Teatro Nacional de São Carlos, Lisbonne • 24.10.09 à 15h
Richard Wagner (1876)
Orchestre symphonique portugais, Marko Letonja. Mise en scène : Graham Vick. Avec Susan Bullock (Brünnhilde), Stefan Vinke (Siegfried), James Moellenhoff (Hagen), Michael Vier (Gunther), Sónia Alcobaça (Gutrune), Johann Werner Prein (Alberich), Julia Oesch (Waltraute), Katja Boost, Maria Luísa de Freitas, Sara Andersson (les Nornes), Chelsey Schill (Woglinde), Ana Franco (Wellgunde), Luisa Francesconi (Flosshilde).
J’avais été très favorablement impressionné par la Walküre de cette Tétralogie étalée sur plusieurs saisons et c’est le cœur brisé que j’avais dû renoncer à voir Siegfried il y a un an environ. Cette année, il a fallu faire une croix sur Dudamel à Pleyel afin de pouvoir revenir à Lisbonne assister au dernier volet de ce cycle conçu par Graham Vick et dirigé par Marko Letonja.
Cette production illustre à merveille la créativité ébouriffante du metteur en scène anglais, mais elle pointe aussi régulièrement sur les limitations d’une conception qui semble avoir été pensée “par morceaux” et non globalement. Du coup, on passe régulièrement de l’extase à l’indifférence.
La configuration de la salle est toujours aussi singulière : la scène est prolongée de l’autre côté du proscénium et couvre les trois quarts du parterre ; le reste du parterre, à l’entrée du théâtre, accueille l’orchestre. C’est sur cette extension de la scène que se déroule l’action. Les spectateurs sont assis soit aux balcons normaux de la salle, soit sur une tribune construite dans la cage de scène. Il en résulte des effets de miroir et des mises en abyme fascinants.
Les balcons et les appliques sont emballés “à la Christo”. La loge royale, qui jouait un rôle amusant dans Die Walküre, est recouverte d’une structure portant les premières lettres du nom de Siegfried. Cet élément de décor permet un joli coup de théâtre visuel lorsque un escalier s’en détache comme un pont-levis afin de ménager une voie d’arrivée à Siegfried lorsqu’il rend visite pour la première fois aux Gibichungs.
D’ingénieux systèmes de trappes et d’ascenseur ajoutent aux possibilités déjà multiples offertes au metteur en scène, qui ne se gêne pas pour faire entrer et sortir ses chanteurs par tous les accès imaginables, y compris par les loges de parterre — qui sont au niveau de la scène — et les loges du premier balcon — qui demandent un peu d’escalade.
Sur le plancher de scène, on peut lire soit “Siegfried ist tot", soit “Wotan ist tot”.
Au début de l’opéra, l’énorme et magnifique chandelier de la salle est abaissé jusqu’au niveau de la scène. Après le prologue, tandis que l’orchestre joue la transition qui amène au premier tableau du premier acte, il est hissé doucement jusqu’au plafond en projetant des ombres magnifiques. “La cérémonie commence”, a-t-on envie de dire. La beauté à la fois symbolique et esthétique du geste prend à la gorge. (Quiconque a assisté à une représentation au Metropolitan Opera comprendra, je pense, la dimension cérémonielle de la scène.)
Plusieurs choix de mise en scène sont osés. Ainsi, par exemple, les Nornes s’adonnent-elles à une bien curieuse activité : elles attachent entre eux plusieurs bâtons de dynamite avant de les placer dans le sac à dos de Siegfried. Brünnhilde se saisira de ces bâtons de dynamite dans la scène finale au moment de déclencher le cataclysme rédempteur. Si la dynamite entre les mains de Brünnhilde ne me choque pas plus que ça car elle ne modifie pas fondamentalement le rôle de la Valkyrie dans la précipitation de la fin de l’histoire, le détournement du rôle des Nornes me gêne un peu plus.
