Opéra Bastille, Paris • 4.3.10 à 19h30
Wagner (1869)
Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Günter Krämer. Avec Falk Struckmann (Wotan), Samuel Youn (Donner), Marcel Reijans (Froh), Kim Begley (Loge), Peter Sidhom (Alberich), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime), Iain Paterson (Fasolt), Günther Groissböck (Fafner), Sophie Koch (Fricka), Ann Petersen (Freia), Qiu Lin Zhang (Erda), Caroline Stein (Woglinde), Daniela Sindram (Wellgunde), Nicole Piccolomini (Flosshilde).
J’ai vu tellement de productions de Rheingold, ces dernières années, que je me rendais à l’Opéra Bastille presque blasé, sans me douter à quel point cette nouvelle production allait me séduire.
Première bonne surprise : la mise en scène de Günter Krämer rachète à elle-seule quarante ans de dérives du regietheater à l’allemande. Si elle manque un peu de précision sur le plan de l’occupation de l’espace par les chanteurs, elle s’appuie en revanche sur une lecture extrêmement fidèle, presque traditionnelle, du livret, qui garantit une jolie cohérence entre les visuels et l’action. On retrouve des plaisirs trop rares : ne jamais sursauter parce qu’une réplique rentre en collision avec les actions des comédiens, comprendre tout à coup la signification d’un indice apparemment anodin planté plusieurs scènes auparavant, ne pas partir frustré parce qu’une situation créée par le metteur en scène est restée sans explication ou sans résolution à la fin du spectacle.
Il faut dire que la lisibilité de la mise en scène de Krämer est considérablement aidée par la qualité des surtitres, dont l’auteur n’est pas identifié sur la feuille volante faisant office de programme de salle. On se croirait à Seattle.
Krämer bute sur l’obstacle habituel de Rheingold (le dragon et le crapaud), mais il gère par ailleurs haut la main les changements de lieu successifs et trouve même de belles idées pour illustrer certains épisodes qui laissent d’autres metteurs en scène démunis, comme la scène dans laquelle Donner ouvre le chemin de Walhalla avec son marteau. Malgré les apparences, sa mise en scène est, au fond, extrêmement classique. Sa plus grande audace — c’est dire — consiste à faire pivoter de 90 degrés le point de vue sur les Filles du Rhin, sur lesquelles la poussée d’Archimède s’exerce d’arrière en avant au lieu de s’exercer de bas en haut.
Lorsque le rideau tombe, Krämer nous laisse avec quelques indices visuels légèrement énigmatiques, sans doute destinés à nous faire saliver en attendant Walküre. Autant le dire franchement, je crains le pire. Mes voisins de derrière ont cru percevoir la même chose que moi en voyant la forme de Walhalla, la tenue des figurants dans le dernier tableau ainsi que les immenses lettres gothiques qui font leur apparition, pour l’instant dans le désordre. J’espère avoir tort.
Je redoutais un peu la direction musicale de Philippe Jordan, dont j’avais fort peu apprécié la Walküre zurichoise. Même si je n’y adhère pas totalement, force est de constater la qualité du travail de fond réalisé avec l’orchestre. Cette remarque fait sans doute plus que frôler le paradoxe compte tenu de la taille de l’orchestre, mais Jordan propose un Rheingold intimiste, presque chambriste. La texture musicale est claire et aérée, l’allure est posée, la dynamique reste toujours sous contrôle — les véritables fortissimi se comptent sur les doigts d’une main.
J’aurais aimé un peu plus de contrastes, notamment (l’une de mes obsessions auriféro-rhénanes) au moment de l’entrée du thème du renoncement à l’amour, dont je persiste à considérer qu’elle matérialise le moment crucial où le nœud se noue… pour n’être dénoué que par le feu du Crépuscule. L’avantage de la vision de Jordan est qu’elle met formidablement en évidence l’élégance de l’écriture de Wagner, dont les richesses sont inépuisables.
Cette approche de la partition permet aussi de réaliser un équilibre scène / fosse dont je ne pensais pas qu’il fût possible à Bastille en acoustique naturelle. Les voix restent toujours très au-dessus de l’orchestre, ce qui ajoute une dose considérable de réalisme dramatique, notamment dans les passages où l’on navigue aux limites du sprechgesang.
La distribution est collectivement remarquable pour son homogénéité et pour son engagement dramatique. Falk Struckmann, dont j’avais beaucoup apprécié l’Amfortas à Londres, campe un Wotan plein d’autorité, qu’il me tarde de retrouver dans les épisodes suivants. Peter Sidhom est un habitué du rôle d’Alberich, dans lequel je l’avais vu à Londres, et qu’il connaît manifestement comme sa poche.
Une mention spéciale pour Sophie Koch, dont la Fricka est l’une des meilleures que j’aie vues. Vivement Walküre, qui met le personnage particulièrement en valeur. J’avais déjà croisé la plupart des autres chanteurs : Samuel Youn et Iain Paterson tous les deux en Gunther (respectivement à
Cologne et à
New York), Qiu Lin Zhang déjà dans le rôle d’Erda au Châtelet (où elle avait déjà fait un triomphe), etc.
Seul point faible à mon sens, le Loge de Kim Begley, qui n’exploite pas le quart du potentiel de son personnage. Il m’avait déjà paru sans saveur à New York. J’aurais nettement préféré que le rôle fût confié à Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, malheureusement relégué dans le rôle de Mime, alors qu'il était un Loge réjouissant à Strasbourg.
Incontestablement, mission accomplie pour ce premier volet du Ring. On n’est pas loin du sans faute : la barre est placée très haut pour la suite.
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