“Nick & Nora”

Eureka Theatre, San Francisco • 11.4.15 à 18h
Musique : Charles Strouse. Lyrics : Richard Maltby, Jr. Livret : Arthur Laurents, d’après le roman The Thin Man de Dashiell Hammett.

Mise en scène : Greg MacKellan. Direction musicale : Dave Dobrusky. Avec Ryan Drummond (Nick Charles), Brittany Danielle (Nora Charles), Allison F. Rich (Tracy Gardner), Reuben Uy (Yukido), Davern Wright (Selznick / Another Juan), Brian Herndon (Max Bernheim), William Giammona (Victor Moisa), Justin Gillman (Spider Malloy / Juan), Nicole Frydman (Lorraine Bixby), Michael Kern Cassidy (Edward J. Connors), Michael Barrett Austin (Lt. Wolfe), Megan Stetson (Maria Valdez), Cindy Goldfield (Lily Connors), …

Pre-show :

Post-show :

PS : J’ai oublié de parler d’Asta, le chien de Nick de Nora Charles, qui avait semble-t-il séduit le public de la production originale (ah, les enfants et les chiens sur scène…) Cette production se contente de l’évoquer par le biais d’aboiements enregistrés chaque fois que retentit la sonnerie de la porte. Malin…


Concert Orchestre de Paris / Vedernikov à la Philharmonie

Philharmonie de Paris • 8.4.15 à 20h30
Orchestre de Paris, Alexander Vedernikov

Tchaïkovski : Hamlet, Ouverture-fantaisie
Prokofiev : concertos pour piano n° 1 et n° 2 (Boris Berezovsky, piano)
Scriabine : Poème de l’extase

VedernikovTrès joli concert qui, s’il confirme qu’il y a parfois de bonnes raisons quand certaines œuvres (l’ouverture de Tchaïkovski) sont peu jouées, confirme aussi l’autorité fascinante de Boris Berezovsky face à son piano dans les deux premiers concertos de Prokofiev, ces deux bijoux étincelants bourrés de passages somptueux.

On découvre au passage que l’acoustique de la Philharmonie est légèrement moins optimale que d’habitude dans les concertos pour piano… même si le son du piano semble curieusement plus présent dans le deuxième concerto que dans le premier.

Belle prestation de l’orchestre dans le fascinant Poème de l’extase de Scriabine, dont le final en apothéose est d’autant plus trippant que l’acoustique immersive de la salle place les spectateurs au centre de l’expérience sonore.


“New York Spring Spectacular”

Radio City Music Hall, New York • 5.4.15 à 17h

Mise en scène : Warren Carlysle. Direction musicale : Patrick Vaccariello. Avec les Rockettes, Laura Benanti, Derek Hough, Lenny Wolpe, …

SpectacularNouveauté au Radio City Music Hall, qui crée un Spring Spectacular dont le nom-même suggère qu’il est une sorte de déclinaison saisonnière du mythique Christmas Spectacular. Annoncé à l’origine pour 2014, le spectacle avait dû être annulé pour cause de difficultés techniques. Il a finalement ouvert ses portes cette année et semble rencontrer un assez grand succès — ce n’est pas si simple de remplir cette salle de plus de 6000 places dont, dit-on, aucune n’a une mauvaise vue.

Du côté positif : une débauche de moyens scéniques exploitant à fond la machinerie incroyable du théâtre et incluant des projections digitales dont certaines sont absolument sidérantes ; un orchestre éblouissant en formation “big band” dont le podium émerge régulièrement de la fosse pour mieux y replonger ; une séquence inoubliable au sommet de l’Empire State Building, sur deux des plus belles chansons jamais écrites, “The Way You Look Tonight” et “I Won’t Dance”, toutes deux composées par Jerome Kern ; des prestations fort sympathiques des deux stars du spectacle, la toujours délicieuse Laura Benanti, … mais surtout l’irrésistible Derek Hough, un danseur magnétique, rendu célèbre par ses succès multiples dans l’émission Dancing With the Stars (à côté de lui, Benanti fait un peu de peine lorsqu’elle doit danser). Et le fou-rire irrésistible de Laura Benanti au moment où une scène ne s’est apparemment pas déroulée comme prévu.

Du côté négatif : un spectacle qui ressemble parfois à une série de brochures d’office de tourisme ; une trame absurde, mal écrite et, du coup, mal jouée ; des références assez convenues aux nouvelles technologies ; des choix musicaux pas toujours convaincants.

La magie opère malgré tout, mais pas avec la même intensité que lors du Christmas Spectacular. Gageons cependant que le spectacle sera affiné et amélioré dans l’avenir. Il mérite sans doute une nouvelle visite.


“On the Twentieth Century”

American Airlines Theatre, New York • 5.4.15 à 14h
Musique : Cy Coleman. Livret & lyrics : Betty Comden & Adolph Green, d’après des pièces de Ben Hecht, Charles MacArthur et Charles Bruce Millholland.

Mise en scène : Scott Ellis. Direction musicale : Kevin Stites. Avec Kristin Chenoweth (Mildred Plotka / Lily Garland), Peter Gallagher (Oscar Jaffee), Andy Karl (Bruce Granit), Mark Linn-Baker (Oliver Webb), Michael McGrath (Owen O’Malley), Mary Louise Wilson (Letitia Peabody Primrose), …

CenturyLa petite production du Union Theatre de Londres m’avait déjà enchanté début 2011. Cette comédie musicale de 1978 est en effet une délicieuse farce musicale portée en particulier par la partition du génial Cy Coleman 

Superbe mise en scène de Scott Ellis, qui s’adonne sans réserve aux péripéties de cette comédie burlesque. Le décor somptueux de David Rockwell évoque avec félicité le luxe art-nouveau du train mythique qui reliait Chicago à New York de 1902 à 1967.

L’annonce du casting de Kristin Chenoweth dans le rôle principal de Lily Garland a suscité pas mal d’interrogations. Chenoweth, après avoir été la reine de Broadway, a été aspirée par Hollywood ; son précédent retour, dans Promises, Promises, avait laissé les commentateurs plutôt sceptiques (moi y compris). C’est avec plaisir que l’on constate que Chenoweth retrouve ici son aura : elle est complètement déchaînée… et excelle autant dans la comédie que dans les difficultés vocales de la partition.

On est un peu plus réservé quant à la prestation de Peter Gallagher dans le rôle principal masculin. Le comédien a manqué plusieurs représentations pour cause de problèmes vocaux… et force est de constater qu’il a perdu l’agilité et la puissance pour lesquelles il était connu. Il reste néanmoins très investi sur le plan dramatique, sans parvenir à se hisser tout à fait à la hauteur de sa co-vedette.

Excellente distribution secondaire, au sein de laquelle on a envie de distinguer l’étonnant Andy Karl, qui passe sans difficulté apparente du rôle-titre grave et introverti de Rocky à celui d’un comédien narcissique et présomptueux, qui ne rate aucune occasion de faire rire à ses dépens.

On est particulièrement séduit par le quatuor de grooms chantants et dansants qui apparaît régulièrement. Leurs numéros déchaînés sont particulièrement réjouissants, en particulier lorsqu’ils se mettent à faire des claquettes avec une énergie communicative.


“The King and I”

Vivian Beaumont Theatre, Lincoln Theatre, New York • 4.4.15 à 20h (preview / avant-première)
Musique : Richard Rodgers. Livret & lyrics : Oscar Hammerstein II. D’après le roman Anna and the King of Siam de Margaret Landon.

Mise en scène : Bartlett Sher. Direction musicale : Ted Sperling. Avec Ken Watanabe (The King of Siam), Kelli O’Hara (Anna Leonowens), Ruthie Ann Miles (Lady Thiang), Paul Nakauchi (Kralahome), Ashley Park (Tuptim), Conrad Ricamora (Lun Tha), …

KingCette production très attendue du Lincoln Center Theater (à qui on doit un magnifique South Pacific qui a marqué les esprits) ne réussit que partiellement à transformer l’essai.

