Théâtre du Châtelet, Paris • 15.2.10 à 20h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler.
Mise en scène : Lee Blakeley. Orchestre Philharmonique de Radio France, Jonathan Stockhammer. Avec Greta Scacchi (Desirée Armfeldt), Leslie Caron (Madame Armfeldt), Lambert Wilson (Fredrik Egerman), Nicholas Garrett (Count Carl-Magnus Malcolm), Deanne Meek (Countess Charlotte Malcolm), David Curry (Henrik Egerman), Rebecca Bottone (Anne Egerman), Damian Thantrey (Mr. Lindquist), Kate Valentine (Mrs. Nordstrom), Rachael Lloyd (Mrs. Anderssen), James Edwards (Mr. Erlanson), Daphné Touchais (Mrs. Segstrom), Francesca Jackson (Petra), Celeste de Veazey (Fredrika Armfeldt), Leon Lopez (Frid).
L’événement est de taille. J’ai quelque part dans mes archives la trace d’une production parisienne de A Funny Thing Happened on the Way to the Forum de ou avec Pierre Mondy, mais on n’espérait presque plus qu’une grande salle parisienne présente enfin une œuvre du géant contemporain de la comédie musicale, le monumental Stephen Sondheim, qui approche son quatre-vingtième anniversaire.
Quelques semaines après avoir vu une production new-yorkaise qui mettait en vedette une légende vivante (Angela Lansbury) et une star du grand écran (Catherine Zeta-Jones), voici donc que le Châtelet nous propose à son tour une production de A Little Night Music qui met en vedette une autre légende vivante (Leslie Caron) et une autre star du grand écran (Greta Scacchi, qui a remplacé Kristin Scott-Thomas, initialement annoncée).
L’échelle de la production n’a rien à voir, puisque là où l’on se contentait à New York d’un décor quasiment fixe et d’une poignée de musiciens, le Châtelet nous offre une vraie mise en scène (dans laquelle les comédiens passent quand même — tendance inquiétante — beaucoup de temps à déplacer des meubles, comme dans le récent Sound of Music) soutenue par un orchestre symphonique au grand complet, l’Orchestre Philharmonique de Radio France.
Soyons honnête : j’ai vu de meilleures productions de A Little Night Music. Mais ce que propose le Châtelet est d’excellente qualité. Il faut espérer que tout le monde se détende un peu pour les représentations suivantes, que Leslie Caron parvienne à mémoriser ses répliques et ses lyrics et que le chef abandonne le tempo d’escargot asthénique qu’il imprime à tout le premier acte en se lâchant un peu — y compris sur le plan de la dynamique.
La mise en scène de Lee Blakeley est d’une grande finesse. Le metteur en scène anglais approche les scènes parlées comme les passages chantés avec une belle acuité psychologique et il donne joliment corps à cette farandole de relations amoureuses plus ou moins bancales. C’est dans le deuxième acte que son instinct est le plus efficace et il conduit la pièce de manière fluide à travers les nombreux changements de scènes du deuxième acte vers un dénouement très réussi sur le plan émotionnel. Pour la première fois, j’ai senti ma gorge se nouer lorsque Mme Armfeldt évoque cet amant qui lui avait offert un anneau en bois — un cadeau dont la valeur ne lui apparaît que maintenant qu’elle approche du crépuscule de sa vie.
Il faut reconnaître que Leslie Caron dégage à ce moment-là une vraie intensité dramatique, comme dans sa chanson “Liaisons”, qui a constitué un moment particulièrement magique de la soirée même si j’y ai laissé deux ongles tant la catastrophe paraissait imminente à chaque seconde. Le public de cette première ne saura jamais que le Roi des Belges avait pris l’habitude de passer par un faux chiffonnier pour rendre visite à sa maîtresse avant de lui léguer un duché.
La distribution compte beaucoup de valeurs très sûres. Je suis infiniment reconnaissant à Deanne Meek de m’avoir réconcilié avec mon rôle fétiche, celui de la Comtesse Malcolm, qu’Erin Davie massacre sans vergogne huit fois par semaine à New York. Son instinct comique est parfait et c’est sa sublime chanson, “Every Day A Little Death”, qui me hante depuis que j’ai quitté le théâtre. Son “mari” Nicholas Garrett lui donne parfaitement la réplique en incarnant un Comte Malcolm irrésistible.
On relève aussi les très belles interprétations de David Curry en Henrik (même s’il s’est arrêté de faire semblant de jouer du violoncelle à un moment où cela posait vraiment problème sur le plan visuel), de Rebecca Bottone, qui est une Anne délicieusement frivole et bondissante, ainsi que des cinq chanteurs du quintette — en réservant une ovation particulière au magnifique baryton de Damian Thantrey.
Malgré un décalage temporaire avec l’orchestre, Francesca Jackson s’est acquittée en beauté de la magnifique chanson “The Miller’s Son”, dont Blakeley semble avoir enfin réussi à faire quelque chose d’utile sur le plan dramatique. J’ai besoin de revoir la mise en scène pour vérifier, mais ce serait un relatif exploit, s’agissant d’une chanson qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe.
Greta Scacchi campe une Desirée attachante, appartenant plus à la catégorie bohème qu’au registre glamour. (C’est, du coup, la première production que je vois où c’est Charlotte, et non Desirée, qui porte une robe rouge dans les scènes finales.) Elle gère bien les limites de sa voix et parvient à être touchante sans excès de pathos.
Reste Lambert Wilson. Ah, Lambert Wilson. On s’abstiendra de commentaires trop détaillés en se contentant de saluer les efforts qu’il a déployés depuis des années pour que cette soirée puisse avoir lieu. C’est un peu grâce à lui que tout ceci est possible, mais disons simplement qu’il ne constitue pas le maillon fort de la distribution…
Ma théorie sur le look improbable des équipes de production se confirme avec l’étonnant groupe qui vient saluer avec Lee Blakeley. Ovation, bien sûr, pour Sondheim, dont je me demande s’il se dit qu’il n’aura sans doute plus beaucoup d’occasions d’entendre sa musique interprétée dans d’aussi bonnes conditions par un orchestre au grand complet.
Les commentaires récents