Curve, Leicester • 22.9.12 à 19h30
Musique : Scott Frankel. Lyrics : Michael Korie. Livret : Allan Knee. D’après le film du même nom.
Mise en scène et chorégraphie : Rob Ashford. Direction musicale : David Charles Abell. Avec Julian Ovenden (J. M. Barrie), Rosalie Craig (Sylvia Llewelyn Davies), Oliver Boot (Maximilian Blunt / Hook), Clare Foster (Mary Barrie), Liz Robertson (Mrs. du Maurier), Martin Ledwith (Arthur Conan Doyle), Norman Bowman, Michelle Francis, Edward Lewis French, Ashley Hale, Frankie Jenna, Julie Jupp, Stuart Neal, Zoe Rainey, Liz Robertson, Gary Watson, Stephen Webb, Matt Wilman.
Il y a un an environ, j’avais prévu d’aller passer quelques jours en Californie afin de voir l’une des premières représentations de cette nouvelle œuvre des créateurs de la comédie musicale Grey Gardens, Scott Frankel et Michael Korie, basée sur le célèbre film de 2004 avec Johnny Depp (lui-même inspiré par une pièce de théâtre d’Allan Knee). Mais la production fut annulée, ce qui rendit mon voyage sans objet (et m’empêcha du coup de voir comme prévu la comédie musicale Bring It On à Los Angeles… une lacune comblée — coïncidence ! — la semaine dernière à New York).
Le producteur de Finding Neverland a finalement décidé de présenter les tryouts de cette nouvelle comédie musicale au Royaume Uni plutôt qu’aux États-Unis… et c’est à Leicester plutôt qu’à San Diego que l’équipe créative s’est installée. Mes propres contraintes de calendrier m’ont de surcroît amené à choisir la toute première représentation publique (ce que j’essaie d’éviter en règle générale car il arrive que les premières représentations soient annulées pour cause de soucis techniques).
C’était donc à la première mondiale de Finding Neverland que j’ai eu la chance d’assister… depuis le premier rang du magnifique Curve de Leicester.
Rob Ashford était venu demander l’indulgence du public en cas de problème technique, mais aucune difficulté majeure n’est venue perturber la représentation. Il y a bien eu quelques péripéties mineures et quelques hésitations, mais la pièce est déjà en bonne forme.
Je pensais la magie du film difficile à reproduire sur scène, mais le pari est en partie relevé. La structure dramatique du livret, en particulier, est particulièrement solide… ce qui n’est au fond pas si surprenant si on se souvient que le film était déjà lui-même basé sur une pièce de théâtre. La façon dont les péripéties de la vie de Barrie lui inspirent les ingrédients successifs de son chef d’œuvre Peter Pan constitue la solide colonne dorsale d’une histoire forte, qui chemine vers un joli dénouement.
Le point faible du livret — car il en possède un, malgré tout — est son utilisation excessive des lettres que s’échangent Barrie et Sylvia Llewelyn Davies, que les comédiens “disent” en se tenant immobile de part et d’autre de la scène, une pratique qui finit par s’avérer bien peu théâtrale à la longue, même si Scott Frankel a composé un underscore magnifique pour ces moments.
La relative maladresse de ces scènes d’échanges de lettres est malheureusement symptomatique d’une mise en scène qui peine à trouver ses marques. On imagine que c’est le manque de moyens qui a obligé à concevoir la quasi-totalité de la mise en scène devant un fond de décor fixe qui figure un intérieur. Le problème, c’est qu’une proportion élevée de scènes se déroulent en extérieur, notamment la scène cruciale de la rencontre entre Barrie et les quatre garçons de Sylvia Llewelyn Davies au début de la pièce. Les projections qui sont utilisées pour évoquer une ambiance extérieure ne parviennent pas à faire oublier que c’est bien un intérieur qui est représenté.
Il y a malheureusement d’autres moments où la mise en scène souffre de la relative pauvreté du dispositif scénique, même si une merveilleuse surprise très réussie permet de finir le premier acte sur une image magnifique et assez enthousiasmante.
La partition concoctée par Frankel & Korie est fort plaisante. Elle donne moins l’impression que celle de Grey Gardens de chercher à éviter à tout prix les lieux communs et les traits trop prévisibles. Certaines chansons comme “Set Sail”, “Do I Know You?”, “Neverland” ou “In the Blink of An Eye” sont de petits bijoux — la densité de très belles chansons augmente d’ailleurs nettement au fur et à mesure que l’on s’approche de la fin, un choix sans doute très pertinent. Belle direction d’orchestre de David Charles Abell, qui était notamment le directeur musical du Sweeney Todd du Châtelet.
Le seul maillon faible d’une distribution par ailleurs quasiment idéale est le Hook d’Oliver Boot, dont la voix chantée manque singulièrement d’assurance.
On ne peut qu’être impressionné par la performance de Julian Ovenden, qui reste en scène quasiment sans interruption. On craignait pour sa voix depuis son retrait de Death Takes a Holiday, et ses apparitions récentes (ici ou là) n’avaient pas complètement levé le doute. Eh bien, sa voix a peut-être perdu sa facilité insolente, elle est un peu plus voilée et un peu moins agile dans l’aigu, mais Ovenden tient la distance sans difficulté et il utilise de manière expressive cette espèce de rugosité nouvelle. Son seul point faible, au fond, est la crédibilité limitée de son accent écossais, par ailleurs assez instable.
Les deux femmes de la vie de Barrie sont magnifiquement interprétées par Rosalie Craig et par Clare Foster. Elles ont toutes les deux des personnalités et des voix lumineuses, que la partition met idéalement en valeur.
Pour finir, et j’en suis le premier étonné, il serait injuste de ne pas souligner la prestation remarquable des quatre fils Llewelyn Davies — je n’ai malheureusement pas vu d’affiche indiquant laquelle des trois distributions tournantes était sur scène, mais j’ai été particulièrement impressionné par Peter (qui a fait un sans faute dans la chanson “Do I Know You?”, très complexe sur le plan rythmique) et par Michael, le plus jeune, qui réussit à ne pas trop manipuler le public avec ses expressions de petit ange (et qui est également un vrai pro pour réprimer ses inévitables bâillements). La production emploie une metteuse en scène dédiée aux enfants : elle a fait un travail remarquable pour donner fluidité et crédibilité à leurs (nombreuses) interventions.
Ce Finding Neverland possède de réelles qualités. Il est un peu handicapé par les limitations de sa mise en scène, mais ses atouts restent nombreux : un livret bien construit, des personnages consistants, une partition solide et souvent inspirée. Il possède indéniablement le potentiel de devenir un gros succès. Mais il reste un peu de travail…

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