elle seulement possible ?

Il n’est pourtant pas choquant que le Châtelet renoue quelque peu avec son passé. N’y a-t-il pas suffisamment d’offre dans le domaine opératique à Paris pour tenter de s’adresser aussi un peu, ne serait-ce qu’occasionnellement, aux 99% des Français qui n’ont que peu d’intérêt pour des spectacles qui reçoivent pourtant 99% des subventions publiques ?

Je ne suis pas fan des opérettes de Francis Lopez, qui ont accompagné le triste déclin du théâtre musical français, qui avait connu entre les deux guerres de glorieux sommets largement oubliés aujourd’hui. Mais Lopez n’était pas un compositeur au rabais : la partition du Chanteur de Mexico, peut-être sa meilleure (je ne connais pas tout), en témoigne constamment.

Une fois n’est pas coutume, je m’attendais un peu à être d’accord avec la critique assez positive de Renaud Machart dans Le Monde. Malheureusement, je suis légèrement moins enthousiaste.

Cette solide et sérieuse production présente incontestablement bien des atouts. En premier lieu, il faut saluer l’excellente prestation de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, qui semble s’être découvert un tempérament de feu qu’on ne lui connaissait guère. La direction du chef Fayçal Karoui est remarquable de justesse et d’enthousiasme. Sur scène, les quelques décors sont assez réussis, surtout celui du final du premier acte (qui est aussi malheureusement celui du final du second acte). Les costumes sont somptueux. Deux comédiens/chanteurs brûlent les planches : Ismaël Jordi dans le rôle principal de Vincent et Franck Leguérinel, remarquable.

Pour le reste, on on ne peut ignorer quelques points faibles. Une partie de la distribution pose de sérieux problèmes. Clotilde Courau joue faux, change d’accent à chaque réplique et ne sait pas chanter. Rossy de Palma, dont la silhouette hors norme et le comportement déjanté sont terriblement attachants, est incompréhensible et ralentit toutes les scènes dans lesquelles elle se trouve. Jean Benguigui, lui aussi attachant, manque de ressort et n’imprime aucun rythme à ses scènes.

Le “nouveau” livret d’Agathe Mélinand semble prometteur au début… mais sombre en cours de route. Dans le deuxième acte notamment, il n’y a presque plus de dialogues entre les tableaux, qui s’enchaînent sans que l’on comprenne vraiment ce qui se passe.

La mise en scène, pourtant confiée à un spécialiste du théâtre musical, Emilio Sagi, manque d’allant. Les scènes se traînent ; les comédiens et figurants restent plantés au milieu du plateau sans rien à faire ; il y a des blancs inexplicables ; les numéros musicaux n’ont qu’une chorégraphie minimale, avec des choristes immobiles comme des pots de fleurs.

Et puis, surtout, une opérette “à grand spectacle” a besoin… de grand spectacle. Les quelques décors sont assez réussis, mais il en faudrait dix fois plus, avec des changements à vue, des effets spéciaux… La remarquable machinerie du théâtre n’est pas du tout mise à contribution (fonctionne-t-elle seulement toujours ?)

Il reste malgré tout de très bons moments, notamment dans le deuxième acte, où la partition de Lopez recèle quelques perles (“Acapulco”, notamment, qui est admirable). Jean-Luc Choplin aurait pu faire une entrée fracassante sur la scène parisienne. Ce n’est pour l’instant qu’un demi-succès.

Mais rien n’est perdu, rendez-vous en fin d’année pour le magnifique Candide de Leonard Bernstein mis en scène par le génialissime Robert Carsen.


Trois septièmes de plus

21.9.06

Je poursuis ma découverte de l’univers enchanté de la septième symphonie de Chostakovitch (amorcée ici et poursuivie ) en écoutant trois autres versions assez superbes.

Sho7celi

Sho7temir_1Shos7masurÀ gauche, un enregistrement historique étonnant de Sergiu Celibidache à la tête de la Philharmonie de Berlin en 1946 : le son est mauvais ; il y a beaucoup de distorsion… mais la représentation est magnifique malgré cela.

Et puis deux versions contemporaines : celle de Yuri Temirkanov à la tête de “son” Orchestre de Saint-Pétersboug, dont le son est particulièrement magnifique dans les mouvements lents ; et celle de Kurt Masur à la tête du New York Philharmonic, dont la vision est d’une infinie majesté.

