Théâtre de la Renaissance, Oullins • 2.5.08 à 20h
Kurt Weill (1941). Lyrics : Ira Gershwin. Livret : Moss Hart.
Orchestre de l’Opéra de Lyon, Scott Stroman. Mise en scène : Jean Lacornerie. Avec Cécile Camp (Liza Eliott 1), Tina May (Liza Eliott 2), Jacques Verzier (Russell Paxton), Gilles Vajou (Charley Johnson), Vincent Heden (Randy Curtis), Gilles Bugeaud (Kendall Nesbitt), Florence Pelly (Maggie Grant), Sophie Lenoir (Miss Foster), Estelle Danière (Miss Stevens), Jean-Pierre Descheix (le docteur Brooks), Julie Morel (Alison du Bois), Landy Andriamboavojny (Barbara), Fabrice Pochic (Ben).
Curieuse coïncidence : alors que je me trouvais à Vienne à deux pas de la maison où Freud avait son cabinet (dans la Berggasse), me voici le lendemain à Lyon pour voir cette étonnante comédie musicale de 1941 consacrée précisément à la psychanalyse. Dire que Lady in the Dark était en avance sur son temps est vrai à plus d’un titre, et pas seulement à cause de son thème. L’utilisation de scènes musicales pour évoquer les rêves de l’héroïne classe en effet sans hésitation cette comédie musicale dans une catégorie d’œuvres conceptuelles dont l’apparition officielle dans l’histoire de Broadway est généralement plutôt située aux alentours des années 1960/1970.
Un ami me rappelait récemment que, quelques instants avant le début d’un spectacle que nous étions allés voir ensemble il y a plusieurs années, je lui avais confié : “Je sens que ça va être bien.” La suite avait été époustouflante. Avec certains spectacles, on sait très vite que l’on a embarqué pour une grande et belle aventure. Cela se passe parfois en attendant le lever du rideau, parfois pendant les premières minutes. Ce Lady in the Dark en fait partie : la première scène, où l’on voit l’héroïne entrer dans un rai de lumière devant un grand mur noir et commencer à dialoguer avec son psychanalyste qui — à la manière du Zach de A Chorus Line — lui parle par micro interposé sans être présent sur scène, donne tout de suite le ton et révèle l’intelligence d’une mise en scène qui va multiplier les trouvailles géniales. Dans le même temps, on est immédiatement conquis par l’interprétation de Cécile Camp dans le rôle de Liza tant elle fait honneur au livret de Moss Hart, traduit avec une élégance rare par René Fix — qui non seulement rend hommage à la qualité de l’écriture originale, mais parvient même à l’améliorer par moments.
Jean Lacornerie nous avait déjà habitués à mettre la barre très haut dans son travail sur des comédies musicales sélectionnées avec autant de soin que de goût, en particulier Trouble in Tahiti (Bernstein), Of Thee I Sing (Gershwin) et One Touch of Venus (Weill, déjà). Il récidive donc avec ce Lady in the Dark, œuvre magnifique mais diablement difficile à monter. Le livret alterne en effet des scènes parlées de la vie réelle — où l’on voit Liza Eliott, rédactrice en chef d’un magazine de mode, se débattre avec ses problèmes professionnels et personnels — et des scènes musicales correspondant aux entretiens de Liza et de son psychanalyste, pendant lesquelles elle lui fait le récit de ses rêves étranges. La “clé” des soucis de Liza se trouve dans une mélodie qui hante la partition dès les premières mesures et qui s’épanouira à la fin de la pièce pour devenir la sublime chanson “My Ship”, l’un des (nombreux) chefs d’œuvre de Kurt Weill.
