Kennedy Center (Eisenhower Theater), Washington • 26.4.09 à 19h30
Musique : Stephen Flaherty. Lyrics : Lynn Ahrens. Livret : Terrence McNally, d’après le roman de E. L. Doctorow
Mise en scène : Marcia Milgrom Dodge. Direction musicale : James Moore. Avec Quentin Earl Darrington (Coalhouse Walker Jr.), Christiane Noll (Mother), Manoel Felciano (Tateh), Jennlee Shallow (Sarah), Bobby Steggert (Mother’s Younger Brother), Ron Bohmer (Father), Eric Jordan Young (Booker T. Washington), Leigh Ann Larkin (Evelyn Nesbit), Donna Migliaccio (Emma Goldman), Jonathan Hammond (Harry Houdini), Christopher Cox (The Little Boy), Dan Manning (Grandfather), Sarah Rosenthal (The Little Girl)…
La création de Ragtime à Broadway en janvier 1998 marquait l’aboutissement d’un processus relativement sans précédent qui avait permis à l’équipe créative (les auteurs bien sûr, mais aussi le metteur en scène, la chorégraphe et tous les autres) de mettre au point et de peaufiner pendant plusieurs années ce qui allait devenir selon moi la dernière grande comédie musicale du 20ème siècle, une œuvre d’une ambition et d’une qualité inégalées depuis. On devait malheureusement apprendre un peu plus tard que tout cela n’avait été rendu possible que parce que le producteur Garth Drabinsky avait une conception un peu trop libérale de la comptabilité.
Je ne m’explique pas que Ragtime ne soit pas en train de fêter ses onze ans de présence à Broadway. Loin de là, la production a fermé ses portes en janvier 2000, après à peine deux ans de représentations. Cela est dû en partie, mais sans doute pas en totalité, à la concurrence de The Lion King, qui a battu Ragtime en 1998 pour le Tony Award de la meilleure comédie musicale (et qui, lui, est toujours à l’affiche). Les discussions furent vives à l’époque sur les mérites relatifs des deux œuvres. En ce qui me concerne, même si je suis le premier à reconnaître tout ce qu’il y a de génial dans la conception scénique de Lion King, il est clair que Ragtime est infiniment supérieur.
L’histoire de Broadway est bien sûr pleine de ces débats entre mérite artistique et succès commercial mais, contrairement aux comédies musicales de Stephen Sondheim, par exemple, dont on peut arguer qu’elles se placent parfois sur un terrain un peu “intellectuel”, Ragtime avait tout pour attirer le grand public : une histoire épique qui prend la forme d’une grande saga historique, des personnages aux destins tourmentés auxquels il est impossible de ne pas s’attacher, une partition superbe, une construction dramatique impeccable qui conduit inéluctablement chacun des fils de l’histoire au dénouement final.
Ces qualités, la comédie musicale les a héritées en bonne partie du roman de E. L. Doctorow, qui suit les destins de trois communautés au tournant du vingtième siècle aux États-Unis : la communauté blanche, encore clairement érigée en classe dominante, détentrice du pouvoir économique et social ; les noirs, qui, malgré l’abolition de l’esclavage en 1865, sont encore loin d’avoir trouvé une place dans la société ; et les immigrants juifs d’Europe de l’Est qui arrivent par bâteaux entiers à Ellis Island la tête pleine de rêves et le cœur gros des souvenirs de leur vie misérable dans leurs shtetls.
Les destins de ces trois communautés, qui s’ignorent largement, vont progressivement se mêler et s’entrechoquer, au point de provoquer quelques tensions, de ces tensions qui nourrissent l’Histoire et la font progresser. Le génie de Doctorow, qui fait du roman le terrain idéal pour une adaptation musicale, est d’avoir mis en parallèle les évolutions historique de cette période avec l’émergence d’une musique qui ne ressemble à rien de connu mais qui a la saveur d’une ère nouvelle : le ragtime. (L’excellente adaptation cinématographique de Milos Forman en 1981 devait d’ailleurs beaucoup à sa bande-son extrêmement travaillée.)
Les artisans de la comédie musicale ont réalisé un travail remarquable pour adapter à la scène le génie du roman de Doctorow. Du somptueux numéro d’ouverture, qui montre les trois communautés se côtoyer sans se mêler tout en s’observant de loin avec méfiance aux chansons écrites pour illustrer le cheminement personnel des personnages principaux tandis que l’histoire se déroule, la qualité d’écriture est superlative.
J’avais eu la chance de voir Ragtime à Toronto en juin 1997 alors que le processus créatif était toujours en cours… et j’étais déjà ressorti bouleversé. C’est d’ailleurs aussi cet épisode qui a marqué le début de mon attachement indéfectible à la sublime Audra McDonald, qui interprétait le personnage de Sarah. Puis il y a eu l’inoubliable production de Broadway en mai 1998, une minuscule production de très bonne qualité au North Shore Music Theatre, dans la banlieue de Boston, en mai 2002, une superbe version concert au festival international de comédie musicale de Cardiff en octobre 2002 et la production londonienne qui a suivi en 2003, et enfin une production moins inoubliable au Paper Mill Theatre de Millburn, dans le New Jersey, en juillet 2005.
Et voici que le Kennedy Center de Washington propose une nouvelle production qui n’a rien à envier à la version originale : 28 musiciens dans la fosse, une distribution à la fois nombreuse et talentueuse (dont plusieurs noms de Broadway), d’importants moyens scéniques et, surtout, une véritable ambition qualitative de présenter l’œuvre avec les égards dûs à ce qui est déjà devenu un classique du répertoire. Des conditions qui ne sont presque plus jamais réunies à Broadway aujourd’hui.
Et le moins qu’on puisse dire est que le pari est superbement réussi. La mise en scène de Marcia Milgrom Dodge parvient à faire souffler sur la pièce ce souffle épique qui la rend si irrésistible. Les visuels sont splendides. L’interprétation est magnifique, tant dans la fosse que sur scène — j’ai été particulièrement enthousiasmé, comme toujours, par le personnage de “Mother”, magistralement interprété par l’excellente Christiane Noll, dont le cheminement dramatique est de loin le plus touchant. Les moments forts se suivent jusqu’à l’apothéose finale, à laquelle succède instantanément un épilogue qui fournit la conclusion parfaite à trois heures de représentation ébouriffantes.
Si ce n’est pas le paradis de la comédie musicale, ça y ressemble beaucoup.
The Bottom Line: The last great musical of the 20th century — and, so far, of the history of the musical — receives its due in a mind-blowingly good production, blessed in particular with a full orchestra. If there is a musical theatre heaven, it must be something like that.
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