Le metteur en scène, Bartlett Sher, cherche à impressionner par son audace visuelle, mais cette tentative d’esbroufe se retourne contre lui. Il ouvre le spectacle sur une image très impressionnante, qui crée à juste titre l’enthousiasme dans le public. Mais voilà : d’une part, cette image ne peut être “démontée” que par des régisseurs intervenant en pleine lumière sur la scène de manière extrêmement maladroite… et, d’autre part, rien dans ce qui suit ne parvient jamais à égaler ce moment.

C’est une règle de base du théâtre que l’on ne peut pas commencer par l’apothéose, faute de quoi la suite n’est qu’une lente glissade vers la déception. D’autant que le décor de Michael Yeargan ne remplit qu’imparfaitement l’immense scène du théâtre… et que l’on fatigue de voir l’immense rideau être fermé puis rouvert pour masquer des changements de décors dont on se demande bien ce qui les empêcherait d’avoir lieu à vue. La récente production du Châtelet était autrement plus satisfaisante d’un point de vue visuel.

Belle distribution, même si l’excellente Kelli O’Hara a un peu de mal à s’approprier le rôle légendaire d’Anna. Elle peine à faire oublier qu’elle est une Américain pur jus en train de jouer une préceptrice anglaise… et son parti pris de tout sous-jouer l’empêche de vraiment s’imposer.

Cela d’autant plus que le Roi de Ken Watanabe, lui, sur-joue systématiquement toutes ses scènes, en multipliant les gestes larges et en recherchant les effets comiques. Et il m’a fallu du temps pour m’habituer à son accent et pour le comprendre. L’émergence d’un sentiment amoureux entre les deux protagonistes ne semble, du coup, jamais vraiment plausible.

La pièce n’a pas encore officiellement ouvert ses portes, donc des ajustements sont peut-être encore possibles. Mais Bartlett Sher n’a pas réussi à faire coup double avec ce King and I, nettement moins inoubliable que son South Pacific


“The Hunchback of Notre-Dame”

Paper Mill Playhouse, Millburn (NJ) • 4.4.15 à 13h30
Musique : Alan Menken. Lyrics : Stephen Schwartz. Livret : Peter Parnell. D’après le roman de Victor Hugo, avec les chansons du dessin animé Disney.

Mise en scène : Scott Schwartz. Direction musicale : Brent-Alan Huffman. Avec Michael Arden (Quasimodo), Erik Liberman (Clopin Trouillefou), Patrick Page (Dom Claude Frollo), Ciara Renée (Esmeralda), Andrew Samonsky (Captain Phoebus de Martin), …

HunchbackCe n’est pas la première fois que ce dessin animé mythique des Studios Disney est porté à la scène.

La première fois, c’était… à Berlin, en 1999, dans une somptueuse production dirigée par James Lapine. La représentation que j’avais vue avait dû être interrompue deux fois à cause de dysfonctionnements du décor, mais les effets visuels étaient saisissants et enthousiasmants. Je n’ai jamais compris pourquoi Disney s’est abstenu de présenter cette version à Broadway.

Et voici qu’une autre version, beaucoup plus modeste, est présentée dans des théâtre régionaux américains sous la houlette de Scott Schwartz, le fils du lyriciste du film. Le nom de Disney est quasiment absent du programme, si ce n’est pour rappeler que les chansons proviennent, pour partie, du film de Disney. Et on doit se contenter d’un unique décor fixe qui contraste beaucoup avec la démesure de Berlin.

Curieusement, et bien que le décor unique m’ait un peu chagriné, j’ai beaucoup aimé aussi cette nouvelle version.

D’abord parce que la partition d’Alan Menken me plaît toujours autant. Et qu’elle est ici interprétée avec l’aide d’un chœur (oui, d’un chœur) de plus de trente personnes installé à l’arrière du décor. Cette configuration, inédite à ma connaissance, permet à certains airs — en particulier les nombreux passages de Requiem — de prendre un essor considérable.

Ensuite parce que Scott Schwartz réussit particulièrement bien à faire oublier son décor fixe. Il utilise, sans affectation excessive, un procédé qui m’agace souvent mais qui, dans ce contexte, m’a convaincu : les comédiens, qui portent au début tous une sorte de robe de bure, l’enlèvent les uns après les autres pour incarner leur personnage. Un peu comme si nous assistions à une forme de passion médiévale.

L’entrée en scène de Quasimodo, qui répond à cette même logique, est la plus réussie. Michael Arden, qui arrive depuis le fond de la scène, enlève sa robe, ajuste sa fausse bosse, enfile son costume, se passe une main dans les cheveux pour les mettre en bataille et l’autre sur son visage pour le barbouiller ; puis il prend sa position tordue pour achever la métamorphose.

Le processus s’inverse à la fin de la représentation, lorsque les personnages s’effacent peu à peu… et que les comédiens reviennent tous, y compris ceux dont le personnage est mort, interpréter les dernières mesures de la musique.

On ne voit guère ce Hunchback traverser l’Hudson pour venir s’installer à Broadway. La partition de Menken & Schwartz est pourtant l’une des plus belles créations proposées par Disney dans les années 1990. 


“Doctor Zhivago”

Broadway Theatre, New York • 3.4.15 à 20h (preview / avant-première)
Musique : Lucy Simon. Lyrics : Michael Korie & Amy Powers. Livret : Michael Weller, d’après le roman de Boris Pasternak.

Mise en scène : Des McAnuff. Direction musicale : Ron Melrose. Avec Bradley Dean (Yurii Zhivago [understudy / remplaçant]), Kelli Barrett (Lara Guishar), Tom Hewitt (Viktor Komarovsky), Paul Alexander Nolan (Pasha Antipov / Strelnikov), Lora Lee Gayer (Tonia Gromeko), Jamie Jackson (Alexander Gromeko), Jacqueline Antaramian (Anna Gromeko), …

ZhivagoC’est en 2006 que cette comédie musicale a été créée à San Diego, puis elle a été présentée en Australie en 2011 avant que ne se profile la perspective d’une production new-yorkaise. La musique est signée par Lucy Simon, surtout connue pour avoir écrit la partition de la comédie musicale The Secret Garden, créée à Broadway en 1991. 

C’est l’une des toutes premières représentations que je voyais, la pièce n’ouvrant officiellement ses portes que le 21 avril. La veille, la représentation avait été annulée pour cause de maladie du comédien interprétant Jivago, Tam Mutu, car son understudy n’était pas encore prêt à le remplacer au pied levé. C’était donc également la toute première  représentation de Bradley Dean à laquelle j’assistais.

Adapter une épopée de l’ampleur de Docteur Jivago est un sacré défi. Le livret de cette comédie musicale a le mérite d’avoir resserré l’action autour de quelques personnages-clés et de rendre l’histoire compréhensible. Mais, en dépit d’une mise en scène spectaculaire dans un décor en constante transformation, l’action manque de souffle.

La responsabilité en revient sans doute au premier chef à une partition qui ne prend que rarement son envol malgré deux ou trois chansons un peu plus mémorables. Il est possible aussi que Bradley Dean n’ait pas été en mesure de “porter” les moments-clés de l’action autant que ne l’aurait fait Tam Mutu.

On ne peut s’empêcher de penser à Les Misérables, adaptation autrement plus convaincante d’un roman à peu près aussi long et à peu près aussi épique. Lucy Simon et les autres créateurs de ce Doctor Zhivago n’ont pas réussi à  insuffler à cette comédie musicale la dose de pathos et d’exaltation nécessaire.

Il reste encore quelques jours avant la première officielle. Des améliorations peuvent encore être intégrées… et le retour du comédien principal changera peut-être la donne.


