English National Opera, Londres • 25.11.11 à 19h
Eugène Onéguine (1879). Musique : Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine. Version en anglais de Martin Pickard.
Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : Deborah Warner. Avec Audun Iversen (Onegin), Amanda Echalaz (Tatyana), Toby Spence (Lensky), Brindley Sherratt (Gremin), Claudia Huckle (Olga), Adrian Thompson (Triquet), …
L’English National Opera propose une nouvelle mise en scène d’Eugène Onéguine, conçue par Deborah Warner. Comme il se doit à l’ENO, l’œuvre est donnée en anglais… ce qui m’attirait d’autant plus que j’admire beaucoup le CD disponible chez Chandos avec Kiri Te Kanawa et Thomas Hampson. Le texte de Martin Pickard trouve les accents appropriés : “Onegin, I confess it gladly / I worship my Tatyana madly”, annonce Gremin dans son grand air.
La musique de l’ouverture m’avait hanté toute la journée, et je n’ai pas été déçu lorsque le décidément talentueux Edward Gardner a baissé sa baguette et que le magnifique orchestre de l’ENO a commencé à jouer : alternant de purs moments d’extase romantique et les envolées furieuses des transports amoureux, l’orchestre de l’ENO se pare d’une irrésistible âme russe. De ma place désormais devenue fétiche, d’où l’acoustique est un régal, je savoure tout particulièrement le jeu magnifique des bois — hautbois et basson en tête.
La mise en scène de Deborah Warner se complait dans les belles images. Belles mais peu cohérentes : la mise en scène est pleine d’entrées et de sorties illogiques et de situations contredites par le livret, notamment quand les personnages disent à quel point le jardin est délicieux alors qu’ils sont dans une sorte de grange (qui, semble-t-il, sert aussi de chambre à Tatyana… Onéguine y viendra lui faire la leçon parmi les cageots de coloquintes).
Et pourtant, on sent que le public accroche — je suis encore sidéré que les huit colonnes qui encombrent l’essentiel de l’espace scénique au troisième acte (allez danser une polonaise dans un espace pareil !) aient été applaudies par le public au lever du rideau. Warner avait déjà recueilli des éloges injustifiés à mon sens pour sa mise en scène prétentieuse de Dido And Æneas ; elle récidive ici en recueillant des compliments qui reviennent en réalité au compositeur et à l’orchestre.
Warner ne sait pas gérer les mouvements du chœur, garde des espaces trop ouverts à cause de lui, incorpore des chorégraphies contemporaines risibles et accepte des lumières ratées (et même épouvantables dans la scène de la lettre). Elle fait des choix bizarres en faisant embrasser Tatyana par Onéguine — sur la bouche — à la fin du I, ou encore en demandant à Lensky d’envoyer Olga au tapis — deux fois ! — quand il s’emporte contre elle.
Certains partis pris sont plus classiques, et plus réussis aussi : on découvre Lensky assis sur un grand tronc mort au milieu de la steppe recouverte de givre au début de la scène du duel. Parmi les choix de Warner auxquels je souscris figure aussi celui de faire tomber le rideau entre chaque tableau. Le livret en a besoin ; paradoxalement, l’action y gagne beaucoup en rythme dramatique.
La distribution est de qualité très diverse. Toby Spence s’y distingue très nettement avec un Lensky exceptionnel, combinant à merveille la légèreté et l’introspection du jeune romantique. Spence possède des graves d’une qualité rare et son air du deuxième acte est une merveille : sobre et intense à la fois, sans manières déplacées.
On retrouve aussi avec un plaisir non dissimulé le Gremin irréprochable de Brindley Sherratt, déjà admiré à Covent Garden en 2008 (et qui était aussi un Sparafucile remarquable). Les notes finales de son air sont saisissantes tant elles sont justes et sonores.
Le Onéguine de Audun Iversen est correct, sans plus. Il n’est pas très charismatique et fait même un peu plouc là où on attend un snobinard de province un peu blasé.
Je n’aime pas non plus la Tatyana d’Amanda Echalaz. Presque transparente, elle manque singulièrement de présence et n’incarne réellement aucune des dimensions tragiques de son héroïne. Après l’avoir trouvée si peu convaincante dans les deux premiers actes, on s’attend à ce qu’elle réussisse sa transformation du troisième acte, mais il n’en est rien. Incapable de réellement contrôler son émission, elle sort ses aigus à l’arrache… et ce n’est pas joli, d’autant que son vibrato est d’une largeur presque obscène.
On est bien plus charmé par la Olga de Claudia Huckle, même si le rôle est évidemment peu exigeant.
Malgré mes réserves, il faut reconnaître que la fin fonctionne très bien. Le dernier duo entre Onéguine et Tatyana m’avait rarement autant touché — Edward Gardner donnait, il est vrai, un réel coup de main dans la fosse. En guise d’adieu, Tatyana rend à Onéguine le baiser qu’il avait posé sur ses lèvres à la fin de l’acte I. Puis elle s’éloigne : dans le silence, ses pas résonnent sur le plancher de scène. Ce n’est qu’au bout de longues secondes que Gardner entonne les dernières mesures d’une manière presque sauvage, tandis qu’Onéguine s’effondre au pied d’une colonne. Rideau.
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