Teatro Nacional de São Carlos, Lisbonne • 3.3.07 à 16h
Richard Wagner (1870).
Orchestre symphonique portugais, Marko Letonja. Mise en scène : Graham Vick. Avec Susan Bullock (Brünnhilde), Mikhail Kit (Wotan), Anna-Katharina Behnke (Sieglinde), Ronald Samm (Siegmund), Judit Németh (Fricka), Maxim Mikhailov (Hunding), Sara Andersson, Andrea Dankova, Ana Paula Russo, Dora Rodrigues, Ekaterina Godovanets, Stefanie Irányi, Gabriele May, Qiu Lin Zhang (les Walkyries).
J’ai compris pourquoi la dame de la caisse m’avait expliqué que je devais entrer par l’arrière du théâtre pour prendre ma place d’orchestre lorsque j’ai vu la maquette du décor dans le hall : Graham Vick a littéralement retourné le théâtre, mettant la scène là où se trouvent normalement les fauteuils d’orchestre, alors que les fauteuils d’orchestre, eux, sont dans la cage de scène… et la fosse, à l’entrée de la salle, partiellement sous la scène… ce qui permet de loger beaucoup plus de musiciens que dans la petite fosse du São Carlos. Du coup, le théâtre à l’italienne se transforme en amphithéâtre : outre que cette disposition répond mieux aux exigences de l’opéra de Wagner, elle crée de curieux effets de miroir qui rendent l’expérience théâtrale d’autant plus excitante.
Graham Vick est souvent décrit comme un metteur en scène décapant : ses audaces lui valent tantôt de flatteuses louanges, tantôt les quolibets de ceux qui lui reprochent d’aller trop loin. Son Rheingold de Lisbonne (que je n’ai pas vu) a, semble-t-il, attiré quelques commentaires de la seconde catégorie. Cette Walkyrie ne risque sans doute pas de prendre le même chemin car elle est très sage, très dépouillée… et, globalement, d’une belle efficacité.
Vick s’amuse parfois de manière très convaincante : juste avant le début du premier acte, une femme portant un diadème prend place dans la gigantesque loge royale du São Carlos. À mi-chemin du premier acte, elle quitte ostensiblement sa place. Lorsqu’elle revient pour le début du deuxième acte, des figurants dispersés parmi les spectateurs se moquent d’elle ; elle s’en va, heurtée. Quelques instants plus tard, elle réapparaît sur scène : c’est Fricka, bien sûr. Déesse protectrice du mariage, elle avait été choquée dans le premier acte par les infidélités de Sieglinde… et c’est son incapacité à jouer son rôle qui lui a valu les moqueries du public… ce qui ne peut que la rendre encore plus inflexible lorsqu’elle exige de Wotan qu’il protège Hunding et non Siegmund pendant leur combat. Lorsque la lumière revient à la fin du deuxième acte, après la mort de Siegmund, on voit que Fricka, victorieuse et rassérénée, a repris sa place dans la loge royale.
L’interprétation de la partition par l’Orchestre symphonique portugais placé sous la baguette de Marko Letonja est un triomphe de maîtrise des sonorités et de clarté du discours. La distribution est de très bonne qualité : j’y ai retrouvé Susan Bullock en Brünnhilde et Judi Németh en Fricka, comme à Toronto l’automne dernier. Grosse exception : le Siegmund de Ronald Samm n’est pas du tout à la hauteur d’un rôle qui fait normalement mes délices. Sa voix est correcte dans le grave et le médium, mais elle est épouvantable dans l’aigu. Du coup, les moments de bravoure de Siegmund (comme son “Wälse ! Wälse !") sont lamentables… Les deux premiers actes ont du mal à y survivre.
C’est dans le troisième acte que la production atteint des sommets : orchestre, metteur en scène, chanteurs… tous se surpassent. La mise en scène du choix des héros par les Walkyries donne la chair de poule tellement elle est intelligente sur le plan visuel. Les neuf filles de Wotan chantent dans un ensemble parfait (dans lequel on retrouve Qiu Lin Zhang, qui était Erda au Châtelet). Puis le long tête à tête de Wotan et Brünnhilde, que je trouve interminable d’habitude, est magnifiquement mené. Tant la Brünnhilde de Susan Bullock que le Wotan de Mikhail Kit, qui avait pourtant eu des difficultés au démarrage dans le deuxième acte, réussissent une prestation de qualité sur le plan dramatique comme musical. Accompagnés par un orchestre en état de grâce qui fait de la dentelle avec la partition, ils conduisent la pièce à un irrésistible paroxysme dramatique (même si l’arrivée de Loge n’est pas le meilleur moment de la mise en scène).
Je ne sais pas quand seront programmés les deux derniers volets de cette Tétralogie, mais cet épisode m’a incontestablement donné envie de les voir.
Et voici en bonus quelques photos de Lisbonne.
c'était exactement la même production que Strasbourg ???? (dont juju parle)
Rédigé par : zvezdo | 05 mars 2007 à 20:46
> Comprends pas la question. À Strasbourg, c’est Das Rheingold, que j’ai vu aussi, mais pas le même soir que Juju (enfin je pense).
Rédigé par : Laurent | 05 mars 2007 à 23:54
Je ne sais pas si le Falstaff de Vick a paru au DVD, mais c'était un petit délice d'à-propos.
Sinon, Marko Letonja a commis plusieurs enregistrements de très haute volée pour CPO, notamment l'intégrale des Symphonies de Felix Weingartner, une splendeur pour le détail des pupitres, l'équilibre, la clarté du discours.
Avec le Symphonique de Bâle.
Et ça se trouve pour une misère (8€ le SACD hybride). En plus c'est de l'excellente musique, du Mozart dans la veine de Schreker.
Rédigé par : DavidLeMarrec | 08 mars 2007 à 01:04
> Ah, mais je les ai, ces symphonies de Weingartner. Magnifiques, en effet. J’avais oublié le nom du chef.
Rédigé par : Laurent | 08 mars 2007 à 02:00