Siegfried porte un maquillage très sophistiqué qui coupe son visage en deux dans le sens de la hauteur : blanc d’un côté, noir de l’autre. Le bras et la main du côté noir sont aussi maquillés. On peut y voir, bien sûr, toutes sortes de considérations sur l’ambiguïté du rôle de Siegfried, le héros invincible qui tombe dans le plus élémentaire des pièges… mais on peut aussi choisir d’y lire un clin d’œil au fait que Siegmund, dans Die Walküre, était joué par un chanteur noir…
Cette ambiguïté de Siegfried est peut-être le thème que Vick pousse avec le plus de succès. Entre le premier et le deuxième tableaux du premier acte, des figurants hissent deux gigantesques affiches représentant Siegfried dans son joli costume noir avec cravate rouge. Ils sont manifestement euphoriques de savoir que le héros est en route pour précipiter le cours de l’histoire. Quand l’acte deux démarre, en revanche, on constate que la photo de Siegfried a été changée : on le voit désormais portant l’espèce d’uniforme vaguement kaki que portent les Gibichungs. Les figurants se désolent de voir la métamorphose : ils ont compris que Siegfried est tombé dans un piège et que leurs espoirs sont trahis. (Cette représentation des Gibichungs comme une sorte de junte paramilitaire n’est pas très originale et revient souvent dans les mises en scène modernes.)
Parmi les autres audaces de Vick que je trouve plutôt réussies : faire jouer Grane (ainsi que le cheval de Waltraute) par un homme habillé en treillis et portant un masque à gaz ; confier à deux danseurs le rôle des corbeaux de Wotan, qui sont présents tout au long de l’opéra ; équiper les appliques des loges du premier balcon d’ampoules rouges (tout en les laissant emballées) pour figurer le feu autour du rocher de Brünnhilde ; ou encore montrer Gunther et Gutrune partageant un bain moussant tandis que Hagen regarde sur plusieurs écrans de télévision des images des épisodes précédents — ce qui établit tout de suite parfaitement les trois personnages.
On commence à être un peu sceptique dans la scène d’ouverture du deuxième acte, qui voit Hagen pousser un Alberich maladif dans un fauteuil roulant autour de la scène. La fameuse question “Schlafst du, Hagen, mein Sohn ?” en perd un peu de son piquant. Vick se rachète néanmoins en sortant le grand jeu pour tout le reste du deuxième acte, où il gère vraiment admirablement les retournements successifs. Il nous assène un autre très joli coup de théâtre visuel en refermant une porte dont l’on ne soupçonnait pas l’existence pour barrer la route à Brünnhilde à un moment où, terrassée par la douleur de sa situation, elle cherche à fuir. Il fait aussi rire lorsque sa Brünnhilde, à bout, jette ses chaussures contre Siegfried, un geste qui fait contrepoint à un moment du premier acte dans lequel Siegfried jette ses chaussures en l’air dans un moment de bonheur.
C’est dans le troisième acte que Vick perd haleine. Il semble avoir grillé prématurément toutes ses cartouches. L’apparition de motocyclettes électriques dans la scène de la chasse commence à mettre la puce à l’oreille. Mais c’est tout le dernier tableau qui est raté : Vick n’a plus d’idée pour donner corps à la renaissance finale. On voit à peine le feu. Ce qu’il trouve de mieux à faire, c’est de faire distribuer des sacs à dos (!) en signe de renouveau aux figurants qui partent, comme soulagés de leurs angoisses, chacun dans une direction différente… tandis qu’un couple de danse de salon vient valser aux sons des dernières mesures de la partition. On se demande presque si on n’a pas changé de théâtre sans s’en rendre compte.
Mais les irrégularités de la mise en scène importent peu quand l’interprétation est aussi excellente. La direction musicale de Marko Letonja, d’un somptueux lyrisme, est un bonheur. Grâce à lui et à l’interprétation tout en subtilité du l’Orchestre symphonique portugais, la partition est d’une fluidité et d’une transparence étonnantes.
Les chanteurs, malgré de petites faiblesses, sont globalement excellents. Leur implication au service de la conception du metteur en scène fait plaisir à voir. La Brünnhilde de Susan Bullock commence à fatiguer légèrement dans l’aigu, mais elle possède ce charisme qui lui permet d’attirer l’attention même lorsqu’elle se trouve au milieu d’une foule de figurants. Mention spéciale pour le Siegfried de Stefan Vinke, vraiment attachant dans son engagement.
On reconnaît les pays chauds au fait que les vendeurs de marrons grillés s’installent au coin des rues dès que la température descend au niveau scandaleux de… vingt degrés.
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