Concert Baltic Sea Youth Philharmonic / Kristjan Järvi au TCE

Théâtre des Champs-Élysées, Paris • 31.3.15 à 20h
Baltic Sea Youth Philharmonic, Kristjan Järvi

Beethoven : Les Créatures de Prométhée, ouverture
Sibelius : Karelia Suite, extrait
Wojciech Kilar : Orawa
Wilhelm Stenhammar : Le Chant, “Mellanspel”
Carl Nielsen : Ouverture rhapsodique, Voyage imaginaire aux Îles Féroé, extrait
Edvard Grieg : Sigurd Jorsalfar, “Marche triomphale”
Nikolaï Rimski-Korsakov : Capriccio espagnol
Arvo Pärt : Cantus in Memorian Benjamin Britten
Gediminas Gelgotas : Never Ignore the Cosmic Ocean
Imants Kalninš : symphonie n° 4, Rock Symphony, I. Allegretto

KristjanL’extraordinaire énergie collective déployée par ce remarquable orchestre démontre qu’il n’y a pas qu’au Venezuela que l’on trouve de jeunes musiciens talentueux et enthousiastes.

Le programme, dirigé de mémoire par un Kristjan Järvi encore plus déchaîné qu’à son habitude, constitue un impressionnant crescendo depuis la gentille pièce de Beethoven jusqu’à des œuvres qui cassent tous les codes. Il illustre de manière fort convaincante la formidable vivacité musicale des pays baltes — au sens large. Au moment d’attaquer la pièce d’Arvo Pärt (avec une belle intensité), Järvi se retourne vers le public pour annoncer “L’Estonie !”, sa patrie. 

Le mouvement de symphonie de Kalninš, en réalité plus proche du jazz que du rock, n’est pas sans rappeler certaines compositions de Henry Mancini. Les bis, plus délirants les uns que les autres, commencent par une variation déjantée sur un thème de Händel.

Le format, sans entracte, est idéal. Le public du Théâtre des Champs-Élysées, généralement très gourmé, exprime un bel enthousiasme. On en redemande !


“Die Gezeichneten”

Opéra de Lyon • 28.3.15 à 20h
Les Stigmatisés, Franz Schreker

Direction musicale : Alejo Pérez. Mise en scène : David Bösch. Avec Charles Workman (Alviano), Magdalena Anna Hofmann (Carlotta), Simon Neal (Tamare), Markus Marquardt (Duc Adorno / Le Capitaine de justice), Michael Eder ? (Podestà Nardi), Aline Kostrewa (Martuccia), …

StigmatisésC’est encore une fois à l’Opéra de Lyon qu’il faut courir.

Je suis heureux que l’on reprogramme petit à petit les œuvres de Schreker, qui exercent sur moi une fascination rare — seul Wagner arrive à me mettre dans un état comparable. Après Der Schatzgräber à Amsterdam et Der ferne Klang à Mulhouse, l’Opéra de Lyon donne à entendre la plus foisonnante des partitions de Schreker, Die Gezeichneten Je devais aller entendre Die Gezeichneten en version concert à Los Angeles il y a quelques années, mais un impératif de dernière minute m’en avait empêché.

Interprétation excellente, avec notamment un orchestre encore une fois en état de grâce, dirigé avec un instinct magnifique par l’excellent Alejo Pérez. La mise en scène, très sombre, ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle fait levier sur l’aspect le plus délicat de l’histoire — des jeunes-filles sont enlevées pour alimenter des orgies secrètes — de manière assez cohérente. Du coup, tout est très sombre et très noir, en contraste violent avec la rutilance de la partition.

Schreker ne devait à l’origine pas composer la musique de Die Gezeichneten. Le livret lui a en effet été commandé par Zemlinksy, qui devait écrire la musique lui-même. Ce n’est que parce que les deux hommes n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur l’écriture du livret que Schreker a pris sa plume. Heureusement pour nous, car cette partition est une merveille.


“La S.A.D.M.P.”

Opéra Grand Avignon • 27.3.15 à 20h30
(La Société Anonyme des Messieurs Prudents)
Musique : Louis Beydts (1931). Livret : Sacha Guitry.

Mise en espace : Christophe Mirambeau. Orchestre Régional Avignon-Provence, Samuel Jean. Avec Isabelle Druet (Elle), Mathias Vidal (Le Gros Commerçant), Jérôme Billy (Henri Morin), Thomas Dolié (Le Comte Agenor de Machinski), Dominique Côté (Le Grand Industriel).

Première partie :
– Jean Rivier : Ouverture pour une opérette imaginaire
– Marcel Lattès : “Intermezzo” extrait de Arsène Lupin Banquier
– Arthur Honegger : Suite des Aventures du Roi Pausole
– Louis Beydts : “Hue !”

SadmpL’Opéra d’Avignon et l’Orchestre Régional Avignon-Provence nous donnent l’occasion unique d’entendre cette superbe (j’insiste : superbe) comédie musicale de Louis Beydts, sur un livret infiniment charmant du grand Sacha Guitry. Il s’agit d’une œuvre courte, présentée à l’origine à  la fin d’une soirée de “Six Pièces” programmée par Sacha Guitry en 1931 dans “son” Théâtre de la Madeleine et mettant en vedette sa muse, Yvonne Printemps.

L’une des chansons, “Sourire aux lèvres”, reste relativement connue, mais le reste de la partition est tombé dans un oubli bien navrant. L’élégance infinie de l’écriture de Louis Beydts y rencontre pourtant avec félicité la finesse et l’élégance de la prose assonancée de Guitry, qui réserve un nombre étonnant de surprises délicieuses.

Interprétation enthousiasmante de la part d’un groupe de chanteurs talentueux, aussi attentifs à la clarté du texte qu’à l’incarnation de la dimension comique de l’œuvre. La “mise en espace” de Christophe Mirambeau est bien plus que cela… et elle confine même à la chorégraphie dans les numéros d’ensemble, très bien réglés.

En première partie, l’Orchestre propose un florilège de cette musique française “légère” de l’entre-deux-guerres qui, de manière absurde, semble avoir été balayée par l’histoire. Malgré les difficultés de mise en place qui trahissent sans doute un nombre très limité de répétitions, le plaisir va crescendo… jusqu’à la sublime (j’insiste : sublime) suite de thèmes musicaux des Aventures du Roi Pausole de Honegger.

Full disclosure : Christophe Mirambeau est un ami… mais j’ai payé ma place.


“Singin’ in the Rain”

Théâtre du Châtelet, Paris • 26.3.15 à 20h
D’après le film de la MGM. Scénario et adaptation : Betty Comden & Adolph Green. Chansons : Nacio Herb Brown & Arthur Freed.

Mise en scène : Robert Carsen. Chorégraphie : Stephen Mear. Orchestre de chambre de Paris, Gareth Valentine. Avec Dan Burton (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Clare Halse (Kathy Selden), Emma Kate Nelson (Lina Lamont), Robert Dauney (R. F. Simpson), Matthew Gonder (Roscoe Dexter), Jennie Dale (Dora Bailey / Miss Dinsmore), Matthew McKenna (Tenor), …

RainCette deuxième visite confirme les qualités et les défauts soulignés lors de la première. Petit plaisir particulier dû au fait que l’ami qui m’accompagne n’a jamais vu le film — je pense qu’il appartient à une minorité.

Quelques transitions ont été resserrées… une erreur de régie repérée à la première ne s’est pas reproduite (l’affiche du Royal Rascal était toujours présente sur la façade du cinéma à un moment où elle aurait dû être remplacée par celle du Duelling Cavalier)… et j’ai été perturbé par le constat que toutes les femmes portaient le même modèle de collants.

Je suis encore plus enthousiasmé que la première fois par la prestation de l’orchestre… et tout particulièrement par celle, incandescente, des trompettistes. Gareth Valentine possède vraiment un talent fou pour porter les orchestres qu’il dirige vers des cimes vertigineuses… mais je parie que même lui n’a pas dû souvent entendre de telles prestations.


