Opéra d’Oslo • 4.2.12 à 18h
Puccini (1896). Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, d’après le roman Scènes de la vie de bohème, de Henry Mürger.
Direction musicale : Eivind Gullberg Jensen. Mise en scène : Stefan Herheim. Avec Diego Torre (Rodolfo), Marita Sølberg (Mimì), Vasilij Ladjuk (Marcello), Jennifer Rowley (Musetta), Giovanni Battista Parodi (Colline), Espen Langvik (Schaunard), Svein Erik Sagbråten (La Mort — Benoît, Parpignol, Alcindoro), …
Depuis que j’ai découvert son génial Parsifal de Bayreuth et son Eugène Onéguine passionnant d’Amsterdam, le Norvégien Stefan Herheim figure très haut sur la liste des metteurs en scène dont le nom suffit à me faire voyager… comme Robert Carsen, Robert Lepage ou l’équipe de la Fura dels Baus. Cette Bohème de l’Opéra d’Oslo — dont cette représentation était diffusée simultanément dans de nombreux cinémas — confirme le génie de Herheim.
On craint un peu au début de la représentation que le metteur en scène n’ait cédé aux facilités un peu gratuites du Regietheater. Le rideau se lève sur une chambre d’hôpital ; Rodolfo s’y tient au chevet d’une Mimì au crâne chauve, dont la courbe du moniteur cardiaque est projetée sur les murs. Soudain, la courbe devient plate : les médecins accourent pour tenter de ranimer Mimì, mais c’est trop tard. C’est à ce moment que l’orchestre entame l’ouverture. Les employés de l’hôpital deviennent les personnages du drame : Musetta est une infirmière, Marcello, un agent de nettoyage, Colline et Schaunard, deux médecins. Le décor de la chambre d’hôpital s’ouvre pour révéler la mansarde où se joue le premier acte.
Au début, on est tenté de trouver tout cela artificiel. Marcello, Colline et Schaunard ont gardé leurs chaussures blanches ; le décor de la chambre d’hôpital reste présent sur les côtés. C’est la scène avec Benoît qui révèle les intentions de Herheim. Au lieu de finir sa tirade sur les femmes minces par “E son piene di doglie, per esempio, mia moglie!”, il dit “… sua moglie!” en retirant son bonnet, laissant apparaître un crâne chauve, et en montrant de manière sardonique le lit d’hôpital où gisait le cadavre de Mimì. La lumière change de manière dramatique et devient inquiétante. Le propos devient clair : Rodolfo est en train de se confronter aux pensées morbides que lui inspirent ses souvenirs avec Mimì.
Tout cela devient de plus en plus clair… et de plus en plus virtuose, aussi… dans le deuxième acte. La mort fait de plus en plus d’apparitions : sous les traits de Parpignol, d’Alcindoro puis du Tambour-Major… tous interprétés, bien sûr, par le même comédien que Benoît. À la fin du deuxième acte, les choristes (sublimement bien dirigés) enlèvent tous leurs perruques pour révéler autant de crânes chauves. Le tableau bascule dans le cauchemar, tandis que le décor de la chambre d’hôpital se referme sur un Rodolfo terrorisé. Herheim réussit l’une des plus belles fins d’actes que j’aie jamais vues : intense, spectaculaire… bien plus porteuse de sens que ne peuvent l’être les mises en scène “traditionnelles”.
Les troisième et quatrième actes accélèrent la plongée dans le cauchemar morbide de Rodolfo. Le décor sur tournette enchaîne les révolutions au fur et à mesure que l’horreur augmente et que les hallucinations se multiplient. Musetta chante son “Ah! Se nel bicchiere sta il piacer, in giovin bocca sta l'amor!” sur la table d’opération d’un service d’oncologie ; le personnage de la Mort réapparaît en double de Rodolfo ; les scènes avec Mimì deviennent de plus en plus surréalistes. La dernière scène se déroule bien sûr dans la chambre d’hôpital mais, coup de génie, tandis que tout le monde se préoccupe de la Mimì alitée, Rodolfo continue à interagir avec la Mimì de son hallucination, qu’il est bien sûr seul à voir. Son cri de désespoir est d’autant plus déchirant lorsqu’elle disparaît subrepticement dans les coulisses.
Par certains côtés, je trouve cette Bohème encore plus ébouriffante que le Parsifal de Herheim. Parce que Parsifal porte déjà son génie en soi, indépendamment de toute mise en scène. Alors que Bohème est une histoire linéaire à la chronologie aléatoire, sans beaucoup de relief dramatique et une fin jouée dès la première scène. Ce qu’en fait Herheim sublime le livret et lui donne une puissance qu’il n’aurait jamais acquise sans lui. Il ne fait rien gratuitement… et sa façon de réconcilier Regietheater avec une intelligence supérieure est rien moins que lumineuse.
Le spectacle est d’autant plus irrésisitble que l’interprétation musicale, sous la baguette du tout aussi génial Eivind Gullberg Jensen, est d’une beauté confondante… et que la distribution est très solide. Le Rodolfo de Diego Torre est splendide — le timbre chaleureux de ses graves, en particulier, n’est pas sans rappeler le velours d’un Jonas Kaufmann. Son investissement dramatique au service de la vision de Herheim est total. Tout est réuni pour que que le théâtre et la musique joignent leurs forces au service d’une expérience forte et bouleversante.
Herheim a, semble-t-il, une marque de fabrique : les lits qui changent discrètement d’occupants. Procédé central du Parsifal de Bayreuth, on l’avait retrouvé dans la scène de la lettre d’Eugène Onéguine. Ici, c’est le lit d’hôpital qui est équipé d’une glissière permettant d’y installer divers personnages assez rapidement.
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