Il en reste encore beaucoup à écouter…


PA

J’ai une place de concert que je ne pourrai pas utiliser. (Je la donne, bien sûr.)

Salle Cortot, Paris
Samedi 23 septembre à 20h30
Quatuor Élysée
Jasmina Kulaglich, piano
Chostakovitch :
- Trio pour piano et cordes n° 2 en mi mineur, op. 67
- Quatuor à cordes n° 11 en fa mineur, op. 122
- Quintette pour piano et cordes en sol mineur, op. 57

Si quelqu’un est intéressé : laurent at parisbroadway dot com

J’ai décidé de faire quelque chose d’un peu plus excitant. Compte rendu samedi soir !


“J’existe (foutez-moi la paix)”

Les Déchargeurs, Paris • 20.9.06 à 21h30
Cabaret écrit et conçu par Pierre Notte. Avec Marie Notte, Pierre Notte et Karen Locquet au piano.

Jexiste Ce spectacle est bourré de qualités : les chansons de Pierre Notte autour desquelles il est construit sont intelligemment écrites, avec un réel talent d’assembleur de mots conjugué à un sens très aigu (et rare) de la prosodie. Les clins d’œil au cinéma et à la littérature abondent. La musique est assez écoutable. L’interprétation est de qualité. La mise en scène est tirée au cordeau et s’appuie avec un certain bonheur sur des projections, des enregistrements, etc.

Et pourtant, au bout de quinze minutes, j’en avais copieusement marre… et pas seulement parce que je ne sentais déjà plus mes jambes tant l’espace entre les bancs est ridiculement petit.

C’est que l’auteur semble avoir enfilé ses névroses telles des perles sur le fil d’un spectacle qui ne va finalement nulle part. On pourrait rétorquer que c’est le propre du cabaret, genre dont ce spectacle se réclame. Sauf qu’il s’agit ici de tout sauf d’un véritable spectacle de cabaret, dont la convention voudrait qu’il nous permette le recul, la distanciation, le commentaire extérieur (et, au passage, de salutaires respirations)… toutes choses qui nous sont ici refusées. Au contraire, on se sent happé dans un vertigineux puits sans fond… et on finit par suffoquer, tout simplement.

Un simple CD serait sans doute plus approprié à la découverte des talents de l’auteur. (Il en existe un.)

Devant moi, une dame se penche vers sa famille et leur murmure “désolée”… Je la comprends.


On se console comme on peut (2)

19.9.06

Ayant lamentablement échoué à trouver un billet pour voir ce concert malgré la coopération du respectable Concierge du Grand Hôtel et l’aide précieuse du non moins respectable Monsieur gV… et les subtiles manifestations de ma part sur le trottoir devant Pleyel pour faire comprendre que j’étais prêt à beaucoup de compromissions pour obtenir une place n’ayant curieusement produit aucun effet…, je me suis retrouvé précocément chez moi…

… et je me suis consolé en regardant ces très intéressants enregistrements vidéo du Koninklijk Concertgebouworkest avec ses chefs successifs… dont l’un, bien sûr, officiait au même moment dans l’atmosphère très blanche de la nouvelle Salle Pleyel.

(Le serveur est capricieux. Il faut être persévérant…)


Concert

Salle Pleyel, Paris • 18.9.06 à 20h
London Symphony Orchestra, Bernard Haitink.
Beethoven : Symphonies n°2 et n°3 “Eroica”.

Haitink_lso Enfin ! Retour à Pleyel après le tout Paris… mais en prestigieuse compagnie (j’ai reconnu Louis Schweitzer et Denis Kessler… sans compter l’un de mes anciens Directeurs Généraux).

Curieuse impression. Jeune étudiant depuis quelques mois seulement à Paris, j’avais craqué pour l’abonnement complet de l’Orchestre de Paris : un concert par semaine environ, le jeudi soir, en revenant d’un lycée neuilléen où j’étais “colleur”. C’était en 1989, la première saison de Semyon Bychkov. Je crois me souvenir que le premier concert était consacré à la première symphonie de Mahler (et le premier concert de la saison suivante, à la deuxième).

La nouvelle salle Pleyel est blanche, très blanche. Miracle, on peut maintenant s’y asseoir sans enfoncer ses genoux dans le siège de devant. Il y a déjà des fils de micros scotchés au mur : aurait-on oublié de prévoir les passages nécessaires ? Il y a des gens assis derrière l’orchestre : c’est rigolo, sauf lorsqu’ils décident de partir avant la fin des applaudissements et passent devant la porte de communication entre les coulisses et la scène !