“Siegfried et l’anneau maudit”

Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille, Paris • 24.3.15 à 20h
Musique : Richard Wagner, d’après L’Anneau du Nibelung

Direction musicale : Vinzenz Praxmarer. Mise en scène : Charlotte Nessi. Avec Ján Rusko (Siegfried), Catherine Hunold (Wellgunde, Brünnhilde), Jérémie Brocard (Fafner, Hagen), Florian Westphal (Fasolt, Wotan), Jacques Calatayud (Alberich), Michel Fockenoy (Mime), Anaïs Mahikian (Woglinde, Waldvogel, Gutrune), Aliénor Feix (Floßhilde), Jean-Luc Orofino (Alberich, comédien), Jean-Yves Tual (Mime, comédien).

SiegfriedCette petite pièce de moins de deux heures est constituée d’un assemblage de scènes du Ring, figurant principalement Siegfried et l’Anneau. Elle prend beaucoup de libertés, au point de raconter parfois une histoire différente du récit original.

Son mérite principal a été de me faire prendre conscience de mon état de manque en matière de musique wagnérienne… et de me permettre de découvrir l’excellente Brünnhilde de Catherine Hunold (déjà entendue dans Poulenc et dans Weill, mais jamais dans Wagner). On aurait aimé, du coup, que Brünnhilde fût plus présente, notamment dans la scène finale. Entendre Hunold attaquer son “Grane !” à quelques centimètres de moi valait en soi le déplacement. 

Solide prestation du petit orchestre de seize instruments, même si l’alto semblait un peu dépassé par moments (il faut dire qu’il a du boulot…).


“Into the Woods”

Laura Pels Theatre, New York • 22.3.15 à 14h
Musique et lyrics : Stephen Sondheim (1987). Livret : James Lapine.

Mise en scène : Noah Brody & Ben Steinfeld. Direction musicale :Matt Castle. Avec Ben Steinfeld (Baker), Jessie Austrian (Baker’s Wife), Jennifer Mudge (Witch), Claire Karpen (Cinderella / Granny), Noah Brody (Lucinda / Wolf / Cinderella’s Prince), Emily Young (Little Red Ridinghood / Rapunzel), Patrick Mulryan (Jack / Steward), Liz Hayes (Cinderella’s Stepmother / Jack’s Mother), Andy Grotelueschen (Milky White / Florinda / Rapunzel’s Prince), Paul L. Coffey (Mysterious Man).

WoodsQuelle meilleure façon de fêter le 85e anniversaire de Stephen Sondheim que d’aller voir l’une de ses œuvres ? Eh bien peut-être rester chez soi à écouter certains de ses enregistrements.

Car cette production, malgré quelques trouvailles, ne met nullement en valeur le génie du maître. La partition, interprétée par un piano et quelques instruments périphériques, dont la guitare (!), n’est le plus souvent que l’ombre d’elle-même. Péché ultime, les harmonies originales sont parfois déformées par des arrangements quelque peu révisionnistes. 

L’idée de concevoir un Into the Woods minimaliste avec un décor plus que rudimentaire et dix comédiens seulement peut séduire, mais la réalisation n’est guère à la hauteur. On aime bien l’idée de faire interpréter la vache par un comédien… ainsi que l’utilisation des ombres chinoises… mais ces idées ne parviennent pas à effacer l’impression que l’on est en train d’assister à une production d’amateurs.

D’autant que les comédiens, pour sympathiques qu’ils soient, ne sont pas d’excellents chanteurs, ce qui est un vrai problème dans Into the Woods, qui possède une partition harmoniquement complexe.

Le décor à base de pianos déstructurés (les cadres sur les côtés, les claviers le long du cadre de scène, les cordes au fond figurant les arbres) est peut-être la plus belle idée de la production, mais la vue tous ces pianos désossés a quelque chose d’un peu déprimant.


“Paint Your Wagon”

New York City Center • 21.3.15 à 20h
Musique : Frederick Loewe. Livret & lyrics : Alan Jay Lerner.

Mise en scène : Marc Bruni. Direction musicale : Rob Berman. Avec Keith Carradine (Ben Rumson), Alexandra Socha (Jennifer Rumson), Justin Guarini (Julio Valveras), Nathaniel Hackmann (Steve Bullnack), Jenni Barber (Elizabeth Woodling), William Youmans (Jacob Woodling), Melissa van der Schyff (Sarah Woodling), Caleb Damschroder (Jake Whippany), …

WagonLa série des “Encores !”, qui fait revivre des œuvres plus ou moins oubliées de l’âge d’or de Broadway le temps de quelques représentations, me permet de voir pour la première fois l’une des pièces les moins connues de Loewe & Lerner, les auteurs de My Fair Lady.

Créée en 1951, Paint Your Wagon n’a jamais été reprise à Broadway… et n’est, à ma connaissance, que très rarement jouée de nos jours. L’histoire, qui se déroule en Californie pendant la ruée vers l’or au milieu du 19e siècle, est en effet un peu légère. En outre, certaines péripéties seraient considérées comme impardonnables aujourd’hui, comme l’histoire de ce mormon qui accepte de mettre l’une de ses deux femmes aux enchères pour contribuer à calmer les quatre cents mineurs privés de présence féminine. (La femme en question est enthousiasmée par l’idée, mais cela ne rend pas forcément cette péripétie plus digeste.)

La partition est pourtant magnifique, même si elle ne présente pas la même variété stylistique que My Fair Lady. La plupart des grands airs, comme “I Talk to the Trees” ou “They Call the Wind Maria”, sont devenus des standards du genre. J’ai pour ma part été particulièrement impressionné par “Another Autumn”, une chanson d’une belle complexité harmonique qui se transforme en un  impressionnant ballet.

L’avantage de cette série des “Encores !” est qu’on y présente les partitions dans d’excellentes conditions, avec un grand orchestre… et que, si l’on y pratique des coupes dans les livrets, la musique est généralement interprétée intégralement. En l’occurrence, la superbe partition de Frederick Loewe, magnifiée par les orchestrations de Ted Royal, en sort particulièrement à son avantage.


“It Shoulda Been You”

Brooks Atkinson Theatre, New York • 21.3.15 à 14h (preview / avant-première)
Musique : Barbara Anselmi. Livret et lyrics : Brian Hargrove.

Mise en scène : David Hyde Pierce. Direction musicale : Lawrence Yurman. Avec Tyne Daly (Judy Steinberg), Harriet Harris (Georgette Howard), Lisa Howard (Jenny Steinberg), Josh Grisetti (Marty Kaufman), Edward Hibbert (Albert), Chip Zien (Murray Steinberg), Michael X. Martin (George Howard), David Burtka (Brian Howard), Sierra Boggess (Rebecca Steinberg), Montego Glover (Annie Shepard), Nick Spangler (Greg Madison), Adam Heller (Walt / Uncle Morty), Anne L. Nathan (Mimsy / Aunt Sheila). 

BeenyouJe m’étais extasié devant cette comédie musicale lorsque je l’avais découverte en novembre 2011 au George Street Playhouse de New Brunswick, dans le New Jersey. Je m’étonnais alors qu’une comédie aussi réussie n’ait pas sa place à Broadway.

Eh bien mon souhait se trouve exaucé, puisque la pièce est à l’affiche du Brooks Atkinson Theatre depuis quelques jours, avant une première prévue mi-avril.

It Shoulda Been You est écrit comme une sitcom. La situation de départ est simple : une fille juive s’apprête à épouser un garçon issu de la grande bourgeoisie de la Nouvelle Angleterre. Le livret exploite tous les poncifs connus pour accumuler les plaisanteries et provoquer une véritable explosion de fous-rires. 

Mais là où l’écriture est maligne, c’est qu’un rebondissement inattendu vient rebattre complètement les cartes aux deux tiers de la pièce (présentée ici en un acte unique, contrairement à 2011). Les dernières scènes se trouvent, du coup, infusées d’une émotion assez intense et absente jusque là. Le résultat, mêlant émotion et hilarité, est particulièrement efficace.

