De Nederlandse Opera, Amsterdam • 20.9.09 à 15h
Fromental Halévy (1935). Livret d’Eugène Scribe.
Direction musicale : Carlo Rizzi. Mise en scène : Pierre Audi. Avec Angeles Blancas Gulín (Rachel), Dennis O’Neill (Eléazar), Annick Massis (Eudoxie), John Osborn (Léopold), Alastair Miles (Brogni), André Heyboer (Ruggiero), Edwin Crossley-Mercer (Albert)…
L’Opéra d’Amsterdam reprend cette Juive déjà vue à Bastille et dont il est coproducteur. La distribution est largement renouvelée par rapport aux représentations parisiennes — à l’exception d’Annick Massis et de John Osborn — et l’interprétation, sous la baguette assurée et inspirée de Carlo Rizzi, atteint des sommets assombris seulement par la pauvreté de la mise en scène.
Et pourtant, l’œuvre est largement défigurée par de nombreuses coupures. Comme je suis assis à côté des altos, je suis bien placé pour constater l’ampleur étonnante du caviardage : rares sont les pages intactes ; les mesures supprimées se comptent souvent par demi-pages, voire par pages entières. Les ballets ont tous disparu ; la plupart des chœurs, comme le “Chœur des Buveurs” du premier acte ou le chœur d’ouverture du cinquième acte, sont passés à la trappe ; point de “Boléro” dans le troisième acte ; et le célèbre air d’Éléazar, “Rachel, quand du Seigneur”, est amputé.
Difficile d’imaginer meilleure distribution tant les chanteurs sont enthousiasmants. À commencer par le Brogni sublime d’un Alastair Miles dont on se demande si la tessiture possède une borne inférieure : les notes restent claires et justes jusque dans les tréfonds d’une voix miraculeusement expressive pour une basse. La Rachel d’Angeles Blancas Gulín est infiniment touchante grâce à un médium joliment chaleureux. Dennis O’Neill semble avoir un certain âge, mais sa voix a gardé une souplesse étonnante et, à part un léger voile ici ou là, il se débrouille avec les honneurs, et surtout sans maniérisme déplacé, des difficultés du rôle d’Eléazar. John Osborn est peut-être le seul à marquer ses limites avec un aigu un peu acide. Quant à Annick Massis, un peu crispée et surtout un peu limite pour projeter au-delà de l’orchestre, sa voix claire et précise ne fait qu’une bouchée des redoutables difficultés techniques du rôle d’Eudoxie, dont il ne manque pas un trille, pas un mordant, pas une note dans les descentes chromatiques.
Tout ce beau monde chante dans un français de très bon niveau, généralement facile à comprendre. Les ensembles — duos, trios, quatuors, …— sont tous impeccables et témoignent d’un réel travail de mise en place. Il faut dire que Carlo Rizzi impressionne par sa force tranquille : voilà un chef qui dirige sans gesticuler, sans transpirer, la bouche fermée… mais il parvient malgré tout à imprimer une réelle force à la musique. Il obtient notamment des ensembles parfaitement en place — peut-être un peu au détriment du tempo —, et il sait relâcher stratégiquement la tension accumulée, comme dans le final sublime du troisième acte (frissons garantis pendant tout l’entracte) ou encore bien sûr avec la scène finale qui, malgré l’indigence de la mise en scène et la suppression de la dernière réplique du chœur, prend aux tripes.
Je ne retire rien du mal que j’ai pu dire de la mise en scène de Pierre Audi, qui reste désespérément enfermée dans le plan vertical de l’avant-scène. Le décor de George Tsypin a l’air encore moins à sa place sur la scène du Muziektheater que sur celle de l’Opéra Bastille ; la représentation est ponctuée par les grincements de la structure métallique et par le bruit des pas. Les ensembles trouvent invariablement les chanteurs régulièrement espacés à l’avant-scène, face au public. Les maladresses dramatiques s’accumulent, comme lorsque Eudoxie chante “Du cardinal voici l’ordre suprême” et qu’il n’y a personne, pas de garde, pour regarder ou prendre le laissez-passer qu’elle tient dans sa main.
On imagine la force que prendrait l’œuvre entre des mains plus expertes : la scène finale, en particulier, possède un tel potentiel dramatique que la sous-exploitation qu’en fait Pierre Audi est quasiment criminelle.
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