Adelphi Theatre, Londres • 5.8.06 à 14h30
Musique : Andrew Lloyd Webber. Lyrics : Tim Rice. Mise en scène : Michael Grandage. Chorégraphie : Rob Ashford. Décor et costumes : Christopher Oram. Lumière : Paule Constable. Avec Elena Roger (Eva), Philip Quast (Perón), Matt Rawle (Che).
Evita fut, pour des raisons qui ne furent jamais complètement claires, la dernière collaboration de Andrew Lloyd Webber et Tim Rice, qui avaient déjà connu de très gros succès avec Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat et Jesus Christ Superstar. Créé en 1978 à Londres et à 1979 à New York, Evita fera de Elaine Paige (Londres) et de Patti LuPone (New York) des stars planétaires dans le petit monde de la comédie musicale. La production originale, signée du génial metteur en scène Hal (Harold) Prince, tiendra l’affiche huit ans à Londres et plus de quatre ans à New York. D’innombrables productions secondaires et tournées suivront. Il y aura aussi, bien sûr, le film d’Alan Parker avec Madonna et Antonio Banderas en 1996 (après l’abandon d’autres projets, comme par exemple un projet de film réalisé par… Ken Russell).
Vingt ans après la fin de la production initiale, voici donc qu’on nous propose à Londres une nouvelle version d’Evita, assez largement revisitée, même si le matériau de base reste essentiellement le même. Evita, comme beaucoup d’œuvres de Lloyd Webber, est chanté de bout en bout, sans aucun dialogue parlé — le prototype de ce qu’on désigne sous l’appellation “rock opera”. La partition de Lloyd Webber est très écoutable (bien plus, en tout cas, que celles de Phantom of the Opera ou Cats), mais elle tombe vite dans le défaut principal du compositeur : la répétition. Les lyrics de Tim Rice sont assez faibles et sont, de surcroît, bourrés d’adverbes improbables de trois ou quatre syllabes pas très musicaux. Ils présentent en outre le défaut de présenter d’Evita Perón (car il s’agit d’elle…) l’image d’une arriviste sans scrupules qui, paraît-il, a été réfutée par les biographies ultérieures.
Malgré ces défauts, je dois avouer avoir été assez enthousiasmé par cette très belle production, notamment au premier acte. À cela, plusieurs raisons :
- Au premier chef, l’orchestration de la partition a été totalement revue en donnant à la matière musicale une épaisseur qui manque toujours cruellement aux compositions d’Andrew Lloyd Webber. Les harmonies sont plus riches, les contre-chants abondent... ce qui rend l’écoute beaucoup plus satisfaisante.
- La mise en scène de Michael Grandage (dont le Grand Hotel du Donmar Warehouse reste l’un de mes plus beaux souvenirs de comédie musicale) est superbe. Elle s’appuie sur des décors somptueux et, surtout, sur une utilisation de la lumière dont j’ai rarement vu d’exemples aussi réussis. Il faut avoir un certain courage pour ré-imaginer une mise en scène alors que celle de Hal Prince a été virtuellement canonisée, mais Grandage relève le défi haut la main.
- La distribution est excellente : à côté de Philip Quast et Matt Rawle, deux valeurs sûres du West End, les producteurs ont choisi une Evita d’origine argentine, Elena Roger, qui ne s’était jamais produite à Londres mais a interprété de nombreux rôles issus du répertoire de la comédie musicale anglo-saxonne à Buenos Aires. Elle est remarquable... et elle danse très bien, ce qui la distingue de ses illustres “prédécesseures”.
- Mais ce que je retiendrai avant tout, c’est la superbe chorégraphie de Rob Ashford. Pleine d’esprit et d’invention, elle contribue largement à fluidifier l’action et à donner du sens à des passages dont les seuls lyrics de Tim Rice ne révèlent pas nécessairement toutes les intentions. [Je verrai une autre chorégraphie par Rob Ashford dans exactement huit jours sur un autre continent. Je laisse à mes lecteurs férus de musicals le soin de deviner.]
Ce n’était que ma deuxième rencontre avec Evita, après une version à petit budget assez terne à Toronto en mai 2005. C’est à mon sens un exemple intéressant d’une production superbe d’une œuvre pourtant moyenne.
Opéra rock... rock très édulcoré !
Rassuré de voir qu'on peut faire mieux que Cats. Cela dit, faute de mieux, c'en est drôle. Et c'est toujours mieux que du Glass (car moins prétentieux).
Le défaut de répétition, dans quel sens ? Répétition au sein d'une même partition, entre les oeuvres, ou comme procédé d'écriture ?
"Ils présentent en outre le défaut de présenter d’Evita Perón (car il s’agit d’elle…) l’image d’une arriviste sans scrupules qui, paraît-il, a été réfutée par les biographies ultérieures."
