Bayerische Staatsoper, Nationaltheater, Munich • 28.7.07 à 19h30
Verdi (1851). Livret de Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo.
Bayerisches Staatsorchester, Friedrich Haider. Mise en scène : Doris Dörrie. Avec Piotr Beczała (Le Duc de Mantoue), Carlos Alvarez (Rigoletto), Elena Moşuc (Gilda), Maurizio Muraro (Sparafucile), Elena Maximova (Maddalena)…
Chaque année, au mois de juillet, l’Opéra de Munich propose une œuvre différente chaque jour (parfois deux) dans le cadre du “Münchner Opernfestpiele”. C’est, à n’en pas douter, un exploit sur le plan logistique… et il y a fort à parier que le temps de répétition soit fort limité, voire inexistant, pour la plupart des productions.
Dire de cette production de Rigoletto qu’elle est surprenante sur le plan visuel est encore très loin de la réalité. On comprend assez vite que l’on se trouve sur… la Planète des Singes ! Rigoletto et sa fille sont des cosmonautes dont le vaisseau a atterri sur une planète peuplée par des singes, le Duc de Mantoue et sa cour. Petit plaisir intellectuel pour le metteur en scène, puisque le fait d’être humain est donc précisément ce qui rend Rigoletto “anormal” aux yeux des autres protagonistes. Rigoletto joue donc toute la pièce en combinaison de cosmonaute ; Gilda est attifée d’une coiffure à la Princesse Leia Organa (cf. Star Wars)… tandis que le Duc de Mantoue et sa cour portent de lourds maquillages simiesques.
Il semble que les tenues Louis Vuitton soient très appréciées dans cet univers : le décor du deuxième acte, censé figurer les appartement du Duc, est composé de versions géantes des motifs caractéristiques des produits de la marque française (le monogramme LV étant remplacé par SP [?]), ainsi que d’une malle géante renversée sur la scène. Je me demande si la maison Vuitton est au courant de ce détournement. Le décor de l’acte trois, très réussi sur le plan visuel, aurait presque l’air “normal” après toutes ces fantaisies. Le jeu sur les couleurs (noir/rouge) et l’évocation visuelle de la neige, puis de l’orage accompagnent parfaitement la progression dramatique.
Sur le plan musical, ce fut une très belle représentation. On regrette légèrement de ne pas avoir entendu Joseph Calleja, initialement prévu dans le rôle du Duc ; Piotr Beczała s’en sort très honnêtement, mais il manque une petite étincelle de génie. Le Rigoletto de Carlos Alvarez se distingue par la subtilité de son interprétation et par l’élégance de son timbre. Quant à Elena Moşuc, qui m’avait déjà beaucoup impressionné à Zurich dans Lucia (où elle donnait déjà la réplique à Piotr Beczała), elle fascine par la désarmante facilité avec laquelle les notes les plus aiguës semblent sortir sans effort aucun. Sa Gilda met la barre très haut.
Oulà!! Enorme contresens scénique en vue!!
Décidément, point de limites au hors-limite pour les metteurs en scène.. sourire
Rigoletto de surcroît!!
Comme si besoin était de charger dramatiquement un opéra qui fonctionne scéniquement de lui-même; on ne peut pas vraiment dire qu'il n'y ait pas ce qu'il faut dedans, au-delà de la nécessité de rendre crédible la scène du rapt de Gilda. D'ailleurs, l'auraient-ils téléportée à la mode Star Trek? est la question qui me vient subitement.
Bon parlons sérieusement; vous semblez dire qu'Alvarez était très à la hauteur de la subtilité du rôle. Et parlant élégance de son timbre (et donc j'imagine la maîtrise de son nuancier), comment était l'interprétation de la scène magistrale de Rigoletto au III, de "Cortigiani Vil Razza Dannata" à "Signori pietà.."?
Et le fameux quatuor?
Rédigé par : Lea | 31 juillet 2007 à 20:02
> C’est dans le troisième acte qu’Alvarez a été le plus remarquable par son intensité dramatique et expressive. Il y a eu des moments plus tôt dans la représentation où il pouvait ne pas sembler totalement engagé (dans son costume de cosmonaute), mais certainement pas à l’apex de l’acte III. Il sait sans aucun doute que c’est cet air qui “vend” sa prestation au public.
Quant au quatuor, il était tout simplement sublime… d’autant que, à ce moment-là, la mise en scène était très réussie, avec notamment un visuel d’une redoutable efficacité.
Et, rassurez-vous, le rapt était tout ce qu’il y a de plus traditionnel. En fait, l’idée de la téléportation me plaît bien, je crois, compte tenu du cadre :-)
Rédigé par : Laurent | 01 août 2007 à 02:49
Evidemment une tenue de cosmonaute pour chanter "pari siamo, io la lingua egli ha il pugnale! L'uomo son io che ride.." et plus loin "o rabbia esser difforme, o rabbia esser buffonne", ça m'aide pas.. On voyait la bosse dessous ou il n'en avait pas? (Elle m'intrigue cette transposition!!)
