Orchestre Philharmonique de Berlin, Simon Rattle
Ligeti : San Francisco Polyphony
Beethoven : concerto pour piano n° 4 (Mitsuko Uchida, piano)
Sibelius : symphonie n° 2
Premier d’une série de deux concerts donnés à Paris par la phalange berlinoise en compagnie de son directeur musical, dont le contrat a récemment été prolongé jusqu’en 2018.
Entendre (et voir) les Berliner Philharmoniker jouer, c’est faire l’expérience d’un engagement collectif d’une intensité rare, d’une qualité technique époustouflante mais jamais tape-à-l’œil et, surtout, d’un son d’une beauté à se pâmer. La pièce de Ligeti offre justement une vitrine parfaite pour mettre en valeur ces qualités. Je vois avec une certaine joie le voisin du Konzertmeister se pencher vers son camarade pour garantir la simultanéité d’une levée.
Il faut ensuite redescendre sur terre le temps du concerto de Beethoven, joué par Uchida avec la chaleur et la souplesse d’une branche morte enfermée dans un morceau de banquise. Certes, le jeu est clair et les articulations sont propres… mais il n’y a pas une once de sentiment dans ce jeu désincarné. Le début du concerto en offre un exemple frappant : on voit Uchida aller chercher l’attaque de l’accord initial au fond d’elle-même et le faire sortir à travers son buste, ses bras puis ses doigts qui se posent lentement sur le clavier. Et là : rien. Rien que le son d’un marteau qui frappe mécaniquement les touches du piano. Une machine produirait sans doute à peu près le même résultat. Il faudrait rappeler à tous ces pianistes de l’effleurement mécanique que les marteaux sont dans le piano pour frapper les cordes et que les doigts ne sont pas censés les imiter en frappant les touches. Des années d’enseignement du piano à réformer.
Bref, on repart en haute altitude avec la deuxième symphonie de Sibelius, dans lequel l’orchestre parvient à combiner sa perfection technique coutumière (le parfait unisson des pupitres de cordes a quelque chose de surnaturel) avec une forme d’abandon qui conduit régulièrement à des sommets d’extase. Je passe un bon moment à observer les contrebassistes avec une fascination incrédule : ils donnent le sentiment de se trouver dans un état second, emportés par la musique comme par une transe mystique. Les dernières mesures atteignent des sommets difficiles à décrire.
Je passe une partie du concert à m’interroger sur le rôle du chef face à un tel orchestre. Même s’il indique des départs, Rattle semble accompagner le mouvement plus qu’il ne l’imprime. Mais à la façon d’un catalyseur ou d’un miroir qui absorberait l’énergie de l’orchestre pour la lui renvoyer en la re-focalisant. Il est patent, en tout cas, que les musiciens, qui se regardent beaucoup entre eux, le regardent aussi beaucoup. Ce plaisir de jouer ensemble est de loin la caractéristique la plus frappante et la plus attachante de cet orchestre.
Ce n’est que la deuxième fois (après ce concert) que je vois le piano du concerto déjà présent sur scène au début du concert, ce qui évite la pénible manutention qui accompagne le changement de configuration de la scène après à peine quelques minutes de concert. Une idée à généraliser sans hésiter.
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