Théâtre du Châtelet, Paris • 19.12.06 à 19h30
Leonard Bernstein (1956). Livret de Robert Carsen et Ian Burton, d’après Voltaire et le livret de Hugh Wheeler. Lyrics de Richard Wilbur et al.
Ensemble orchestral de Paris, John Axelrod. Mise en scène : Robert Carsen. Chorégraphie : Rob Ashford. Décors : Michael Levine. Costumes : Buki Schiff. Avec William Burden (Candide), Anna Christy (Cunegonde), Lambert Wilson (Voltaire / Pangloss / Martin), Kim Criswell (The Old Lady),…
On n’en est presque plus surpris : chaque nouveau spectacle de Robert Carsen est une leçon de théâtre… et ce Candide ne fait pas exception, qui porte l’art du théâtre musical à des sommets vraisemblablement jamais atteints à Paris.
Avant tout, il faut écarter un reproche : non, il n’est pas sacrilège de réécrire le livret de Candide, comme l’a fait Robert Carsen. Candide est l’une de ces œuvres sans cesse en devenir, qui se présente sous un jour nouveau à chacune de ses apparitions. À sa création, en 1956, le livret était signé par Lillian Hellman, une auteur(e) dramatique victime du MacCarthysme, qui avait incorporé beaucoup de références politiques. Certains commentateurs pensent que c’était la meilleure version. Mais ce fut un échec : 73 représentations seulement.
C’est presque vingt ans plus tard que le célèbre metteur en scène Harold Prince fait de Candide un succès, d’abord à Brooklyn en 1973, puis à Broadway en 1974. Mais cela passe par une réécriture complète du livret par Hugh Wheeler, car Lillian Hellman a interdit que l’on utilise son travail. Là où Hellman avait plutôt donné dans l’économie de moyens, en n’utilisant que certains personnages et quelques lieux du roman de Voltaire, Wheeler, au contraire, ajoute de nombreux personnages et de nombreux lieux. La mise en scène, qui met le public au centre de l’action, multiplie les effets… mais on a perdu l’économie de moyens de l’original, dont la noirceur s’est transformée en farce grossière. Cette version “Harold Prince”, retravaillée, repensée, sera reprise au New York City Opera en 1982, puis à Broadway en 1997.
Entre temps, Bernstein lui-même travaille avec le Scottish Opera à l’élaboration d’une “version définitive” de l’œuvre, créée en 1988. Le livret est, une fois encore, remanié. Plutôt avec bonheur. La partition est enrichie. Le résultat est très convaincant. Version finale ? Pas nécessairement. Une nouvelle version de Candide, montée en 1998 par le National Theatre de Londres, s’appuyait sur une réécriture de John Caird qui, par certains côtés, se rapprochait du livret original de Lillian Hellman. (Il existe un enregistrement vidéo hautement recommandé de cette version, réalisé lorsqu’elle fut représentée… au Japon.)
Mouvement sans fin ? Sans doute. Et c’est pourquoi il n’est nullement criminel de la part de Robert Carsen d’avoir réécrit une bonne partie du livret. Il a au passage réussi l’exploit de se rapprocher considérablement de la source originelle de l’œuvre en retrouvant le ton satirique et mordant de Voltaire, qui s’était pas mal évaporé au gré des réécritures.
Le Candide de Carsen est une réflexion extrêmement bien tournée sur les trente glorieuses et l’illusion du bonheur permanent qu’elles ont créé, la vanité de la guerre, l’illusion de la démocratie et le totalitarisme politique et intellectuel, le tournant que marque l’assassinat de Kennedy… Bref, c’est une œuvre de son temps, intelligemment conçue… et, surtout, réalisée avec le brio habituel du metteur en scène canadien. Les visuels sont extrêmement réussis, parsemés de clins d’œil : Cunegone chante “Glitter and Be Gay” dans une recréation de la séquence de Gentlemen Prefer Blondes dans laquelle Marilyn Monroe chante “Diamonds are a Girl’s Best Friends” ; les musiciennes travesties de Some Like It Hot font une apparition fort réussie ; Candide embarque à la fin du premier acte sur un bateau qui se révèle être le Titanic (petit anachronisme bien anodin ; Carsen doit se souvenir de la série-culte Time Tunnel…) On ne voit jamais du théâtre aussi inventif à Paris.
Du côté de l’interprétation, on est étonné de la métamorphose de l’Ensemble Orchestral de Paris sous la baguette experte de John Axelrod, l’un des grands spécialistes de la musique de Bernstein. On est loin de Haydn et Mozart… et pourtant, la couleur et le style de Bernstein sont là. Il y a eu quelques sifflets pour Axelrod pendant les saluts : le public parisien est décidément incompréhensible. Le chœur fait aussi du très très bon boulot.
