Palais Garnier, Paris • 10.9.08 à 19h30
Eugène Onéguine (1879). Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski. Livret du compositeur, d’après Pouchkine.
Direction musicale : Alexander Vedernikov. Mise en scène : Dmitri Tcherniakov. Avec Mariusz Kwiecien (Onéguine), Tatiana Monogarova (Tatiana), Andrey Dunaev (Lenski), Anatolij Kotscherga (Gremin), Margarita Mamsirova (Olga)…
Ce qui est bien, avec Eugène Onéguine, c’est que je redécouvre à chaque audition à quelle point cette partition me transporte (une accumulation de mélodies enchanteresses, une orchestration à tomber avec tous ces contre-chants bouleversants), même lorsque la qualité d’ensemble, sans être mauvaise, loin de là, n’atteint pas non plus des sommets stratosphériques. Il faut dire que la version Gergiev/Carsen du Met avec Fleming, Hvorostovsky et Vargas a placé la barre tellement haut que je ne suis pas sûr de jamais revoir une production aussi génératrice de bonheur.
L’avantage d’assister comme ici à une production tirée du répertoire du vénérable Bolchoï, c’est qu’on est servi au chapitre de l’authenticité, avec du russe qui sonne curieusement de manière beaucoup moins exotique que lorsqu’il est prononcé par des étrangers (même si le baryton est polonais). L’inconvénient, c’est qu’on perçoit de temps en temps — en particulier dans la fosse — comme une impression de routine.
Cela étant, les rôles principaux sont de bonne qualité : Mariusz Kwiecien (déjà croisé en Enrico au Met) possède une belle prestance qui en fait un Onéguine particulièrement crédible sur le plan dramatique ; le Lenski d’Andrey Dunaev offre un très joli moment avec son air du duel… et il a la “chance” de s’approprier aussi les couplets de Triquet par un caprice du metteur en scène ; la Tatiana de Tatiana Monogarova est beaucoup plus convaincante qu’à Munich en juillet dernier. Quant à Gremin, il est interprété par un Anatolij Kotscherga envoûtant, mais son mépris pour le solfège — en particulier dans la première moitié de son air — me l’a rendu un peu antipathique.
Reste la mise en scène, qui propose un curieux mélange de classicisme et d’audace. Une longue table sert de point fixe dans le décor… et permet de mettre en valeur de manière très efficace (à défaut d’être subtile) le renversement de situation qui consiste pour Tatiana à éconduire Onéguine dans la dernière scène alors qu’elle a subi le traitement symétrique de sa part au début de l’opéra. Certaines idées originales m’ont plutôt convaincu, comme le fait d’utiliser la polonaise introductive de l’acte 3 pour mettre en scène un Onéguine qui se ridiculise en pensant qu’il va être accueilli les bras ouverts par une haute société qui le remarque à peine et a oublié qui il est… ou encore en rendant Gremin témoin de la scène finale, accréditant l’idée que Tatiana lui est dévouée corps et âme, au point de lui confier sans hésiter son trouble de revoir Onéguine après toutes ces années.
D’autres “audaces” du metteur en scène peuvent surprendre davantage, comme le fait de donner les couplets de Triquet à Lenski (ce qui indique vraisemblablement que Lenski chercherait à se venger de l’attitude d’Onéguine à l’égard d’Olga en prétendant faire la cour à Tatiana) ou encore le traitement très curieux de la scène du duel, qui se déroule à l’intérieur de la maison. Grande incompréhension, également, devant la mise en scène de l’air de Lenski, pendant lequel une figurante prend des airs de demeurée à l’arrière-plan.
Spectacle globalement agréable, donc, avec plusieurs très jolis moments. Diffusion sur Arte prévue courant janvier.
Diffusion en janvier ? Des articles lus par ailleurs évoquent une diffusion sur Arte le 10 novembre.
Rédigé par : JS | 13 septembre 2008 à 08:04
> J'ai dû mal comprendre. Il y a eu une annonce avant la représentation et il me semblait avoir entendu janvier... mais ça ne serait pas la première fois que mon cerveau me jouerait des tours... Fiez-vous plutôt à ce que vous avez lu par ailleurs !
Rédigé par : Laurent | 13 septembre 2008 à 08:58
Quand on a la chance d'approcher l'immense Kotcherga, on ne parle pas solfège, non mais !
(Non, plus précisément, quel était le problème ? Pour ne pas être en rythme dans cet air, surtout sur le thème principal, il faut que ce soit délibéré !)
Rédigé par : DavidLeMarrec | 13 septembre 2008 à 15:52
Ah! Merci Laurent!
Même ressenti global, notamment au sujet de Dunaev qui m'a arraché des larmes lors de son air le soir de la première le 06.09, avec un engagement dans le rôle, une projection lumineuse de son timbre et Kotsherga (oui David! j'ai été déçue, j'en attendais plus et Dieu sait que je ne jette pas aisément la pierre aux chanteurs, bien au contraire) mais aussi du mélange curieux de la mise en scène, même si pour ma part je découvrais l'oeuvre pour la première fois.
Pour ce qui est du russe enfin articulé, c'en était absolument jubilatoire de naturel.
Au global, dans l'ensemble, cette production pour un premier contact avec Onéguine, m'a énormément séduite, surtout musicalement, et pour curieuse par endroits, la mise en scène, qui m'a laissée dans un sentiment assez neutre, n'en était cependant pas inintéressante ou absconse, simplement engagée dans un certain part pris de réactualiser le propos, je pense. En outre, les tableaux n'étaient pas esthétiquement laids.
Rédigé par : Ariana | 13 septembre 2008 à 21:45
David > C’était en effet parfaitement délibéré de sa part (c’est pour cela que je parle de “mépris” pour le solfège et non d’ignorance). Il a modifié le rythme de son air, en superposant quelques violentes variations de tempo. De toute évidence, Monsieur est une star et le sait… ce qui semble lui donner tous les droits.
Ariana > Heureux de te voir succomber aux charmes d’Onéguine.
Rédigé par : Laurent | 14 septembre 2008 à 06:20
Ah bon, c'est une star... ? Parce qu'il n'a tout de même pas une grosse carrière à l'international, même s'il reçoit toujours des critiques enthousiastes.
Je ne sais pas trop comment on peut juger d'un tempérament sur une représentation, il est rare que ça se voie, mais ce que tu dis est étonnant, parce que ce qui passe pour un récitatif est moins justifiable pour une cantilène...
Rédigé par : DavidLeMarrec | 14 septembre 2008 à 11:38
> Il y a plusieurs chanteurs, notamment parmi les plus âgés, qui se comportent comme si leur ancienneté dans la troupe leur donnait un statut supérieur. Ça se ressent aussi au moment des saluts. Kotscherga n’est d’ailleurs pas le pire dans ce domaine ; c’est la chanteuse qui joue la nourrice, dont la voix se résume à peu près à un vibrato mal contrôlé.
Cela étant, je ne voudrais pas donner l’impression que Kotscherga est mauvais, parce que sa voix est magnifique.
Rédigé par : Laurent | 14 septembre 2008 à 16:40
Sa voix... et surtout son expression.
Non, non, on l'a bien senti, et aussi ton dépit, proportionnel. C'est amusant ce que tu dis là, l'impression d'un monde imperméable aux usages lyriques internationaux, où tient encore la préséance par l'âge...
Rédigé par : DavidLeMarrec | 19 septembre 2008 à 19:01