Ford Center for the Performing Arts (Oriental Theatre), Chicago • 15.11.09 à 14h
Musique : Andrew Lippa. Livret et lyrics : Marshall Brickman & Rick Elice.
Mise en scène : Phelim McDermott & Julian Crouch. Direction musicale : Mary-Mitchell Campbell. Avec Nathan Lane (Gomez Addams), Bebe Neuwirth (Morticia Addams), Kevin Chamberlin (Uncle Fester), Jackie Hoffman (Grandma), Krysta Rodriguez (Wednesday Addams), Adam Riegler (Pugsley Addams), Zachary James (Lurch), Terrence Mann (Mal Beineke), Carolee Carmello (Alice Beineke), Wesley Taylor (Lucas Beineke)…
Dans la grande tradition de Broadway, qui n’est plus la règle générale aujourd’hui, une comédie musicale qui se destine à Broadway commence par quelques semaines de représentation dans une autre ville afin de mettre le spectacle au point avant de se confronter au public supposé plus exigeant de New York. C’est ce qu’on appelle les “tryouts”, qui portent bien leur nom. Les chroniques de la comédie musicale sont pleines d’histoires d’ajustements de dernière minute, de chansons écrites la nuit pour être ajoutées au spectacle le lendemain, de rôles supprimés ou réécrits, de metteurs en scène appelés au secours pour aider un confrère à sortir un spectacle de l’ornière, etc. On entend souvent la plaisanterie — attribuée à tant de personnes différentes qu’on ne sait plus qui en est vraiment l’auteur — selon laquelle la pire chose que l’on puisse souhaiter à Hitler serait d’être obligé de travailler sur les “tryouts” d’une comédie musicale.
Les auteurs de cette nouvelle comédie musicale ont choisi la voie traditionnelle en présentant The Addams Family à Chicago avant d’affronter le public new-yorkais à compter du mois de mars prochain. Il sera intéressant de voir s’ils mettent ces semaines de “tryouts” à profit pour faire évoluer leur bébé, car s’il est incontestable que le spectacle est riche en promesses, il a encore quelques problèmes à résoudre, notamment celui d’un deuxième acte assez peu satisfaisant.
Et cela n’est pas si surprenant, car la Famille Addams — même si elle est sans doute surtout connue en France par le biais de la série télévisée des années 1960 — désigne avant tout une série de protagonistes récurrents dans des dessins humoristiques concoctés par Charles Addams pour le vénérable New Yorker entre 1933 et sa mort en 1988. Ces vignettes se caractérisent justement par le fait qu’un dessin unique et sa légende parviennent à amuser en présentant une tranche de vie d’une famille aussi normale qu’elle est anormale. En tirer une histoire capable de porter un spectacle de trois heures est un petit défi.
Défi que les auteurs du livret, Marshall Brickman et Rick Elice, à qui l’on doit déjà la comédie musicale à succès Jersey Boys, relèvent en partie en imaginant une situation qui porte le premier acte de manière satisfaisante : la fille Addams, Wednesday, est tombée amoureuse d’un garçon dont les parents, incarnation de la “normalité” bien de chez nous — ils sont originaires de l’Ohio —, vont faire irruption dans l’univers décalé et gothique de la famille Addams. (Toutes proportions gardées, on n’est pas très loin de La Cage aux Folles, par moments.) Malheureusement, une fois les nœuds noués, il ne reste plus grand’ chose à faire dans le deuxième acte que chanter l’amour sur tous les registres en attendant le rideau final et un dénouement connu depuis une heure.
Le livret se débrouille plutôt bien dans sa façon d’enchaîner les plaisanteries courtes (des “one-liners”, en anglais), qui ne sont pas sans rappeler le format original des vignettes de Charles Addams. Bien qu’on frôle l’indigestion devant une telle avalanche, c’est ce fil rouge qui permet au spectacle de survivre à son deuxième acte.
La partition a été confiée à un “jeune” talent (il a 45 ans) souvent cité parmi les espoirs de la comédie musicale américaine. Sa partition mêle de bon vieux numéros musicaux à l’ancienne (“Let’s Not Talk About Anything But Love”) à des chansons plus actuelles (“Crazier Than You”) en passant par une profusion de rythmes latins — en particulier des tangos —, associés au père Addams, prénommé Gomez, supposé d’ascendance espagnole. Si la musique de Lippa se laisse écouter avec plaisir, il est rare cependant qu’elle prenne véritablement aux tripes. La partition inclut d’ailleurs deux jolies citations du Clair de Lune de Debussy qui, elles, continuent à flotter dans la tête après la représentation.
Là où le spectacle fait mouche — et on peut supposer que ce seul facteur suffira à lui assurer un succès significatif à Broadway — c’est dans le sans-faute de sa distribution. Le génial comédien Nathan Lane est le Gomez Addams idéal : il ne fait qu’une bouchée des plaisanteries nombreuses que les librettistes mettent dans la bouche de son personnage et il n’est pas exagéré de dire que sa prestation est une master class permanente dans l’art de la comédie, d’autant qu’il est particulièrement à l’aise dans ce type d’humour teinté d’absurde. Il est rudement bien accompagné sur scène par la Morticia fascinante de Bebe Neuwirth et par l’Oncle Fester irrésistible de Kevin Chamberlin, sans parler de la grand-mère totalement déjantée de Jackie Hoffman. Les autres rôles sont distribués à des comédiens solides et c’est un plaisir de retrouver deux valeurs sûres de Broadway, Carolee Carmello et Terrence Mann, dans le rôle des parents “normaux” qui déboulent sans se douter de ce qu’ils vont trouver chez les Addams.
La mise en scène, globalement très réussie sur le plan visuel, est signée par le duo à l’origine de la production très remarquée du Satyagraha de Philip Glass présentée à l’English National Opera, un nouveau signe de pluridisciplinarité que je trouve très encourageant.
Ce n’était que la quatrième représentation de cette “première mondiale” et on peut imaginer que le spectacle évolue encore pas mal d’ici sa première officielle à Broadway en avril. Il a en tout cas beaucoup pour séduire : à suivre !
Je dois avouer que découvrir ce blog est un régal. J'espère que les avis sont de toi et non d'un tiers que tu retranscrirais, paraphraserais etc. Des mots simples, des explications précises, intéressantes, pertinentes, j'adhère ! Je fais un travail sur les comédies musicales, je ne pouvais faire abstraction de Broadway, et à te lire, cela donne envie de parcourir d'avantage ce blog !
Rédigé par : Tawny | 17 décembre 2009 à 15:01
> Merci pour ce message, Tawny. Je te confirme que mes notes sont à 100 % des produits personnels faits maison.
Rédigé par : Laurent | 18 décembre 2009 à 01:31