La distribution reste assez proche de celle de 2011. Les rôles des deux mères, en particulier, restent tenus par ces poids lourds comiques que sont Tyne Daly et Harriet Harris. Parmi les “nouveaux”, on est heureux de voir l’excellent Chip Zien prendre le rôle du père de la mariée.

Le décor et la mise en scène sont très proches de la version originale. Je me suis un peu moins régalé avec la musique que dans mes souvenirs… d’autant que certains comédiens avaient l’air de se débattre un peu pour chanter juste et complètement en mesure. Ce n’était cependant que la première semaine de représentations et la première officielle est encore loin : beaucoup de choses peuvent s’améliorer d’ici là.

Évidemment, la pièce “marche” moins bien quand on connaît déjà le rebondissement qui en perturbe le cours… même si cela permet de repérer quelques indices annonciateurs disséminés ici et là. Mais le mélange d’émotion et de rire, surtout quand on rit à gorge déployée, est particulièrement efficace. It Shoulda Been You est un excellent exemple de ce que peut être la comédie musicale au sens premier du terme : un excellent divertissement.


“First Wives Club”

Oriental Theatre, Chicago • 20.3.15 à 19h30
Music & lyrics : Brian Holland, Lamont Dozier & Eddie Holland. Livret : Linda Bloodworth Thomason, d’après le scénario du film.

Mise en scène : Simon Phillips. Direction musicale : Kenny Seymour. Avec Faith Prince (Brenda Cushman), Carmen Cusack (Annie Walker), Christine Sherrill (Elise Acton), Seán Murphy Cullen (Morty Cushman), Gregg Edelman (Aaron Walker), Mike McGowan (Bill Acton), Patrick Richwood (Duane Fergusson), …

ClubTrois amies d’enfance abandonnées par leurs maris tombés sous le charme de femmes plus jeunes décident de se venger en le leur faisant payer cher : telle est l’intrigue du film de 1996 dont le scénario fournit l’inspiration à cette nouvelle comédie musicale actuellement en tryout à Chicago avant de s’installer à Broadway.

Par certains côtés — et bien que l’intrigue soit différente —, on retrouve un peu l’atmosphère de 9 to 5 et ses trois femmes embarquées sur le chemin de la vengeance. Bien que les trois héroïnes ressortent plutôt à leur avantage, l’intrigue n’a pas peur des clichés et nul doute que les gardiens du politiquement correct s’en émouvront. 

On ressort assez peu convaincu par le traitement d’une histoire qui semble pouvoir assez facilement se passer de musique. Paradoxalement, ce sont les scènes sans musique qui exploitent le mieux le potentiel comique de l’histoire et qui sont, de loin, les plus plaisantes. À l’opposé, les chansons ne se distinguent guère avec leurs mélodies sans aspérité et leurs lyrics d’une totale banalité.

La distribution est de grande qualité. Elle est dominée par l’immense Faith Prince, une comédienne hors pair. Et la mise en scène parvient à être d’une très belle fluidité grâce à l’ingénieux décor de Gabriela Tyloseva, dont les transformations successives sont très réussies.

Une histoire plutôt bien ficelée, une belle distribution, une production soignée : on a envie d’aimer. Et, de fait, on passe un bon moment. Mais la faiblesse de la partition plombe suffisamment la pièce pour que l’on reste finalement plutôt sur sa faim. Dommage.


Concert Concertgebouworkest / Jansons au Concertgebouw

Concertgebouw, Amsterdam • 19.3.15 à 21h15
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Mahler : extraits de Des Knaben Wunderhorn
– “Wer hat dies Liedlein erdacht”
– “Das irdische Leben”
– “Trost im Unglück”
(Thomas Hampson, baryton)

Martijn Padding : nouvelle œuvre, création mondiale  

Copland : extraits de Old American Songs
– “The Dodger”  
– “The Little Horses”  
– “The Boatmen's Dance” 
(Thomas Hampson, baryton)

Bartók : Concerto pour orchestre

ThomasmarissPremier des deux concerts d’adieu de Mariss Jansons à “son” orchestre du Concertgebouw, qu’il a dirigé avec un talent considérable depuis 2004. Même si les cérémonies sont réservées au deuxième et dernier concert, l’émotion est bien présente… et le public amstellodamois manifeste sa reconnaissance avec chaleur au chef russo-letton.

Thomas Hampson est, comme à son habitude, l’incarnation de la classe et de l’élégance. Il n’est peut-être pas 100 % convaincant dans les lieder de Mahler, mais Copland convient parfaitement à sa voix actuelle et à son style (même si ma voisine américaine lui trouve un accent trop “propre”). La berceuse “The Little Horses” est irrésistible… ainsi que le bis, “I Bought Me a Cat”, dans lequel Hampson se déchaîne délicieusement.

La création de Martijn Padding, d’une délicate subtilité lyrique, est l’œuvre contemporaine la plus attachante que j’aie entendue depuis longtemps.

L’Orchestre s’attache enfin à offrir son plus joli son à Jansons pour un Concerto pour orchestre peut-être un peu trop lisse mais parfaitement maîtrisé, marqué par de superbes interventions des cuivres.

Thomas Hampson apporte lui-même un grand bouquet à Mariss Jansons à la fin du concert. Le chef ne se départit pas de sa modestie légendaire malgré les circonstances. Chapeau, Maestro.

Jansons, qui se déplace avec une certaine difficulté, doit être content de ne plus avoir à monter et descendre le vertigineux escalier qui mène à la scène du Concertgebouw.


“Jerry’s Girls”

St. James Theatre (Studio), Londres • 15.3.15 à 14h45
Musique et lyrics : Jerry Herman

Mise en scène : Kate Golledge. Avec Anna-Jane Casey, Ria Jones, Sarah-Louise Young.

GirlsCette “revue” retraçant les grandes étapes de la carrière de Jerry Herman a été présentée à Broadway en 1985 par les légendaires Chita Rivera, Dorothy Loudon et Leslie Uggams.

C’est un plaisir de voir les trois énergiques comédiennes de cette petite production londonienne interpréter avec un plaisir évident les bijoux du répertoire de Herman — dont quelques raretés datant de l’époque où il écrivait pour des revues de cabaret.

La mise en scène, simple et sobre, s’accommode avec ingéniosité de la petite taille de la scène du “Studio” du St. James Theatre et parvient même à y présenter un énergique et entraînant numéro de claquettes.

Herman est universellement reconnu comme un mélodiste de grand talent. C’est, d’une certaine façon, sa malédiction, car il est aussi un véritable orfèvre des mots… et ses lyrics sont toujours d’une ingéniosité et d’une élégance remarquables.

Dommage que les producteurs n’aient pas jugé utile de fournir un programme.


Récital Kim Criswell / Wayne Marshall

Cadogan Hall, Londres • 14.3.15 à 19h30

KimQuand il s’agit de rendre hommage au génie des grands compositeurs de Broadway, Kim Criswell est sans conteste l’interprète la plus intelligente et la plus talentueuse des grands standards de l’âge d’or.

Ce récital est consacré à quatre grands : Leonard Bernstein, Kurt Weill, Cole Porter et George Gershwin. Criswell prend le temps de mettre chaque chanson ou chaque medley précisément en contexte, s’appuyant sur une connaissance approfondie de l’histoire de la comédie musicale. Elle a un talent fou pour choisir ses chansons — et pas toujours parmi les œuvres les plus célèbres.

Mais c’est son talent d’interprète qui est sidérant. Sa voix se plie à tous les styles, du plus “opératique” (Bernstein) au plus jazzy (Gershwin). Et quelle voix ! Puissante mais pleine de subtilité, élégante et voluptueuse. Elle donne du sens à chaque lyric et se transforme en une formidable raconteuse le temps de chaque chanson, avec un enthousiasme et une générosité extraordinaires.

Elle est encore plus irrésistible lorsqu’elle se laisse entraîner par l’émotion en introduisant le contexte de la formidable “Lost in the Stars” de Kurt Weill et interprète la chanson avec la gorge nouée.

