Operettszínház, Budapest • 16.6.12 à 19h
Musique : Sylvester Levay. Livret et lyrics : Michael Kunze. Adaptation en hongrois : Müller Péter Sziámi.
Mise en scène : Béres Attila. Direction musicale : Makláry László. Avec Vágó Zsuzsi (“Én”), Szabó P. Szilveszter (Maxim de Winter), Polyák Lilla (Mrs. Danvers)…
J’avais vu la toute première production de cette comédie musicale inspirée du roman de Daphné du Maurier à Vienne fin 2007. Alors que le spectacle est annoncé à Broadway pour l’automne prochain, Budapest a droit à sa version locale, dans cette magnifique bonbonnière qu’est le Operettszínház, un théâtre entièrement consacré à l’opérette et à la comédie musicale. Petit bonus : des surtitres en anglais permettent de suivre sans problème… alors que j’avais dû me reposer davantage sur mon intuition à Vienne (je ne suis pas germanophone). Les lyrics en anglais se superposent en outre parfaitement avec la musique : il s’agit donc bien d’une version destinée à être chantée et non d’une simple traduction utilitaire… ce qui pourrait s’expliquer par le fait que le spectacle devait originellement voir le jour à Londres. Ce sont sans doute ces textes qui seront représentés à Broadway.
Le compositeur, Sylvester Levay, bien que né en Serbie, est semble-t-il aujourd’hui de nationalité hongroise, ce qui explique que son nom soit orthographié à la hongroise sur les affiches du spectacle : Lévay Szilveszter.
Je suis ressorti de la représentation sans avoir modifié mon jugement sur l’œuvre. Un drame comme Rebecca n’est pas le candidat idéal à une adaptation en comédie musicale. La structure scène / chanson / scène / chanson ne rend pas facilement justice à la profondeur psychologique des personnages et au tempo dramatique de l’histoire. Les lyrics (en tout cas la version anglais utilisée pour le surtitrage) ont du mal à s’élever et à éviter une certaine trivialité, même si on note quelques jolies touches : la première chanson, par exemple, commence par un vers joliment scandé, “Last night I dreamt of Manderley”, une déformation du célèbre incipit du roman, “Last night I dreamt I went to Manderley again”, un alexandrin (plus précisément, un hexamètre iambique).
Levay n’est pas dénué de talent, mais il écrit dans un style qui évoque la variété plus que le théâtre. Il y a bien deux ou trois chansons plus légères, voire comiques, dans la partition mais, pour l’essentiel, son écriture verse facilement dans un style déclamatoire et héroïque qui peut lasser. De surcroît, il a tendance à beaucoup se répéter, un défaut qu’il partage avec Andrew Lloyd Webber. Néanmoins, il sait établir des ambiances… et quelques uns des thèmes de Rebecca sont vraiment frappants — le thème de la chanson-titre, notamment, est assez difficile à se sortir de la tête.
La très bonne surprise, en revanche, c’est que l’orchestre de Budapest sonne infiniment mieux que celui de Vienne, où j’avais été étonné de découvrir à l’entracte beaucoup de “vrais” instruments dans la fosse alors qu’on n’entendait quasiment que des synthétiseurs. Les synthétiseurs sont toujours là, mais on entend aussi beaucoup les cordes, les trombones et les cors, ce qui rend l’expérience musicale bien plus plaisante.
La qualité de la production est étonnante. La très belle mise en scène de Béres Attila s’appuie sur des visuels frappants conçus par quelqu’un qui se fait appeler “Kero®” (et dont le vrai nom est, semble-t-il, Kerényi Miklós Gábor). La scène finale de l’incendie de Manderley est moins spectaculaire qu’à Vienne, mais les décors utilisent un mélange efficace de bons vieux effets classiques (l’escalier monumental sur une tournette double, les petites plateformes qui sortent de la scène) et de projections, avec le soutien de lumières très travaillées — qui évoquent peut-être un peu trop par moments un concert de variétés.
Le seul réel reproche que l’on a envie de faire à la conception scénique est l’utilisation de “fantômes” qui apparaissent dans des miroirs, puis se mêlent aux personnages dans certaines scènes. Cela relève d’une manière “gothique” qui a trop sévi dans la comédie musicale européenne et à laquelle il va vraiment falloir tordre le cou une bonne fois pour toutes.
Très très belle distribution : les comédiens sont bien meilleurs chanteurs que ce que l’on rencontre habituellement dans le milieu de la comédie musicale. Le fait que le théâtre se consacre également à l’opérette explique sans doute cet excellent niveau.
Je reste dubitatif sur les chances de succès de Rebecca à Broadway car la transposition de l’histoire manque à beaucoup d’égards de subtilité et les lyrics, en tout cas ceux qui sont projetés à Budapest, manquent d’élévation. Pour une raison inconnue, la mise en scène sera partagée entre Francesca Zambello (qui était aux commandes à Vienne) et Michael Blakemore, ce qui n’est pas nécessairement bon signe… même si on peut espérer que Blakemore parvienne à donner un peu de légèreté supplémentaire à l’œuvre pour la faire mieux respirer.
Un coup d’œil au programme du Operettszínház donne envie de revenir souvent : plusieurs comédies musicales américaines alternent en effet avec des opérettes de Kálmán, Leo Fall ou Lehár. Si la qualité est toujours comparable à celle de cette production, ce doit être un régal.

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