Staatsoper, Vienne • 12.4.08 à 19h
Jules Massenet (1884). Livret de Henri Meilhac et Philippe Gille, d’après le roman de l’Abbé Prévost.
Direction musicale : Claude Schnitzler. Mise en scène : Andrei Serban. Avec Anna Netrebko (Manon), Massimo Giordano (le Chevalier des Grieux), Adrian Eröd (Lescaut), Dan Paul Dumitrescu (le Comte des Grieux), Alexander Kaimbacher (Guillot de Morfontaine), Clemens Unterreiner (Brétigny)…
L’histoire imaginée par l’Abbé Prévost a inspiré nombre d’œuvres lyriques, du Manon Lescaut d’Auber (1856) à Boulevard Solitude de Henze (1952) en passant par le Manon Lescaut de Puccini (1893). C’est le Manon de Massenet qui a aujoud’hui le plus les honneurs des scènes lyriques. Il faut reconnaître que la partition est particulièrement attachante.
La distribution devait initialement inclure le talentueux Jonas Kaufmann : Kaufmann et Netrebko, une affiche de nature à enflammer le public viennois. On n’osait y croire : était-ce trop beau pour être vrai ? Le suspense débuta lorsque Netrebko annonça sa grossesse… mais c’est finalement de Kaufmann que vint l’annulation, pour cause de blessure malencontreuse. Netrebko, bien qu’ayant annulé la précédente représentation de ce Manon, était finalement bien là pour cette représentation donnée au bénéfice d’une œuvre charitable.
C’était la première fois que je voyais Netrebko sur scène et je dois dire que je comprends pourquoi elle enflamme à ce point le public. Elle n’est pas parfaite, loin de là, mais elle montre un engagement total au service de son personnage : là où certaines (suivez mon regard) se contentent parfois de parler de l’importance de la vraisemblance dramatique en en restant un peu au stade de la théorie, Netrebko, elle, ne disserte pas ; elle se donne avec une générosité qui ne peut qu’atteindre les cœurs. La voix, de surcroît, est pleine d’attrait, notamment dans son joli aigu très pur. Évidemment, on aimerait comprendre ce qu’elle chante, surtout quand c’est en français… mais on doit se contenter des sur-titres en anglais pour reconstituer le texte français, petit exercice de souplesse intellectuelle plutôt amusant.
Giordano ne se hisse peut-être pas au niveau de Kaufmann, mais son Des Grieux est drôlement attachant lui aussi. À peu près aussi incompréhensible que la Manon de Netrebko, mais doté d’un timbre chaleureux qui, lui aussi, fait naître de belles émotions. Je dois dire que je suis resté scotché par son air de l’acte III, “Ah, fuyez, douce image”, interprété avec une merveilleuse retenue douloureuse, qui a été pour moi le sommet de la représentation. (Dommage qu’il soit curieusement sorti de sa lumière pour l’interpréter !)
Dans le reste de la distribution, j’ai été charmé par le joli timbre grave du Comte de Dan Paul Dumitrescu et par le français impeccable du Lescaut d’Adrian Eröd.
Claude Schnitzler s’est racheté en menant magistralement la montée de la tension dramatique dans les deux derniers actes. Le début était beaucoup plus brouillon : scène et fosse fréquemment désynchronisés, musique trop forte dans certains passages, quatuor de l’acte II sans unité… Et je persiste à penser que les musiciens viennois ne sont pas totalement à leur aise dans la musique française.
Reste la mise en scène d’Andrei Serban — fatalement transposée dans une époque qui pourrait être les années 1950 — que, franchement, j’ai trouvée inutilement vulgaire. Certes, Manon est une jeune-fille innocente qui succombe un peu rapidement à la tentation d’une vie de plaisirs faciles. Mais de là à en faire une allumeuse (dont les charmes sont au demeurant monnayés par son cousin) dès son entrée en scène et à retirer tout romantisme de son amour pour Des Grieux revient à priver le personnage d’une bonne partie de sa dimension tragique. Le tableau de Saint-Sulpice, dans lequel elle s’allonge cuisses écartées sur un canapé pour regagner les faveurs du Chevalier devenu Abbé, m’a semblé particulièrement mal venu.
je suis vraiment d'accord avec tes propos sur l'incompréhensibilité de ce qui est chanté à l'opéra. mais on oublie souvent que les allemands et les italiens doivent souffrir plus souvent que nous...