Il y avait un épisode de la première série des Twilight Zone dans lequel précisément, la jeune femme blonde d'une grande beauté à l'échelle humaine, était considérée comme un monstre et une paria. On voulait absolument l'opérer pour rendre son visage conforme et elle était terrorisée..
Et à la fin de l'épisode, nous nous apercevions que les gens qui peuplaient son univers avaient tous des têtes de cochons ou de truies en fonction des sexes of course..
A mon avis, Doris Dorrïe l'a vu aussi!! sourire
(Puis je n'ai jamais aimé la Planète des Singes!!)
Rédigé par : Lea | 01 août 2007 à 08:05
> Non, pas de bosse ! C’est son humanité qui le rend monstrueux aux yeux des singes…
Il y a aussi un épisode de Twilight Zone dans lequel on comprend dans les derniers instants que l’on se trouve dans une société qui élimine systématiquement les enfants trop intelligents. On est toujours le monstre de quelqu’un…
Rédigé par : Laurent | 04 août 2007 à 00:58
Pas vu cet épisode..
L'humanité : mais c'est ça le contresens!!
Le problème de Rigoletto est précisément son rapport à l'humanité : il ne parvient pas à y accéder..
Il n'est en rien plus humain que les autres, mais un faux monstre parmi les monstres. Il est le monstre symbolique qui porte la tare physique (donc "à montrer") de la société viciée dans laquelle il évolue. Ce pourquoi il est un personnage difficile à cerner et un grand personnage Verdi par ailleurs qui affectionne ce genre de décalages.
Rigoletto est l'histoire d'une "auto-déshumanisation" constante qui ressort dans son rapport à ceux qu'il "aime" mais aussi et surtout par rapport à lui-même (Monterone représente l'humanité et la paternité nobles inaccessibles auxquelles il aspire entre autres).
Mais je vous épargne un début d'analyse puisque comme vous savez cela pourrait être fort long (je vais recreuser le sujet chez moi pour le coup je crois)!! sourire
Enfin, imaginons que pour le metteur en scène c'est symbolique et que dans cette transposition, c'est précisément au manque d'humanité qu'il tente d'accéder sans succès!!
Rédigé par : Lea | 04 août 2007 à 08:31
> C’est avec plaisir que je lirai votre analyse, Chère Lea. Je doute un tout petit peu que le Rigoletto de cette production aspire vraiment à la condition de Singe… Il me semble que, dans beaucoup de transpositions/transplantations radicales, les racines profondes ont du mal à survivre à l’opération.
Rédigé par : Laurent | 12 août 2007 à 02:17
Cher Laurent, toute la question est dans la startrekisation potentielle, la planète des singes ayant ses limites au niveau des moyens techniques : y sommes-nous ou n'y sommes-nous pas?
Outre la téléportation de Gilda Skywalker-Organa, si de surcroît aucune mouche ne venait à se greffer dans un sas futuriste de transplantation rendue possible, pourquoi pas, par une cryogénisation préalable efficace (pensez à Brünnhilde.. :) ), pourquoi ne pas imaginer un Rigoletto accédant au statut d'aspirant gorille et y survivant!
Peut-être me pardonnerez-vous ce léger départ en vrille, mais l'hypothèse de la transplantation radicale mortelle m'a fait éclater de rire...
Rédigé par : Lea | 12 août 2007 à 21:13
> Mais vous êtes toute pardonnée, chère Lea. Au contraire, je vous remercie chaleureusement de mettre un peu d’ambiance en ces lieux.
Je me permets d’ailleurs de recommander à ceux qui passeraient par ici la lecture de votre brillantissime note sur Rigoletto. Je vous envie non seulement la clarté de vos idées, mais aussi (presque plus) votre maîtrise parfaite de la langue, que vous mettez si bien au service de votre discours.
Rédigé par : Laurent | 13 août 2007 à 00:19
Merci laurent!
Mais je m'aperçois avec effroi ne pas avoir attriué en ce lieu l'infinitif au verbe "éclatER"..
Maîtrise de la langue douteuse en l'occrrence!
Rédigé par : Lea | 13 août 2007 à 08:05
> Vous voulez que j’aille faire la correction ni vu ni connu ?
Rédigé par : Laurent | 15 août 2007 à 01:42
Voilà de belles façons de gentleman qui vous exempte de ma "jalousie" quant au formidable concert auquel vous venez d'assister.
Avec grand plaisir, merci beaucoup Laurent.
Rédigé par : Lea | 15 août 2007 à 08:40
> Voilà…
Rédigé par : Laurent | 15 août 2007 à 12:35