Vlaamse Opera – Opéra de Gand • 10.11.07 à 18h
Richard Wagner (1876)
Orchestre Symphonique de l’Opéra des Flandres, Ivan Törzs. Mise en scène : Ivo van Hove. Avec Lance Ryan (Siegfried), Peter Bronder (Mime), James Johnson (Wotan), Werner Van Mechelen (Alberich), James Moellenhoff (Fafner), Elzbieta Ardam (Erda), Jayne Casselman (Brünnhilde), Insum Min (l’Oiseau de la forêt).
L’Opéra des Flandres poursuit sa Tétralogie, dont j’avais vu la Valkyrie en mars dernier. On reste dans un univers visuel étonnamment chargé et pas toujours évident à décrypter. Il semble que l’on ait pénétré, cette fois, à l’intérieur de la boutique d’électronique que l’on voyait au fond du décor la fois dernière. Mais on se situe clairement dans un monde post-apocalyptique et le décor va ressembler de plus en plus à un empilage chaotique mêlant meubles, rochers et restes d’ordinateurs épars.
Dans le premier acte, c’est sur un ordinateur que s’acharne Mime en vain : le motif rythmique du marteau sur l’épée est exécuté sur la souris de l’ordinateur, fort bien du reste. La victoire de Siegfried sur l’ours a bien sûr lieu… dans un jeu vidéo, que l’on voit sur l’un des multiples écrans placés sur scène. La construction de Notung par Siegfried est assez étonnante : après avoir mis un reste de pizza au micro-ondes (parce qu’il faut bien manger, quand même, même dans un monde post-nucléaire), Siegfried utilise un cube en plexiglas à l’intérieur duquel il manipule quelque substance toxique à l’aide de gants. Il soude, s’aide d’un laser,… sort un objet… et finit par s’implanter une puce RFID dans la main, qu’il se bande consciencieusement ! C’est ce geste qui lui donne le pouvoir que confère normalement Notung à son propriétaire. Pendant ce temps, des figurants habillés d’un blouson à capuchon saccagent minutieusement la boutique pendant que Siegfried se démène. À la fin, Siegfried et ses acolytes font un signe crypto-fasciste avant de quitter le magasin, laissant Mime au milieu des décombres.
La suite est légèrement plus classique, bien que le décor soit maintenant clairement une allégorie de fin du monde. Pas de dragon, bien sûr, mais Siegfried utilise sa puce pour faire exploser la maison (projetée sur le fond de scène) dans laquelle habite Fafner. L’Oiseau de la forêt arrive habillée comme l’un des acolytes du premier acte : jeans et blouson à capuche. Lorsque Siegfried essaie de reproduire son chant avec son “cor”, il branche un vieil iMac (le gros modèle de première génération) et fait des tentatives pas très concluantes sur son clavier. Il finira par se rabattre sur un PowerBook plus récent pour “jouer” son air triomphal.
Le troisième acte commence dans une atmosphère baignée de lumière verte, comme si la mousse avait pris le dessus sur les détritus entassés. Le moment où Siegfried brise la lance de Wotan est symbolisé par une sorte de bras de fer, que Siegfried gagne bien sûr grâce à sa puce. On retrouve bien tôt Brünnhilde, enfouie sous les décombres, entourée du fameux laser vert qui l’avait encerclée à la fin de Valkyrie.
La divine surprise, dans tout ce capharnaüm, c’est que la qualité musicale de la représentation est superlative. J’ose à peine dire que c’était meilleur qu’à Covent Garden, mais je ne suis pas loin de le penser. La direction d’orchestre d’Ivan Törzs n’est peut-être pas aussi joliment analytique que celle d’Antonio Pappano, mais il imprime un souffle extrêmement puissant à la partition, en jouant beaucoup des nuances et des ruptures dynamiques.
Mais c’est sur scène que se multiplient les très bonnes surprises. Je savais déjà que j’étais fan de la Brünnhilde de Jayne Casselman, que j’avais vue à Cologne avant de la revoir à Gand, mais le reste de la distribution est à l’avenant, avec des prestations superbes de Lance Ryan en Siegfried, de Peter Bronder en Mime, de James Johnson en Wotan et de Werner Van Mechelen en Alberich. Ryan est un Siegfried tellement naturel que c’en est envoûtant. Il chante sans effort, d’une belle voix puissante qui semble sortir presque toute seule et qui est de surcroît d’une justesse totalement irréprochable (ce qui est remarquable notamment pendant qu’il forge Notung).
C’est, je crois, le meilleur Siegfried que j’aie entendu. Tant mieux, parce que ça compense les quelques longueurs auxquelles je ne m’habitue décidément pas dans cet épisode.
J’admire les Flamands : l’Opéra est capable d’annoncer avant la représentation que le deuxième entracte est prévu à 20h57. (En réalité, il aura lieu un peu plus tard car le changement de décor du premier acte prendra plus longtemps que prévu.) L’organisation du service des boissons et des snacks aux entractes est remarquable, et le public a le loisir de découvrir l’ensemble des foyers et salons d’apparat du magnifique bâtiment dans lequel se trouve l’Opéra.
Dans le premier acte, Mime s’acharne en vain sur un micro-ordinateur tournant sous Windows cependant que Siegfried réalise tous ses exploits sur un Macintosh PowerBook. La clé du succès ?
J'aime bien cette mise en scène geek-star-trek : Wotan sous windaube finira par périr dans le prochain épisode (normal), et tout aussi logiquement, Siefried sous Mac meurt au bout de celui-ci (y'a une justice).
S'ils avaient mis Linux, ils n'auraient pas eu tous ces problèmes ! (dit le libriste forcené) (merci pour la perche Laurent, t'es un coeur ;) )
(Bon, sinon, à quand les dépistages anti-drogue des metteurs en scène ? Ça ne peut plus durer comme ça...)
Rédigé par : palpatine | 11 novembre 2007 à 02:06
> C’est le contraire, c’est Wotan qui disparaît dans la nature à la fin de Siegfried et Siegfried qui meurt à la fin de Götterdämmerung.
Elle se défend assez, cette mise en scène, même si elle est — pour le moins — chargée. Ce qui m’a le plus agacé, c’est la vidéo qu’on trouve sur le site du spectacle et dans laquelle le metteur en scène explique qu’il veut proposer une version “relevant for today’s audiences”, ”a Ring for the 21st century”… le genre de trucs qui me mettent généralement hors de moi. (Comme si cette Tétralogie n’était pas suffisamment intemporelle comme ça.)
Rédigé par : Laurent | 13 novembre 2007 à 01:35
Oups, avec tous tes Ring en cours, le temps que je réfléchisse à mon commentaire, et j'ai oublié que c'était "Siegfried", justement, et pas le "Götterdämmerung" >_<.
Actualisation au 21ème siècle ?! Mais alors, il est déjà has-been, niveau informatique, c'est raté :p (n'importe quoi, en effet, mais les metteurs en scène doivent bien justifier leurs salaires certainement indécents pour réinventer la roue artistique à chaque fois, quoi...).
Rédigé par : palpatine | 14 novembre 2007 à 12:33