Rédigé par : gvgvsse | 13 avril 2008 à 11:33
> C’est parfaitement exact. Les deux dames qui m’entouraient à la représentation de Rosenkavalier, bien qu’autrichiennes toutes les deux, ne pouvaient pas se passer des surtitres…
Rédigé par : Laurent | 17 avril 2008 à 00:04
Moralité : il faut soit psychanalyser (enfin !) Serban, soit l'euthanasier ; j'hésite encore entre les deux solutions. Mon espoir ordinaire en l'évolution de l'être humain me fait pencher pour la seconde.
Sinon, toujours pareil, les cours de diction, c'est le bien (surtout quand pour une méga-star payé[e] très très cher...). Netrebko est-elle enceinte de Villazon, au passage ? :D (potinons gaiement... :p )
On verra ce que ça donnera, "Manon", dans deux semaines à Marseille ;).
Rédigé par : palpatine | 17 avril 2008 à 15:55
> Non, Netrebko est enceinte de Erwin Schrott, un baryton-basse uruguayien au physique généralement considéré comme avantageux.
Rédigé par : Laurent | 17 avril 2008 à 16:01
"Oh la belle bête !", comme dirait une amie commune... ^^ (bon, l'honneur est sauf, tant que les chanteurs continuent de se reproduire entre eux :D )
Rédigé par : palpatine | 18 avril 2008 à 17:22
> Schrott a deux concurrents de taille : Nathan Gunn et Teddy Tahu Rhodes.
Rédigé par : Laurent | 19 avril 2008 à 01:38
L'allemand et le français sont plutôt correctement chantés, en règle générale, y compris par les étrangers, ce qui en effet n'est pas toujours le cas chez les Italiens, loin s'en faut.
Mais c'est bien fait pour eux, leurs chanteurs n'ont souvent d'une voyelle et pas de consonnes, alors ils l'ont bien cherché, à force de jouer aux usines à son de la génération Freni-Ricciarelli.
C'est un peu normal qu'on soit moins conmpréhensible aujourd'hui d'autrefois. Jadis, on se produisait uniquement dans sa langue et devant son public. Aujourd'hui, il faut maîtriser plusieurs langues et devant divers publics (qui sont donc moins regardants).
Ca explique en partie l'existence de voix opaques ou instables, aussi. Quand on pense que les profs de chant font toujours débuter par de l'italien ou de l'allemand, comment voulez-vous placer correctement vos voyelles ?
Le petit paradoxe amusant réside dans le fait que dans les années cinquante, la diction était parfaite en France, mais l'investissement dramatique bien moindre. Tout était compréhensible, mais en n'en fait rien. Aujourd'hui, nous disposons de chanteurs beaucoup plus investis, mais moins intelligibles. A choisir, je préfère, mais c'est très frustrant, surtout lorsqu'il y a de l'incurie.
Dans le cas de Netrebko, sa Manon m'avait beaucoup agacée, justement à cause de ce qui me semblait assez franchement léger sur le plan de l'effort linguistique. Et puis la voix est toujours très impersonnelle. Une très bonne chanteuse, incontestablement, mais pas de quoi tenir si tôt tous les premiers rôles à Vienne à mon humble avis.
A l'inverse, je suis étonné de ce que tu dis sur Giordani, qui a d'habitude un très bon français. Voix un peu large pour Des Grieux (qu'on distribue à présent à des Samson plus qu'à des Nadir), peut-être qu'il n'y était pas à son aise...
J'aime beaucoup ce chanteur personnellement, et l'un des rares qui puissent soutenir une tessiture hybride comme il en fait dans Meyerbeer (mi-verdien, mi-demi-caractère).
Pour finir, effectivement, mise en scène qui n'est pas, disons, d'un raffinement particulièrement délectable, mais qui n'est pas non en contradiction profonde avec la petite rouée de Prévost (qui n'a pas grand chose de romantique).
Rédigé par : DavidLeMarrec | 26 avril 2008 à 13:35
> Je me demande si tu ne confonds pas (Marcello) Giordani et (Massimo) Giordano. (Ça devrait être interdit, deux ténors qui ont des noms aussi proches.) Giordani a de belles lettres de noblesse dans le répertoire français. Il me semble que c’est moins le cas de Giordano, dont il est question ici.
Rédigé par : Laurent | 01 mai 2008 à 00:51
Hou-là ! Ah oui, effectivement, j'ai toujours pensé les deux comme une seule et même personne...
Giordano est un très beau ténor, cela dit, mais effectivement je ne connais pas son français...
Merci pour le dessillage salutaire ! :)
Rédigé par : DavidLeMarrec | 01 mai 2008 à 13:38
> Je t’en prie. Je suis presque gêné :-)
Rédigé par : Laurent | 05 mai 2008 à 00:58