L’acoustique est impitoyable. Pour ne pas dire cruelle. Le LSO est une remarquable phalange, d’une puissance époustouflante dans les tutti, mais impossible de ne pas entendre le couac de cor dans le premier mouvement de l’Héroïque ou les nombreux micro-décalages qui ont émaillé la représentation. Les pupitres oublient fréquemment de s’écouter : rendez-vous au point d’orgue ! Dans une salle moins élaborée, cela passerait totalement inaperçu. Pas ici.

Mais la finesse de l’acoustique a ses avantages : les traits de contrebasse au début de la marche funèbre de l’Héroïque font frissonner de plaisir. Et la clarté du son de bout en bout est un vrai bonheur.

Et puis, il y a Haitink. Irrésistible de charisme, de charme, de passion à l’état pur. Impérial, il règne sur son monde avec une autorité dont l’aura semble s’étendre au public.

Ovation méritée de la part du public conquis, accueil mérité pour un LSO qui commence une “résidence” à la Salle Pleyel. D’autres très belles soirées en perspective. Et un “sampler” de l’intégrale Beethoven du LSO remis gratuitement à la sortie. On fait bien les choses à Pleyel !


“La Clemenza di Tito”

Palais Garnier, Paris • 17.9.06 à 14h30
De W. A. Mozart (1791). Livret de Métastase.
Orchestre de l’Opéra National de Paris, Gustav Kuhn. Mise en scène : Ursel et Karl-Ernst Herrmann. Avec Christoph Prégardien (Titus), Anna Caterina Antonacci (Vitellia), Ekaterina Syurina (Servillia), Elina Garanca (Sextus), Hannah Esther Minutillo (Annius), Roland Bracht (Publius).

Tito_1 On lit ici et là que cette Clémence, composée à la hâte quelques semaines avant sa mort par un Mozart épuisé et surchargé (il était en train d’achever La Flûte enchantée et avait déjà reçu la commande du Requiem), serait une œuvre mineure dotée d’une partition de seconde zone.

Et pourtant ! Force est de constater que la musique est sublime de bout en bout, avec quelques sommets atteints notamment lors des duos, trios et autres numéros d’ensemble. Certes, il faut se coltiner les récitatifs interminables, répondant aux strictes règles formelles de l’opera seria, mais les airs sont divinement écrits… Même en pilote automatique, Mozart reste Mozart.

Il faut dire que la distribution est à la hauteur de la tâche. Dans la fosse, Gustav Kuhn mène son monde avec un entrain réjouissant, tirant de l’orchestre des accents véritablement exquis. Sur scène, c’est le régal. Dans le rôle de Sextus, Elina Garanca est simplement excellente. La voix est puissante, souple, joliment colorée, à l’aise dans tous les registres. La Vitellia d’Anna Caterina Antonacci est également de très bonne tenue, même si elle peine nettement dans le médium, surtout dans le deuxième acte. Christoph Prégardien campe quant à lui un Titus assez convaincant, même si sa voix n’est pas à l’aise dans les aigus, ce qui se traduit par un vibrato peu contrôlé et des vocalises très approximatives.

La mise en scène me laisse sur une impression mitigée. Le décor est d’une indescriptible laideur, et quelques-uns des visuels sont difficiles à déchiffrer, mais la direction d’acteurs est assez convaincante en restant proche du texte.


“Les Mauvaises”

Théâtre Lucernaire, Paris • 16.9.06 à 18h30
Avec Patricia Clément et Martine Thinières

Mauvaises_1 Sous-titré “Un duo de violoncellistes mal tempérées”, ce petit spectacle d’une heure met en scène deux violoncellistes hautes en couleur(s), Blanche et Rose, qui nous annoncent un voyage à travers six siècles de musique, ponctué d’œuvres pour deux violoncelles, généralement “en fa majeur ou ré mineur”.

L’interprétation est de qualité, et il y a de réelles idées comiques, mais le spectacle manque singulièrement d’un travail de fond sur l’écriture qui lui donnerait plus de cohérence et de suite dans les idées… et qui utiliserait mieux quelques embryons comiques totalement sous-exploités.