La distribution s’en tire globalement pas mal du tout, même si la prise de son pas idéale du tout ne rend pas justice à quelques unes des performances vocales. Outre la délicieuse Kim Criswell, j’ai beaucoup aimé la Cunegonde d’Anna Christy, une vraie bonne “comédienne chantante”, que j’avais déjà vue en Papagena au Metropolitan Opera de New York. Lambert Wilson est assez limité sur le plan vocal, mais il incarne un Voltaire assez truculent.
Des défauts ? Il y en a, bien sûr. Outre la qualité de la sonorisation déjà évoquée, le plus visible est le manque général de tempo. Les performances sont un peu trop lâches, un peu trop lentes. Les comédiens/chanteurs prennent un peu trop le temps de poser leur voix, de surveiller leur diction (Lambert Wilson en tête). On pourrait gagner dix ou quinze minutes rien qu’en accélérant un peu le rythme et en raccourcissant les transitions. Et puis le deuxième acte semble un peu trop long. C’est la malédiction originelle de Candide : le ressort comique commence à s’émousser lorsque les mêmes situations se répètent ; il faudrait sans doute avoir le courage de couper un peu (même si le deuxième acte enchaîne les trouvailles géniales).
Mais le résultat reste spectaculaire malgré tout, grâce aussi aux délicieuses contributions du chorégraphe Rob Ashford (une pointure de Broadway) et du décorateur Michael Levine (créateur des décors du Ring que j’ai vu récemment à Toronto). Il n’y aura jamais de “meilleur Candide possible”, mais cette version de Robert Carsen pourrait y prétendre. Comme d’autres. C’était ma quatrième rencontre avec Candide après la reprise de 1997 à Broadway, la production du National Theatre de Londres en 1999 (que j’ai vue deux soirs de suite tant je l’ai aimée) et le très bon concert du New York Philharmonic en 2004. La version de Londres et la version Carsen dominent largement.
Je ne résiste pas à la tentation de terminer sur une citation du Chapitre XXII du Candide de Voltaire :
Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j'ai tant pleuré, et des acteurs qui m'ont fait tant de plaisir? C'est un mal-vivant, répondit l'abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c'est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin; c'est un folliculaire. Qu'appelez-vous folliculaire? dit Candide. C'est, dit l'abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.
(Toute ressemblance avec des personnages vivants serait purement fortuite. Élie Fréron était un critique qui attaqua beaucoup Voltaire.)
Aaaah je l'attendais cette chronique ! C'est cool que tu ais aimé (et puis je savais bien que j'apprendrais des choses en te lisant !!).
Rédigé par : Matoo | 20 décembre 2006 à 11:30
> J’ai bouilli pendant une bonne semaine car je ne pouvais pas aller voir le spectacle plus tôt. C’est tellement rare de voir des choses de cette qualité à Paris. C’est une énorme réussite de Jean-Luc Choplin, le nouveau patron du Châtelet.
Rédigé par : Laurent | 23 décembre 2006 à 10:42
Pour compléter la citation qui termine votre excellente recension, je me permets de rappeler la fameuse épigramme de Voltaire :
L'autre jour au fond d'un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron ;
Que croyez-vous qu'il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva.
Rédigé par : Etienne | 03 janvier 2007 à 10:34
> Merci Étienne pour ces quelques lignes qui me rappellent un vague et lointain souvenir. Cependant… je pensais que Fréron se prénommait Élie ?
Rédigé par : Laurent | 04 janvier 2007 à 00:42
Cette affaire de prénom est en effet assez mystérieuse : dans sa correspondance, Voltaire parle systématiquement de Jean Fréron lorsqu'il évoque le critique de L'Année littéraire, qui se prénommait en effet Elie...
Rédigé par : Etienne | 04 janvier 2007 à 09:42
> Le mystère s’épaissit donc…
Rédigé par : Laurent | 05 janvier 2007 à 01:33
je suis à la recherche de qq un qui aurait enregistré CANDIDE le mois dernier car il me manque les vint dernières minutes
merci de votre réponse
alain
Rédigé par : ALAIN SENDRA | 17 janvier 2008 à 16:30
> Je crains de ne pouvoir vous aider…
Rédigé par : Laurent | 21 janvier 2008 à 23:57
je recherche un enregistrement du Candide au Chatelet 2008, …
Rédigé par : Philippe Parazon | 17 juin 2010 à 11:17