Cerise sur le gâteau, Criswell est accompagnée par le génial Wayne Marshall, dont les arrangements sont autant de bijoux étincelants. Ses deux improvisations, sur les thèmes principaux de Porgy & Bess d’une part et sur Candide (principalement l’ouverture) d’autre part, laissent bouche bée devant tant de génie.


“Treasure Island”

National Theatre (Olivier Theatre), Londres • 14.3.15 à 14h
Bryony Lavery, d’après Robert Louis Stevenson

Mise en scène : Polly Findlay. Avec Patsy Ferran (Jim Hawkins), Gillian Hanna (Grandma), Aidan Kelly (Bill Bones), Helena Lymbery (Dr. Livesey), Nick Fletcher (Squire Trelawney / Voix du Perroquet), Alexandra Maher (Mrs. Crossley), Heather Dutton (Red Ruth), Raj Bajaj (Job Anderson), Lena Kaur (Silent Sue), Daniel Coonan (Black Dog), David Sterne (Blind Pew), Paul Dodds (Captain Smollett), Arthur Darvill (Long John Silver), Jonathan Livingstone (Lucky Mickey), Claire-Louise Cordwell (Joan the Goat), Angela de Castro (Israel Hands), David Langham (Dick the Dandy), Alastair Parker (Killigrew the Kind), Oliver Birch (George Badger), Tim Samuels (Grey), Joshua James (Ben Gunn), Roger Wilson (Shanty Singer), Ben Thompson (Parrot).

IslandMa motivation principale, en allant voir cette adaptation théâtrale du célèbre roman de Robert Louis Stevenson, était de revoir la machinerie exceptionnelle de l’Olivier Theatre à l’œuvre. Je n’ai pas été déçu : les deux gigantesques ascenseurs qui occupent les deux moitiés de l’imposante tournette sont mis à contribution de manière fort spectaculaire.

Pour le reste, et malgré une réelle inventivité dans la mise en scène, il manque un je-ne-sais-quoi pour restituer dignement la dimension épique de cette saga de pirates et de trésor caché. Les touches d’humour saupoudrées avec générosité permettent d’alléger l’atmosphère dans certains des moments les plus tendus, mais elles peuvent occasionnellement se révéler contre-productives.

Finalement, on est heureux que la pièce soit assez courte. Bizarrement, la représentation ne dure que 2h10 alors que le programme annonce 2h30. Des panneaux présents dans le vestibule du théâtre semblent suggérer qu’il y aurait deux versions de la pièce…


“Singin’ in the Rain”

Théâtre du Châtelet, Paris • 12.3.15 à 20h
D’après le film de la MGM. Scénario et adaptation : Betty Comden & Adolph Green. Chansons : Nacio Herb Brown & Arthur Freed.

Mise en scène : Robert Carsen. Chorégraphie : Stephen Mear. Orchestre de chambre de Paris, Gareth Valentine. Avec Dan Burton (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Clare Halse (Kathy Selden), Emma Kate Nelson (Lina Lamont), Robert Dauney (R. F. Simpson), Matthew Gonder (Roscoe Dexter), Jennie Dale (Dora Bailey / Miss Dinsmore), Matthew McKenna (Tenor), …

Singin'Le Châtelet continue à proposer aux Parisiens du théâtre musical de grande qualité avec ce Singin’ in the Rain mis en scène par le génial Robert Carsen.

S’il ne faut surtout pas bouder son plaisir de voir à Paris une production d’un professionnalisme sans concession, force est de noter que l’ensemble est légèrement moins réussi que la récente production anglaise, vue à Chichester en 2011 puis à Londres en 2012 : Dan Burton est moins bon danseur qu’Adam Cooper ; Clare Halse est moins bonne chanteuse que Scarlett Strallen ; Emma Kate Nelson n’a pas le comic timing de Katherine Kingsley… et le génial Daniel Crossley, commun aux deux productions, a l’air bien fatigué. Les chorégraphies de Stephen Mear sont aussi malheureusement un peu moins inspirées que celles d’Andrew Wright.

C’est bien sûr éminemment subjectif, mais je ne suis pas non plus fan de l’idée de Carsen de monter le tout dans un décor en vrai-faux noir et blanc (comme le récent Chaplin de Broadway) : le parti pris est pertinent sur le plan dramatique, mais cette monotonie visuelle finit par lasser quelque peu. On sait aussi que Carsen a une affinité particulière pour “le cinéma dans le théâtre” (son Sunset Boulevard était grandiose)… mais il en abuse un peu, notamment dans l’interminable scène d’ouverture.

Prestation exceptionnelle de l’Orchestre de chambre de Paris, emmené par le talentueux Gareth Valentine, sans doute le meilleur chef anglais de comédie musicale, dont c’est sauf erreur la première fois qu’il se produit à Paris. La partition, interprétée par plus de trente musiciens, ressort particulièrement à son avantage. Un bravo tout particulier aux trompettistes et au pianiste. Tout ça doit changer les musiciens de Haydn et de Mozart.

Il y a beaucoup de très jolis moments. Après un départ un peu laborieux, à partir de “Moses Supposes…”, la pièce s’envole de sommet en sommet vers sa conclusion triomphale. Carsen et Mear ont notamment eu l’excellente idée de concevoir le grand ballet “Broadway Melody” de manière assez différente de ce que l’on voit d’habitude. Carsen peut s’adonner sans modération à sa fascination pour “le théâtre dans le théâtre”… et Mear semble vouloir imaginer ce que serait la pièce interprétée par la troupe de A Chorus Line.

Je retournerai voir la pièce dans deux semaines pour voir si les petites imperfections résiduelles de la première se sont estompées. Le Châtelet continue à étonner et à enthousiasmer avec sa programmation ; espérons seulement que la saison prochaine verra le retour de comédies musicales  conçues pour la scène, après cette avalanche d’adaptations scéniques de comédies musicales cinématographiques.

Le Monde nous apprend qu’il est question du Passion de Sondheim avec… Natalie Dessay ; mon vœu se trouverait exaucé, mais de fort curieuse manière.


Concert Concertgebouworkest / Nelsons à la Philharmonie

Philharmonie, Paris • 10.3.15 à 20h
Concertgebouworkest, Andris Nelsons

Sibelius : concerto pour violon (Anne-Sophie Mutter, violon)
Chostakovitch : symphonie n° 10

NelsonsDifficile d’imaginer entendre jamais la Dixième de Chostakovitch mieux jouée, même si l’on a gardé d’excellents souvenirs de la prestation de Valery Gergiev à la tête du LSO en novembre 2011.

Andris Nelsons confirme qu’il est l’un des chefs les plus charismatiques et les plus talentueux du moment. Il entraîne l’Orchestre du Concertgebouw dans de somptueux paysages musicaux, avec un instinct étonnant dénué de toute affectation. L’orchestre se pare de mille couleurs somptueuses pour le suivre comme un seul homme — l’unité absolue dont il ne se départit jamais pendant le vertigineux deuxième mouvement est d’ailleurs sidérante.

On retrouve avec bonheur les excellents solistes déjà appréciés dans cette même salle il y a à peine trois semaines. Une fois encore, les solos de cor de Félix Dervaux sont à couper le souffle.

De l’affectation, il y en a dans la façon dont Anne-Sophie Mutter attaque le concerto de Sibelius. Ça ne doit pas être simple de jouer les cinq mêmes concertos en boucle depuis trente ans ; si la musicalité de Mutter n’est pas en cause — son bis en est la preuve éclatante — , elle semble avoir perdu toute capacité à envisager le concerto avec fraîcheur. Son obstination à utiliser des doigtés apparemment tordus lui cause quelques mésaventures, notamment dans le dernier mouvement. Elle n’a de toute façon plus la technique de ses jeunes années.