Requiem

15.9.06

On parle beaucoup de Requiems ces derniers temps dans la blogosphère musicale : David évoque les magnifiques compositions de Ropartz et de Dvorak. Chez Bra, il est question du Requiem de Zbigniew Preisner, que je ne connais pas (je vais y remédier), écrit à l’occasion du décès de Krzysztof Kieslowski. 

Requiem Dans un registre voisin, je voudrais évoquer le Requiem de Gareth Valentine.

Valentine est peut-être le chef d’orchestre le plus talentueux dans le domaine de la comédie musicale à Londres. Le personnage est curieux (tendance punk, couvert de tatouages), mais il se distingue par un goût très sûr et par une direction précise, fidèle, intelligente.

Son Requiem est dédié aux victimes du Sida ; son partenaire en est mort trois mois après la création de l’œuvre à la cathédrale de Southwark, en 1993. Le style en est éclectique, mêlant de nombreuses influences allant du chant grégorien à la comédie musicale, en passant par le bel canto. C’est une œuvre poignante, dont la force réside dans la sincérité des sentiments.

Cet enregistrement a été réalisé en 2001 par le label TER, spécialisé dans la comédie musicale. Il est bien sûr vendu au profit d’une œuvre caritative de lutte contre le Sida.

En extrait, le “Pie Jesu”.


Flâneries musicales sur le Web

11.9.06

J’ai évoqué il y a quelque temps le très intéressant article consacré par Justin Davidson à l’art de la direction d’orchestre dans un récent numéro du New Yorker. Pour compléter la lecture, le New Yorker propose sur son site une vidéo dans laquelle Davidson analyse et commente le style de quelques chefs : Fürtwangler, Karajan, Tilson Thomas, etc.

Je recommande aussi la lecture de ce billet de Timothy Mangan, un musicien et critique californien, dans lequel il livre les commentaires que lui inspirent quelques scènes du DVD dont sont extraits les enregistrements de la vidéo du New Yorker.

Autre lecture intéressante : le texte d’une allocution de Kirill Kondrachine au sujet des symphonies “à programme” de Chostakovitch (via le blog du chef d’orchestre Kenneth Woods).

Je relève également cette liste d’écoutes recommandées pour s’initier à la musique du 20ème siècle (dont l’auteur, le compositeur et critique Kyle Gann, s’attache à préciser qu’elle est nécessairement réductrice et critiquable, mais qu’il faut bien se jeter à l’eau). Je suis loin de connaîtres toutes les œuvres citées ; je me mets la liste de côté.

Et, pour se distraire, une bien curieuse représentation de Seiji Ozawa (via le blog de Matthew Guerrieri) :

 


“Capriccio”

Het Muziektheater, Amsterdam • 10.9.06 à 13h30

Richard Strauss (1942), livret de Clemens Krauss.
Orchestre Philharmonique des Pays-Bas, Hartmut Haenchen. Mise en scène : Andreas Homoki. Avec Gabriele Fontana (la Comtesse), Rainer Trost (Flamand), Dietrich Henschel (Olivier), Jan-Hendrik Rootering (La Roche), Olaf Bär (le Comte), Anke Vondung (Clairon)...

Capriccio_1 Non seulement Capriccio soulève des questions que je trouve intéressantes (qu'est-ce qui fait la beauté d'un texte chanté, la texte ou la musique ? ou la mise en scène ? ou tout à la fois ?), mais il possède une partition qui est un véritable foisonnement de mélodies somptueuses et de couleurs orchestrales envoûtantes. Et puis, un opéra qui se termine par une quasi-crise de nerfs de l'héroïne parce qu’elle se sent incapable de choisir entre la poésie et la musique, c'est plus rigolo qu'une tuberculeuse qui expire :-)

Le souvenir que j'ai gardé de Renée Fleming dans la somptueuse mise en scène de Robert Carsen à l'Opéra Garnier il y a un peu plus de deux ans mettait (forcément) la barre très haut dans ma mémoire, mais je suis heureux de dire que cette version du Nederlandse Opera n’a aucun complexe à avoir.

C'était, sauf erreur de ma part, la première fois que j'entendais Hartmut Haenchen, qui a dirigé à Amsterdam une Tétralogie qui semble avoir marqué les esprits. À la tête d'un Orchestre Philharmonique des Pays-Bas très impressionnant, il propose une lecture voluptueuse et envoûtante de cette exquise partition. Le sextuor d'ouverture, d'une grâce indescriptible, donne d'ailleurs tout de suite le ton. Les interludes orchestraux m'ont, quant à eux, littéralement mis en transe.

