Théâtre du Châtelet, Paris • 20.12.08 à 15h
Musique : Leonard Bernstein (1944). Livret et lyrics : Betty Comden et Adolph Green.
Orchestre Pasdeloup, Samuel Jean. Mise en scène : Jude Kelly. Chorégraphie : Stephen Mear. Avec Tim Howar (Ozzie), Adam Garcia (Chip), Francis Haugen (Gabey [understudy/remplaçant]), Sarah Soetaert (Ivy Smith), Caroline O’Connor (Hildy Esterhazy), Lucy Schaufer (Claire de Loone), Sheila Reid (Madame Dilly), Jonathan Best (Pitkin), Janine Duvitski (Lucy Schmeeler), Alison Jiear (Diana Dream/Dolores Dolores), Rodney Clarke…
J’aurais été incrédule si on m’avait annoncé il y a quelques années que le Châtelet nous présenterait coup sur coup trois des cinq comédies musicales de Leonard Bernstein : Candide (dans une superbe mise en scène de Robert Carsen), West Side Story (malheureusement dans une production de seconde zone)… et, maintenant, cette production de On the Town en provenance de l’English National Opera (où je l’avais vue au printemps 2005).
On the Town est la toute première comédie musicale de Bernstein, conçue en collaboration avec le chorégraphe Jerome Robbins, sur le même thème que le ballet Fancy Free : les aventures de trois marins qui profitent de leur escale à New York avant de repartir sur leur navire en pleine seconde guerre mondiale. Hollywood en a tiré un film en 1949, mais en supprimant une bonne partie de la partition de Bernstein.
Et pourtant, cette partition est un petit bijou… et ce n’est pas la moindre surprise de cette représentation que de constater à quel point l’Orchestre Pasdeloup réussit à toujours trouver le bon ton avec une interprétation pleine d’esprit, tantôt bondissante, tantôt langoureuse.
Je reste — comme en 2005 — extrêmement réservé sur la mise en scène de Jude Kelly, qui tient absolument à faire ressortir l’angoisse de la guerre en arrière-plan : le fond du décor est complètement noir et les lumières éclairent rarement plus que la partie de la scène où se tiennent les comédiens, alors que la pièce se déroule au cours d’une journée de printemps à New York ! Je ne pense vraiment pas que On the Town résiste à une ré-interprétation aussi sombre de ce qui a été conçu comme un divertissement léger, même si la mélancolie de la séparation imminente gagne progressivement les personnages au cours du second acte.
Ce détournement de sens est particulièrement visible dans le grand ballet du deuxième acte, surnommé le “Dream Coney Island Ballet” dans le livret, qui est particulièrement précis sur ce qu’il représente. Jude Kelly et Stephen Mear l’ont remplacé par une sorte de parabole sur l’angoisse des couples séparés par la guerre, qui me semble totalement hors sujet.
Mais la représentation survit à ces choix douteux de mise en scène grâce à une énergie collective globalement assez convaincante. Le pauvre Francis Haugen fait ce qu’il peut en remplaçant au pied levé le comédien normalement titulaire du rôle de Gabey, mais les deux autres marins sont excellents. J’ai particulièrement aimé le Chip d’Adam Garcia, qui est un excellent comédien ainsi qu’un très bon chanteur doublé d’un danseur très correct : un vrai talent de comédie musicale. Dans le rôle secondaire du juge Pitkin W. Bridgework (tout l’humour de Comden et Green semble tenir dans le nom de ce personnage), la basse Jonathan Best est absolument enthousiasmant.
Les trois “filles” sont également de bon niveau, même si la délicieuse Caroline O’Connor, qui n’a à mon sens pas eu la carrière qu’elle mériterait, vole la vedette à ses deux camarades avec son interprétation survoltée du rôle comique de Hildy Esterhazy. On est également amusé de retrouver dans la distribution (mais dans un petit rôle) la fameuse Alison Jiear, qui a rencontré un gros succès public ces dernières années avec la chanson “I Just Wanna Dance” tirée de la comédie musicale Jerry Springer the Opera.
Bien sûr, l’humour au couteau de Betty Comden et Adolph Green ne résiste pas totalement à la traduction en français et de nombreuses plaisanteries ne “passent” pas du tout, comme la réplique de Lucy Schmeeler disant “Goodbye Mr. Chips” (le titre d’un film célèbre de 1939) à Chip.
Dernier petit reproche : la sonorisation ne crée pas un son très naturel, avec des voix en peu trop en retrait.
Mais il ne faut pas bouder son plaisir : grâce à un orchestre vraiment déchaîné et à une distribution globalement de très bon standing, le public peut découvrir la première comédie musicale de Leonard Bernstein au Théâtre du Châtelet dans de très bonnes conditions. Il ne reste plus qu’à espérer que la saison prochaine nous permette de voir l’adorable Wonderful Town, la quatrième et dernière comédie musicale “commercialement viable” de Bernstein (la cinquième, 1600 Pennsylvania Avenue, n’est généralement plus produite).
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