Royal Albert Hall, Londres • 22.8.07 à 19h30
Orchestre du Festival de Lucerne, Claudio Abbado
(Prom n°51)
Mahler : symphonie n°3
avec Anna Larsson (mezzo-soprano), le Trinity Boys’ Choir et le London Symphony Chorus (voix de femmes)
Ayant échoué à obtenir des places pour le concert Abbado/Mahler du Festival de Lucerne, je me suis rabattu avec une certaine voracité sur la reprise du concert proposée dans le cadre des Proms de cette année.
Mes deux dernières rencontres avec la troisième de Mahler étaient une répétition bien intéressante du LSO sous la baguette de Paavo Järvi en juin 2006 et, quelques mois plus tard, une interprétation glaciale et à contre-sens par Jean-Claude Casadesus. Je savais qu’avec Abbado, j’étais entre de bonnes mains.
Première surprise : l’acoustique de l’Albert Hall n’est pas aussi caverneuse que dans mes souvenirs. Même si elle a tendance à étouffer un peu les cuivres, elle restitue les détails sonores avec une finesse qui constitue un écrin idéal pour la dentelle sonore que nous offre Abbado.
Car c’est de la dentelle que nous sert le maestro : et avec un tel orchestre, il aurait tort de se priver. Le niveau technique de tous les pupitres est à tomber. Ce sont les trombones et le tuba qui ouvrent le bal avec, dès les premières mesures, une juxtaposition de nuances extrêmes qui annonce d’emblée une interprétation de très haut vol. Le trombone solo ne cessera d’ailleurs par la suite d’enchaîner les moments de génie.
Ses collègues ne sont pas en reste. Avec un orchestre d’une telle qualité technique, l’interprétation peut s’élever à des niveaux stratosphériques. Et c’est ce qui se produit avec un Abbado devenu avec l’âge un magicien visionnaire. La qualité du silence dans la salle témoigne de la fascination exercée sur le public par une interprétation à couper le souffle. Abbado refuse systématiquement les effets et construit un discours intense, serein et inéluctable à la fois.
Très belle prestation de la gigantesque Anna Larsson, qui semble plus grande qu’Abbado même quand il est sur son podium. Elle comprend la vision du maestro et y adhère de tout son cœur et de tout son talent. Les garçons commencent à chanter assis, ce qui produit un bel effet de surprise.
Les trois derniers mouvements, enchaînés, semblent conduire à une sorte de renaissance : le jour se lève sur un monde nouveau qui s’éveille. Abbado, en refusant l’emballement et la facilité, reste fidèle aux indications de la partition : langsam, ruhevoll, empfunden (lent, paisible, ressenti). Fascinant.
Un CD de la 4ème de Bruckner par Abbado et le Lucerne Festival Orchestra, enregistré en 2006 au Japon, était en vente à l’entrée de la salle. Il me tarde de l’écouter.
Je ne serais pas étonnée qu'un poisson blogueur soit verdâtre de jalousie. Et moi aussi, d'ailleurs...ca devait être fabuleux.
Rédigé par : klari | 23 août 2007 à 02:16
Ah, parce que tu écoutes des disques en plus !
Rédigé par : DavidLeMarrec | 23 août 2007 à 17:55
la retransmission du concert de Lucerne, l'autre soir sur France Musique était déroutante: de prime abord, je me suis dit, tiens mais c'est du Mahler Berio mais au bout de 10 minutes j'ai compris que l'une des pistes était décalée de quelques secondes par rapport à l'autre. Et bien ça ne marche pas !!!! mais pas du tout du tout. A France Mu ils ont mis une grande partie du 1er mouvement à réparer la chose; ça gâche un peu l'extase, tout de même. J'ai préféré la 92ième de Haydn par Rattle deux jours plus tard....
Rédigé par : zvezdo | 23 août 2007 à 19:31
Laurent. J'ai été littéralement bouleversé par cette interprétation de la 3ème par les même protagonistes et retransmise sur Arte (Festival de Lucerne) dimanche dernier. Je partage entièrement votre avis et je trouve que vous avez encore mieux transcrit dans votre note ce que je ressentais. C'est vrai que les solos étaient sidérants. Celui de trombone était de loin le plus hypnotique. Anna Larson était vibrante et son regard comme son timbre traduisaient une émotion qui se mariait bien avec cette sensation de paradis perdu et cette aspiration métaphysique au renouveau. Bouleversant de simplicité et de limpidité. Comment Claudio Abbado arrive-t-il à hisser cet orchestre à un tel niveau ? C'est phénoménal.
Lien vers ma petite note sur le même sujet : http://lepoissonreveur.typepad.com/le_poisson_reveur/2007/08/une-sublime-3me.html
Rédigé par : Philippe Delaide | 24 août 2007 à 23:48
Philippe D > Venant de vous, ce commentaire me touche infiniment. Je suis généralement très jaloux de votre capacité à verbaliser ce que la musique vous inspire pendant que je me noie dans les superlatifs et les adverbes.
Je m’étais interdit de lire votre note avant le concert, mais je me suis précipité sur votre blog dès la sortie du Royal Albert Hall afin de comparer mon ressenti au vôtre.
À titre d’éclairage complémentaire, mon compagnon de concert, qui est un mahlérien convaincu (non, pas lui, il n’a pas voulu venir), a trouvé le dernier mouvement difficile à avaler même s’il en a reconnu le génie. On a tellement l’habitude d’entendre un emballement hypertrophié que la “vision” d’Abbado peut en effet dérouter, même si elle d’une évidence bouleversante (et fidèle aux indications de la partition).
Cela étant, nous avons eu droit à de jolis emballements à la fin des deux (ou même trois, je ne sais plus) premiers mouvements.
J’ai aussi oublié de dire que le concert peut être écouté pendant encore deux ou trois jours sur le site de la BBC.
zvezdo > Trés fort, France Musique. Haydn l’intellectuel analytique tellement brillant que son art en devient invisible vs. Mahler le mystique habité et impulsif ?
David > Ben oui, comme tout le monde, non ? C’est vrai que je n’en parle pas souvent.
klari > Gagné (pour le poisson) ! C’était en effet assez inoubliable. En y réfléchissant, j’ai rarement senti un public aussi attentif et “scotché”, ce qui est d’autant plus remarquable qu’on doit bien mettre 5000 personnes dans cette salle !
Rédigé par : Laurent | 25 août 2007 à 01:17
--> Laurent : je vais voir (plutôt écouter) si la BBC retransmet toujours... Merci pour l'info
--> Klari : en effet, plus que verdâtre de jalousie ! Je ne compte plus les concerts superbes auxquels Laurent a assisté et pour lesquels je l'envie sincèrement.
Rédigé par : Philippe Delaide | 27 août 2007 à 19:13