La mise en scène d'Andreas Homoki lui fait tout de suite rejoindre mon panthéon personnel aux côtés de Robert Carsen et Laurent Pelly. (Stéphane Braunschweig est en ballotage favorable.) La conception scénique est lumineuse : deux immenses pages de musique verticales écrites en blanc sur fond noir, disposées en forme de livre ouvert, encadrent la scène. Au centre, un cube blanc, recouvert de lignes noires écrites à la plume. Musique / poésie, négatif / positif, la métaphore visuelle est superbement réussie. (Si on veut chinoiser, le texte est en prose et non en vers… ce qui ne “colle” pas tout à fait au livret. En outre, il est curieusement en français. Je n’ai toutefois pas réussi à l’identifier.)

Dans la première scène, une porte du cube s'ouvre et l'on voit (et entend), à l'Intérieur, le sextuor jouer la pièce que l'on joue pour la Comtesse. J'adore ! La direction d'acteurs est d'une richesse rare sur les scènes d'opéra : les intentions sont lisibles, les mouvements ne sont pas aléatoires, ... La lumière joue aussi un rôle dramatique très réussi.

La distribution se montre largement à la hauteur. J'ai été très impressionné par le Flamand de Rainer Trost (qui jouait le même rôle dans la version Carsen à Garnier), à l'aise dans toutes les couleurs de la palette musicale sans jamais se départir d'un timbre d'une grande élégance : son air du Sonnet était pour moi le sommet de la représentation. Le Olivier de Dietrich Henschel (qui jouait le Comte à Garnier) était tout aussi réussi. J'émets un peu plus de réserves sur le La Roche de Jan-Hendrick Rootering qui, en dépit d'une voix très assurée et puissante, ne semblait guère se soucier de la mesure, causant vraisemblablement quelques sueurs froides dans la fosse... en tout cas des battues nettement plus métronomiques.

Quant à Gabriele Fontana, ce n'est évidemment ni Schwarzkopf, ni Fleming... et tant mieux pour elle. Je craignais un peu pour sa scène finale, car ses aigus avaient tendance à se teinter d'une légère acidité dans les premières scènes, où le chant est écrit comme une conversation animée, ne laissant guère à la voix le temps de se poser. Mais mes craintes étaient infondées : sa scène finale était parfaitement maîtrisée, d'une grande expressivité, tout à fait bouleversante.

J'ai surtout été frappé par la beauté des ensembles, musicalement sublimes et parfaitement en place : le Trio qui suit la scène du Sonnet, ainsi que l'Octuor en deux parties, étaient tout simplement phénoménaux de justesse, d'homogénéité, de bon goût tout simplement.

On va dire que je m'enthousiasme facilement (compte tenu de ça et ça), mais j'espère qu'on me fera le crédit de penser que je choisis bien mes sorties :-)


“Rembrandt de Musical”

Theater Carré, Amsterdam • 9.9.06 à 20h
Musique : Jeroen Englebert et Dirk Brossé. Livret et lyrics : Anna de Graef. Mise en scène : Frank van Laecke.

Rembrandt Les Pays-Bas fêtent en grande pompe cette année le 400ème anniversaire de la naissance de Rembrandt (dont je comprends par ailleurs que la date de naissance n’est pas connue avec certitude). Mon hôtel, par exemple, m’a remis en cadeau une petite gravure qui a supposément un rapport avec Rembrandt (je n’ai pas encore compris lequel). Parmi les festivités, le Theater Carré d’Amsterdam propose une comédie musicale originale, intitulée Rembrandt de Musical, dont la première a eu lieu le 15 juillet dernier, jour de l’anniversaire présumé du peintre.

Je n’ai que des bons souvenirs du Theater Carré, une très jolie salle (carrée, comme son nom l’indique, bien qu’aménagée en cercle) : j’y ai vu, en effet, des versions néerlandaises des comédies musicales TItanic, 42nd Street et Crazy For You, qui avaient en commun un professionnalisme largement équivalent à celui des productions de Broadway.

