Théâtre du Châtelet, Paris • 18.1.10 à 20h
Vincenzo Bellini (1831). Livret de Felice Romani, d’après la tragédie d’Alexandre Soumet.
Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi. Mise en scène : Peter Mussbach. Avec Lina Tetriani (Norma), Paulina Pfeiffer (Adalgisa), Nikolai Schukoff (Pollione), Wojtek Smilek (Oroveso/chant), Nicolas Testé (Oroveso/sur scène), Blandine Staskiewicz (Clotilde), Luciano Botelho (Flavio).
Il devrait y avoir une punition spéciale pour les metteurs en scène qui choisissent de déplacer l’action d’un opéra dans un asile de fous. Comme écouter mille fois à l’endroit, puis à l’envers, une anthologie des plus grands tubes d’Annie Cordy dans une version remixée par André Verchuren.
Car n’est-ce pas là le choix le plus paresseux, le plus anti-créatif, le plus irresponsable qui soit ? Dans un asile de fous, toute logique est abolie. Il n’y a donc rien à justifier, rien à construire, rien à établir, rien à suggérer… rien à mettre en scène, en somme. En panne d’inspiration ? Pas de problème, à l’asile, tout est permis.
Le “concept” de la mise en scène de Peter Mussbach n’est pas difficile à résumer : quand la grosse boule sort par la fenêtre, la très grosse boule rentre par la porte. Fastoche, non ? Verrai-je un jour Norma dans une forêt avec des druides qui cueillent le gui ? Il est permis d’en douter.
Contrairement à mes craintes (et à une majorité du public, à en juger par les huées fournies lors des saluts de cette première), j’ai trouvé la direction musicale de Jean-Christophe Spinosi pleine de tension dramatique et de relief. Un bel hommage à une écriture musicale particulièrement romanesque.
Si seulement on nous avait épargné les incontournables instruments “d’époque” (on finit par ne plus savoir laquelle), avec des cordes qui sonnent aigre et une flûte qui ressemble à s’y méprendre à un pipeau de berger. L’introduction de “Casta Diva” au flûtiau, non merci. La magie est dissipée dès la première note. Pourquoi s’acharner à refuser les progrès considérables de la facture d’instruments depuis deux siècles ? D’où vient cet inexplicable sado-masochisme ?
Deux chanteurs tirent leur épingle du jeu avec les honneurs : la merveilleuse Paulina Pfeiffer, qui est une Adalgisa délicieuse et enflammée, et l’excellent Wojtek Smilek, vu la veille en Gremin à Lille, appelé d’urgence à la rescousse pour “doubler” l’Oroveso de Nicolas Testé, souffrant, qui assure quand même la prestation scénique de son personnage.
Lina Tetriani est une bonne tragédienne chantante et le pathos dont elle pare son personnage est touchant — une performance d’autant plus remarquable qu’elle est attifée comme Lady Gaga —, mais elle manque d’agilité dans les aigus. Quand à Nikolai Schukoff, s’il est indéniable qu’il porte bien la peinture dorée dont est recouvert son torse nu, il a ses moments “avec” et ses moments “sans” — ces derniers également plutôt dans les aigus, qu’il maltraite même carrément une ou deux fois.
La réception du public lorsque l’équipe de mise en scène se présente pendant les saluts mérite à elle seule le prix du billet. (Et pourquoi toutes ces équipes de production se ressemblent-elles tant ?)
Ça fait envie :o)
Rédigé par : Gvgvsse | 02 février 2010 à 08:13
Tu trouveras des mises en scène avec gui et druides à Budapest, où les mises en scène restent classiques. Parfois un peu frustrantes (voire taquinant le kitsch), mais ça permet de se concentrer sur la musique. (J'y avais écouté une excellente Norma, d'ailleurs).
Rédigé par : klari | 07 février 2010 à 18:12
" L’introduction de “Casta Diva” au flûtiau, non merci. La magie est dissipée dès la première note. Pourquoi s’acharner à refuser les progrès considérables de la facture d’instruments depuis deux siècles ? D’où vient cet inexplicable sado-masochisme ?"
Triple mdr...
Je n'avais pas vu ton hommage au concept du flûtiau, ne peux évidemment résister à en ajouter un peu t'en sais gré. Tu sais que je dois attaquer ce sujet cette année avec force concentration.. :D :D :D
Enfin pour la précision, il ne s'agit pas tant à mon sens de sado-masochisme, puisqu'ils ne souffrent pas, EUX, du massacre qu'ils commettent et de toute manière, ils nous le prouvent, n'ont aucun sens de l'abnégation.
Non, c'est de snobisme parisien petit-bourgeois qu'il s'agit dirais-je, sans toutefois faire allusion à quelque tendance politique que ce soit, mais bien à cette catégorie d'individus qui prennent tout de haut du simple fait ... d'eux-mêmes. Tu sais les mêmes qui méprisent les musicals par exemple parce que ce n'est pas assez élevé ou ne considèrent que l'allemand pour langue de la pensée et/ou de la musique, les autres cultures s'inscrivant (of course!!) en subsides, ennuyeuses donc.:)
C'est pour cette simple raison que je me suis refusée à jongler avec mes minces disponibilités pour assister à un Bellini que j'apprécie assez pour l'entendre jouer sur des instruments dignes de ce nom. Le Matheus et Spinosi c'était too much pour moi. Quand je pense à ce moment d'élégie, pur moment de grâce vocale à délivrer qu'est le Casta Diva, comme coloré du bout des vents et cordes, à peine, tout en filigrane, la seule idée d'un son antérieur à notre époque me révulse..
Te rends-tu compte que mélopée, mélodie telles qu'elles se développeront dans le Grand Romantisme y puisent l'essentiel de leur racine?
Il faudra vraiment, entre deux spectacles, qu'en mars je me penche sur cette question du refus du plaisir, très cher, avec dédicace spéciale à ton attention.
Rédigé par : Account Deleted | 17 février 2010 à 18:37
> Ah ma chère Ariana, quel plaisir de te trouver là où on t’attend ! Mon impatience de lire ton billet n’a d’égale que la profondeur de ma gratitude pour ce commentaire éclairé et éclairant.
Rédigé par : Laurent | 24 février 2010 à 02:21