Théâtre du Châtelet, Paris • 25.4.11 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler.
Mise en scène : Lee Blakeley. Ensemble Orchestral de Paris, David Charles Abell. Avec Rod Gilfry (Sweeney Todd), Caroline O’Connor (Mrs. Lovett), Nicholas Garrett (Anthony Hope), Rebecca Bottone (Johanna), Pascal Charbonneau (Tobias), Jonathan Best (Judge Turpin), John Graham-Hall (The Beadle), David Curry (Pirelli), Rebecca de Pont Davies (Beggar Woman), …
Avertissement : je pense avoir vu Rod Gilfry et non Franco Pomponi, avec qui il alterne dans le rôle-titre… mais je ne suis pas physionomiste et, si le Châtelet a prévu des affiches pour clarifier la distribution, elles sont bien cachées.
Le Châtelet nous avait déjà proposé la saison dernière une très bonne production de A Little Night Music. La découverte de l’œuvre de Stephen Sondheim se poursuit actuellement avec Sweeney Todd, peut-être la plus “opératique” des comédies musicales du maître. L’expérience est globalement encore plus satisfaisante que pour Night Music : cette production soutiendrait sans problème la comparaison avec les meilleures productions internationales.
Le mérite en revient en tout premier lieu à l’interprétation irrésistible de la partition par un Ensemble Orchestral de Paris étonnamment vernaculaire, sous la conduite exemplaire de David Charles Abell, qui transforme décidément tout ce qu’il touche en or. Les orchestrations de Jonathan Tunick n’ont peut-être jamais été aussi bien interprétées, en incluant la version concert proposée par le New York Philharmonic en 2000. On va d’émerveillement en émerveillement en écoutant les couleurs merveilleuses de la partition. À part une tendance à ralentir un peu trop certains passages, on imagine difficilement meilleure interprétation. Le chœur est d’ailleurs lui-même remarquable.
La mise en scène de Lee Blakeley confirme tout le bien que m’avait inspiré son travail sur Night Music. Si on met de côté quelques broutilles étonnantes (le panneau “Sweeney Todd’s Tonsorial Parlour”, qui est présent dans le décor dès le lever du rideau ; l’aberration de ne pas voir Johanna fuir par l’escalier, dont il semble établi qu’il est le seul chemin d’accès au salon de Sweeney), la qualité du travail de mise en scène est remarquable.
La mise en scène physique est assez standard (décor à deux niveaux avec un tobogan pour récupérer les cadavres)… mais le travail de direction d’acteurs atteint des sommets. Il est particulièrement efficace dans le deuxième acte, souvent survolé. L’évolution de Mrs. Lovett, qui sent manifestement venir la tragédie assez tôt, est remarquable. Le fait qu’elle ne se laisse pas trucider sans résistance à la fin paraît une évidence, mais ce n’est quasiment jamais le cas. Beaucoup d’autres petits détails constituent autant d’excellentes idées. Je regrette seulement que Blakeley n’ait pas choisi, comme d’autres, de montrer Sweeney Todd offrant volontairement sa gorge à trancher à Tobias dans la dernière scène — ce qui, certes, n’est pas dans le livret, mais constitue un joli dénouement.
La distribution est solide. Rod Gilfry est un Sweeney Todd de classe internationale, même s’il est un peu fâché avec les notes tenues. Je suis plus réservé sur Caroline O’Connor, pour qui j’éprouve pourtant une tendresse infinie : même si elle s’agite et grimace beaucoup, elle n’a pas l’instinct comique des meilleures titulaires du rôle (je pense notamment à Judy Kaye, à Patti LuPone ou à Maria Friedman… sans parler bien sûr de la créatrice du rôle, l’inégalable Angela Lansbury) et elle gâche plusieurs occasions de provoquer des rires ; elle a la voix fatiguée et certains passages sont un peu trop “trichés” à mon goût ; j’ai également été gêné par sa difficulté à conserver le même accent en parlant et en chantant.
Dans les rôles secondaires, on est un peu surpris de voir le rôle d’Anthony confié à un baryton : il y perd beaucoup de sa jeunesse et de sa spontanéité. D’autant que Nicholas Garrett, manifestement nerveux (ce pied qui bat la mesure !), provoque le naufrage du redoutable quatuor Johanna/Anthony/Juge/Beadle. À l’inverse, le rôle de Tobias est souvent confié à un baryton qui chante les aigus en voix de fausset : le donner à un ténor lui enlève cette espèce de fragilité enfantine qui le caractérise normalement. La Johanna de Rebecca Bottone est l’une des plus belles que j’aie entendues. Jonathan Best interprète magnifique le rôle du Juge. David Curry est un Pirelli haut en couleur. Rebeccas de Pont Davies a une voix trop lyrique pour le rôle de la Mendiante, qui a besoin de savoir changer de registre.
C’est donc globalement une production excellente. On en profite d’autant plus que la version représentée réintègre des scènes souvent coupées : le concours d’arrachage de dents (d’ailleurs superbement mis en scène) et la chanson “Johanna” du Juge. Qui eût cru que le Châtelet pourrait s’enorgueillir un jour de présenter des productions parmi les plus abouties des œuvres de Sondheim ? Chapeau bas à Jean-Luc Choplin… et pourvu qu’il continue dans cette voie !

Bonjour,
savez vous quel est le meilleur emplacement au Chatelet pour bien profiter du son de l'orchestre et des voix ? Bref pour en prendre plein les oreilles.
Rédigé par : me.yahoo.com/a/wWyWRM0IhI4..5x8bHetlUP0jsKIPNE- | 26 avril 2011 à 16:57
Dimanche soir, 24 avril, c'était bien Rod Gilfry qui chantait (je l'ai vu arriver au théatre), donc pas sûr que ce soit lui qui chantait également le 25.
Pour le reste, je souscris à peu prés exactement à tout ce que tu as écrit. J'ajouterais juste que l'amplification de l'orchestre était parfaitement superflue et gachait même parfois la finesse de l'orchestration et des nuances voulues par Sondheim.
Rédigé par : Ouf1er | 26 avril 2011 à 23:07