Les comédies musicales d’origine américaine étaient facile à suivre pour quelqu’un qui connaît les originaux. Pour Rembrandt, c’est une autre paire de manches, forcément… Le théâtre propose donc un ingénieux système appelé “Show Trans” (que l’on trouve aussi à Broadway pour les spectacles les plus courus comme Phantom of the Opera), qui sussurre un petit résumé à l’oreille au début de chaque scène, dans sa langue préférée, à choisir entre six ou sept, dont le russe. C’est assez ingénieux, mais il faut faire un sacré effort de concentration pour entendre la petite voix qui parle en même temps que la musique suramplifiée.

Que dire de ce Rembrandt ? Les visuels sont magnifiquement réussis, qui évoquent avec beaucoup de succès les clairs-obscurs si chers au peintre. Chaque scène semble être un tableau du maître. Beaucoup de projections impressionnantes, soit pour évoquer la ville d’Amsterdam avec des gravures “en 3D” (très bel effet), soit pour représenter les œuvres de Rembrandt. La scène est dotée de l’une des “tournettes” les plus élaborées que j’aie vues, permettant des reconfigurations très rapides et souvent assez saisissantes de l’espace scénique.

La musique en est très écoutable, même si légèrement monotone. (Je connaissais déjà Dirk Brossé, auteur de la comédie musicale Tintin et le temple du soleil, qui était de très bonne facture.) Les orchestrations sont magnifiques : clavecin, orgue, harpe, des vraies cordes en nombre… plus de trente musiciens en tout dans la fosse, il y a longtemps que New York n’en est plus là.

Le livret est sans doute le point faible de l’œuvre, car il est très linéaire : de l’arrivée de Rembrandt à Amsterdam, où il affiche son ambition, à la complainte du vieillard ruiné qui a perdu à peu près tous ceux qu’il aimait (sa femme, son fils, ses compagnes ultérieures), le traitement chronologique n’est pas très séduisant… et ne dit finalement pas grand chose sur Rembrandt.

Il y a quelques instants vraiment très réussis, comme le tableau final du premier acte, où Saskia, la première femme de Rembrandt, qui vient de mourir, va s’installer au milieu de la Ronde de nuit, à l’endroit où la lumière la plus éclatante semble n’attendre qu’elle.

La distribution, quant à elle, est uniformément excellente.

Il n’est sans doute pas si facile d’évoquer les arts plastiques sur une scène. À part Sunday in the Park With George, qui évoque le peintre Georges Seurat (et un petit-fils imaginaire), je ne connais, sauf erreur, aucune comédie musicale anglo-saxonne qui parle de peinture. Il y a quelques autres exemples, mais pas très réussis, en Europe : Vincent (sur Van Gogh, bien sûr), La Vie en bleu (sur Picasso)… et le sublimement catastrophique Da Vinci, qui avait bien fait rire le public du Casino de Paris pendant un mois ou deux quelques années (les affiches annonçaient “X représentations à Paris avant Broadway” !)


Concert

Kultur- und Kongresszentrum Luzern (KKL), Lucerne • 7.9.06 à 19h30
Koninklijk Concertgebouworkest, Mariss Jansons
Chostakovitch : Symphonie n°7

Kkl Difficile de dire le bonheur que m’a inspiré ce concert donné dans le cadre du prestigieux Festival de Lucerne, dans la superbe salle de concert conçue par Jean Nouvel, à l’acoustique d’une précision étonnante.

Jansons n’était pas arrivé en tête de mon palmarès subjectif, mais force est de constater que, 18 ans plus tard, à la tête de l’orchestre que certains considèrent comme le meilleur du monde, le résultat est époustouflant. Je connais peu d’orchestres dont tous les solistes soient aussi uniformément merveilleux et qui parvienne par ailleurs à produire un son aussi homogène et cohérent.

Les pupitres de bois sont particulièrement mis en valeur dans cette symphonie, et quelle beauté ! Le basson, magnifique ; le hautbois, à pleurer ; le cor anglais, encore mieux ; le contrebasson, tout simplement sublime dans son pianissimo ; sans parler du piccolo, dont le son est souvent “baveux” même dans les grands orchestres, et qui était là d’une précision totale.

Dans le premier et le quatrième mouvements en particulier, l’orchestre semble totalement sous le contrôle de Jansons, qui façonne le son à la volée et régule le souffle de quelques mouvements économes mais efficaces. Au sommet du premier mouvement, alors que l’orchestre est à plein régime, Jansons s’arrête quelques instants de battre la mesure. Immobile, il semble admirer cette merveilleuse mécanique qu’il vient de conduire progressivement à une sorte de transe extatique.

Ça laisse littéralement sans voix.