Musique et lyrics : Stephen Sondheim. Livret : Hugh Wheeler. Adaptation en français : Alain Perroux.
Mise en scène : Alain Perroux. Direction musicale : Vincent Thévenaz. Avec Philippe Cantor (Sweeney Todd), Laure Verbrègue (Mrs. Lovett), Julien Salvia (Anthony), Julie Martin du Theil (Johanna), Jean-François Novelli (Tobias), Claude Darbellay (Le Juge Turpin), Julien Dumarcey (Le Bedeau Bamford / Fogg), Sophie Rusch (Une Mendiante / Pirelli).
Grande première : c’est la première fois que j’assistais à la version française d’une comédie musicale de Stephen Sondheim. Il a fallu, pour cela, braver le chaos ferroviaire qui s’est abattu sur la France comme chaque fois qu’il y tombe trois flocons de neige afin de rejoindre Genève et son petit Théâtre du Loup, installé dans une sorte de hangar au bord de l’Arve.
Quadruple choc :
- Je découvre qu’un orchestrateur talentueux peut réussir à préserver la quasi-totalité de l’essence de la partition de Sondheim (sublimement orchestrée par Jonathan Tunick dans sa version originale) en la réduisant pour un ensemble de six instruments judicieusement sonorisés (piano, violon, violoncelle, clariette, cor et percussions). J’ai passé de longs moments à observer les musiciens, tous d’un niveau étonnant : la capacité du percussionniste à jouer de trois instruments en même temps est impressionnante ; le corniste n’a rien à envier aux solistes des grands orchestres symphoniques, bien au contraire. Résultat étonnant : bien que je connaisse la partition sur le bout des doigts pour l’avoir entendue des douzaines de fois, je n’ai remarqué aucun manque, aucune absence…
- On peut monter une œuvre aussi complexe que Sweeney Todd avec seulement huit comédiens. Certes, le “multitasking” est de mise (c’est la même comédienne qui joue la Mendiante et Pirelli !)… et il faut sacrifier l’un de mes passages préférés — celui où, pendant que Sweeney Todd, pris de son délire meurtrier, égorge joyeusement tous les clients qui se présentent dans son échope de barbier, un client se présente accompagné d’une petite fille, ce qui oblige Sweeney Todd à le laisser partir après l’avoir rasé normalement.
- On peut adapter Sweeney Todd en français de manière convaincante. L’adaptation d’Alain Perroux est loin d’être parfaite sur le plan de la prosodie ; il y a un ou deux endroits où elle pose même des problèmes de sens. Et il faut sacrifier une bonne partie de l’humour de certaines chansons comme “A Little Priest”. Mais le texte français se tient parfaitement et à aucun moment il ne verse dans l’espèce de n’importe quoi qui semble être la règle de nos jours, même dans les œuvres originales. Il transmet parfaitement les situations au public, qui réagit aux bons moments et à bon escient. [J’aimerais seulement qu’on m’explique pourquoi Perroux n’a pas traduit “The winner is Todd!” à la fin du concours entre Todd et Pirelli.]
- On peut se débrouiller de manière plus que convaincante des changements de décors multiples et rapides du deuxième acte sans faire de compromis majeur et en ajoutant même, avec des ombres chinoises, une innovation visuelle d’une efficacité remarquable.
L’interprétation est par ailleurs de très grande qualité. J’ai été gêné par la façon dont certains comédiens — Philippe Cantor en tête — disent leur texte, avec des intonations qui sonnent vraiment faux, mais force est de constater que l’attention portée aux mots est remarquable. Tous les comédiens se débrouillent en outre fort bien des difficultés nombreuses de la musique de Sondheim. Il y a des passages que je n’avais jamais entendus interprétés avec autant de soin — et j’ai pourtant vu nombre de versions de cette comédie musicale.
La mise en scène repose sur un faible nombre de décors et d’accessoires, mais elle est à la fois intelligente et efficace. Il faut, certes, accepter de voir les comédiens passer beaucoup de temps à pousser des décors ou à déplacer des tables.
En résumé, cette production suisse de l’un des chefs d’œuvre de Stephen Sondheim (annoncé à l’affiche du Châtelet la saison prochaine) est une réussite éblouissante. Je persiste à penser qu’il vaut mieux monter ce type d’œuvre en version originale surtitrée, mais Alain Perroux nous prouve que l’on peut aussi tenter l’aventure d’une adaptation en français en conservant un niveau d’exigence artistique élevé.
J'aurais été passionné par cette représentation moi aussi...
Rédigé par : Christophe | 16 mars 2010 à 12:08