Dans Sibelius comme dans Chostakovitch, l’acoustique de la salle continue à étonner et à enchanter. Lors des fins de phrases suivies d’un silence, on entend le son voyager au loin comme une fusée chatoyante… mais cette réverbération est tellement bien réglée que jamais elle ne vient perturber le son de l’orchestre, qui reste clair et parfaitement défini en toutes circonstances.


“Faust”

Opéra-Bastille, Paris • 9.3.15 à 19h30
Charles Gounod (1859), livret de Jules Barbier et Michel Carré, d’après Goethe.

Direction musicale : Michel Plasson. Mise en scène : Jean-Romain Vesperini. Avec Piotr Beczała (Faust), Ildar Abdrazakov (Méphistophélès), Krassimira Stoyanova (Marguerite), Jean-François Lapointe (Valentin), Anaïk Morel (Siebel), Doris Lamprecht (Dame Marthe), Damien Pass (Wagner).

FaustCurieux : c’est dans le décor de l’ancienne mise en scène de Jean-Louis Martinoty qu’est présentée cette “nouvelle” production signée Jean-Romain Vesperini.

La soirée appartient sans doute possible à Michel Plasson, dont l’affinité avec la partition de Gounod paraît difficile à égaler. Son instinct infaillible nous vaut une expérience musicale superlative qui, non contente de souligner la beauté naturelle de la musique, semble même réussir à l’embellir encore davantage.

C’est sans doute à Plasson que l’on doit la réhabilitation semble-t-il définitive de “Il ne revient pas”, l’air superbe de Marguerite à l’acte IV, que l’on entend désormais quasiment dans toutes les productions alors qu’il était habituel de le couper. Rien que pour cela, il mérite notre reconnaissance émue.

La distribution monte d’un gros cran par rapport à ce que l’on a l’habitude d’entendre à l’Opéra de Paris. On est particulièrement reconnaissant à Piotr Beczała, un ténor de classe mondiale, de soigner autant la prononciation du français, au point que la lecture des surtitres devient superflue. Krassimira Stoyanova n’est peut-être pas la Marguerite idéale sur un plan purement stylistique, mais elle aussi soigne sa prononciation, avec moins de constance néanmoins que Beczała.

Un peu moins convaincu par le Méphisto de Ildar Abdrazakov, qui manque de charisme, et dont la projection dans le grave est plus que laborieuse. Valentin cabotin mais séduisant du puissant Jean-François Lapointe, tandis que le Siebel d’Anaïk Morel peine à s’imposer au milieu d’une distribution aussi assurée.

Le lever de rideau et l’image initiale laissent espérer une mise en scène d’envergure. Malheureusement, elle se révèle décousue et hésitante, sans unité, souvent statique, incapable d’exploiter un décor imposant mais offrant un nombre étonnant d’angles morts, y compris depuis les “bonnes” places. Certains tableaux, comme la nuit de Walpurgis, sont néanmoins soignés et plutôt réussis.


“Kid Victory”

Signature Theatre, Arlington VA • 6.3.15 à 20h
Musique : John Kander. Livret et lyrics : Greg Pierce, sur une histoire de John Kander & Greg Pierce.

Mise en scène : Liesl Tommy. Direction musicale : Jesse Kissel. Avec Jake Winn (Luke), Jeffry Denman (Michael), Christiane Noll (Mom), Christopher Bloch (Dad), Sarah Litzsinger (Emily), Laura Darrell (Kimberly, Suze, Mara), Bobby Smith (Franklin, Detective Marks), Donna Migliaccio (Gail), Parker Drown (Andrew).

KidvicSon partenaire historique, Fred Ebb, est décédé depuis plus de dix ans, mais le légendaire compositeur John Kander, 87 ans, continue à apporter sa contribution à l’histoire de la comédie musicale. Non content d’avoir légué à la postérité des chefs d’œuvre comme Cabaret ou Chicago, Kander a continué à pousser des projets démarrés avec Ebb (Curtains, The Scottsboro Boys, The Visit) tout en nouant un nouveau partenariat avec Greg Pierce, avec qui il a déjà écrit le curieux The Landing, présenté Off-Broadway fin 2013.

On ne pourra pas reprocher à Kander de se répéter. Cette nouvelle pièce constitue une tentative plutôt réussie de repousser encore un peu les limites du genre en s’attaquant à un sujet franchement sombre, un sujet que la frange la plus traditionnelle du public jugerait sans doute incompatible avec un traitement musical. Bien que ni le sujet ni le style musical ne s‘en rapproche, on ne peut s’empêcher de penser à la façon dont Next to Normal semble avoir élargi la palette des sujets “acceptables” sur une scène de comédie musicale.

L’histoire suit un adolescent de retour dans sa famille après avoir été enlevé et séquestré de longs mois par un prédateur sexuel rencontré par le truchement d’un jeu en réseau sur Internet. Cette prémisse à elle seule suffirait à perturber une partie du public, d’autant qu’une scène dépeint sans complaisance le traitement violent infligé par le bourreau à sa victime.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là… et c’est, en partie, pourquoi elle est si forte. La complexité des sentiments entre le prédateur et sa proie — ils avaient, après tout, fait longuement connaissance à distance en marge du jeu en ligne — apporte nombre de nuances inattendues à l’histoire. On découvre notamment que le héros se savait homosexuel et que sa captivité lui a apporté au moins en partie une occasion d’échapper à une famille écrasante et écrasée par la bigoterie.

Le personnage de la mère castratrice, aveuglée par sa foi aveugle et faussement protectrice, est superbement écrit, dans les dialogues comme dans les lyrics ; elle est interprétée par l’excellente Christiane Noll, vue pour la dernière fois à Broadway dans Chaplin.

Toute la science des auteurs consiste à tisser un subtil camaïeu de gris, sans jamais excuser l’inexcusable, là où la comédie musicale voit souvent du blanc ou du noir. Leur grand talent permet d’achever la pièce sur une scène d’une force considérable entre le personnage principal et son père. C’est du beau, du grand théâtre, et ça laisse sans voix.

La distribution est superbe. La mise en scène, fluide, souligne habilement les traits d’humour distillés çà et là pour alléger un peu l’atmosphère. La sublime partition, orchestrée avec une belle sensibilité par Michael Starobin,  prouve que John Kander est encore l’un des meilleurs compositeurs vivants. La pièce respire un grand coup lorsqu’un garçon rencontré par le héros sur Internet lui vante sa philosophie hédoniste dans la chanson “What’s the Point?”, un bon vieux numéro de claquettes irrésistible de fantaisie.

On ne trouvera sans doute jamais de réponse universellement partagée à la question de savoir jusqu’où peut aller la comédie musicale — après tout, des livrets comme ceux de Cabaret ou de Sweeney Todd ne sont pas d’innocentes bluettes. Les auteurs de Kid Victory apportent à mon sens une démonstration probante de la capacité du genre à s’attaquer à des sujets sombres, voire perturbants.


Concert Concertgebouworkest / Jansons à la Philharmonie

Philharmonie 1, Paris • 20.2.15 à 20h30
Concertgebouworkest, Mariss Jansons

Strauss : Le Bourgeois Gentilhomme
Mahler : symphonie n° 4 (Dorothea Röschmann, soprano)

JansonsSi j’osais, je dirais que Mariss Jansons a donné une formidable leçon à Simon Rattle, deux jours après une Deuxième de Mahler impressionnante mais décousue, techniquement impeccable mais au goût parfois douteux.

Jansons semble touché par la grâce de ces grands chefs qui, à un certain âge, parviennent à s’effacer derrière la musique ; à n’intervenir que pour en faciliter l’épanouissement naturel, sans interférence et sans parti pris. Et avec quel résultat ! Le Ruhevoll est l’un des moments de musique les plus sublimes que j’aie entendus récemment ; un de ces moments où le temps suspend littéralement son vol et où les cœurs s’unissent spontanément dans un moment de communion intense et jubilatoire.

