Southwark Playhouse, Londres • 4.8.12 à 15h
Musique & lyrics : Jerry Herman. Livret : Michael Stewart, révisé par Francine Pascal et Thom Southerland.
Mise en scène : Thom Southerland. Direction musicale : Mark Aspinall. Avec Norman Bowman (Mack Sennett), Laura Pitt-Pulford (Mabel Normand), Jessica Martin (Lottie Ames), Stuart Matthew Price (Frank Capra), Steven Serlin (Mr. Kessell), Richard J. Hunt (Fatty Arbuckle), Jody Ellen Robinson (Ella), Anthony Wise (Eddie), Peter Kenworthy (William Desmond Taylor), Jessica Buckby (Iris), Ryan Gover (Charlie), Paul Hutton (Freddie), Natalie Kent (Norma), Jonathan Norman (Wally), Nikki Schofield (Phyllis).
J’avais décrit en détail cette merveilleuse comédie musicale, initialement créée en 1974, à l’occasion de sa dernière (et globalement médiocre) production londonienne, en 2006. Personne ne conteste que Mack & Mabel possède l’une des plus somptueuses partitions du répertoire ; son problème a toujours été son livret, qui donne l’impression de s’enfoncer de plus en plus au fur et à mesure que la relation entre le réalisateur Mack Sennett et sa vedette Mabel Normand se distend et que Normand se dirige irrésistiblement vers sa mort tragique.
La plupart des metteurs en scène essaient de trouver un moyen de gommer la noirceur de cette fin… mais cela ne suffit pas à résoudre les discordances de ton qui rendent la direction de l’œuvre peu lisible. Le coup de génie de Thom Southerland — et il faut bien parler de génie, en l’occurrence, tant le procédé métamorphose la pièce — consiste à annoncer d’emblée la couleur : l’histoire de Mack & Mabel est bel et bien une tragédie… et elle est jouée comme cela dès la première seconde, dans une ambiance de film noir qui ne laisse aucun doute sur le fait que la fin ne sera pas un “happy ending”.
On pourrait s’attendre à ce que ce parti pris mette en porte-à-faux la partition de Jerry Herman, souvent considéré à tort comme un compositeur de bluettes bondissantes et sans profondeur. Erreur ! Les chansons de Herman contribuent superbement à la progression dramatique de la pièce… en partie parce que ses lyrics — cruellement mésestimés — sont d’une profondeur et d’une sensibilité souvent bouleversantes… mais aussi parce que Southerland fait preuve d’un instinct hors pair pour maximiser l’impact des numéros musicaux — j’ai été scié de voir comment il empêche “When Mabel Comes in the Room” ou “Tap Your Troubles Away”, deux chansons pleines d’énergie et d’optimisme, de casser l’arc dramatique de la pièce.
Southerland révèle enfin le chef d’œuvre qui sommeillait depuis presque 40 ans. Sa mise en scène, superbement maîtrisée, combine une forte vision globale et une grande attention au détail. Le tempo de chaque scène, de chaque réplique, semble calculé avec minutie. Les superbes lumières de Howard Hudson apportent une contribution cruciale à l’élaboration d’une vision forte et cohérente.
L’interprétation est magnifique. On ne peut qu’être subjugué par la sublime Mabel de Laura Pitt-Pulford, qui est un peu la fille naturelle de Louise Gold, Kim Criswell et Bernadette Peters. Face à elle, Norman Bowman est un Mack Sennett à la forte dimension tragique : il porte sur ses épaules une bonne partie de la vision du metteur en scène et il la conduit magnifiquement à son aboutissement déchirant.
La prise de son n’arrive pas à faire complètement oublier l’acoustique fortement réverbérante du lieu, une sorte de cave voûtée située directement sous les voies ferrées de la gare de London Bridge (malheureusement en sur-régime en cette période de Jeux Olympiques). Mais elle parvient à donner une clarté remarquable aux voix et aux dix magnifiques musiciens qui interprètent avec talent la fabuleuse partition de Jerry Herman.
J’imagine que Jerry Herman doit commencer à être un peu trop vieux pour venir voir cette production, mais il aurait pour une fois de bonnes raisons d’annoncer — comme il semble le faire invariablement à chaque nouvelle version — que Mack & Mabel a enfin trouvé sa voix… et sa voie.

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