Théâtre du Châtelet, Paris • 11.12.10 à 15h
Musique : Frederick Loewe (1956). Livret et lyrics : Alan Jay Lerner, d’après Pygmalion de George Bernard Shaw.
Orchestre Pasdeloup, Kevin Farrell. Mise en scène : Robert Carsen. Avec Christine Arand (Eliza Doolittle), Alex Jennings (Henry Higgins), Nicholas Le Prevost (Pickering), Jenny Galloway (Mrs. Pearce), Margaret Tyzack (Mrs. Higgins), Donald Maxwell (Alfred P. Doolittle), Pascal Charbonneau (Freddy Eynsford-Hill), Jane How (Mrs. Eynsford-Hill), Simon Butteriss (Zoltan Karpathy)…
Quel bonheur, mais quel bonheur ! Robert Carsen nous avait déjà proposé dans ce même Châtelet un Candide enthousiasmant et inoubliable. Il récidive aujoud’hui avec un My Fair Lady d’une classe époustouflante, éminemment respectueux d’une œuvre universellement reconnue comme l’un des chefs d’œuvre du genre.
Contrairement à Candide, qui semble en réécriture permanente et ne possède pas de version réellement définitive, My Fair Lady laisse beaucoup moins de marge de manœuvre à un metteur en scène. Le livret, assez directement inspiré du génial Pygmalion de George Bernard Shaw, est tellement bien structuré qu’il impose largement sa loi.
Le talent du metteur en scène est davantage sollicité dans le domaine de la mise en images, d’autant que l’œuvre est exigeante en matière de changements de décors. Et là, il faut dire que Robert Carsen, magnifiquement assisté par Tim Hatley pour les décors et Anthony Powell pour les costumes, se trouve dans sa zone d’excellence. Les visuels de ce My Fair Lady sont époustouflants d’un bout à l’autre.
Cerise sur le gâteau, Carsen est fidèle à sa réputation en achevant la mise en scène sur une image tellement géniale et porteuse de sens qu’elle laisse sans voix. Une idée d’une simplicité déconcertante permet à Carsen de jeter, à sa façon, un éclairage inattendu sur la question qui, depuis toujours, perturbe les metteurs en scène de Pygmalion et de My Fair Lady : mais que peut-il bien se passer à la fin de la pièce lorsque Eliza revient au 27A Wimpole Street (et non 27 bis, comme le pense à tort l’auteur des surtitres) ? Shaw a même été obligé d’écrire une postface pour éclairer le débat. Carsen, lui, apporte un commentaire qui parvient à être à la fois pertinent, drôle, original et intelligent.
On est tout aussi comblé sur le plan musical : l’Orchestre Pasdeloup interprète magnifiquement la très belle partition de Frederick Loewe, sous la conduite attentive d’un Kevin Farrell, qui avait déjà assuré une prestation remarquable dans The Sound of Music. On est particulièrement heureux d’entendre la partition dans son intégralité — y compris des reprises ou “underscores” parfois négligés.
Christine Arand, dont j’avais adoré la Baronne Schraeder dans The Sound of Music, fait un sans-faute dans le rôle exigeant d’Eliza. La complexité de sa relation avec le Higgins faussement glacial d’Alex Jennings (déjà vu dans le même rôle à Londres, où il m’avait déjà beaucoup impressionné, ainsi que dans Candide et dans Present Laughter de Noël Coward) est superbement mise en relief par une direction d’acteurs subtile et intelligente. Je suis particulièrement reconnaissant à Carsen d’avoir saisi le moment où la relation d’Eliza et de Higgins bascule, l’instant qui précède la “révélation”, quand Higgins se fend d’une tirade sur la beauté de la langue, tirade qui commence sur un ton professoral mais s’achève sur un registre beaucoup plus lyrique, beaucoup plus passionné. Eliza ne peut que comprendre ; ses yeux s’illuminent : ça y est, elle a compris.
Le reste de la distribution est tout aussi réjouissant, notamment avec Nicholas Le Prevost, qui rejoint le club très fermé des Pickering sachant chanter, et la trucculente Jenny Galloway, que l’on associe plus volontiers à des rôles où c’est elle qui manie une langue poissarde (Mme Thénardier dans Les Misérables, la Veuve Corney dans Oliver!), et qui incarne une Mrs. Pearce impeccable.
Bref, il n’y a pas grand’ chose à jeter dans cette production de My Fair Lady, qui réussit à être exemplaire à peu près sur tous les fronts. On peut difficilement imaginer mieux aujourd’hui sur la planète comédie musicale. Paris, capitale du musical ? Qui l’eût cru ? Jean-Luc Choplin l’a fait.
(Et cette image finale… Ah ! Cette image finale !)
Bonsoir Laurent !
Bien, à présent que tout cela est passé... puisque je n'ai pas vu mention de reprise de la production prochainement... quelle était l'option de Carsen pour cette fin ?
Rédigé par : DavidLeMarrec | 03 novembre 2011 à 21:09
> Carsen choisit sagement de ne surtout pas laisser entendre qu’un couple “romantique” est en train de se former lorsque Eliza revient chez Higgins. (On sait que cette supposition remplissait Shaw d’effroi.)
Carsen montre plutôt Eliza revenir dans une position de gouvernante. Elle frappe dans ses mains et, en un temps record, un bataillon de valets vient débarrasser la pièce de l’ensemble des appareils qui l’encombrent. Ils dressent la table et mettent le couvert… pour un seul convive, Higgins. Il n’y a d’ailleurs qu’une seule chaise. Eliza est derrière et supervise les opérations. Aucune suggestion romantique, mais la suggestion que chacun a trouvé sa place dans leur relation.
Rédigé par : Laurent | 14 décembre 2011 à 22:31
Merci Laurent !
Ma curiosité avait été sensiblement piquée par ces allusions. :)
Mis à part la question du mariage d'Eliza, beaucoup plus nette chez Shaw, cette orientation se trouve déjà assez littéralement dans ce qu'écrit Lerner, non ?
Rédigé par : DavidLeMarrec | 24 décembre 2011 à 18:17