La technique des Amstellodamois n’est peut-être pas tout à fait aussi irréprochable que celle des Berlinois, en tout cas dans leur capacité à jouer ensemble, mais cela rend la musique d’autant plus humaine. Et les solos de cor du jeune Français Félix Dervaux, magnifiquement mis en valeur par l’acoustique de la salle, ont éclairé la soirée d’autant de moments magiques et exceptionnels. (Accessoirement, on peut légitimement s’interroger sur la difficulté des orchestres français à retenir des talents de ce calibre, notamment à des pupitres toujours délicats comme celui des cors.)

Gageons que, dans dix ans, Rattle sera lui aussi touché par la grâce. En attendant, Mariss Jansons semble comme visité par l’esprit du regretté Claudio Abbado.

On voit au fil des concerts le parquet de la salle se couvrir de son vernis sombre marche après marche… et on imagine le défi logistique que toutes ces finitions à exécuter après l’ouverture de la salle doit représenter. Le parquet de scène a-t-il aussi vocation à être recouvert de cette teinte sombre ? Venant de Jean Nouvel, un grand amoureux du noir, ce ne serait pas surprenant… mais on a un peu de mal à imaginer ce que ça donnerait.


Concert Berliner Philharmoniker / Rattle à la Philharmonie

Philharmonie 1, Paris • 18.2.15 à 20h30
Berliner Philharmoniker, Simon Rattle

Helmut Lachenmann : Tableau pour orchestre
Mahler : symphonie n° 2 (Kate Royal, soprano ; Magdalena Kožená, mezzo-soprano ; Groot Omroepkoor)

RattleOn est gâté, quelques semaines après l’ouverture de la Philharmonie de Paris, de pouvoir y entendre l’un des meilleurs orchestres du monde, qui plus est en grande forme. Le Philharmonique de Berlin est un bel outil rutilant et discipliné, qui semble parfois impatient de pouvoir déchaîner sa belle puissance sans retenue aucune. Le final en apothéose est, de fait, un intense moment cathartique et bouleversant.

Il aura cependant fallu, pour en arriver là, supporter les maniérismes de Rattle, qui semble de plus en plus abandonner toute vision globale de l’œuvre au profit de micro-effets locaux assez lassants. Ce n’est ni élégant ni puissant, c’est chichiteux et affecté. Heureusement, la partition de Mahler résiste vaillamment… avec l’aide d’ailleurs de Magdalena Kožená, dont l’Urlicht est d’une simplicité rafraîchissante, sans effets de manche.


“La Belle et la Bête”

Philharmonie 2, Paris • 17.2.15 à 20h30
Opéra de Philip Glass (1994) / Film de Jean Cocteau (1946)

The Philip Glass Ensemble, Michael Riesman. Avec Hai-Ting Chinn (La Belle), Marie Mascari (Félicie, Adélaïde), Gregory Purnhagen (La Bête, L'Officier du Port, Avenant, Ardent), Peter Stewart (Le Père Ludovic)

BellebeteBien sûr, il y a avant tout le film extraordinaire de Jean Cocteau, l’une des merveilles du septième art, dont les images ont été somptueusement rénovées. Philip Glass a eu l’idée curieuse d’écrire un opéra dont les paroles sont les répliques du film et sont donc chantées tandis que le film est projeté (ce qui a la malencontreuse conséquence de faire disparaître la partition de Georges Auric).

Le résultat est étrange et captivant. Glass parvient à donner du rythme là où c’est nécessaire, à accélérer le pouls dans les moments de tension et à le relâcher ensuite expertement. Le plus gros reproche qu’on puisse adresser à l’entreprise, c’est que certains chanteurs sont un peu fâchés avec la prononciation du français.

Pour le reste, on s’abandonne volontiers à cette belle rencontre entre le cinéma et la musique.


“She Loves Me”

Landor Theatre, Londres • 15.2.15 à 15h
Musique : Jerry Bock. Lyrics : Sheldon Harnick. Livret : Joe Masteroff. D’après la pièce Illatszertár de Miklós László.

Mise en scène : Robert McWhir. Direction musicale : Iain Vince-Gatt. Avec John Sandberg (Georg Nowack), Charlotte Jaconelli (Amalia Balash), Emily Lynne (Ilona Ritter), Matthew Wellman (Steven Kodaly), Ian Dring (Mr. Maraczek / Waiter), David Herzog (Ladislav Sipos), Joshua LeClair (Arpad Laszlo), …
 
PerfumerieLe Landor Theatre continue à enchanter avec une magnifique petite production de l’une des plus charmantes partitions des années 1960, She Loves Me. Le décor art déco de David Shields (qui rappelle beaucoup les arabesques d’Hector Guimard) est une petite merveille ; la mise en scène de Robert McWhir est fluide et pleine d’idées ; la réduction pour piano, violon et violoncelle est presque parfaite.
 
On remarque tout particulièrement la prestation charismatique et chaleureuse de l’excellent John Sandberg, dont le seul défaut est de ne pas être maigre, ce qui pose plusieurs problèmes de cohérence avec le livret. Charlotte Jaconelli, qui lui donne la réplique en Amalia, est apparemment issue d’une émission de télé-réalité ; elle se distingue grâce à une voix aux jolis aigus pleins de pureté — elle va chercher sans effort visible la note de bravoure de son grand air de l’Acte II, “Vanilla Ice Cream”.
 
Dans une distribution globalement excellente, on remarque tout particulièrement le Ladislav génialement quelconque de David Herzog et l’Arpad de Joshua LeClair, au sourire irrésistible. Mention spéciale pour Ian Dring, un habitué des productions du Landor, qui étonne par son énergie inépuisable à un âge que l’on devine quelque peu avancé.

“The Mastersingers of Nuremberg”

English National Opera, Londres • 14.2.15 à 15h
Die Meistersinger von Nürnberg, Wagner (1868). Adaptation en anglais : Frederick Jameson, Martin Fitzpatrick & Iain Paterson

Direction musicale : Edward Gardner. Mise en scène : Richard Jones. Avec Iain Paterson (Hans Sachs), Gwyn Hughes Jones (Walther von Stolzing), Andrew Shore (Sixtus Beckmesser), Rachel Nicholls (Eva), David Stout (Veit Pogner), Nicky Spence (David), Madeleine Shaw (Magdalena), …

MastersingersUne excellente surprise, avant tout grâce à la direction musicale inspirée du décidément génial Edward Gardner, l’un des chefs les plus talentueux de sa génération. Il souligne avec un instinct assuré les reliefs dramatiques de la partition… et l’apothéose finale n’en est que plus puissante. On admire une fois de plus l’extraordinaire capacité de l’orchestre de l’ENO à briller dans une large palette de styles musicaux ; c’est peut-être d’ailleurs cela qui rend son interprétation aussi profonde.

La mise en scène de Richard Jones est réfléchie et intelligente. Elle parvient en particulier à “gérer” la fin sans que le monologue de Sachs sur la supériorité de l’art allemand ne crée de malaise. Des portraits d’artistes et scientifiques allemands, y compris postérieurs à l’époque de l’opéra (que la mise en scène déplace au 19e siècle), sont dévoilés progressivement par le chœur et par les chanteur, tandis que la musique atteint joliment son apogée.

On retiendra tout particulièrement la mise en scène du début de l’acte III, dans le plus joli décor de la production, l’intérieur de la maison de Sachs. Jones y démontre une capacité — malheureusement rare chez les metteurs en scène d’opéra — à s’appuyer sur la musique pour démultiplier les effets dramatiques.

C’est que Iain Paterson est un Sachs souvent bouleversant. Il fait partie de ces chanteurs qui s’attachent à rester homogènes et cohérents dans la représentation de leur personnage indépendamment des exigences musicales. Il donne une belle et touchante intériorité à un des personnages les plus humains de Wagner.

Le reste de la distribution est solide (Walther joliment lyrique de Gwyn Hugh Jones, Beckmesser complètement déjanté d’Andrew Shore)… et on admire une fois de plus la qualité et l’homogénéité du chœur.