J’avais vu trois représentations de Lady in the Dark au printemps 1997 au National Theatre de Londres, avec Maria Friedman (dont je parlais ici) dans le rôle principal. Si j’avais été plus que conquis par une partition délicieuse de bout en bout, je n’avais que modérément apprécié la mise en scène de Francesca Zambello qui, bien que disposant de moyens autrement plus importants que ceux de cette petite production, ne parvenait pas complètement à rendre compte de la rupture totale entre le monde de la réalité et celui du rêve. Lacornerie, au contraire, aidé magnifiquement par ses designers (décors, costumes, maquillages, lumières : j’ai rarement vu combinaison plus heureuse, même à Broadway), fait preuve d’une inventivité inépuisable et proprement enthousiasmante. L’utilisation de la couleur (beaucoup de noir — qui aurait pensé que le noir pouvait être aussi beau ? —, mais aussi des couleurs vives et magnifiques) est exemplaire. Le recours fréquent aux effets spéciaux et à la magie est génial : la mise en scène de “One Life to Live” est à tomber ; le grand rêve “du cirque” dans le deuxième acte est aussi magnifiquement mené.
La troupe, constituée largement d’habitués de Lacornerie, prouve qu’il y a en France des comédiens capables de faire honneur au répertoire de la comédie musicale avec intelligence et talent. Jacques Verzier (croisé fréquemment sur les scènes musicales, notamment dans Sugar et dans Titanic à Liège) confirme qu’il est un comédien-chanteur de tout premier plan. On retrouve avec plaisir ses comparses Gilles Vajou et Florence Pelly, ainsi que d’autres habitués des scènes musicales comme Vincent Heden (vu pour la dernière fois ici), Estelle Danière ou encore l’étonnant Jean-Pierre Descheix (vu notamment dans l’inoubliable rôle travesti de la Duègne des Caprices de Marianne au Théâtre Impérial de Compiègne), qui fournit avec beaucoup de talent la voix du psychanalyste invisible. Si on voulait vraiment trouver quelques micro-critiques à formuler, on pourrait relever que Vincent Heden n’est pas exactement le type de comédien que l’on a en tête pour le rôle de Randy Curtis, qui évoque plus John Wayne que Johnny Depp. L’autre petite critique que l’on peut formuler sur la distribution est le choix de la “Liza 2”. Lacornerie a en effet choisi — et c’est parfaitement défendable, vu l’alternance des scènes “réelles” et “oniriques” — de distribuer deux comédiennes différentes dans le rôle de Liza. Si Cécile Camp, comme je l’ai déjà dit, est absolument enthousiasmante dans le rôle de la Liza du monde réel, je ne pense pas que le choix de Tina May soit aussi avisé pour la Liza du monde des rêves. Certes, elle a l’immense avantage de prononcer l’anglais parfaitement — ce qui n’est pas le cas de tout le monde dans la troupe —, mais sa voix chantée n’a pas le charisme qui rendrait totalement hommage aux belles complexités de la partition de Weill.
Car cette partition est un véritable délice… et on ne peut que rendre hommage à la superbe interprétation qu’en fait l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, sous la direction toujours aussi efficace d’un Scott Stroman parfaitement dans son élément. Le plaisir que les musiciens prennent à jouer est palpable depuis le public. J’observais avec fascination le visage radieux de la flûtise Cécile Clouet qui, outre qu’elle joue magnifiquement, semblait totalement conquise par la pièce, au point de chanter les paroles de certaines chansons comme “The Princess of Pure Delight” en même temps que les comédiens sur scène.
C’est donc à Oullins qu’il faut se rendre pour goûter à ce qu’on fait de mieux en France en matière de comédie musicale lorsqu’un metteur en scène de talent s’attaque à ce qui se fait de mieux dans le répertoire de la comédie musicale anglo-saxonne. Je ne crois pas avoir été aussi conquis par un spectacle français depuis… depuis quand, au juste ? Sans doute depuis qu’Alain Marcel avait encore droit de cité sur les scènes parisiennes. (Le Candide de Robert Carsen ne compte qu’à moitié puisqu’il s’agissait d’une co-production internationale et d’un metteur en scène canadien.)
Ce Lady in the Dark va être repris à l’Opéra de Rennes, puis en tournée en France : il serait impardonnable de ne pas le voir pour quiconque prétend s’intéresser à la comédie musicale.
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