C'est en effet une représentation qui est au moins sujette à discussion. Mais peu importe, il s'agit d'art... et l'art qui se mêle de politique s'affaiblit souvent tout seul. L'engagement moral et la qualité esthétique ne font pas toujours bon ménage si l'on n'a pas une maîtrise parfaite de l'exercice.
"Au premier chef, l’orchestration de la partition a été totalement revue en donnant à la matière musicale une épaisseur qui manque toujours cruellement aux compositions d’Andrew Lloyd Webber. Les harmonies sont plus riches, les contre-chants abondent... ce qui rend l’écoute beaucoup plus satisfaisante."
Réorchestration et recomposition par qui ? ALW himself ?
"ce qui la distingue de ses illustres “prédécesseures”."
L'Académie nous a fourni quelques horreurs du même tonneau. A tout prendre, "prédécesseuses" ou "prédécessrices" sont plus euphoniques. Le second est même assez mignon.
Rédigé par : DavidLeMarrec | 08 août 2006 à 01:58
> (Je me suis permis de faire le ménage pour ne garder que la deuxième version de ton commentaire.)
— Répétition par pure paresse (oh la belle allitération) à l’intérieur de la partition. Typique de Lloyd Webber : on apprécie les dix ou quinze premières minutes en se disant qu’on est agréablement surpris… et puis on commence à retrouver les mêmes phrases musicales qui reviennent une fois, deux fois, trois fois… ad nauseam. Ce ne sont évidemment pas des leitmotive qui révéleraient la complexité de l’architecture de la partition…
— Les nouvelles orchestrations sont mises au crédit commun de Lloyd Webber et de son vieux complice David Cullen, qui a collaboré à beaucoup de ses œuvres. Difficile de dire qui a fait quoi. Je serais même tenté de supposer qu’on a fait appel à une aide extérieure, tellement le résultat est réussi.
— Sur “prédécesseures”, j’ai beaucoup hésité, mais cela semble être la version recommandée. Le TLFi ne se mouille pas, et indique que “prédécessrice” (que j’ai du mal à prononcer) n’est attesté que très épisodiquement.
Rédigé par : Laurent | 08 août 2006 à 02:19
"(Je me suis permis de faire le ménage pour ne garder que la deuxième version de ton commentaire.)"
Oui, j'étais un peu encombrant, je ne sais pas ce que j'ai bricolé avec les balises. A moins que le html soit bridé, mais j'étais persuadé de l'inverse.
"— Répétition par pure paresse (oh la belle allitération) à l’intérieur de la partition."
Bel aphorisme pour caractériser ALW !
"Typique de Lloyd Webber : on apprécie les dix ou quinze premières minutes en se disant qu’on est agréablement surpris… et puis on commence à retrouver les mêmes phrases musicales qui reviennent une fois, deux fois, trois fois… ad nauseam. Ce ne sont évidemment pas des leitmotive qui révéleraient la complexité de l’architecture de la partition…"
D'accord, et qui plus est sur une structure déjà répétitive au sein d'un même 'numéro'.
"— Les nouvelles orchestrations sont mises au crédit commun de Lloyd Webber et de son vieux complice David Cullen, qui a collaboré à beaucoup de ses œuvres. Difficile de dire qui a fait quoi. Je serais même tenté de supposer qu’on a fait appel à une aide extérieure, tellement le résultat est réussi."
Mais ce n'est donc pas officialisé, donc nous n'en saurons pas plus !
Merci pour la précision.
"— Sur “prédécesseures”, j’ai beaucoup hésité, mais cela semble être la version recommandée."
C'est le chemin que prennent les dernières recommandations des académiciens, en effet. Mais s'il fallait les écouter, nous bloquerions sur la difficulté pour une femme de devenir portière.
"Le TLFi ne se mouille pas, et indique que “prédécessrice” (que j’ai du mal à prononcer) n’est attesté que très épisodiquement."
Oui, c'est suivant la mode plus ancienne de ces féminins que je trouve plus esthétiques.
On peut aussi sur le modèle de 'doctoresse' proposer 'prédécessoresse', mais va savoir pourquoi, je doute que la greffe prenne.
Soit dit entre nous, ça n'a d'ailleurs aucune importance : l'objet est clairement désigné, qu'on dise :
- "elle en est le prédécesseur" ;
- "elle en est la prédécesseur" ;
- "elle est est la prédécesseure" ;
- "elle en est la prédécessrice",
etc.,
cela ne change absolument rien en termes de nuances. Alors autant se faire plaisir et être inventif ou désinvolte, mais pas soumis aux linguae-consultes.
Mais invoquer le TLFI pour pourfendre mes plaisanteries, c'est trop d'honneur !
Rédigé par : DavidLeMarrec | 09 août 2006 à 03:01