American Conservatory Theater, San Francisco • 18.6.11 à 14h
Musique et lyrics : Jake Shears & John Garden. Livret : Jeff Whitty, d’après Armistead Maupin.
Mise en scène : Jason Moore. Direction musicale : Cian McCarthy. Avec Judy Kaye (Anna Madrigal), Betsy Wolfe (Mary Ann Singleton), Richard Poe (Edgar Halcyon), Wesley Taylor (Michael “Mouse” Tolliver), Diane J. Findlay (Mother Mucca), Mary Birdsong (Mona Ramsey), Kathleen Elizabeth Monteleone (DeDe Halcyon-Day), Andrew Samonsky (Beauchamp Day), Josh Breckenridge (Jon Fielding), Manoel Felciano (Norman Neal Williams), Julie Reiber (Connie Bradshaw), Patrick Lane (Brian Hawkins), …
C’est un événement : Tales of the City, le chef d’œuvre d’Armistead Maupin (connu en France sous le nom Les Chroniques de San Francisco), devient une comédie musicale. L’écriture en a été confiée à une équipe prometteuse puisque l’auteur du livret est Jeff Whitty, le librettiste de Avenue Q, tandis que la partition est signée de Jake Shears et John Garden, deux des piliers du groupe Scissor Sisters. La mise en scène est prise en charge par Jason Moore, également associé à Avenue Q.
C’est un peu par hasard que je me trouve à San Francisco pile au moment où Tales of the City effectue ses “tryouts” en vue d’une éventuelle production à Broadway (de la même façon que je m’étais trouvé à Seattle pour Catch Me If You Can et, de manière un peu moins fortuite, à Chicago pour The Addams Family et à Los Angeles pour Curtains et pour Leap of Faith).
Le spectacle tel qu’il se présente aujourd’hui n’est pas sans qualités, mais il souffre aussi de nombreux défauts.
Le principal, c’est qu’il semble très difficile de reproduire par le biais de dialogues de théâtre le style si particulier et si addictif d’Armistead Maupin. On a beaucoup plus l’impression de regarder une sitcom, avec ses plaisanteries bas de gamme et ses rires enregistrés, que de se plonger dans l’univers étrange et fascinant des personnages ô combien attachants imaginés par Armistead Maupin. (Il existe une série télé inspirée par les romans de Maupin — je ne la connais pas, mais il est bien possible qu’elle ait été davantage utilisée comme source d’inspiration par les auteurs que les romans eux-mêmes.)
Le problème est largement structurel : le récit concocté par Maupin est beaucoup trop dense pour pouvoir être rendu de manière satisfaisante dans le “temps théâtral”. Le premier acte, du coup, est une succession décousue de scènes choisies pour essayer d’établir de manière satisfaisante les principaux personnages et les principaux ressorts dramatiques… mais il y en a trop ! I Et il est quasiment impossible d’en supprimer, car le génie de Maupin est précisément de faire converger tous les éléments du drame vers un dénouement dans lequel ils sont tous interconnectés. Fatalement, certains personnages sont mieux servis que d’autres… et cela crée un déséquilibre assez frustrant.
La situation est rendue plus critique encore par la pauvreté du décor et par le manque de profondeur de la partition.
Le décor est conçu autour d’un noyau fixe (une série d’escaliers censés évoquer ceux de la fameuse Barbary Coast où se déroule l’action). Divers compléments s’y ajoutent selon les scènes mais, globalement, on est tout le temps en train de regarder ces mêmes escaliers, d’ailleurs pas si jolis. Je suis convaincu que cela empêche les épisodes successifs de “s’ancrer” sérieusement. À revoir complètement, à mon sens.
Quant à la partition, malheureusement, elle offre bien peu de moments mémorables. Si je peux à peu près pardonner le manque d’inspiration mélodique, je suis en revanche beaucoup plus remonté contre les lyrics d’une banalité, voire d’une trivialité, à pleurer. Les espoirs que faisaient naître le choix des deux compères des Scissor Sisters ne se matérialisent malheureusement pas du tout.
Il se produit quand même un petit miracle dans le deuxième acte. Car, une fois passées toutes ces scènes d’exposition gérées tant bien que mal, les nœuds commencent à se dénouer. Et là, le génie de Maupin reprend le dessus et conduit à une série de situations émouvantes, voire bouleversantes, qui transcendent tous les problèmes.
Les apogées dramatiques sont particulièrement poignants. D’autant que certains des comédiens sont merveilleux, à commencer par Judy Kaye, qui campe une irrésistible Anna Madrigal — un personnage en or, il est vrai. J’ai également été bouleversé par Richard Poe dans le rôle d’Edgar Halcyon et extrêmement touché par Kathleen Elizabeth Monteleone dans le rôle de DeDe Halcyon-Day.
Le reste de la distribution est de très bon niveau. Jolie prestation, notamment, de Betsy Wolfe, dont le personnage de Mary Ann Singleton fournit une sorte de fil rouge à la pièce. Même si son personnage est plutôt mal servi par le livret, Wesley Taylor ne tire pas trop mal son épingle du jeu en Michael Tolliver. (On ne peut que recommander à ceux qu’intéressent les talents du Broadway d’aujourd’hui de visionner la série Billy Green, disponible par épisodes sur YouTube, dans laquelle Taylor interprète le personnage-titre. C’est d’ailleurs en regardant cette série que j’ai compris que ce n’était pas Kevin Spacey, mais un sosie, qui avait tourné dans la série des publicités Orange en Grande-Bretagne.)
C’est aussi dans le deuxième acte, curieusement (ou pas), que la partition connaît quelques fulgurances. La chanson du coming-out de Michael à ses parents (reprise un peu plus tard par Anna quand elle est confrontée à sa mère) est particulièrement poignante. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’elle aurait donné si elle avait été confiée à un compositeur plus inspiré.
Même si le deuxième acte “fonctionne” mieux que le premier, les dénouements sont, eux aussi, menés tambour battant… et on retrouve sous une autre forme la frustration provoquée par le “zapping” permanent du premier acte. La “fin” du personnage d’Edgar est gérée en queue de poisson… et j’espère que les auteurs cherchent activement une autre solution.
Je vois mal la pièce aller à Broadway en l’état. D’un autre côté, mes capacités prédictives en la matière ont souvent été prises en défaut…
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